Jules Méline, Le gaspillage de l’énergie, 1912

L’auteur de ce texte, Jules Méline, malheureusement homonyme d’un ministre de l’Agriculture, a longtemps collaboré aux publications du mouvement anarchiste individualiste en France : durant les premières décennies du XXe siècle, il signe notamment des articles dans L’Anarchie (le journal de Libertad), La Vie anarchiste, ou encore Le Semeur contre tous les tyrans.

Il participe aussi à la rédaction de la monumentale Encyclopédie anarchiste de Sébastien Faure, qui sera publiée de 1927 à 1934, en rédigeant plusieurs notices, parfois fort longues et empreintes d’un certain hygiénisme, sur les questions de santé et d’alimentation : il y souligne entre autres les bienfaits du végétarisme, des exercices physiques ou du nudisme, et blâme la dépendance de l’homme moderne à l’alcool. Ce sont là les thèmes classiques d’un certain anarchisme individualiste, qui vise d’abord à ce que chacun se transforme dans sa vie quotidienne, pour pouvoir ensuite transformer la société.

Mais dans l’article que nous présentons ici, datant de 1912, Méline se livre à un travail plus philosophique, et présente une critique du capitalisme industriel en tant que véritable civilisation du gaspillage (et tout particulièrement du gaspillage de l’énergie). Dénonciation de la publicité, de la production délocalisée et de la falsification des marchandises : ce texte anticipe de manière étonnante les analyses que développent aujourd’hui les objecteurs de croissance, tout en plaçant la question énergétique sur le seul terrain qui permette sa résolution : celui des besoins humains, manipulés et adultérés par le mercantilisme ambiant. Lire la suite »

Radio: Damien Lelièvre, Force de vente, 2020

Comme tout le monde, Damien Lelièvre déteste les banques. Mais il est conseiller financier. Il nous offre une visite dans les coulisses des banques, entre techniques de vente manipulatrices, pression hiérarchique et ravages du numérique.

Sommaire
Le client est un enfant qu’on éduque
Séduire les clients, broyer les conseillers
Faire de la pédagogie avec le client pour lui faire découvrir ses besoins
Les conseillers sont-ils tous des connards malhonnêtes ?
Les ravages du numérique
Que restera t-il du conseiller bancaire dans dix ou vingt ans?
Mélancolie bancaire

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Damien Lelièvre
Force de vente
Dans la peau d’un conseiller financier
éd. Le Monde à l’Envers, mars 2020

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François Jarrige, Technocritique et écologie dans les années 1970, 2017

À la fin des années 1960, tandis que la question écologique s’affirme, les techniques pénètrent de plus en plus dans le champ de la critique sociale et politique. Alors que les oppositions aux grands équipements et aux politiques de modernisation des années 1945-1960 souffraient d’un manque de visibilité dans l’espace public et d’un déficit d’assises théoriques, celles des années 1970 montent en puissance et deviennent plus visibles (Pessis, Topçu et Bonneuil, 2013). Lire la suite »

Otto Ullrich, Technologie, 1992

Le Dictionnaire du développement,
un guide de la connaissance comme pouvoir

 

Le célèbre discours de Harry S. Truman du 20 janvier 1949 peut être considérée comme la proclamation officielle de la fin de l’ère coloniale. Il a annoncé un plan de croissance économique et de prospérité pour le monde entier, incluant explicitement les « zones sous-développées ».

« Nous devons nous lancer dans un nouveau programme audacieux pour mettre les bénéfices de nos avancées scientifiques et de nos progrès industriels au service de l’amélioration et de la croissance des zones sous-développées. […] Le vieil impérialisme – l’exploitation pour le profit de la métropole – n’a pas sa place dans nos plans […] Une production accrue est la clé de la prospérité et de la paix. Et la clé d’une production accrue est une application plus large et plus vigoureuse des connaissances scientifiques et techniques modernes. » [1]

Une plus grande prospérité exige une augmentation de la production, et une production accrue nécessite une technologie scientifique – depuis lors ce message a été repris dans d’innombrables déclarations des élites politiques de l’Ouest et de l’Est. John F. Kennedy, par exemple, a demandé avec insistance au Congrès, le 14 mars 1961, d’être conscient de sa tâche historique et d’autoriser les moyens financiers nécessaires à l’Alliance pour le progrès :

« Dans toute l’Amérique latine, des millions de personnes luttent pour se libérer des liens de la pauvreté, de la faim et de l’ignorance. Au Nord et à l’Est, ils voient l’abondance que peut apporter la science moderne. Ils savent que les outils du progrès sont à leur portée. » [2]

Avec l’ère du développement, la science et la technologie ont occupées le devant de la scène. Elles étaient considérées comme la raison de la supériorité du Nord et la garantie de la promesse de développement du Sud. En tant que « clé de la prospérité », elles devaient ouvrir la voie à l’abondance matérielle et, en tant qu’ « outils de progrès », conduire les nations du monde vers les hautes terres ensoleillées de l’avenir. Il n’est pas étonnant que pendant des décennies, de nombreuses conférences dans le monde entier, et en particulier aux Nations unies, se soient focalisées, dans un esprit d’espérance quasi religieuse, sur les « puissantes forces de la science et de la technologie ». Lire la suite »

Otto Ullrich, Technology, 1992

The Development Dictionary,
A Guide to Knowledge As Power

 

Harry S. Truman’s famous statement of 20 January 1949 can be regarded as the official proclamation of the end of the colonial age. He announced a plan for economic growth and prosperity for the entire world, explicitly including the “underdeveloped areas”.

“We must embark on a bold new program for making the benefits of our scientific advances and industrial progress available for the improvement and growth of underdeveloped areas. … The old imperialism – exploitation for foreign profit – has no place in our plans.… Greater production is the key to prosperity and peace. And the key to greater production is a wider and more vigorous application of modern scientific and technical knowledge.” [1]

Greater prosperity calls for increased production, and more production requires scientific technology – this message has been proclaimed ever since in countless statements by the political elites of both West and East. John F. Kennedy, for example, emphatically challenged Congress on 14 March 1961, to be conscious of its historical task and authorize the financial means necessary for the Alliance for Progress:

“Throughout Latin America millions of people are struggling to free themselves from the bonds of poverty and hunger and ignorance. To the North and East they see the abundance which modern science can bring. They know the tools of progress are within their reach.” [2]

With the age of development, science and technology took over the leading role altogether. They were regarded as the reason for the superiority of the North and the guarantee of the promise of development. As the “key to prosperity” they were to open up the realm of material surplus and, as the “tools of progress”, to lead the countries of the world towards the sunny uplands of the future. No wonder that for decades numerous conferences all over the world, and particularly in the United Nations, focused, in a spirit of near religious hopefulness, on the “mighty forces of science and technology”. Lire la suite »

Otto Ullrich, Tecnología, 1992

Diccionario del desarrollo,
Una guía del conocimiento como poder

 

La famosa declaración de Harry S. Truman del 20 de enero de 1949 puede ser considerada la proclamación oficial del fin de la era colonial. Anunció un plan para el crecimiento económico y la prosperidad del mundo entero, incluyendo explícitamente a las “áreas subdesarrolladas”.

“Debemos embarcarnos en un audaz programa nuevo para poner a disposición los beneficios de nuestros avances científicos y progreso industrial para la mejora y crecimiento de las áreas subdesarrolladas… El viejo imperialismo -la explotación para el beneficio foráneo- no tiene lugar en nuestros planes… Una producción incrementada es la clave para la prosperidad y la paz. Y la llave a la mayor producción es una aplicación mas amplia y mas vigorosa del conocimiento científico y técnico moderno.” [1]

La mayor prosperidad demanda una producción incrementada y más producción requiere tecnología científica – este mensaje ha sido proclamado desde entonces en incontables declaraciones por las élites políticas tanto de Occidente como de Oriente. John F. Kennedy, por ejemplo, enfáticamente retó al Congreso el 14 de marzo de 1961 a ser consciente de su tarea histórica y autorizar los medios financieros necesarios para la Alianza para el Progreso:

“Por toda América Latina millones de personas luchan por liberarse de las ataduras de la pobreza, del hambre y de la ignorancia. En el Norte y en el Este ellos ven la abundancia que la ciencia moderna puede traer. Saben que las herramientas del progreso están a su alcance.” [2]

Con la era del desarrollo, la ciencia y la tecnología asumieron plenamente el papel conductor. Se les consideró como la razón de la superioridad del Norte y la garantía de la promesa del desarrollo. Como la “clave de la prosperidad” ellas iban a abrir el reino del excedente material y, como las “herramientas del progreso” iban a conducir a los países del mundo a las soleadas altiplanicies del futuro. No es sorprendente que por décadas numerosas conferencias en todo el mundo y particularmente en las Naciones Unidas, se enfocaran, en un espíritu de esperanza casi religiosa, en las “poderosas fuerzas de la ciencia y la tecnología”. Lire la suite »

Ivan Illich, La pauvreté planifiée, 1969

Ivan Illich a été l’un des premiers à émettre de sérieuses critiques au sujet des politiques occidentales d’aide au développement des pays du Tiers Monde. Ce texte, extrait du dernier chapitre “La pauvreté planifiée” de l’ouvrage Libérer l’avenir (éd. Seuil, 1971 ; traduction de l’ouvrage publié en 1969 sous le titre Celebration of Awareness) a été rédigé suite au rapport Pearson publié en 1968, préconisant d’allouer un taux de 1% du PNB américain en Aide publique au développement.

 

Dans leur bienveillance, les nations riches entendent aujourd’hui passer aux nations pauvres la camisole de force du développement, avec ses embouteillages et ses emprisonnements dans les hôpitaux ou dans les salles de classe… Au nom du développement, l’opinion internationale approuve cette action. Les riches, les scolarisés, les anciens de ce monde essaient de partager leurs douteux avantages en convainquant le Tiers-Monde d’adopter leurs solutions préemballées ! Lire la suite »

Lucet & Garcia, Famille et société, 2019

Résumé

Cet article traite d’une question apparemment excentrique de la pensée de Gustav Landauer : sa défense de la famille. Contrairement à la critique inaugurée par Marx qui y vit une institution de la domination de classe bourgeoise, Landauer y vit la cellule germinale de l’ « esprit de communauté » nécessaire au socialisme anarchiste. Les auteurs analysent son appropriation originale de certains aspects de la pensée proudhonienne de la famille, et son opposition à Otto Gross sur les questions de la répression patriarcale et de la libération des femmes. Ils s’interrogent pour finir sur l’actualité de cette démarche visant à discriminer dans l’être social les éléments qui méritent d’en être conservés et ceux qui doivent être transformés. Lire la suite »

Radio: David Gaborieau, Contre Amazon et le monde de la logistique, 2019

Alors que la multinationale Amazon affiche près de 180 milliards de chiffre d’affaires pour l’année 2017, des voix s’élèvent partout en Europe (Allemagne, Pologne, Espagne, etc.) contre le « modèle Amazon » : promesses d’emplois non réalisées, usage massif d’intérimaires, précarisation et conditions de travail insupportables, casse du droit du travail et pression sur les syndicats, fraude fiscale et subventions publiques, destruction des librairies et des commerces locaux, bétonisation des terres et augmentation massive du trafic routier, et plus récemment, le scandale des milliers de produits qui sont secrètement détruits parce qu’ils ne se vendent pas assez.

Une conférence du sociologue du travail David Gaborieau, enregistrée à la librairie anarchiste la Gryffe de Lyon en septembre 2019, qui nous raconte les conditions de travail dans les plateformes logistiques et comment ce secteur qui concerne maintenant toute la distribution des marchandises a évolué.

David Gaborieau participe à la Plateforme d’enquête militante.

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Source: Blog Floraisons.

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Racine de moins un
Une émission
de critique des sciences, des technologies
et de la société industrielle.
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Émission Racine de Moins Un n°55, diffusée sur Radio Zinzine en septembre 2019.

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Murray Bookchin, Économie de marché ou économie morale?, 1983

Ce texte est la transposition sous forme d’article d’une conférence donnée par Bookchin en juillet 1983 lors du rassemblement annuel de l’Association des agriculteurs biologiques de Nouvelle-Angleterre, publié dans The Modern Crisis (New Society Publishers/Black Rose Books, Philadelphia/Montréal, 1986). C’est l’un des rares textes consacrés par Bookchin à l’économie. Pour l’essentiel, il constitue une critique radicale de l’ « économie de marché », mais – et c’est là son originalité et, peut-on penser, son intérêt – ce n’est en rien une critique d’économiste, qui mettrait en évidence les dysfonctionnements, les absurdités ou l’inéluctabilité de la crise de cette économie. Comme il l’a fait si souvent, c’est à partir du projet d’une autre société, écologique et libertaire, qu’il critique la société présente. Et cette critique est essentiellement « morale » en ce sens qu’elle vise la nature des relations sociales, psychologiques, affectives…, que l’économie de marché impose aux êtres humains. De même, aux mécanismes de l’économie de marché il n’oppose pas le schéma d’une autre organisation de la sphère économique mais une autre conception – « morale » – des rapports que les individus entretiennent pour satisfaire aux exigences de la vie matérielle. Cette critique de l’économie capitaliste porte ici exclusivement sur la sphère de la distribution et sur les rapports entre vendeurs et acheteurs. On peut supposer que s’il insiste sur cet aspect, c’est qu’il est peu présent dans la critique marxiste courante. Ce n’est pas pour autant que Bookchin ignore la sphère de la production et l’exploitation du travail en régime capitaliste, ainsi que l’attestent nombre de ses écrits.

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Tôt ou tard, tout mouvement en faveur d’un changement social radical doit se confronter à la manière dont les gens produisent les biens matériels indispensables à leur vie – leur nourriture, leur logement et leurs habits – et à la façon dont ces moyens de subsistance sont distribués. Afficher une réticence polie au sujet de la sphère matérielle de l’existence humaine, négliger avec dédain cette sphère comme « matérialiste », c’est se montrer largement insensible aux conditions premières de la vie elle-même. Ce que nous mangeons pour sustenter notre métabolisme animal, tout vêtement ou demeure que nous utilisons pour nous abriter des rudesses de la nature, cela est normalement fourni par des individus comme nous qui doivent travailler pour nous approvisionner, autant, du moins peut-on l’espérer, que nous-mêmes le devons pour les approvisionner. Lire la suite »