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Bertrand Louart, ITER ou la fabrique d’absolu, 2006

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Le 28 juin 2005, les grandes puissances (Union Européenne, Etats-Unis, Japon, Corée du Sud, Fédération de Russie, Chine, Inde) décidaient officiellement l’implantation d’ITER à Cadarache. Le 26 janvier 2006, des opposants au nucléaire perturbaient la réunion d’ouverture de la procédure du débat public à Aix en Provence. En effet, ce « débat public » n’est qu’un simulacre puisque toutes les décisions ont déjà été prises.

Ces miracles utilitaires, œuvres de la science, sont antidémocratiques moins par le mauvais usage que l’on peut en faire ou même par leurs résultats pratiques que par leur forme et leurs fins premières. Ceux qui se révoltaient contre le système avaient raison ; non pas de se dire que les machines réduiraient le nombre des ouvriers ; mais de se dire que les machines réduiraient le nombre des patrons. Plus de rouages veut dire moins de leviers de commande, moins de leviers de commande veut dire moins d’hommes. La machinerie de la science doit être individualiste et solitaire. Le spécialiste apparaît et, d’un seul coup, c’en est presque fait de la démocratie.

G.-K. Chesterton, Le monde comme il ne va pas, 1924.

Pendant longtemps, des savants ont cherché à réaliser le mouvement perpétuel, c’est-à-dire une machine qui tournerait sans consommer d’énergie – certains imaginaient même qu’elle pourrait en produire à partir de rien. Au XIXe siècle, suite à l’invention de la machine à vapeur, Sadi Carnot établit les principes de la thermodynamique qui démontrent l’impossibilité physique de tout mouvement perpétuel.

Premier principe : dans n’importe quel système ou machine, l’énergie est conservée, sa quantité reste constante, c’est-à-dire qu’aucun dispositif ne peut produire plus d’énergie qu’il n’en consomme.

Second principe : dans n’importe quel système ou machine, l’énergie est transformée, une partie se dégrade nécessairement. Elle passe spontanément de formes concentrées, canalisées et dirigées à des formes plus diffuses, dispersées et désorganisées (frottements, fuites, dissipation et déperditions diverses de chaleur, etc.). Le rendement est le rapport entre l’énergie engagée dans une tâche et le travail effectivement réalisé. L’entropie mesure cette tendance spontanée et irréversible de l’énergie utile à se transformer en énergie perdue, en déchet ou en pollution.

Au XXe siècle, Albert Einstein démontre l’équivalence entre la matière et l’énergie (la fameuse formule E=mC2) et depuis les physiciens croient de nouveau pouvoir produire de l’énergie à partir de rien, ou presque rien, par la désintégration de la matière à l’aide de réaction nucléaires de fission ou de fusion.

Il semblerait donc que ces scientifiques n’aient toujours pas compris ce que signifie l’existence de l’entropie. Elle a pourtant de nombreuses conséquences, et pas seulement dans le domaine abstrait et conceptuel de la science physique.

Les recherches sur la bombe atomique sont incontestablement à l’origine de l’industrie nucléaire et inversement cette dernière génère et permet l’entretien des armes nucléaires (voir encadré 1). Lors dela seconde Guerre Mondiale, l’apparition des totalitarismes et la lutte contre leur hégémonie ont donné lieu à une quête effrénée de toute puissance chez les principales nations industrialisées. De la puissance politique conférée par la mobilisation des populations en faveur de certaines idéologies – déjà problématique en soi –, les Etats sont passés résolument à l’accumulation indéfinie d’une puissance économique et technologique qui a engendré tout de suite la terreur, l’extermination des populations civiles et l’exploitation intensive des hommes et de la nature. C’est ainsi que les nations du « monde libre » qui s’horrifiaient de la destruction gratuite de Guernica par l’aviation allemande en 1937, terminent la guerre en rayant de la carte des villes entières, en Allemagne aussi bien qu’au Japon. A partir de là, les questions politiques et les problèmes sociaux ont, de plus en plus, été gérés de manière technique, en fonction d’une efficacité économique.

Dès après les bombardements atomiques des villes japonaises d’Hiroshima et de Nagasaki en 1945, l’industrie nucléaire fondée sur la fission promettait une énergie abondante, peu coûteuse et bien sûr sans danger. Les constructeurs des bombes H, peut-être pour faire oublier la monstruosité de leur objet, promettaient la domestication de la fusion thermonucléaire pour dans 50 ans – c’est-à-dire pour aujourd’hui – et une énergie en quantité illimitée, gratuite, propre et avec encore moins de danger. L’humanité allait donc de progrès en progrès vers un avenir radieux…

On mesure mal l’énorme enthousiasme technoscientifique qui a suivi la fin de la guerre et qui fut à peine entamé par le début de la « guerre froide ». Il suffit de feuilleter les numéros des années 1950 d’une revue comme Science & Vie pour le constater. Par exemple, le numéro 486 de mars 1958 expose longuement les perspectives délirantes de modification du climat ou de terrassement de montagnes à coups de bombes atomiques, sans le moindre esprit critique et avec un incroyable mépris pourla vie. Ainsi, dans ce même numéro on apprend qu’un accident nucléaire s’est produit en Angleterre à la centrale de Windscale (rebaptisée Sellafield il y a 20 ans pour faire oublier qu’elle est la plus polluante du pays) où les rejets radioactifs ont contaminé la population et les animaux environnants, mais le journaliste passe sur ces petits détails pour s’extasier aussitôt de ce que cette pollution révèle des expérimentations en vue de produire le tritium destiné à des essais de fusion nucléaire ; laquelle nous apportera certainement l’abondance et le bonheur… aux survivants de ces expériences ?

Plus de 50 ans après, nous voyons donc ce qu’il en est des promesses des nucléaristes. Comment a-t-on pu croire que l’on aurait tout pour rien ? Tout usage d’énergie engendre de l’entropie, c’est-à-dire qu’à côté de l’énergie produite dans un but précis, il y a nécessairement une part de cette énergie qui se disperse de manière incontrôlable. Et donc, à côté de l’énergie considérable engagée dans des buts positifs – comme la production d’électricité – il y a une part en proportion moins importante, mais néanmoins aussi considérable en valeur absolue, qui engendre des effets négatifs, des destructions et des nuisances.

En vertu de quel miracle ou de quel phénomène surnaturel l’industrie nucléaire échapperait-elle au second principe de la thermodynamique ? L’entropie prend-là de multiples formes…

En 50 ans, entre les essais atomiques atmosphériques, les fuites radioactives « sans gravité », les déchets nucléaires, les accidents de centrale comme Tchernobyl, la radioactivité ambiante est le double de la radioactivité naturelle d’avant l’ère atomique.

En 50 ans, les déchets nucléaires à vie longue se sont accumulés. Les nucléaristes se plaisent à relativiser les dangers du nucléaire en mettant en avant que les accidents de la route font bien plus de victimes et que l’automobile suscite bien moins d’angoisses et de critique chez les populations. Il faut rappeler, pour à notre tour relativiser ce genre d’argument, que par exemple le plutonium, qu’un réacteur nucléaire produit à raison de 3 kgpar an, qui sert à la production des bombes H, est un des éléments les plus toxiques qui soit et que sa demi-vie (le temps qu’il lui faut pour perdre la moitié de sa radioactivité) est de 24 000 ans. Voilà donc les générations futures condamnées à gérer cette radioactivité et à soigner les cancers qu’elle induira pour une espèce d’éternité.

Jamais aucune civilisation n’a eu les moyens d’hypothéquer l’avenir à ce point et en aussi peu de temps : à peine 50 ans de production électrique contre une éternité de déchets radioactifs; il semblerait que l’entropie soit finalement le principal produit de cette industrie !

Malgré tout cela, le fantasme du mouvement perpétuel atomique perdure chez les scientifiques, et sa dernière expression est incontestablement ITER.

Comme toute l’industrie nucléaire, ITER est une fabrique d’Absolu. Ce que les scientifiques et les techniciens poursuivent dans ces réacteurs, ce sont les absolus conceptuels de la physique à partir desquels, théoriquement, il est possible de tout faire. Cette recherche de connaissance opérationnelle est la forme moderne ultime de la quête de toute-puissance : pour eux, il s’agit là surtout de maîtriser les fondements du fonctionnement de l’Univers afin de pouvoir faire jouer ses lois comme bon leur semble. Ils cherchent ainsi à acquérir un pouvoir absolu sur les choses, la capacité de les manipuler, de les transformer à leur guise, sans contrainte qui vienne limiter leur action. Autrement dit, cette connaissance doit leur permettre enfin de se mettre à la place du créateur et maître de cet Univers.

Avec ces machines, censées réaliser ce projet démiurgique, ces ingénieurs cherchent la pierre philosophale de la Physique : transmuer la vile matière en pure Energie. On a vu avec quelles conséquences pour la fission. Avec la fusion, il s’agit rien de moins que de faire descendre sur Terre les conditions qui engendrent les réactions nucléaires dans le Soleil. Pour cela il faut des champs magnétiques intenses pour maintenir le plasma, c’est-à-dire le tritium porté à des températures extrêmes, sous haute pression mais en même temps dans le vide. Les aimants surpuissants qui engendrent ce confinement magnétique doivent eux-mêmes être refroidis par des fluides proches du zéro absolu. Maintenir ensemble des conditions extrêmes et opposées de température, de pression et de polarisation électrique le tout sous une pluie de neutrons, demande assurément beaucoup d’énergie. Ce condensé de contradictions fait penser à la recherche de la quadrature du cercle

Mais malheureusement pour nous, cette quête mystico-technologique se déroule sur Terre et non uniquement dans le Ciel de l’abstraction conceptuelle de la physique. Cettesituation est une source d’entropie négligeable pour les physiciens qui ne connaissent et ne vivent que dans ce Ciel. Sauf à l’heure des repas et le jour de la paye, d’où parfois des mouvements comme Sauvons la recherche ! qui ne s’interrogent pas un instant sur la nature et les conséquences réelles de ce que ces recherches engendrent dans la société et sur nos vies.

Imaginons un instant qu’ITER fonctionne et que l’on dispose effectivement d’une énergie abondante pour presque rien et presque pas de déchets ; bref que se réalisent toutes les promesses de la propagande techno-scientifique. Il ne serait pas exagéré de dire qu’alors ce serait la plus grande catastrophe de tous les temps ; il ne pourrait rien arriver de pire pour compromettre l’avenir de l’humanité et de la vie sur Terre.

Qu’est-ce que l’énergie, sinon ce qui nous donne un pouvoir sur la matière ? Cette matière n’est rien d’autre que la substance du monde : c’est vous et moi, la nature dans laquelle nous vivons et le support de la vie elle-même. En fin de compte, l’énergie est la capacité à transformer le monde.

On a vu, en plus d’un siècle, comment l’économie capitaliste et industrielle, avec le soutien des Etats, a transformé le monde en brûlant sans compter les énergies fossiles telles que le charbon, le gaz, le pétrole et l’uranium. Ces sources d’énergie ne coûtaient que le prix de leur extraction, de leur raffinement et de leur transport sur les lieux de consommation. Pendant longtemps – et même encore aujourd’hui – ça ne coûtait pas grand’chose, mais c’est toujours trop pour une économie fondée sur la circulation accélérée des marchandises ; cela représente une insupportable contrainte, une limitation inacceptable de la compétition économique mondiale.

Si ITER réalise la fusion nucléaire, qui maîtrisera l’énergie considérable qu’il produira ? Ce ne sera bien évidement pas vous et moi (nous n’aurons que les miettes : le « débat public » sur les détails de décisions déjà prises ailleurs – voir plus bas), mais avant tout les Etats et les industriels qui ont investi des milliards d’euros dans ce projet. Et que feront-ils de l’énergie illimitée dont ils disposeront alors ? Peut-on croire un seul instant que lorsqu’il n’y aura plus rien pour les entraver, ils seront plus raisonnables et précautionneux dans son usage qu’ils ne l’ont été jusqu’à présent ? On les voit déjà devant les problèmes liés aux nuisances et pollutions nucléaires ou chimiques, devant le changement climatique, face à l’épuisement annoncé des énergies fossiles : le déni et la fuite en avant pour toute réponse. Les rares éclairs de lucidité de certains dirigeants (« la maison brûle et nous regardons ailleurs », déclaration de Jacques Chirac au Sommet de la Terre de Johannesburg en 2002) sont pour entériner leur impuissance devant la logique implacable de la machinerie dont ils ne peuvent plus que gérer les exigences délirantes et les conséquences désastreuses selon des normes « d’acceptabilité sociale ».

Si les États et les grands groupes industriels disposaient enfin d’une énergie illimitée, ils s’en serviraient de la même manière qu’ils l’ont fait ces cinquante dernières années : la logique d’accumulation abstraite de la puissance qui est propre à ces organisations démesurées prendrait un nouvel essor ; toutes les tendances destructrices que l’on a vu à l’œuvre depuis les débuts de l’ère nucléaire seraient portées à leur paroxysme. Ces grands appareils seraient alors totalement autonomes des puissances – la nature et la société – qui limitaient jusqu’alors tant bien que mal (et en fait de plus en plus mal) leur ambition et leur prétention à détenirla toute-puissance. Plus aucune contrainte ne viendrait limiter leur capacité à transformer le monde, c’est-à-dire à exploiter la nature et à dominer les hommes pour leur profit. ITER serait alors réellement la fabrique du capitalisme et de l’Etat sous leur forme absolue, c’est-à-dire intégralement totalitaire (voir encadré 2).

ITER est le type même de solution technologique apportée à des problèmes qui sont d’ordre politique, sociaux et écologiques : plutôt que de reconnaître les obstacles insurmontables que rencontre la société industrielle, on espère les pulvériser à coup de réactions nucléaires « maîtrisées » – probablement de la même manière qu’ailleurs on instaure une « justice sans limites » à coup de frappes « chirurgicales ». Plutôt que de remettre en question le « mode de vie » fondé sur une consommation effrénée, plutôt que de remettre en question la dictature d’une économie fondée sur la concurrence et donc sur l’accumulation et la croissance illimitée de la puissance, les Etats investissent des milliards dans la fuite en avant scientiste, dans le culte de la « technologie-qui-aura-réponse-à-tout ». Ces remises en questions sont assurément difficiles, puisqu’en fait, il s’agirait de rien moins qu’une révolution – ce n’est plus très à la mode en ce moment –, c’est-à-dire un changement radical du rapport des hommes à la nature (qui ne serait plus considérée comme un objet, une machine, un système autorégulateur et une puissance à soumettre et à laquelle il faudrait « arracher les secrets » selon la vision qu’en a la science moderne, mais bien plutôt comme un partenaire ayant son autonomie propre dans la construction de notre existence et dont nous avons encore beaucoup à apprendre) et donc des hommes entre-eux (notamment à travers leurs créations technologiques et institutionnelles qui ne peuvent indéfiniment croître en puissance et en organisation sans engendrer des effets contre-productifs et la dépossession du corps social des activités les plus élémentaires – toutes choses déjà analysées durant les années 1970 notamment par Ivan Illich).

Par rapport à cela, nous voyons qu’en effet il est beaucoup plus simple de construire une monstruosité comme ITER, plutôt que d’avoir à affronter tous ces problèmes dans leur complexité, puisque sur ces questions, les scientifiques, les ingénieurs, les économistes et toute sorte d’autres spécialistes bardés de diplômes et armés de leurs supers ordinateurs ne savent rien calculer ni prévoir et n’ont donc là-dessus strictement rien à dire.

Toujours plus de puissance pour les machines et les grandes organisations, où les êtres humains ne sont plus que les rouages d’un appareil dont la logique les dépasse, signifie toujours moins de pouvoir pour les hommes, pour chaque individu et à plus forte raison pour la collectivité dans laquelle il vit. Devant cette évidence, il faut constater que si aussi peu d’opposition parmi les populations avoisinantes à ce projet s’est manifesté jusqu’à maintenant, ce n’est pas seulement imputable à la puissance de la propagande en faveur d’ITER.

Des « écologistes » ont timidement fait observer que plutôt que de faire descendre le Soleil sur la Terre, il serait plus judicieux d’apprendre à mieux utiliser l’énergie qu’il nous envoie naturellement de là où il est. Le Conseil Régional des Alpes de Haute-Provence leur aurait donc concédé 152 millions d’euros – autant qu’il en a investi dans ITER – pour qu’ils développent les énergies renouvelables (EnR) et ne remettent nullement en question l’industrie nucléaire en France. Elevés ainsi au rang de co-gestionnaires du délire productiviste, ces Verts d’ITER nous invitent à ramper avec eux devant les décision déjà prises par les Etats et entérinées par les pouvoirs dits « publics » en essayant d’imaginer, sans rire, un « Alter-ITER » sur la base de leurs EnR chéries. Bref, ils s’identifient au système : pour eux, le problème n’est pas ce que l’on fait de toute cette énergie, mais seulement d’en produire de la propre… Cela ne fait qu’ajouter à la confusion dans l’esprit de nombreuses personnes qui intuitivement sentent bien qu’ITER ne résoudra rien – ces dernières décennies, le nucléaire, les OGM, le génie génétique, etc. sont là pour illustrer ce bluff technologique (1) –, parce qu’il n’est qu’une fuite en avant dans le délire, comme tout le système économique et technique qui va avec.

Car c’est bien là le problème : ITER n’est qu’un élément d’un système plus vaste et dans lequel nous sommes tous impliqués, que nous le voulions ou non. S’il paraît plus simple aux scientifiques de faire descendre sur Terre le Soleil plutôt que de capter l’énergie de ses rayons, c’est bien aussi parce que notre vie quotidienne s’est compliquée de nombreux faux-besoins qui répondent à de vraies nécessités (par exemple, l’automobile devenue indispensable à la campagne). Les marchandises produites industriellement se substituent de plus en plus à notre capacité de répondre à nos besoins à l’aide des ressources locales et par notre propre activité alliée à celle des autres. Pour réaliser cette atomisation et approfondir cette dépossession, cette fission des rapports interpersonnels et cette fusion autour de l’immense circulation des biens et des personnes sur le marché abstrait, il faut en effet beaucoup d’énergie. Chacun sent bien que malheureusement nous sommes tous déjà allés très loin dans cette dévalorisation radicale de l’activité humaine et la destruction des conditions de notre autonomie vis-à-vis de ce système : critiquer un élément, c’est remettre en question l’ensemble, en commençant par le fait que l’on est soi-même compromis là-dedans, que l’on en croque.

L’oubli ou l’occultation de cette notion d’autonomie – contraire à tout ce qu’encourage le système – permet aux « responsables » de faire passer ITER pour une machine qui va nous libérer de notre dépendance à la nature, alors qu’elle est au contraire le symbole du plus monstrueux asservissement de l’homme à la méga-machine économique et technologique du capitalisme. Il est étonnant de constater l’engouement unanime de tous les « responsables », qu’ils soient élus ou non, pour un projet qui signifie à terme la réalisation d’une vie hors-sol. A droite comme à gauche, tous ceux qui briguent le statut de « représentant du peuple » sont fascinés par le développement technologique (qui va nous « libérer du travail » de production dans les champs et les ateliers, sale et pénible) et économique (qui va « créer des emplois » dans les services et la culture, propres et gratifiants). Drôle de projet social qui a semble-t-il pour but de nous détacher de tout lien autre que technologique avec la nature, où les relations entre les personnes ne seraient plus liés à des activités collectives participant à la production de notre existence et à la construction d’un monde commun. Fascinés par la puissance et par les machines, ils veulent nous faire vivre dans un monde d’Absolus où leur puissance et leurs machines peuvent tout ; au passage les conditions d’une vie libre sont détruites et nous sommes réduits à n’être que des rouages dans leurs grandes combinaisons, des variables dans leurs calculs, des ressources pour leurs appareils.

Au delà de toutes les raisons particulières et locales de refuser ITER – qui sont d’autant plus légitimes qu’elles visent justement à défendre les conditions de l’autonomie pour les personnes qui vivent dans la région –, c’est cette « philosophie » sous-jacente au projet ITER qu’il faut refuser. Elle cherche à se matérialiser également à travers l’ensemble des projets technologiques de ce début du XXIe siècle : génie génétique ; nanotechnologies ; les systèmes électroniques de surveillance et d’identification tels que la biométrie et les RFID ; etc.

Parler à ce propos de « philosophie » est encore un bien grand mot, plus exactement c’est le néant de la pensée politique auquel nous nous heurtons de plein fouet. Car que voit-on chez les représentants démocratiquement élus en France comme en Europe, sinon une Union Sacrée pour défendre ce projet qui, s’il aboutissait, serait la négation de toute démocratie. Déjà, ITER a été décidé sans aucune consultation des populations. Les autorités françaises, soucieuses de polir leur vernis démocratique, ont pourtant décidé d’organiser un « débat public » pour associer les populations locales à la gestion des conséquences du projet ; bref, pour leur demander à quelle sauce elles veulent être mangées. Quelques dizaines d’opposants ont osé dénoncer la mascarade que constituent ces « débats » en perturbant deux d’entre eux les 26 janvier et 2 février 2006.

Voyons les commentaires de quelques uns des organisateurs de ces débats (2). D’abord Yannick Imbert, directeur du projet auprès du ministère de l’intérieur et de l’aménagement du territoire :

« Vous dites que le projet que nous vous proposons n’a pas de légitimité car il n’a pas l’avis de la population. Sauf à vouloir refaire tous les jours les institutions et la société, permettez-moi de vous rappeler que 32 nations, 32 gouvernements, démocratiquement désignés, ont décidé de s’associer sur ce projet. Je suis partisan d’un débat public et d’une libre expression de chacun mais pas au prix de l’inversion de nos institutions. »

Il n’est peut-être pas nécessaire de « refaire tous les jours les institutions et la société », mais au moins une fois de temps en temps, surtout lorsque l’on constate que les autorités soi-disant « démocratiquement élues » pratiquent sans vergogne le déni de démocratie en développant depuis des décennies, contre l’avis des populations, une industrie nucléaire qui, pour son fonctionnement, sa sécurité et à cause des « armes de destruction massive » qu’elle sert à produire, a réalisé « l’inversion de nos institutions » avec la complicité de tous les gouvernements successifs.

Voyons ensuite ceux de Christophe Castaner, maire de Forcalquier et vice-président du Conseil Régional :

« La Région a été élue sur un contrat qu’elle a passé avec les citoyens. Elle a annoncé clairement qu’elle mobiliserait 152 millions d’euros pour accompagner ce projet. Elle l’a écrit dans son programme et elle a été élue. Je considère donc que les élus qui s’expriment ce soir ont la légitimité de parler au nom de tous les citoyens. »

Quant à ceux qui n’ont pas voté pour l’équipe de M. Castaner ou qui ne se sont pas reconnus dans les programmes des autres candidats à ce poste, ils n’ont plus qu’à se taire !

C’est dire que tous ces gens pensent comme Jean-Claude Chauvin, retraité du CEA et militant communiste :

« Une des conditions de la réussite [du projet ITER] est l’acceptabilité sociale. »

Assurément, entre le « centralisme démocratique » qui faisait taire les opposants de manière plus ou moins musclée et définitive et la répression des oppositions et des luttes contre la construction des centrales nucléaires ou l’enfouissement des déchets en France et ailleurs en Europe, les nucléaristes et les staliniens ont en commun une longue tradition en matière « d’acceptabilité sociale » ! Le CEA ne se prive d’ailleurs pas d’utiliser ce savoir-faire en mobilisant massivement ses salariés et retraités pour assister à ces « débats publics » et occuper le terrain qui a été ainsi imprudemment ouvert à la contestation.

Voilà qui illustre, si besoin était, que cette démocratie dont tout ces gens nous rebattent les oreilles, en réalité ils la méprisent, ils n’en veulent pas, et même ils la craignent plus que tout. Hommage que le vice rend à la vertu, ils maintiennent les apparences en respectant les formes juridiques – la lettre mais non l’esprit. Ils la bafouent en ne voulant « débattre » qu’avec les citoyens qui se soumettent aux conditions qu’ils ont imposées, qui ont déjà accepté leurs décisions ; bref, qui reconnaissent ainsi que la « souveraineté » n’appartient plus au peuple, mais bien à ceux qui détiennent le pouvoir de le faire taire. Les « nations démocratiques » ne sont en réalité, comme disait Castoriadis, que des « oligarchies libérales » qui tolèrent la liberté d’expression à condition qu’elle n’ait aucune conséquence pratique.

A l’opposé des idéologies qui ont agité le XXe siècle, ITER se présente comme un pur projet scientifique et technologique susceptible de résoudre les problèmes énergétiques de la planète. En fait, il contient implicitement un projet social et politique qui prend ses racines dans les heures les plus sombres du XXe siècle ; il ne peut en réalité que porter à son paroxysme les tendances inhérentes au capitalisme dont il viendrait consolider les bases économiques et technologiques.

Si l’humanité à besoin de quelque chose aujourd’hui, ce n’est certainement pas d’énergie physique en abondance. Certains pourraient dire un peu facilement qu’elle a besoin de plus de sagesse pour mieux l’utiliser, si ceux qui nous dirigent et qui dirigent aussi l’emploi de ces quantités considérable d’énergie n’étaient pas là pour être sages à notre place, mais bien pour accumuler entre leurs mains toujours plus de pouvoir et de richesses au mépris de tout le reste. Avant que l’énergie ne désigne cette grandeur abstraite capable de produire un travail et de faire mouvoir les machines, ce mot désignait plutôt la « force et fermeté dans l’action qui rend capable de grands effets » (Le Robert). C’est plutôt de cette énergie-là dont nous manquons cruellement aujourd’hui pour prendre de nouveau nos affaires en mains et pour faire échec à cette tyrannie de la puissance.

Bertrand Louart ‑ février-mars 2006.

Ce texte est paru une première fois en deux épisodes dans Archipel, journal du Forum civique européen n°136 & 137, mars et avril 2006.

Une version revue et augmentée de ce texte a été publiée dans Notes & Morceaux choisis n°8 – Le travail mort-vivant – éd. La Lenteur, automne 2008.

Editions La Lenteur

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ITER, ou la fabrique d’Absolu (16 pages)

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Notes :

1. Jacques Ellul, Le bluff technologique, éd. Hachette, 1988.

2. Tirés du verbatim du débat du 2 février 2006 à Manosque, consultable sur le site du Comité National du Débat Public (CNDP) <www.debatpublic-iter.org>.


 

Encadré 1

Bruno Barrillot

Le complexe nucléaire,

Des liens entre l’atome civil et l’atome militaire

éd. CDRPC/Observatoire des armes nucléaires françaises, 2005.

Voici un petit livre qui a le mérite d’être à la fois synthétique et précis sur un sujet vaste et peu connu chez les anti-nucléaires.

L’auteur montre bien comment les liens entre le nucléaire civil et ses usages militaires existent depuis la découverte de la radioactivité jusqu’à ses implications internationales aujourd’hui. Depuis les équipes de radiographie X envoyés sur le front de la guerre 1914-18 par Marie Curie jusqu’aux récents projets expérimentaux Laser Mégajoule et ITER du CEA, il expose comment tous les projets nucléaires civils ont servi de paravent à des applications militaires de l’atome et impliquent en retour des interventions militaires pour la sécurité de l’approvisionnement et des installations.

Plus particulièrement attentif à ce qui s’est passé en France, il retrace dans ses grandes lignes comment le CEA, dont le statut exceptionnel en fait un État dans l’État dès 1945, organisme “civil” à la base, a aussi spontanément que discrètement mis au service des militaires les savoir-faire et les équipements destinés à la constitution d’une industrie nucléaire pour l’édification en parallèle d’une force de frappe nucléaire ‑ toutes deux indispensables à la « grandeur de la France », comme on sait.

C’est que, du seul point de vue technique, la frontière entre nucléaire civil et militaire est très ténue. Et c’est là que réside l’« hypocrisie » du Traité de Non Prolifération (TNP) rédigé en 1968 par les cinq États possédant alors officiellement l’arme atomique : ce traité interdit aux autres États de développer un tel arsenal, tout en les autorisant à s’équiper de nucléaire « à des fins pacifiques », qui avec quelques modifications et équipements supplémentaires peut produire les matières nécessaires àla Bombe. Iln’était pas question pour les pays industrialisés de se fermer un si juteux marché. Aussi, trente-cinq ans après, ce TNP est évidement un échec complet, la France n’ayant pas été la dernière à vendre ses centrales à Israël, au Pakistan, en Irak ou en Iran, introduisant ainsi la mèche nucléaire dans la poudrière du Moyen-Orient…

Pour empêcher cette prolifération, devenue encore plus dangereuse avec la menace du terrorisme international, les grandes puissances se lancent maintenant dans les « guerres du nucléaire civil » (seconde guerre d’Irak, menaces sur l’Iran et la Coréedu Nord). Mais l’hypocrisie et l’inconscience sont toujours de mise puisque l’industrie nucléaire militaire continue d’innover en diversifiant ses produits. Ainsi, ce que des terroristes n’ont pas encore osé faire, à savoir utiliser des “bombes sales” faites de matières radioactives, l’OTAN et les USA l’ont déjà fait en utilisant les munitions à l’uranium appauvri au Kosovo et en Irak. De même, ce sont les États-Unis (ainsi que l’Europe, à travers les retombées probables des projets ITER et Laser Mégajoule) qui font des recherches sur les “mini-nukes”, armes nucléaires de faible puissance à utiliser sur le champ de bataille…

La conclusion de Barrillot est claire et sans ambiguité : pour arrêter la dissémination suicidaire des armes nucléaires et la dispersion morbide des radioéléments, c’est l’industrie nucléaire militaire aussi bien que civile qu’il faut remettre radicalement en cause. Il ajoute que c’est une « solution que les diplomates et les industriels ne sont pas prêts à promouvoir », sans parler des États et des militaires fascinés par la toute-puissance que leur confèrent ces engins. Mais face à tous ces “responsables” de la fuite en avant dans la monstruosité et ces “réalistes” qui s’identifient à la puissance qui les écrase, c’est la seule position raisonnable de ceux qui n’ont aucun pouvoir sur leur existence.

C’est tout le mérite de ce livre que de nous aider à mieux le comprendre.

B.L.


Encadré 2

Karel Čapek

La fabrique d’Absolu

Traduction française aux éd. Ibolya Virag, 1998.

Dans les années 1920, l’écrivain Tchèque Karel Čapek s’intéresse aux innovation scientifiques et techniques de son temps, il est l’inventeur du mot “robot” que sa pièce de théâtre Rossum’s Universal Robots (R.U.R) a popularisé. Il y développe le thème devenu classique en science-fiction de la révolte de la machine contre l’homme. En 1922, il publie le roman La fabrique d’Absolu où il raconte comment un inventeur de génie découvre le moyen très simple de désintégrer la matière et d’utiliser l’énergie ainsi libérée pour faire tourner un moteur. C’est exactement ce qui se passe aussi bien dans la fission que dans la fusion nucléaire. Čapek imagine alors qu’il y a un effet secondaire fâcheux à cette désintégration : il se dégage de ce Carburateur une sorte d’odeur d’Absolu. Tous ceux qui en sont contaminés se mettent à croire en Dieu, deviennent mystiques et à plus haute dose à avoir des visions, à faire des miracles, etc.

L’ingénieur explique ce phénomène étrange de cette manière :

« Tu sais ce que c’est le panthéisme ? C’est la croyance que, dans tout ce qui existe, se manifeste un Dieu, autrement dit l’Absolu. Dans l’homme et dans les pierres, dans l’herbe, dans l’eau, partout. Et tu sais ce qu’enseigne Spinoza ? Que la matière est seulement la manifestation ou bien un aspect de la substance divine, tandis que l’autre aspect est l’âme. […] Leibnitz enseigne que la matière est composée d’unités spirituelles, de monades, qui sont la substance divine. […] Mais imagine un peu que mettons Dieu soit vraiment dans toute la matière, qu’il y soit en quelque sorte enfermé. Lorsque tu désagrèges parfaitement cette matière, il s’en échappe comme d’une boîte. Il est tout à coup comme libéré. Il se dégage de la matière comme le gaz d’éclairage se dégage du charbon. Tu brûle un atome et tu as tout à coup ta cave pleine de Dieu, pleine d’Absolu. C’est renversant comme ça se répand rapidement ! » (p. 26)

Un industriel ami de l’inventeur rachète le brevet de son Carburateur et en lance la production en masse. Les profits sont énormes, l’économie sort de la crise en 15 jours grâce à l’énergie gratuite qui fait tourner les usines. Mais de même que la foi soulève les montagnes, l’Absolu produit en masse traverse les blindages les plus étanches et se répand à travers le monde. A mesure que l’épidémie de religiosité s’étend, l’économie s’effondre puisque tous les travailleurs se mettent à prier et se lancent dans des guerres de chapelles. Car autour de chaque Carburateur se crée un culte qui considère bientôt les autres comme hérétiques et invite à les convertir. La guerre civile religieuse mondiale menace. Les États réagissent en envoyant leurs armées rétablir l’ordre, mais celles-ci sont également équipées de Carburateurs et les généraux se transforment en prophètes de nouvelles grandes religions avec des milliers de fidèles fanatisés et armés à leurs ordres. C’est donc le jihad complet et le carnage le plus total à l’échelle planétaire. Au bout d’un moment, les combats cessent faute de combattants et l’ardeur mystique retombe, tout l’Absolu ayant été consommé à faire s’envoler les âmes au Ciel. Et les survivants bannissent à jamais l’usage de cette invention pour le moins diabolique.

En fait, dans ce roman, la désintégration atomique dans le Carburateur et sa production d’Absolu n’est que le prétexte à une charge bouffonne essentiellement anti-cléricale, s’en prenant tour à tour au cynisme des capitalistes, à la vanité des savants, au fanatisme religieux et à la gloriole des militaires pour se terminer sur un appel à la tolérance assez bonhomme. Rien que de très classique, en somme, pour un auteur de gauche du début du XXe siècle. Mais on voit par là que Capek n’a rien à voir avec le progressisme de gauche tel qu’on le connaît aujourd’hui : le thème récurent dans ses écrits semble bien être l’idée que l’on ne peut pas tout avoir pour rien et qu’en conséquence les ambitions démesurées engendrent les conséquences les plus funestes.

Pour lui, les progrès scientifiques, techniques et industriels n’échappent pas à ce principe connu depuis les temps les plus reculés et présent dans toutes les mythologies des sociétés traditionnelles. Les Grecs anciens eux-mêmes avaient une conscience très aigue de ce principe, et leur philosophie est traversée par l’idée que l’activité humaine doit éviter de troubler l’harmonie du Cosmos, c’est-à-dire éviter la démesure (hybris) et la vengeance divine qui en découle (Némesis).

En Europe, à la fin du XVe siècle le mythe de Faust apparaît dans les classes populaires pour mettre en garde ceux qui sont tentés d’acquérir un pouvoir par la manipulation de signes et de symboles abstraits. En effet, à cette époque, les sciences « exactes » (astronomie, chimie, médecine, etc.) sont encore étroitement liées aux sciences occultes telles que la magie, l’astrologie et l’alchimie (pour mémoire, au XVIIe siècle, Newton écrit plus de pages sur des sujets comme l’alchimie et la théologie que sur des sujets scientifiques). Le pouvoir acquis par ces manipulations abstraites en étant indépendant de l’activité collective des hommes, menace de subvertir leur communauté et ses traditions, les mœurs et les règles (toujours perfectibles) que les hommes se sont donnés pour vivre ensemble sans s’entre-déchirer. En effet, Faust use de son pacte avec Méphistophéles pour posséder les femmes, la richesse et le prestige, autrement dit pour avoir tout pour rien, engendrant sur son passage ruine et désolation jusqu’au désastre final.

Naturellement, pour les scientistes d’ITER, tout cela n’est que superstition obscurantiste : ils sont pourtant les derniers en date à chercher la pierre philosophale qui transmutera la vile matière en pure Energie et leur conférera la toute-puissance…

B.L.

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  1. Marina
    21 janvier 2015 à 15 h 15 min

    Je me permets de vous signaler la nouvelle édition de « La Fabrique d’Absolu », – roman de Karel Capek mentionné dans cet article -, aux éditions La Baconnière, Collection dirigée par Ibolya Virag, janvier 2015, poche, 10euros.

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