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Recension : S. McKinnon, La Génétique néolibérale, 2006

Susan McKinnon,
La Génétique néolibérale.
Les mythes de la psychologie évolutionniste
,
trad. fr. éd. L’Éclat, 2010.

1.

Certains se souviennent du livre de Marshall Sahlins, Critique de la sociobiologie, dans lequel il procédait à une déconstruction méthodique des thèses de Edward O. Wilson et de ses émules. Dans la conclusion de son livre, Sahlins constatait qu’à peu près tous les vingt ans on nous sert, à l’interface des sciences biologiques et sociales, une nouvelle théorie qui naturalise la culture et culturalise la nature. Or, ce constat s’est encore vérifié dans les années 1990 avec l’émergence d’un courant qui se dénomme psychologie évolutionniste et dont les principaux promoteurs sont Martin Daly, Margo Wilson, Steven Pinker, Robert Wright et David Buss. Dans le présent essai, Susan McKinnon démystifie ce nouvel avatar de la génétique néolibérale et prolonge, par sa philosophie de l’action, Critique de la sociobiologie, puisqu’il s’agit dans les deux cas d’offrir un antidote à des théories très en vogue mais aussi très dangereuses.

Il faut dire que la version originale de l’essai de McKinnon est parue aux États-Unis en 2006, dans une maison d’édition pamphlétaire – Prickly Paradigm Press –, à laquelle contribue Sahlins. De plus, l’auteure reconnaît avoir amplement profité des remarques du célèbre anthropologue américain.

La psychologie évolutionniste a tout d’une « mauvaise science » affirme l’auteure (p. 113). C’est une mauvaise science parce qu’elle se refuse à soumettre ses hypothèses aux faits empiriques susceptibles de les invalider, mais aussi parce que ses postulats de départ sont invérifiables et ses conclusions totalement spéculatives. Les tenants de ce paradigme affirment que les mécanismes de base de l’esprit humain se sont développés au Pléistocène et n’ont guère évolué depuis. Comment cependant valider une telle proposition, puisqu’il est impossible de reconstituer avec un minimum de précision la manière dont les hommes de cette lointaine époque raisonnaient et s’organisaient ?

D’autre part, les psychologues évolutionnistes versent dans le « tout génétique » qui caractérisait déjà la sociobiologie. Le gène est subjectivisé à l’extrême au point de devenir le facteur essentiel de l’activité psychologique. « Les gènes choisissent, imposent leur volonté, ils font des calculs, ils contrôlent, recommandent la soumission », écrit Susan McKinnon pour résumer leur vision des choses (p. 20). Un caractère extra- ou introverti, mais aussi le mysticisme religieux ou l’appétence pour la télévision seraient des traits hérités du patrimoine génétique des parents, affirmait Pinker. Il y aurait aussi, selon lui, un gène de la fidélité en amour et un autre du cocufiage !

Preuve s’il en est que la psychologie évolutionniste est tout autant pétrie d’utilitarisme que de l’idéologie victorienne relative à la famille et au sexe, la dichotomie madone/putain ferait partie du système génétique au fondement de la mentalité sexuelle de l’homme ! Celui-ci rechercherait alternativement deux types de femmes, l’une pour le renouvellement fugace de ses plaisirs, l’autre pour s’acquitter des tâches ménagères et de la fonction reproductrice et chez qui la fidélité serait exigée. De son côté, la femme la « mieux adaptée » aurait pour objectif, génétiquement programmé, de trouver des hommes ayant assez de ressources pour lui assurer confort, protection et pour « s’investir » dans l’éducation de ses enfants.

Par de telles élucubrations, les psychologistes évolutionnistes manifestent une ignorance totale de la plasticité neuronale du cerveau humain et font peu de cas des découvertes de l’épigénèse. Celle-ci montre que le gène n’est rien sans les molécules d’ARN, productrices de protéines ou non, qui lui servent de support intermédiaire et qui l’activent en fonction des circonstances particulières de l’environnement. Or, les caractéristiques environnementales sont absentes des écrits des psychologues évolutionnistes.

L’activité culturelle, notamment, est rapportée au rôle de structure manifeste, découlant d’une structure innée profonde. Comme l’explique Susan McKinnon : « la psychologie évolutionniste rejette l’idée que le cerveau humain évolué puisse manifester une capacité générale à créer une multiplicité de formes culturelles et à apprendre une variété de comportements » (p. 24). Les pratiques au fondement du lien social et les règles de parenté sont réduites, dans le prolongement des thèses de la sociobiologie, à des stratégies d’auto-maximisation entièrement dévolues à « l’individualisme génétique », cela dans le cadre d’une compétition sans merci de type hobbesien où le gène est un loup pour le gène.

À l’encontre de cette vision des choses, l’auteure fournit plusieurs exemples qui rappellent avec force que la sexualité et l’organisation de la parenté sont des variables culturelles et qu’elles ne se résument en rien à des variations phénotypiques de second ordre.

Finalement, comment interpréter la fascination qu’exerce la psychologie évolutionniste et dont témoigne le fait que ses principaux travaux aient été traduits en français ? Pour l’auteure (p. 135), cette fascination découle de ce qu’elle rapporte la complexité du réel à une clé d’interprétation unique, supposée fondamentale. De plus, ce schéma explicatif tend à conforter certaines croyances parmi les plus profondément ancrées dans la pensée occidentale. La psychologie évolutionniste apporte ainsi une caution scientifique aux idées relatives à l’innéité des différences et discriminations sexuelles, de même qu’elle confère une naturalité au credo néolibéral de l’intérêt égoïste, de la compétition universelle et de la rationalité des choix, avec cependant un paradoxe fondamental concernant ce dernier poncif. En effet, comme le note justement Susan McKinnon dans sa conclusion, la psychologie évolutionniste conçoit la culture comme la somme des choix individuels d’automaximisation et naturalise ces choix en les rapportant à un encodage génétique issu d’une lointaine évolution. Pourtant, « ce scénario, placé sous le signe du choix, raconte l’histoire d’une absence de choix dans un monde où les hiérarchies sociales sont figées, où la créativité humaine est inexistante » (p. 142).

Un excellent petit livre donc, qui analyse la psychologie évolutionniste pour ce qu’elle est : une forme de mythologie ayant la sélection naturelle pour démiurge.

Bernard Formoso

Recension parue dans la rubrique “Comptes rendus” de la revue L’Homme n°202, 2012.


2.

Dans La génétique néolibérale. Les mythes de la psychologie évolutionniste, Susan McKinnon pose un regard critique sur la psychologie évolutionniste, qui connaît actuellement un succès grandissant au sein des milieux universitaires et du « grand public ». Son texte vise à montrer les écueils et impasses scientifiques des travaux menés dans ce champ.

Avant d’en venir au contenu de l’ouvrage, quelques mots pour présenter cette perspective : la psychologie évolutionniste reprend à son compte des éléments de la théorie de l’évolution de Darwin, et a pour objectif de voir en quoi les conduites humaines actuelles peuvent être expliquées par les processus de sélection naturelle et sexuelle qui se sont opérés au fil de l’histoire de l’humanité.

Dans ses versions les plus proches de la sociobiologie 1, ce courant s’appuie sur deux idées : d’une part, les individus ayant des comportements qui maximisaient leurs chances reproductives et de survie ont davantage disséminé leurs gènes, d’autre part les « traits psychologiques » à l’origine de ces comportements correspondent à un certain matériel génétique, et ils ont été progressivement sélectionnés en raison de leur valeur adaptative. Dans cette perspective, le lien entre gènes et comportements s’appuie sur l’hypothèse que le matériel génétique s’exprime dans des modules cérébraux (des structures innées à partir desquelles notre esprit fonctionnerait), des mécanismes psychologiques qui orientent nos conduites. Cette thèse d’une modularité innée de l’esprit est en particulier défendue par Steven Pinker 2, l’une des principales figures de la psychologie évolutionniste.

Les objets privilégiés de la psychologie évolutionniste sont par exemple les comportements en rapport avec le choix de partenaire(s) en vue de la reproduction (préférences qui orientent ce choix, « tactiques de séduction » et de « rétention du partenaire »…), mais les travaux de ce champ s’étendent également à la question de l’altruisme, ou de l’amitié, par exemple. Les tenants de ce courant cherchent à montrer en quoi nos conduites actuelles résultent de l’adaptation de l’espèce humaine aux conditions existant pendant le Pléistocène 3, parce que nous aurions hérité du cerveau qui s’est progressivement adapté à ce contexte. Partant de ces prémisses, les psychologues évolutionnistes proposent des explications au sujet de phénomènes tels que la jalousie, les violences conjugales, l’infanticide, la dépression…

L’ouvrage de Susan McKinnon vise à montrer en quoi la psychologie évolutionniste est, à son sens, une « mauvaise science » : l’auteure avance en particulier l’idée qu’elle repose sur des présupposés contestables, et qu’elle ne prend pas en compte les faits pouvant contredire les théories et explications avancées dans ce champ. Si l’analyse de l’auteure manque parfois de nuances, parce que les exemples qu’elle utilise sont occasionnellement caricaturaux (l’hypothèse du « gène récompensant la gentillesse par la gentillesse », ou du « gène de la comptabilité douteuse » par exemple), elle pointe de manière convaincante les écueils majeurs que cette discipline rencontre, sur les plans théorique et méthodologique. D’autre part, Susan McKinnon soutient sa critique par des données empiriques qui apportent des objections à un certain nombre d’hypothèses formulées dans le champ de la psychologie évolutionniste.

Le point fort de cet ouvrage est de mettre en évidence le biais culturel de ces analyses, qui ne prennent pas en compte la diversité des formes d’alliance, de parenté et de rapports sociaux selon les cultures. Pour ce faire, Susan McKinnon (qui est professeure d’anthropologie culturelle à l’Université de Virginie) met en avant de nombreuses données anthropologiques qui viennent contredire ce que la psychologie évolutionniste décrit comme des universaux de l’espèce humaine (par exemple la jalousie masculine et ses motifs, qui est expliquée dans ce champ par la crainte de ne pas être le père biologique de ses enfants 4). En effet, comment peut-on comprendre avec cette grille de lecture les sociétés où, ouvertement, les pères ne sont pas nécessairement les géniteurs des enfants ? L’appui sur ces données empiriques est un élément important pour atteindre l’objectif annoncé en début d’ouvrage :

« Mon intention est ici de voir comment des idées, qui sont spécifiques à l’histoire et à la culture, sont devenues par un stratagème rhétorique des universaux anhistoriques et transculturels. […] Je montrerai que leurs prétentions à l’universalité (concernant le sexe, le genre et la famille) reflètent surtout des courants dominants de la pensée euro-américaine ; c’est pourquoi il semble important de confronter la vision des évolutionnistes aux conceptions d’autres cultures qui pensent et vivent ces relations de façon complètement différente. » (p. 17)

L’auteure montre clairement que la psychologie évolutionniste tend à naturaliser (ou essentialiser) un certain nombre de nos conduites : Steven Pinker parle ainsi d’une « mentalité masculine », dont l’une des caractéristiques serait par exemple d’avoir un appétit illimité pour des partenaires occasionnelles. Selon Steven Pinker, cette spécificité masculine est un héritage biologique issu de l’évolution, et serait donc partagé par tous les hommes. Or, après avoir documenté et argumenté son propos par des observations anthropologiques illustrant la diversité des sexualités masculines et féminines selon la culture, Susan McKinnon formule de manière fort pertinente le questionnement suivant :

« Dans la mesure où les psychologues évolutionnistes expliquent certaines formes sociales qui ne cadrent pas avec leurs principes universels par des “facteurs culturels”, il leur arrive de reconnaître l’importance de la créativité culturelle. Mais s’ils admettent que les facteurs culturels puissent parfois jouer un rôle, on comprend mal pourquoi ces facteurs n’auraient pas toujours une influence, et on peut se demander selon quels critères ils seraient ou non opérants. » (p. 109)

L’intérêt spécifique de ce livre est d’autre part d’analyser le contenu moral de théories développées dans le champ de la psychologie évolutionniste, comme l’indique le titre de son édition originale : Neo-liberal Genetics : The Myths and Moral Tales of Evolutionary Psychology. Susan Mc Kinnon note que les travaux des psychologues évolutionnistes sont à la fois « pétris d’ethnocentrisme », et porteurs de normes morales néolibérales, issues de l’ère victorienne ; elle en prend pour exemple, parmi d’autres, les propos tenus par Robert Wright, l’un des grands vulgarisateurs de ce courant :

« Si j’ai pu prôner une modération de la sexualité féminine, n’y voyez aucune prétention éthique, mais tout au plus une recommandation, façon “autothérapie”. […] La morale traditionnelle incarne fréquemment une certaine sagesse utilitariste. » (p. 140)

Le fait d’analyser les contenus moraux sous-jacents aux idées développées dans ce champ constitue l’originalité de cet ouvrage, par rapport aux analyses critiques qui ont pu être développées précédemment vis-à-vis du courant de la sociobiologie.

Par contre, l’auteure passe très rapidement sur l’une des objections majeures que l’on peut faire à la psychologie évolutionniste : rien ne démontre, actuellement, que des « préférences psychologiques » (la préférence des hommes pour les femmes jeunes, par exemple) puissent progressivement « s’inscrire » 5 dans le génome, pour ensuite se transmettre et s’exprimer par des modules très spécifiques qui orienteraient notre conduite. Cette hypothèse centrale, sur laquelle repose bon nombre des théories de la psychologie évolutionniste, tend par contre à être questionnée par le fait que les préférences et les comportements d’un individu peuvent fortement évoluer à l’échelle d’une vie humaine, selon des modalités diverses, et être d’autre part très variables selon le contexte culturel. Puisque de nombreux travaux du champ de la psychologie évolutionniste reposent sur cette fondation hypothétique, il aurait pu être utile de s’y attarder davantage – mais il est vrai que Susan McKinnon est anthropologue, et non généticienne : elle effectue un travail fort pertinent, dans un contexte où les hypothèses et théories de la psychologie évolutionniste sont assez largement acceptées. Si elle s’attaque peu à cette hypothèse sur un plan théorique, elle apporte de nombreuses observations constituant des objections vis-à-vis des universaux comportementaux postulés par les auteurs des travaux qu’elle critique.

En conclusion, l’ouvrage de Susan McKinnon montre bien que la psychologie évolutionniste s’appuie souvent sur des présupposés théoriques et une empirie trop fragiles pour être scientifiquement convaincante. Son travail représente un exercice utile, face à une approche qui séduit un grand nombre de personnes actuellement. Il faut dire que ce courant de pensée n’est pas dénué de charme : souvent, il propose des explications assez simples, apparemment rigoureuses sur le plan scientifique, ainsi qu’un récit de nos origines et des finalités de la vie – ce qui tend à combler des vides créés par la sécularisation de nos sociétés. D’autre part, il est vrai que les origines et les évolutions historiques à long terme de nos conduites, de nos réalités sociales, sont des questions fascinantes, encore peu explorées. Il existe, enfin, des lacunes théoriques pour penser les interactions entre dimensions biologique et culturelle. Il ne s’agit pas en effet de nier la dimension biologique des êtres humains, ni la valeur explicative de la théorie de l’évolution lorsque l’on analyse des transformations à l’aune de grandes échelles temporelles. Mais l’adaptativité (à court terme) et la créativité culturelle des êtres humains devraient, à tout le moins, rendre certains psychologues évolutionnistes plus prudents et plus modestes quant au pouvoir explicatif des théories qu’ils proposent. En admettant que les hypothèses formulées par ce courant soient vraies, leur valeur explicative pour les conduites humaines apparaît comme restreinte, voire anecdotique, au regard de la multiplicité des facteurs qui influencent nos conduites : facteurs matériels, psychologiques, sociaux, historiques, culturels et aussi biologiques.

Audrey Gonin

Recension parue dans la rubrique “Les comptes rendus” de la revue Lectures, 2011.


Notes :

2 Steven Pinker est professeur au département de psychologie de l’Université Harvard. En 2004, le Time Magazine l’a inclus dans sa liste des 100 personnalités les plus influentes.

3 Le pléistocène est un âge géologique, période ayant débuté il y a 1,8 millions d’années, pour se terminer il y a environ 10 000 ans.

4 Dans la perspective de la psychologie évolutionniste, qui considère qu’un être humain vise (de manière non consciente) à la perpétuation de ses gènes, ceci représenterait un “gaspillage” des ressources utilisées pour élever un enfant. La jalousie serait alors un mécanisme adaptatif pour éviter le “risque” d’un investissement parental auprès d’enfants qui ne sont pas porteurs de ses gènes.

5 Pour être plus exacte, il faudrait dire que ces préférences psychologiques apparues de manière aléatoire seraient reliées à un certain matériel génétique qui, au fil de la sélection sexuelle et naturelle, aurait été de plus en plus répandu en raison de son caractère adaptatif.

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