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Posts Tagged ‘philosophie’

Aurélien Berlan, Le « citoyen augmenté », 2017

10 avril 2020 Laisser un commentaire

un nouveau seuil dans l’aspiration à se délivrer de la politique

 

Il y a peu, l’expression « citoyen augmenté » est apparue pour suggérer ce que pourrait devenir la citoyenneté au XXIe siècle. On l’entend de plus en plus, certes de manière discrète, mais on peut s’attendre à ce qu’elle ait un succès médiatique croissant, à l’image des autres syntagmes construits avec l’adjectif « augmenté » : « réalité augmentée », « homme augmenté », « territoire augmenté », etc. [1] Toutes ces notions ont été forgées dans le sillage du mouvement transhumaniste qui, en 2008, s’est donné pour sigle la lettre « h » (pour humanity), suivie du signe « plus », le tout inséré dans une arobase symbolisant l’internet. Le message est limpide : grâce au web, symbole convenu des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC), l’humanité de demain aura « quelque chose de plus ». Lire la suite…

Günther Anders, Machines, 1987

8 avril 2020 Laisser un commentaire

Briseur de machines ?

1.Croire, comme nos pères l’ont encore fait, que des machines peuvent et doivent nous remplacer et que leur travail peut et doit remplacer le nôtre est totalement obsolète. Là où nous travaillons, nous ne travaillons la plupart du temps pas « encore » mais « à nouveau » : nous remplaçons en fait les machines. Ou bien parce qu’aucune machine ne peut s’en charger, ou bien – et ici l’adverbe « encore » est encore légitime – parce que les machines, qui devraient « en fait » s’en charger, n’ont scandaleusement pas encore été inventées. Du coup, nous remplaçons des machines qui n’existent pas encore. Bien sûr le remplacement que nous assurons est toujours lamentable. Si les instruments que nous remplaçons pouvaient observer les efforts que nous faisons pour les remplacer, ils s’amuseraient de notre tentative maladroite. Je dis « si » et j’emploie le conditionnel car, bien sûr, en tant qu’instruments, ils sont fiers d’être incapables de s’amuser et même d’être incapables d’être fiers de quoi que ce soit.

2. Aujourd’hui, il me faut une fois de plus lire que je serais un « briseur de machines réactionnaire ». C’est le plus absurde des reproches qu’on peut me faire. Car mon combat ne vise pas les modes de production, comme au XIXe siècle, mais les produits eux-mêmes. Je n’ai encore jamais proposé que nous produisions des missiles manuellement et dans le cadre d’un travail à domicile au lieu de les produire en usine. Ce que j’ai toujours proposé, c’est qu’on ne produise pas de missiles du tout.

3. Ceux qui nous traitent de « briseurs de machines », nous devons les traiter en retour de « briseurs d’hommes ».

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Georges Canguilhem, La décadence de l’idée de Progrès, 1987

3 avril 2020 Laisser un commentaire

Résumé

Les philosophes du siècle des Lumières ont conçu le Progrès comme manifestation de la perfectibilité naturelle de l’humanité. Le XIXe siècle a vu se ternir cette image d’avenir sous l’effet de ruptures épistémologiques et de surprises techniques. Conséquences imprévisibles de l’invention et de l’emploi de la machine à vapeur, les principes de dégradation énergétique en physique, les analyses révolutionnaires des rapports d’inégalité socio-économique dans les sociétés industrielles ont entraîné la dislocation d’une idée qui avait joué le rôle d’un principe de conservation des valeurs. Chez Freud et chez Lévi-Strauss le principe de Carnot est devenu principe de jugement de l’histoire. Lire la suite…

Olivier Rey, La confusion des lois, 2015

16 juin 2019 Laisser un commentaire

Dans les dictionnaires français contemporains, comme le Trésor de la langue française (1971-1994), les multiples acceptions du mot « loi » se rangent sous deux grandes rubriques :

I. Règle générale impérative.

II. Régularité générale constatable.

Dans le premier cas, la loi s’énonce sur le mode d’un devoir, de ce qui doit être – elle est impérative. Dans le second, elle s’énonce comme un état de fait, comme ce qui est – on peut la constater. Cette ambivalence n’est pas une singularité du français, mais se retrouve dans toutes les langues européennes (avec les termes law en anglais, Gesetz en allemand, legge en italien, ley en espagnol, lei en portugais, nomos en grec, etc.) Un net contraste existe pourtant entre les deux acceptions du mot. Lire la suite…

Radio: Olivier Rey, Le darwinisme en son contexte, 2015

21 mars 2018 Laisser un commentaire

Dans la série Racine de Moins Un, émission de critique des sciences, des technologies et de la société industrielle, je vous propose d’écouter une conférence du philosophe et mathématicien Olivier Rey sur la critique du darwinisme, donnée à Strasbourg en novembre 2015.

En fait, Olivier Rey ne cache pas qu’il formule cette critique notamment à partir de sa foi chrétienne. Mais il n’est pas créationnisme pour autant, il ne croit pas que c’est Dieu en personne qui a créé les différentes espèces, ni partisan de l’Intelligent design, du dessein intelligent comme on dit dans les pays anglo-saxons, c’est-à-dire de l’idée que ce serait une puissance intelligente qui serait à l’origine de l’évolution des espèces.

Sa critique est plutôt d’ordre épistémologique et philosophique, en ce qu’elle s’attache à comprendre les conditions de possibilité et de pérennité de la formulation des idées et concepts scientifiques. Conditions qui sont souvent oubliées par les scientifiques eux-mêmes, dans le cours même de l’énoncé de leurs propres conceptions. Lire la suite…

Thomas Droulez, L’homme, la bête et le zombi, 2009

24 décembre 2017 Laisser un commentaire

L’originalité de l’esprit animal :
entre le réflexe et la réflexion, la conscience

La définition du terme « animalité » apparaît d’emblée comme très problématique si l’on entend par là, non simplement une sorte de qualification morale servant à établir un repoussoir par rapport à l’« humanité », mais plutôt une caractérisation positive de ce qui constitue l’originalité et la spécificité de l’essence de la vie animale, à la fois par rapport à l’essence de la vie végétale et celle de la vie humaine.

Il est intéressant de revenir aux implications de l’étymologie même des mots « animal » et « animalité ». L’animal c’est d’abord, dans une approche intuitive ancienne, l’animé, l’être doté d’une anima, c’est-à-dire d’un souffle de vie, d’une respiration gonflant ses tissus ou d’un tressaillement agitant ses membres, et, par extensions et abstractions successives, d’une force subtile communiquant un mouvement autonome à son corps.

Mais cette approche « pneumatologique » primitive et naïve ne permet pas, en soi, de distinguer ce qui, dans la communauté des êtres dits « animés », sépare la croissance d’une plante des mouvements coordonnés et parfois imprévisibles d’un animal. Ne faudrait-il pas, à l’intérieur même du domaine du vivant, établir une distinction entre différents types d’« âmes » spécialisées assurant différentes fonctions, un peu à la manière d’Aristote qui distinguait l’âme végétative ou nutritive, l’âme sensitive ou désirante et l’âme intellective ou réflexive ? L’on retrouve une idée semblable dans certaines conceptions orthogénétiques de l’évolution du vivant ou dans certaines interprétations récapitulationnistes de la psychologie du développement : cette hiérarchie et cette imbrication des fonctions seraient ainsi réinterprétées non plus dans un sens fixiste mais dans un sens évolutionniste, en faisant de chaque être vivant une sommation ou une récapitulation de certaines fonctions qu’il partage avec ses précurseurs et de certaines autres fonctions qui lui sont propres et préfigurent elles-mêmes l’avènement d’êtres ultérieurs. Le problème qu’il y a à surmonter dans l’optique d’une définition unitaire de ce qui fonde l’originalité de la vie animale provient surtout de la multiplicité des créatures vivantes plus ou moins exotiques et complexes que l’on entend regrouper et englober sous une même définition. Il y a donc un effort à faire si l’on tient à discerner et distinguer rigoureusement ce qui doit l’être. Il sera donc question ici de l’« animalité » de l’animal dans une perspective existentielle et surtout psychologique, cherchant à naviguer entre les écueils respectifs du « chauvinisme » anthropocentriste et du « libéralisme » panpsychiste. Ces deux types d’annexion de la vie animale oublient que l’un des véritables tournants de l’évolution du vivant s’est joué dans l’apparition des animaux, à savoir, comme nous allons le voir, la constitution d’une ouverture perceptive au monde et d’une auto-mobilité qui, libérée du réflexe, a rendu possible l’apparition de la conscience. Lire la suite…

Bertrand Louart, Le mythe du Progrès, 2017

C’est pas bientôt fini ?

Je viens de terminer un petit ouvrage – on aurait dit autrefois une brochure – fort intéressant :

Le mythe moderne du progrès,
décortiqué et démonté par le philosophe
Jacques Bouveresse,
à partir des critiques de Karl Kraus, Robert Musil, Georges Orwell,
Ludwig Wittgenstein et Georg Henrik von Wright
,
éd. Agone, coll. Cent Mille Signes, 2017.

Comme son titre l’indique, il s’agit donc d’une critique de l’idée de Progrès, et l’on y trouve des citations de quelques grands et moins grands critiques de cette doctrine laïque et obligatoire des sociétés capitalistes et industrielles. Lire la suite…

Aurélien Berlan, La fabrique des derniers hommes, 2012

Aurélien Berlan
La Fabrique des derniers hommes,
retour sur le présent avec Tönnies, Simmel et Weber,
éd. La Découverte, 2012.

Introduction

Toute personne se souciant du monde dans lequel elle vit est tôt ou tard conduite à se demander ce qui le caractérise et le dirige. En général, ce questionnement est provoqué par une évolution qui choque ou suscite le malaise, et de cette manière interpelle : comment comprendre cette innovation dérangeante ? En quoi pose-t-elle problème ? Qu’est-ce qui l’a suscitée ? On est alors poussé vers une réflexion plus générale, car aucune évolution ne peut être coupée du monde qui l’a vue naître et dont elle révèle un certain nombre de traits. N’importe qui peut être ainsi amené à se poser des questions fondamentales, parce qu’elles conditionnent nos prises de position et nos voies d’action : dans quel monde vivons-nous ? Quelles forces dominent et caractérisent le présent ? Et dans quelle(s) direction(s) nous poussent-elles ? Lire la suite…

Gérard Nissim Amzallag, Invitation à l’antiphonie, 2009

15 avril 2017 Laisser un commentaire

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Réflexions d’un biologiste
à la lecture d’Henri Maldiney

« Et nous demandons qu’on veuille réfléchir sur ceci : la religion et l’art ne sont pas des ruptures d’avec la simple vie moins expressément humaines que ne l’est la science ; or quel esprit sincèrement religieux, quel artiste authentiquement créateur, poursuivant la transfiguration de la vie, a-t-il jamais pris prétexte de son effort pour déprécier la vie ? »

Georges Canguilhem, La connaissance de la vie.

Henri Maldiney parle fort peu de science. On peut en découvrir la raison dans ses écrits. La pensée du rien [soit de ce qui semble insignifiant en apparence ; NdE], c’est-à-dire de ce qui est en amont de l’existence et qui la fonde, tient une place centrale dans son œuvre. Or Maldiney considère que la science ne permet pas d’entrevoir ce rien dans sa réalité propre. Il écrit ainsi :

« L’Homme de science ne parle du rien que pour l’exclure. Ce rejet, né de la conviction que l’étant est en tout positivité permet d’en déterminer l’en-soi dans la forme de l’objectité. Mais pour opérer sur quelque chose dans le monde, il faut d’abord avoir ouverture à lui. » 1

On ne peut que lui donner raison. Le concept de rien na aucune réalité propre en science. Il s’insère tout au plus comme négation d’une réalité positive comme le signe accablant d’un échec expérimental. Lorsque le rien fait surface, le savoir positif se rétracte Mais dans ce cas, n’est-ce pas le signe de sa remise en question, prémisse de son renversement impromptu ? Pas vraiment, parce que le rien dont il est question en science est un vide dénué de potentialité créatrice. Il n’anticipe pas une ouverture vers l’inconnu, mais invite seulement à rejeter la théorie dont il dévoile, par son irruption, les lacunes. L’expérience étant étroitement conçue en rapport à une théorie, elle ne peut engendrer de réponse hors du dualisme vrai-faux dans laquelle elle est par avance emprisonnée. C’est pourquoi la réponse nulle en science, le “rien” de l’expérience qui a échoué n’a pas grand chose à voir avec l’apparaître 2, et encore moins avec l’impression originaire qui lui est intimement associée 3. Or cette impression, Maldiney la caractérise ainsi :

« Elle ne se développe pas (elle n’a pas de germe), elle est création originaire. » 4

Dans l’impossibilité d’appréhender le rien, la science moderne se trouve dans l’incapacité d’appréhender la dimension créatrice contenue dans son “objet d’étude”. Elle se voit condamnée à une représentation déterministe du monde qu’elle étudie, dans lequel le temps est linéarisé et sécable à l’infini si bien qu’aucune rupture, aucune discontinuité n’en devient concevable. C’est la répétition éternelle du même, d’un réel inerte se transformant au gré de lois immuables, enfermé dans la “dichotomie du vrai”. Lire la suite…

Jacques Dewitte, Hans Jonas, 2007

16 février 2017 Laisser un commentaire

philosophe de la nature

Hans Jonas (1903-1993) est principalement connu en France comme le philosophe par excellence de l’écologie critique. Comme celui qui s’oppose à l’artificialisation du vivant et à l’exploitation sans frein de la nature, au nom d’un nouvel impératif catégorique : « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre » ; ou, pour l’exprimer négativement : « Agis de façon que les effets de ton action ne soient pas destructeurs pour la possibilité future d’une telle vie » ; « Ne compromets pas les conditions de la survie indéfinie de l’humanité sur terre » ; ou encore, formulé de nouveau positivement : « Inclus dans ton choix actuel l’intégrité future de l’homme comme objet secondaire de ton vouloir. » [Le principe responsabilité, 1990, pp. 30-31.] Qu’on l’accepte ou qu’on le refuse, il ne fait pas de doute que le « principe responsabilité » est au cœur des débats contemporains les plus aigus et les plus lourds de conséquences pour l’avenir. Toutefois, on en saisirait mal la portée si on l’isolait de l’ensemble de la trajectoire philosophique de Hans Jonas, qui est beaucoup plus riche et importante qu’on ne l’imagine le plus souvent dans l’hexagone. Lire la suite…