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Recension: Anselm Jappe, Les Aventures de la marchandise, 2003

Anselm Jappe, Les Aventures de la marchandise,
éd. Denoël, 2003, 298 pages.

« TOTAL – le totem de Tantale. »

Michel Leiris

Il y a deux choses que je trouve infiniment précieuses dans un essai de philosophie politique : la clarté et la précision. Ces deux qualités sont largement absentes du texte complexe et rebutant d’Anselm Jappe. Les Aventures de la marchandise prétendent formuler, à la suite de Marx (1818-1883), une nouvelle théorie critique de la valeur, dont l’actualité serait plus criante que jamais, et tirer les implications polémiques de cette reformulation, c’est-à-dire que Jappe entend confondre ceux qui imaginent une forme de critique sociale sans se référer à ce point central.

La théorie de la valeur de Marx n’est pas facile à comprendre. L’exposé le plus connu de la théorie se trouve au chapitre I du Capital (il existe d’autres sources, Jappe fait le point sur la question, pp. 72-73). L’intérêt de son livre aurait pu être d’éclaircir une question épineuse et centrale. Il se montre, malheureusement, très insatisfaisant sur ce point.

Son texte mêle éléments de « philologie » marxienne et interprétations personnelles inspirées par divers courants marxistes mineurs et spécialement par le groupe réuni autour de la revue allemande Krisis, dont on peut considérer qu’il est le porte-parole en France 1. Le lecteur peut quelquefois se sentir dans l’embarras pour distinguer ce qui relève du texte de Marx et ce qui relève de l’interprétation. A partir des écrits marxiens, Jappe ne considère pas vraiment que la discussion puisse être ouverte et privilégie l’injonction théorique (« il faut penser cela ») à la volonté de convaincre par une démonstration. Le résultat est marqué par la confusion et la rigidité : c’est qu’il ne s’agit pas d’une critique historique de la pensée de Marx, mais d’un exercice de marxisme, d’un exercice qu’il vaudrait mieux donc, à mon avis, considérer comme vain. Il s’agit une nouvelle fois de proposer une nouvelle lecture, une nouvelle interprétation de Marx, de replâtrer, encore une fois, les théories marxiennes afin de pouvoir s’adosser à une théorie qui serve de garant à sa propre pensée.

Une des caractéristiques désagréables du livre de Jappe réside dans l’imprécision avec laquelle il désigne ses cibles polémiques. Certes, aux dernières pages, il prend clairement à parti les positions de quelques contemporains comme feu Pierre Bourdieu ou les auteurs d’Empire, Toni Negri et Michaël Hardt 2, mais qu’il s’agisse des « marxistes traditionnels », des « marxistes de toutes les couleurs » ou, plus largement, du « mouvement ouvrier » (ces catégories reviennent à de nombreuses reprises sous la plume de Jappe) et la perspective de l’auteur, qui semble procéder quelquefois par amalgames, devient très floue. On peut reprocher à Jappe sa tendance à ferrailler avec des adversaires fantomatiques.

Cette imprécision procède d’une disposition centrale qu’il faut mettre en évidence. Jappe distingue entre un Marx « ésotérique » et un Marx « exotérique ».

« Un Marx “exotérique” », que tout le monde connaît, le théoricien de la modernisation, le “dissident du libéralisme politique” (Kurz [il s’agit d’un des animateurs de la revue Krisis]), un représentant des Lumières qui voulait perfectionner la société industrielle du travail sous la direction du prolétariat, et un Marx “ésotérique”, dont la critique des catégories de base, difficile à comprendre, vise au-delà de la civilisation capitaliste. » (p. 12)

Ce Marx « ésotérique » correspond, avant tout, aux positions des « critiques de la valeur » de Krisis. Ce qui chez Marx s’éloigne de ce noyau central, qui recueille toute l’affection de Krisis, est évacué sans ménagements superflus, notamment tout ce qui permet d’articuler la critique de la valeur à sa philosophie de l’histoire.

Pour ma part, à rebours de Jappe, je considère que ce Marx démembré et mutilé est plutôt moins cohérent que le Marx historique. Pour l’auteur, la valeur d’une pensée se mesure assez précisément à sa distance intellectuelle par rapport à Marx « ésotérique », c’est-à-dire à la critiqua de la valeur. Une telle appréciation implique de négliger des pans entiers de la pensée de Marx. Il est évident que, dans ce cadre, les différentes réflexions produites par les « marxistes de toutes les couleurs » (comprendre toutes les sortes de marxistes pour lesquels la critique de la valeur n’est pas capitale) se confondent dans les brumes de l’indistinction et l’idée d’accorder son attention à une pensée non-marxiste devient franchement farfelue.

La manière dont Jappe aborde l’histoire paraît assez biaisée, qu’il soit question de la formation historique du capital, du contexte dans lequel se développe la pensée de Marx ou de sa postérité. L’intérêt de l’auteur va essentiellement à quelques concepts fondamentaux. La description des processus historiques est largement secondaire pour lui. Ce n’est pas un hasard si ses développements historiques sont à la fois extrêmement schématiques et souvent aberrants (par exemple, ceux consacrés au sort de l’URSS et de ses satellites, p. 206 et suivantes). Donner une interprétation des faits la plus juste possible n’entre pas dans ses priorités. Il s’agit bien davantage d’illustrer et de donner du poids à une position philosophico-économique. Selon les schémas adoptés par Jappe, la réalité historique est justiciable de quelques catégories élémentaires. Les faits empiriques doivent rentrer à toute force dans ce cadre étroit et si certains persistent à lui échapper, l’auteur les laisse à leur entêtement et n’en parle pas. C’est ainsi que le tableau historique illustrant une théorie revisitée des crises du capitalisme (chapitre 4) ne mentionne pas la crise de 1929, qui visiblement n’y aurait pas sa place (il est bien question du krach de 1929, page 205, l’auteur paraît y rappeler une démonstration qui s’est peut-être égarée…).

Le livre de Jappe présente une interprétation de Marx discutable et parcellaire. Sur ce dernier point, observons que, de toute évidence, il y a de nombreux éléments dans une pensée aussi riche que celle de Marx qui justifient que l’on s’y réfère, que ce soit pour s’en inspirer ou pour s’y confronter, quand on développe ses propres théories. Sous cet aspect, la faiblesse de l’ouvrage réside dans la confusion des différentes démarches mises en œuvre. Mais on peut aussi discuter la pertinence de placer au centre la critique de la valeur. Il s’agit bien d’un élément central de la pensée de Marx, mais on peut se demander s’il constitue toujours un noyau vivant pour une réflexion contemporaine.

Sans entrer à fond dans la question, on peut formuler deux remarques qui sont valables déjà pour l’œuvre de Marx. D’une part la critique de la valeur repose sur des catégories logiques abstraites indépendantes de l’observation empirique, d’autre part le mouvement des concepts est susceptible de ne pas correspondre au mouvement historique. La tentation est grande pour Marx et ceux qui suivent de trop près sa leçon de considérer qu’à partir de l’analyse des catégories élémentaires du capitalisme peut se déduire le développement de la société capitaliste, son évolution historique réelle ne constituant qu’une suite de péripéties peu significatives articulées autour d’une voie déjà tracée. Autant de choses qui, à mon avis, posent problème ; ceci dit sans dénier une relative fertilité, sous certains aspects, à ces idées. Le problème de Jappe est qu’il les envisage dans une perspective non-critique. Se placer dans le prolongement de ces conceptions en dépit du recul historique ressemble fort à s’engager dans une impasse déjà visitée. La démarche est marquée par un fétichisme assez gênant par rapport à l’œuvre de Marx.

Le grossier schématisme polémique et la légèreté dont Jappe fait preuve quand il aborde l’histoire découle de la nouvelle forme de marxisme dont il a entrepris de se faire le théoricien. En réanimant le « fantasme d’Archimède » (« Trouvez-moi un point d’appui et je soulèverai le monde ») vivace dans les anciens milieux révolutionnaires, on peut présumer que les travaux de Jappe trouveront un écho certain, bien que limité. Leur caractère à la fois simplificateur (tout ramener à un point crucial) et sophistiqué se prête bien à ce qu’ils servent d’idéologie de substitution.

On peut préconiser, à titre d’antidote, le livre récemment paru, reproduisant les cours de Raymond Aron et intitulé Le Marxisme de Marx (éd. de Fallois, 2002). Quels que soient les sentiments que l’on nourrisse vis-à-vis du personnage, quelles que soient les divergences qui ne peuvent manquer de surgir concernant l’interprétation de Marx, l’ouvrage permet d’envisager l’œuvre du penseur allemand sans galvauder son importance mais avec une distance salutaire.

Post Scriptum : Entre la rédaction de cette recension (août 2003) et sa publication (début 2005), un assez long laps de temps s’est écoulé. Le bulletin In extremis auquel elle était destinée a cessé de paraître. Venant a donné quelques feuilles supplémentaires, j’en ajoute une.

Dans l’intervalle, plusieurs textes très intéressants pour notre sujet ont, par contre, paru dans Nouvelles de nulle part. « Le Fantôme de la théorie », un texte de Jaime Semprun critiquant Les Aventures de la marchandise, a été publié dans le n°4 de la revue (septembre 2003). « Le Fantôme de la théorie » examine, outre celui de Jappe, des textes de Jean-François Billeter et de Jean-Claude Michéa et se propose :

« de repérer en quoi l’ambition théorique […] commune [aux trois ouvrages envisagés] constitue une entrave pour affronter lucidement certains des principaux aspects de la réalité présente ».

Mon texte rencontre sur plusieurs points, me semble-t-il, la partie de l’article consacrée aux Aventures de la marchandise, mais nos points de vue ne coïncident pas. Ma critique est, pour une large part, une critique formelle pointant le caractère insatisfaisant sur le plan intellectuel du livre de Jappe. Elle cherche moins à apprécier la signification d’une impasse théorique qu’à rendre sensible la réalité de celle-ci. On doit considérer que ma démarche se situe en deçà des ambitions « anti-théoriques » 3 de Semprun. On pourra consulter de la même main et dans le même numéro de la revue quelques notes sur le Manifeste contre le travail du groupe Krisis ([1999], éd. Léo Scheer, 2002). Pour être complet sur les publications « krisistes » disponibles en langue française, signalons que Jappe et Kurz ont consacré l’intégralité d’un ouvrage à réfuter les auteurs d’Empire, déjà épinglés dans Les Aventures de la marchandise (Les Habits neufs de l’Empire, éd. Lignes-Léo Scheer, 2005) et qu’on trouve aussi deux titres de Robert Kurz (Lire Marx, éd. La Balustrade, 2002 et Avis aux naufragés, éd. Lignes, 2005). Concernant la bibliographie de Jappe, rappelons qu’il est aussi l’auteur d’une biographie de Guy Debord ([1993], éd. Via Valeriano, 1995, réédition augmentée, éd. Denoël, 2001) qu’on peut juger assez solide malgré des faiblesses, dues, notamment, à l’utilisation de sources insuffisantes, voire aberrantes (Le marxisme introuvable de Daniel Lindenberg, par exemple).

A ce propos, il est assez curieux de remarquer à quel point Les Aventures sont peu marquées par la pensée du situationniste. L’avant-garde inacceptable sous-titré Réflexions sur Guy Debord (éd. Lignes-Léo Scheer, 2004), fait davantage le joint entre les différentes facettes de la production critique de Jappe. En tirant Debord du côté de sa chère théorie de la valeur, Jappe met en lumière un aspect central chez celui-ci. Les relations des théories debordiennes avec un certain marxisme, celui de quelqu’un comme Lukacs en particulier, sont ainsi précieusement mises en évidence. Il faut ajouter que cet ancrage qui fait, pour Jappe, la solidité des thèses de Debord et lui garantirait une durable exemption de toute récupération, peut paraître au contraire une de ses plus grandes faiblesses.

On trouve dans le n°5 (avril 2004) des Nouvelles de nulle part, une correspondance entre Anselm Jappe et Jaime Semprun et, dans le n°6 (septembre 2004), une critique acérée de L’avant-garde inacceptable par Jean-Marc Mandosio. Comme Semprun, Mandosio attaque une mécanique intellectuelle qui tourne à vide. Tout à fait remarquable me paraît la charge contre la visée utopique empruntée au marxisme et plus particulièrement au feuerbachisme du jeune Marx qui se prolonge jusqu’à Jappe. Une nouvelle fois, la lignée passe par Debord. Polémiquer avec Jappe appelle assez naturellement à l’examen critique de l’ « héritage » debordien. Les travaux biographiques du premier permettent en effet de rattacher assez finement celui-ci à une forme de marxisme précise, marquée sans surprise aucune, par le climat intellectuel des années 1950 et 1960 où s’élaborent les théories du situationniste (redécouverte des manuscrits de 1844, divulgation en français des livres de Lukacs, etc.).

Un examen de cet aspect-là de la question serait d’autant plus à souhaiter que Debord a fini par se détacher, en partie, de l’empreinte marxiste sans pour autant faire retour sur les racines de ses concepts centraux. En martelant certaines idées assez indigestes, Jappe nous rappelle qu’elles furent aussi des fondements ou des points de fuite (selon le cas) pour Debord et nous invite donc à énoncer une critique qui manque encore finalement.

« Comme l’homme est un animal ambivalent et que même s’il ne l’était point, il conviendrait de flatter un peu la môme dialectique, je travaille parallèlement à mon projet d’embouteillage de toutes connaissances existantes à conduire par des sentiers malicieux jusqu’au mastic final de l’Esprit Un Total, ubuesque et yoga, se saisissant soi-même, se sachant se savoir, se rendant son propre salut, et, pour tout dire, se pétant littéralement à la figure. En marge donc de ces efforts humanitaires, je travaille à la préparation de pessaires idéologiques, destinés à prévenir la contagion des idées par simple application neuro-caudale. A égale portée des génies et des crétins, de quoi donner enfin une raison à notre manque de vie. »

Georges Henein

Emmanuel Boussuge et Venant Brisset.

Un dernier supplément du bulletin In Extremis, janvier 2005.


Notes:

1 Il est difficile de savoir dans quelle mesure cette affirmation peut être maintenue. Une grave polémique a, en effet, opposé les principaux animateurs du groupe allemand dans la première moitié de 2004, débouchant sur une scission. On ignore quelle position Jappe a adoptée dans ces circonstances. Signalons le livre de Jacques Guigou et Jacques Wajnsztejn, L’évanescence de la valeur. Une présentation du groupe Krisis, L’Harmattan 2004. L’ouvrage a pour objet de confronter les positions du groupe Temps critiques et de Krisis. (Note de 2005).

2 II y a peu de choses à dire de la critique que Jappe adresse à Negri et Hardt. Il leur reproche essentiellement de prendre à leur compte une partie de la pensée de Marx qu’il juge morte et de se désintéresser de ce qu’il considère comme le noyau crucial de toute critique sociale véritable. « La limite du capitalisme réside […] pour Negri et Hardt dans la subjectivité des exploités, et non dans les contradictions internes du capitalisme » (p. 274). Or il faut, selon lui, penser strictement l’inverse…

3 Le mot que Semprun récuse (Nouvelles de nulle part, n°5) est utilisé ici sans implications polémiques.

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