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Posts Tagged ‘théorie critique’

Recension: Anselm Jappe, Les Aventures de la marchandise, 2003

7 novembre 2017 Laisser un commentaire

Anselm Jappe, Les Aventures de la marchandise,
éd. Denoël, 2003, 298 pages.

« TOTAL – le totem de Tantale. »

Michel Leiris

Il y a deux choses que je trouve infiniment précieuses dans un essai de philosophie politique : la clarté et la précision. Ces deux qualités sont largement absentes du texte complexe et rebutant d’Anselm Jappe. Les Aventures de la marchandise prétendent formuler, à la suite de Marx (1818-1883), une nouvelle théorie critique de la valeur, dont l’actualité serait plus criante que jamais, et tirer les implications polémiques de cette reformulation, c’est-à-dire que Jappe entend confondre ceux qui imaginent une forme de critique sociale sans se référer à ce point central.

La théorie de la valeur de Marx n’est pas facile à comprendre. L’exposé le plus connu de la théorie se trouve au chapitre I du Capital (il existe d’autres sources, Jappe fait le point sur la question, pp. 72-73). L’intérêt de son livre aurait pu être d’éclaircir une question épineuse et centrale. Il se montre, malheureusement, très insatisfaisant sur ce point. Lire la suite…

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Recension : E. P. Thompson, Misère de la théorie, 1978

18 mars 2017 Laisser un commentaire

Edward P. Thompson, Misère de la théorie. Contre Althusser et le marxisme anti-humaniste, traduit de l’anglais par Alexia Blin, Antony Burlaud, Yohann Douet et Alexandre Féron, Montreuil, L’Échappée, 2015.

L’œuvre historique d’Edward Palmer Thompson (1924-1993), le grand historien marxiste britannique, est désormais bien connue en France, ses principaux travaux sont disponibles et considérés comme des classiques de l’historiographie des XVIIIe et XIXe siècles 1. Quoique traduits tardivement, ses écrits – qu’il s’agisse de sa réflexion sur les classes, sur l’expérience des acteurs, sur le rôle du droit dans les cultures populaires – sont aujourd’hui l’objet de nombreuses discussions et appropriations, notamment dans l’historiographie du XIXe siècle.

Mais cette œuvre brillante reste souvent pensée à l’écart des engagements et prises de positions politiques de son auteur, et une sorte de voile pudique continue de planer sur ses nombreux écrits non historiques, qu’il s’agisse des poèmes, de la science-fiction ou, surtout, des très nombreux textes d’interventions politiques qui ont émaillé son parcours. Car Thompson ne fut jamais un historien comme les autres, un érudit prudent sagement cantonné dans son champ de spécialité. Son travail fut nourrit par ses combats radicaux. De son entrée au parti communiste en 1942 à ses engagements anti-nucléaires des années 1980, il chercha en permanence à comprendre le monde dans lequel il vivait, mais aussi à le transformer en s’appuyant sur l’histoire des luttes passées pour mieux résister aux illusions du présent. Lire la suite…

Radio: Renaud Garcia, Le Désert de la critique, 2015

29 décembre 2016 Laisser un commentaire

Dans la série Racine de Moins Un, émission de critique des sciences, des technologies et de la société industrielle, je vous propose d’écouter Patrick Marcolini, qui dirige la collection Versus aux éditions L’Échappée où il publie des ouvrages de philosophie politique, et qui nous présente le livre de Renaud Garcia, Le Désert de la critique, déconstruction et politique (éd. L’Échappée, 2015).

Je vous avait déjà présenté cet ouvrage avec une recension en trois parties dans L’Ire des Chênaies, l’hebdomadaire de Radio Zinzine, en octobre-novembre 2015.

« La nature humaine ? Fiction dangereuse. La raison analytique ? Instrument d’uniformisation culturelle. La vérité ? Objet relatif masquant les dispositifs de pouvoir. Le langage ? Geôlier de la créativité. L’universalisme ? Alibi de l’Occident pour dominer le monde. Le corps ? Pâte à modeler au gré des innovations technologiques. Tels sont les lieux, devenus communs, de la pensée de la déconstruction. »

Présentation de l’émission par Radio Libertaire.

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Aurélien Berlan, Pour en finir avec l’alternative «Progrès» ou «Réaction», 2014

22 décembre 2015 Laisser un commentaire

Il arrive souvent, chez les gens « de gauche », de penser que toute critique du « Progrès » (dans ses dimensions actuellement dominantes, celles du développement économique, scientifique et technologique) est forcément « réactionnaire », au sens où elle serait « de droite » et ferait le jeu des élites capitalistes. C’est notamment la position de Jacques Rancière qui dénonce aujourd’hui, au nom de l’égalité, toute critique des formes de vie modernes en termes d’aliénation – qu’il s’agisse de celle de Debord ou de celle de Finkielkraut, mises dans le même sac. Cette position nous semble intenable dans la mesure où les formes de vie modernes, basées sur le salariat et la consommation de masse, supposent des inégalités terribles entre les nations et au sein de chacune d’elles et où le « Progrès », économique et technoscientifique, fait en réalité le jeu du capitalisme.

Si l’on revient aux débats qui ont eu lieu dans l’Allemagne de 1900, où la révolution industrielle a été particulièrement rapide et brutale, on remarque une configuration qui peut nous aider à sortir de l’alternative désuète, héritée de la Révolution française, entre Progrès et Réaction, entre Rancière et Finkielkraut. Face au nouveau monde industriel engendré par le capitalisme, deux courants d’idées se faisaient alors concurrence : la critique sociale et la critique culturelle. Une critique pertinente du capitalisme nous semble aujourd’hui devoir articuler ces deux approches, sociale et culturelle. C’est la condition sine qua non pour sortir de l’alternative infernale « Progrès » ou « Réaction ». Lire la suite…

Recension: R. Garcia, Le désert de la critique, 2015

20 novembre 2015 Laisser un commentaire

Avez-vous lu Michel Foucault ? Moi non plus. Mais vous avez certainement entendu qu’aujourd’hui on préfère « déconstruire » la pensée, les idées, la vision du monde d’un tel ou de tel autre, plutôt que d’en faire la critique ou la démystification.

C’est que ces deux dernières opérations supposent qu’il existerait encore quelque chose comme une vérité historique ou une réalité tangible à l’aune desquelles il serait possible de porter un jugement sur les pensées, les idées, etc. Or, tout le monde sait – ou devrait savoir – que rien de tout cela n’existe vraiment puisque ce ne sont que le produit de « constructions » sociales, politiques, économiques, etc. qui visent à asseoir la domination de groupes sur d’autres : il n’y a donc plus d’erreur à réfuter, mais bien seulement des idéologies à déconstruire. Même un Éric Zemmour, en parlant de son best-seller Le suicide français, a déclaré : « En écrivant ce livre, j’ai voulu déconstruire les déconstructeurs » !

Parmi les intellectuels et philosophes des années 1970 (Deleuze, Guattari, Derrida, etc.), c’est certainement Michel Foucault qui, en abordant de nombreux thèmes politiques inexplorés – le pouvoir disciplinaire, la fabrication de la délinquance, la normalisation psychiatrique et sexuelle, les résistances tactiques, etc. –, a le plus fait pour populariser ce terme et cette attitude, que ce soit dans les milieux intellectuels, universitaires ou médiatiques, mais aussi chez les militants de la gauche radicale comme au sommet de l’État. Ainsi, par exemple, pour les 30 ans de la mort du philosophe, 2014 fut célébrée comme « l’année Foucault » par les milieux intellectuels et médiatiques ; un portrait géant fut même déployé sur la façade de la mairie du 4e arr. de Paris par son maire, membre du Parti Socialiste… Lire la suite…

Radio: François Jarrige, Technocritiques, 2014

14 mars 2015 Laisser un commentaire

TechnocritiquesOsez critiquer publiquement la technologie et vous vous retrouverez qualifié d’obscurantiste, de nostalgique de la bougie et de l’âge des cavernes, d’antihumaniste, voire de pétainiste nostalgique du « retour à la terre ». Le philosophe Günter Anders prédisait « une mort intellectuelle, sociale ou médiatique » à ceux qui encourent ce risque.

Or force est de constater que la technocratie qui règne sur le monde, dédiée intégralement à l’efficacité, a effectivement à voir avec un processus de domination totalitaire auquel l’homme est sans cesse condamné à s’adapter. Dans un ouvrage synthétique, intitulé Technocritiques, Du refus des machines à la contestation des technosciences (éd. La Découverte, 2014), l’historien François Jarrige retrace le fil politique des oppositions sociales et intellectuelles aux changements techniques. On y croise luddites et paysans réfractaires, mais aussi un Rousseau qui refuse de croire en la libération du travail par la technique et propose de « proscrire avec soin toute machine qui peut abréger le travail » ; un Charles Fourier, annonciateur du dérèglement climatique ; un Gandhi lecteur de William Morris, John Ruskin et Tolstoï; et aussi Jacques Ellul, les penseurs de la décroissance ou encore Pièces et main-d’œuvre (PMO) ou l’Encyclopédie des Nuisances (EdN).

Discussion avec l’auteur autour de ces résistances qui refusent d’abdiquer face à la captation du futur par la technique. Lire la suite…

La sociologie critique, de Francfort à Chicago : un aller sans retour

8 juillet 2013 Laisser un commentaire

Exposé réalisé à partir de deux ouvrages « de base », contributions remarquables à l’histoire des idées et des relations entre science et politique :

  • Jean-Marie Chapoulie, La tradition sociologique de Chicago (1892-1961), éd. du Seuil, 2001 ;
  • Martin Jay, L’imagination dialectique. Histoire de l’Ecole de Francfort (1923-1950), éd. Payot, coll. Critique de la Politique, 1977.

Cet exposé, portant sur l’évolution générale et la fonction sociale de la discipline sociologie, part du postulat suivant : la période des vingt dernières années est marquée en France par une relative prédominance de l’Ecole de Chicago dans les enseignements et dans la manière de faire des recherches ; alors qu’à l’inverse la majorité des étudiants en sociologie peuvent achever de longs cursus universitaires sans jamais avoir entendu parler de l’Ecole de Francfort. Les auteurs de ce courant ne sont quasiment cités nulle part, si l’on écarte la figure traîtresse du Habermas de la maturité.

Ce contraste saisissant nous donne un prétexte pour procéder à une rapide généalogie parallèle des deux courants en question, à l’issue de laquelle nous émettons quelques hypothèses sur les raisons du succès de l’un et de l’éclipse de l’autre. En premier lieu l’hypothèse que ce succès et cette éclipse ne sont probablement pas sans rapport. Il est évident que cet exposé n’a rien d’exhaustif (en matière d’exhaustivité, les deux excellents ouvrages signalés au début font l’affaire), il vise plutôt à susciter des questions et des réactions, y compris en avançant des propositions polémiques.

Il s’achève par un relevé partiel et subjectif des travaux empiriques de l’Ecole de Francfort, qui donne une petite idée de l’ampleur de ce que les enseignements actuels ignorent, volontairement ou non. Lire la suite…

Jaime Semprun, Le fantôme de la théorie, 2003

6 juillet 2012 Laisser un commentaire

Je voudrais exposer ici les raisons pour lesquelles divers essais récents de « théorie radicale » me semblent avoir quelque chose d’irréel, voire de creux, en tout cas de fantomatique, au sens où il y manque, selon moi, ce qui était la chair et le sang, le nerf si l’on préfère, bref la vie des théories révolutionnaires de la société. Cela m’amènera évidemment à dire un peu ce qu’est, ou plutôt ce qu’était, la théorie révolutionnaire, du temps où une telle chose existait ; et pourquoi je pense que ce n’est plus le cas. Lire la suite…

Jaime Semprun, El Fantasma de la Teoría, 2003

6 juillet 2012 Laisser un commentaire

Quisiera exponer aquí las razones por las cuales diversos ensayos recientes de “teoría radical” me parecen tener algo de irreal, de hueco, y en cualquier caso de fantasmal, en el sentido de que en ellos falta, en mi opinión, lo que era la carne y la sangre, o el nervio, si se prefiere; en resumidas cuentas, la vida de las teorías revolucionarias de la sociedad. Ello me llevará evidentemente a decir algo de lo que es, o más bien de lo que era, la teoría revolucionaria, en la época en que existía tal cosa, y por qué creo que ya no sucede así. Lire la suite…

Jaime Semprun, The Ghost of Theory, 2003

6 juillet 2012 Laisser un commentaire

I would like to set forth the reasons why I think the various recent attempts at “radical theory” seem to possess an unreal, hollow, and in any case ghostly quality, insofar as they lack, in my opinion, the body and blood, or the nervous system, if you prefer, in short, the vitality of previous revolutionary theories. This will obviously lead me to speak of what revolutionary theory is, or rather what it was during the era when such a thing existed, and why I believe that the conditions that made its existence possible no longer prevail. Lire la suite…