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Posts Tagged ‘2006’

Jean-Marc Lévy-Leblond, Faut-il faire sa fête à la science?, 2006

13 octobre 2017 Laisser un commentaire

Depuis une vingtaine d’années, la Fête de la science a pris sa place dans le programme des événements festifs que bien des institutions culturelles organisent depuis les années 1980 pour tenter de (re)trouver le contact avec le public, aux côtés de la Fête de la Musique, de Lire en fête, des Journées du Patrimoine, etc.

Pour autant, le projet de célébrer la science, de lui donner un caractère festif, ludique et populaire, n’est pas si nouveau qu’on pourrait le croire. Le xixe siècle a connu d’importantes manifestations de ce type, dont le spectaculaire reposait déjà sur les nouvelles technologies – celles de l’époque s’entend. Ne donnons qu’un exemple : le soir du 29 octobre 1864, plus de deux mille visiteurs se pressent dans les galeries, les amphithéâtres et la bibliothèque du Conservatoire des arts et métiers. L’Association pour l’avancement des sciences y donne une fastueuse « soirée scientifique », une « fête grandiose de la science et de l’industrie » dont Cosmos 1 rend compte en des termes significatifs :

« À huit heures, les portes du Conservatoire s’ouvrirent : un faisceau de lumière électrique faisait le jour sur le passage des invités, se prolongeant jusque dans la rue Saint-Martin, où les badauds attroupés se complaisaient niaisement [sic] à cet éblouissement. […] La chapelle, éclairée par deux appareils électriques, offrait un magnifique coup d’œil. Cette lumière si intense, si vive, qu’on dirait qu’elle pénètre, qu’elle absorbe les objets, produisait un effet magique sur les chutes, les jets, les nappes d’eau qui s’échappaient de toutes les machines hydrauliques. »

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Jean-Marc Lévy-Leblond, La science est-elle universelle ?, 2006

18 avril 2017 Laisser un commentaire

Observer, nommer, décrire, théoriser : autant d’activités qu’on retrouve dans l’histoire de toute civilisation. Pour autant, chacune ayant tracé son propre chemin vers la connaissance, et les interactions étant plus rares qu’on ne le croit, qui saurait dire si « la » science est universelle ?

En 1848, dans L’Avenir de la science, Ernest Renan écrivait :

« La science étant un des éléments vrais de l’humanité, elle est indépendante de toute forme sociale, et éternelle comme la nature humaine. »

Si le scientisme du XIXe siècle a cédé beaucoup de terrain à la fin du XXe, il s’en faut que toutes ses idées reçues aient disparu.

L’universalité de la science reste une conviction largement partagée. Dans un monde où systèmes sociaux, valeurs spirituelles, formes esthétiques connaissent d’incessants bouleversements, il serait rassurant que la science au moins offre un point fixe auquel se référer dans le relativisme ambiant. Peut-être même le seul « élément vrai », pour reprendre l’expression de Renan. Lire la suite…

Edward P. Thompson et l’« économie morale de la foule »

12 mars 2017 Laisser un commentaire

« Avancer de nos jours devant une personne de gauche que les paysans du Doubs au temps de Courbet, disposaient probablement de bases concrètes bien meilleures que nous pour construire une société juste et humaine, c’est s’exposer immanquablement à être taxé d’idéalisme irresponsable, voire d’obscurantisme rétrograde. Et risquer, en tout les cas, d’être rejeté sans ménagement dans le camp des Ennemis du Progrès ».

Matthieu Amiech et Julien Mattern, Le Cauchemar de Don Quichotte, retraites, productivisme et impuissance populaire, éd. La Lenteur, 2013 1.

Le grand historien britannique Edward Palmer Thompson (1924-1993) est plus généralement cité en référence à sa magnifique histoire du mouvement luddite, que pour son concept d’ « économie morale de la foule » 2 qui est pourtant d’une pertinence remarquable pour bien saisir les premières formes d’opposition à l’« invention de l’économie » aux XVIIe et XVIIIe siècles 3. En effet, l’historien, en opposition à des courants historiographiques (notamment marxistes) qui propageaient une vision spasmodique de l’histoire populaire, a toute sa vie voulu montrer que les actions populaires désignées par le mot « émeutes », « rumeurs », « bruits » ou « émotions » dans les sources judiciaires, ne pouvaient pas être réduites à des réactions instinctives provoquées par la faim. Pour Thompson l’émeute rurale est aussi le vecteur d’une politique latente, d’une culture et d’une morale ordinaire fruit du bon sens des gens de peu. Lire la suite…

François Jarrige, Le passé d’une désillusion: les luddites et la critique de la machine, 2006

11 décembre 2014 Laisser un commentaire

« Vers la fin du premier tiers du XVIIe siècle une scierie à vent, établie par un Hollandais dans le voisinage de Londres, fut détruite par le peuple. Au commencement du XVIIIe siècle les scieries à eau ne triomphèrent que difficilement de la résistance populaire soutenue par le Parlement. Lorsque Everet en 1758 construisit la première machine à eau pour tondre la laine, cent mille hommes mis par elle hors de travail la réduisirent en cendres. Cinquante mille ouvriers gagnant leur vie par le cardage de la laine accablèrent le Parlement de pétitions contre les machines à carder et les scribbling mills, inventés par Arkwright. La destruction de nombreuses machines dans les districts manufacturiers anglais pendant les quinze premières années du XIXe siècle, connue sous le nom du mouvement des Luddites, fournit au gouvernement antijacobin d’un Sidmouth, d’un Castlereagh et de leurs pareils, le prétexte de violences ultra-réactionnaires.

Il faut du temps et de l’expérience avant que les ouvriers, ayant appris à distinguer entre la machine et son emploi capitaliste, dirigent leurs attaques non contre le moyen matériel de production, mais contre son mode social d’exploitation. »

Karl Marx, Le Capital, 1867 [1].

ludd_leaderC’est avec ce jugement que Marx conclut son récit de l’épisode luddite (1811-1817), moment fort de la « lutte entre le travailleur et la machine » qui l’occupe dans son analyse du machinisme et de la grande industrie dans le livre premier du Capital. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, Marx ne se démarque guère, dans ce passage, de la vision la plus courante du luddisme dans l’Angleterre de la fin des années 1860. Sa dénonciation du toryisme d’avant le Great Reform Act de 1832, par exemple, pourrait se retrouver à peu près à l’identique sous la plume de radicaux ou de partisans whig du gouvernement de Gladstone, qui font alors campagne en faveur d’une nouvelle réforme électorale [2]. Mais plus révélateur encore est peut-être le fait que Marx ne distingue guère le mouvement luddite des autres mouvements de briseurs de machine. L’invention du « luddisme » comme catégorie distincte du discours politique, économique et historique est en effet relativement récente. Cette invention tardive pose un problème d’histoire intellectuelle dont une dimension importante réside dans la difficulté de certains penseurs se réclamant du « socialisme » à penser le mouvement luddite. Lire la suite…

Guillaume Carnino, Le mythe de la science pure, 2006

8 février 2014 Laisser un commentaire

Les catastrophes scientifiques seraient le fruit des sciences appliquées par des industriels ou des États. Mais existe-t-il une science pure dénuée d’intérêt et sans lien avec les puissants ?

La différence même entre sciences pures et sciences appliquées n’existe réellement chez aucun des grands fondateurs de ce que l’on nomme aujourd’hui la science [1]. Loin de son image rebattue de rationaliste militant, Newton a passé une grande partie de sa vie à écrire sur la numérologie biblique [2]. Pourtant, il n’y a pas eu deux Newton (ou même trois, puisqu’il fut aussi directeur de la Monnaie). Ce que l’on considère comme de la pure science aujourd’hui n’en est peut-être que pour nous. Lire la suite…

La sociologie critique, de Francfort à Chicago : un aller sans retour

8 juillet 2013 Laisser un commentaire

Exposé réalisé à partir de deux ouvrages « de base », contributions remarquables à l’histoire des idées et des relations entre science et politique :

  • Jean-Marie Chapoulie, La tradition sociologique de Chicago (1892-1961), éd. du Seuil, 2001 ;
  • Martin Jay, L’imagination dialectique. Histoire de l’Ecole de Francfort (1923-1950), éd. Payot, coll. Critique de la Politique, 1977.

Cet exposé, portant sur l’évolution générale et la fonction sociale de la discipline sociologie, part du postulat suivant : la période des vingt dernières années est marquée en France par une relative prédominance de l’Ecole de Chicago dans les enseignements et dans la manière de faire des recherches ; alors qu’à l’inverse la majorité des étudiants en sociologie peuvent achever de longs cursus universitaires sans jamais avoir entendu parler de l’Ecole de Francfort. Les auteurs de ce courant ne sont quasiment cités nulle part, si l’on écarte la figure traîtresse du Habermas de la maturité.

Ce contraste saisissant nous donne un prétexte pour procéder à une rapide généalogie parallèle des deux courants en question, à l’issue de laquelle nous émettons quelques hypothèses sur les raisons du succès de l’un et de l’éclipse de l’autre. En premier lieu l’hypothèse que ce succès et cette éclipse ne sont probablement pas sans rapport. Il est évident que cet exposé n’a rien d’exhaustif (en matière d’exhaustivité, les deux excellents ouvrages signalés au début font l’affaire), il vise plutôt à susciter des questions et des réactions, y compris en avançant des propositions polémiques.

Il s’achève par un relevé partiel et subjectif des travaux empiriques de l’Ecole de Francfort, qui donne une petite idée de l’ampleur de ce que les enseignements actuels ignorent, volontairement ou non. Lire la suite…

La marchandisation de la biologie

Pourquoi des OGM, du clonage, des brevets ? Comment, au cours du XXe siècle, la biologie traditionnelle a-t-elle su muter pour permettre de telles inventions, et changer de mission ?

Pour saisir comment s’est faite la marchandisation de la biologie, nous avons choisi d’explorer deux pistes : la transformation des structures conceptuelles, afin de permettre l’intervention sur le vivant, et le contexte économique plus global de financement ciblé et de désengagement de l’État. Lire la suite…

Historique non systématique du concept de traçabilité dans l’industrie

3 décembre 2012 Laisser un commentaire

Je vais distinguer deux sortes de traçabilités. Je vais d’abord parler de la traçabilité à l’intérieur de la grande entreprise moderne, celle des faits et gestes des salariés, des objets qui y circulent et s’y transforment, des informations qui y sont échangées : il sera là surtout question de bureaucratie et de taylorisme. Et dans un deuxième temps, je parlerai de la traçabilité dans le commerce (inter-entreprises ou entreprises- particuliers) : il sera alors question de marques et de labels, de code-barres et de puces RFID. Lire la suite…

Quand les scientifiques critiquaient la science, 2006

Ebauche d’une histoire des critiques et des remises en cause radicales de la Science par les scientifiques eux-mêmes.

Aux USA

Après la Seconde Guerre mondiale, la « guerre froide » commence entre les États-Unis et l’URSS, et avec elle la course aux armements nucléaires qui promettent des holocaustes à l’échelle planétaire.

Des scientifiques, et notamment les physiciens impliqués dans le Manhattan Project (la construction des bombes atomiques américaines), commencent donc à s’inquiéter pour la survie de l’humanité – un peu tard, alors que Léo Szilard avait tenté de les avertir et que Joseph Rotblat avait été le seul à abandonner la recherche sur la Bombe au moment où l’Allemagne nazie était vaincue. En décembre 1954, sous l’impulsion de Rotblat, Bertrand Russell rédige avec Albert Einstein un manifeste qui sera à l’origine des conférences de Pugwash, qui réuniront des scientifiques autour des problèmes du désarmement nucléaire (1). Lire la suite…

Groupe Oblomoff, Le futur triomphe, mais nous n’avons plus d’avenir, 2006

19 février 2012 Laisser un commentaire

Article au format PDF

Plate-forme critique de la recherche scientifique.

Le modèle de la science conserve aujourd’hui une grande force, image d’universalité et de puissance dans un contexte de dérèglement climatique et de délabrement social globalisé. Au milieu de tous ces progrès dans l’absurdité de la vie, de la brutalité croissante des sociétés, la Recherche est bien le seul domaine qui donne l’image rassurante d’une continuité avec les époques antérieures. Un domaine qui semble à peu près à l’abri de la mesquinerie des rapports marchands. Un domaine où, quand tout s’écroule par ailleurs, ça continue d’avancer. Illusion funeste.

Certes, un corpus de connaissances rigoureusement établi sera toujours indispensable, tout comme l’élaboration de techniques au service des communautés humaines. Mais tout cela est très marginal au sein de ce que l’on appelle aujourd’hui la Recherche, et sert le plus souvent à justifier le reste. La bonne conscience naïve rejoint le pire cynisme dans ses effets, laissant le champ libre à toutes les aberrations imaginables. On ne se sauve pas en servant de soutien idéologique aux pires atrocités.

En cette période troublée où, tant dans la bouche des chercheurs que dans l’imagerie collective, la technoscience s’affiche comme seule apte à définir notre avenir commun, nous, jeunes étudiant(e)s, chercheurs(euses), chômeurs(euses), ancien(ne)s croyant(e)s en la capacité de l’Université à nous sauver de tâches idiotes ou irresponsables, avons décidé de nous organiser en vue d’un bouleversement radical que nous avons choisi de ne pas attendre.

Nous dénonçons la collaboration active des chercheurs avec les pouvoirs militaires et industriels qui les financent, définissent leurs objectifs et utilisent les connaissances et les techniques issues des laboratoires. Cette collaboration remonte aux origines de la science moderne : les progrès des sciences ont toujours entretenu d’étroites relations avec ceux des techniques de guerre. Mais elle a connu un saut quantitatif et qualitatif décisif avec la Seconde Guerre Mondiale. Aujourd’hui, la plupart des recherches scientifiques servent avant toute chose à accroître la puissance militaire et économique, et non à faire avancer les connaissances. La volonté de savoir est l’alibi qui sert à faire accepter la course à l’armement et la compétition économique internationale. Lire la suite…