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Faut pas pucer, « Notre Bio n’a rien à cacher », 2012

Nous sommes des éleveurs de vaches et de brebis. Nous refusons de mettre des puces électroniques d’identification aux bêtes. Nous n’avons jamais considéré nos bêtes comme des machines, et nous ne nous considérons pas comme des producteurs de viande ou de lait, nous sommes des éleveurs, nous vivons avec des animaux, des compagnons.

C’est cette différence, un monde, qu’on nous vole lorsque des normes, des experts viennent décider les choses à notre place pour gérer, perfectionner, et sécuriser l’approvisionnement d’une organisation sociale démesurée, ou du moins en donner l’illusion. Les contrôles de plus en plus fréquents de notre travail nous humilient, nous rabaissent au rang de simples exécutants. Cette humiliation semble être devenue une conséquence obligée du mode de vie moderne, un mal nécessaire pour le bien de tous. Aujourd’hui, l’important succès de la traçabilité auprès de la population nous complique considérablement la tâche dans notre refus de mettre des puces électroniques aux brebis. Comment en est-on arrivé à un tel degré d’embrigadement et de soumission ? Comment, en France, le mouvement bio y a-t-il contribué, notamment en agriculture, en travaillant presque depuis sa naissance, dans les années 1960, au succès de la notion de traçabilité ?

Dans les années 1960, les dégâts de la chimie et du machinisme agricole sont déjà visibles mais peu de gens veulent les voir. En 1958, la première association revendiquant explicitement l’expression « d’agriculture biologique » est fondée par Jean Boucher, André Birre, André Louis, et Matteo Tavera, il s’agit du GABO (Groupement des agriculteurs biologiques de l’ouest). Raoul Lemaire les rejoindra quelques années plus tard. Ces pionniers de la bio s’inquiètent alors de plusieurs aspects de la vie moderne : une alimentation qui se détraque, l’usage massif des pesticides, une maltraitance des sols et de l’humus, un déracinement et un mal être de l’homme moderne. Leurs sources d’inspiration se trouvent essentiellement dans des mouvements ésotériques antérieurs. Le seul d’entre eux qui aura une activité politique publique est Raoul Lemaire, dans des mouvements de droite radicale et poujadiste. Cet homme, qui critiqua l’intrusion de l’Etat et des trusts financiers dans les affaires des paysans, avec en même temps des idées nationalistes, a eu un certain succès autant politique que commercial 1 auprès de paysans qui ne se reconnaissaient pas dans la brutale phase de modernisation des années 1960.

Très récemment un journaliste, Gil Rivière-Wekstein, utilise, de manière grossière et malhonnête, l’influence de la droite radicale sur quelques pionniers de la bio dans son livre Bio, Fausses promesses et vrai marketing pour discréditer l’histoire du mouvement « bio ». Les gens méfiants vis-à-vis de l’État et de la vie urbaine n’ont évidemment pas tous des idées pétainistes.

D’une part, à l’époque la méfiance vis-à-vis des décisions venant de l’État, contrairement à aujourd’hui, est un sentiment partagé par beaucoup de gens au-delà des clivages politiques. Rappelons pour anecdote cette remarque d’un préfet peu après mai 1968 : « on constatera un double phénomène traditionnel et assez particulier à notre pays : la persistance de l’extrémisme et d’une tradition révolutionnaire et la persistance aussi de ce qu’il faut bien appeler l’incivisme. Les français ne se sentent apparemment pas concernés par l’ordre qui est pour eux l’affaire de l’État et non pas la leur » 2.

D’autre part, la vie urbaine et donc le salariat n’étaient pas des choses si évidentes et si désirées que cela, en tout cas pas sans provoquer un peu les choses. Rappelons par exemple les difficultés qu’a rencontrées Citroën dans son usine de Rennes, inaugurée par De Gaulle, pour recruter dans les campagnes avoisinantes des ouvriers et les faire arriver tous les jours à la même heure.

Bref, les réticences vis-à-vis du Progrès ne sont pas l’exclusivité des idées poujadistes, loin de là. Quant aux pionniers de la « bio », contrairement à ce que dit le journaliste cité plus haut, ils adopteront, en s’éloignant de Raoul Lemaire, l’élan progressiste de l’époque. Et pour cela ils sous-estimeront considérablement le fait que la brutalité de l’industrialisation et de la modernisation de l’agriculture ne se limitait pas à la destruction de la nature, mais chamboulait la vie de beaucoup de gens et diminuait sérieusement leur liberté.

A cette époque, les fermes étaient déjà insérées dans des filières avec un amont et un aval. Une division du travail agricole s’était déjà opérée. Diverses opérations qui étaient traditionnellement exécutées dans les fermes avaient été sorties vers l’amont ou vers l’aval afin de les réaliser à une échelle satisfaisante, car les marchés à fournir étaient déjà importants. Toutefois la production et la commercialisation étaient encore développées et organisées de manière très inégale et très éparpillée suivant les régions et les paysans de l’époque jouissaient d’une certaine liberté dans leur travail en comparaison d’aujourd’hui. Ce qui se joue dans la modernisation des années 1960-70 c’est la construction d’un système de production et de distribution de masse – qui n’existe pas encore – pour accompagner le développement de la société urbanisée.

Une bureaucratie publique, privée et syndicale se met en place. Il s’agit alors d’avoir une vue d’ensemble du monde agricole pour ensuite diriger la production en augmentant la productivité et la compétitivité. On commence donc à centraliser les décisions et à contrôler leurs exécutions dans des administrations et des institutions fraîchement conçues et prévues à cet effet. Si les progrès du machinisme et de la chimie ont fasciné pas mal de gens, en revanche les progrès du pouvoir de la bureaucratie n’a pas eu bonne presse chez les agriculteurs, du moins au départ. Qui peut se réjouir de perdre sa liberté, d’avoir le sentiment d’être dirigé, de devenir un simple exécutant d’une vaste entreprise ? C’est pourtant ce qui finira par arriver grâce au puissant travail idéologique du syndicalisme progressiste agricole. Le Progrès c’est l’urbanisation, la massification. « Les paysans sont ceux qui nourrissent le monde », c’est-à-dire ceux qui approvisionnement la société de masse. Celui qui ne participe pas à cet élan, qui n’obéit pas à quelque chose qui le dépasse et sur lequel il n’a aucune prise, est un individualiste ou un arriéré.

Dans les faits, en produisant délibérément des rendements plus faibles que les autres et en développant leurs théories agronomiques, les agriculteurs bio de l’époque pouvaient être considérés comme des déserteurs ou des opposants au développement scientifique et industriel de l’agriculture. Mais cela n’a pas été assumé et défendu comme tel. Il ne s’agit pas ici de dénigrer le courage dont ces gens ont du faire preuve pour faire face aux difficultés et aux diverses moqueries qu’ils ont connues. Mais il ne s’agit pas non plus de les encenser, comme l’aimerait la légende, comme des résistants à l’industrialisation de l’agriculture. Ces gens ne se considéraient pas comme des opposants et encore moins comme des polémistes. Ils recherchaient une crédibilité, une reconnaissance, une place dans la société moderne qui se construisait.

En 1964, André Birre, André Louis, et Mattéo Tavera créent l’association Nature & Progrès, « association européenne d’agriculture et d’hygiène biologiques », qui deviendra l’association phare du mouvement bio en France, comme en conviennent autant les défenseurs que les détracteurs de l’agriculture biologique. Elle souhaite « promouvoir une agriculture biologique objective et scientifique ». « Les animateurs de l’association, qui veulent être de leur temps, et même en avance sur leur temps, ont tenu à associer côte à côte Nature & Progrès qu’ils considèrent comme inséparables […] En d’autres termes, Nature & Progrès sont des mots qui, des points de vue pratique et économique, loin de s’exclure l’un l’autre, ne sauraient aller valablement que de pair » explique André Louis en 1964.

L’association se déclare apolitique, il n’est pas interdit de parler de politique, bien au contraire tout le monde peut développer ses opinions dans les tribunes libres de la revue de l’association, mais cela n’a aucune incidence sur l’objectif supposé neutre et supérieur : le développement technique et commercial de l’agriculture biologique. « Si nous ne sommes pas compétitifs, c’est que notre technicité laisse à désirer, auquel cas l’aide de techniciens capables, et de nous former, et de nous piloter, devient une priorité vitale. […] N’aurions-nous pas mis la charrue avant les bœufs en excitant un désir de consommation face auquel nous n’avons pas grand-chose à offrir ? Bien pire : ce trou est comblé plus ou moins par de faux produits biologiques qui sont en passe de ruiner la réputation et l’avenir des vrais. Et croyez-moi, il en est qui s’en réjouissent, et se font une joie de tirer sur ce lacet qui enserre notre cou ! » explique en 1975 un conseiller technique dans la rubrique “Commercialisation des produits biologiques” de la revue Nature & Progrès.

Dès le début des années 1970, Nature & Progrès met au point le premier cahier des charges bio. Ce n’est pas le premier cahier des charges en agriculture – il existait depuis 1965 quelques labels rouges –, mais c’est sans doute la première fois que des agriculteurs et des consommateurs 3 élaborent eux mêmes en dehors de toute institution professionnelle un tel document par définition industriel. Le développement de la filière bio (certes embryonnaire jusqu’au milieu des années 1990) passera d’une part par un important travail de recherche technique publié dans la revue parfois avec des chercheurs de l’INRA et d’autre part par la promotion et la défense du cahier des charges. A partir de là – et c’est encore vrai aujourd’hui –, les agriculteurs bio ne se réuniront que pour parler technique, développer la commercialisation en organisant notamment des foires bio 4, et s’autocontrôler. Les questions politiques sur le sens de ce qu’ils font dans cette société resteront périphériques.

Cet apolitisme, sorte de pragmatisme technico-commercial, semble perturbé pendant un temps, vers le milieu des années 1970, quand de nouvelles personnes issues de mouvements contestataires de gauche et d’extrême gauche s’installent en agriculture bio. « Parti des “petits oiseaux”, l’écologie poursuit sa “politisation”, c’est-à-dire la double prise de conscience : d’une part que l’homme n’est qu’un élément parmi d’autres dans un complexe naturel ; d’autre part qu’il n’y a pour nous de réussite possible que dans un changement de société. C’est ainsi que, sur cette question les groupes, les uns après les autres, se divisent, voire éclatent. De plus en plus nettement, le clivage s’établit au sein des écologistes entre “apolitiques” et “politiques”. […] C’est aujourd’hui la grande association d’agriculture biologique Nature & Progrès qui est sur la sellette. A son congrès de Vichy du 31 octobre au 2 novembre dernier, les “apolitiques” entraînés par Roland Chevriot l’ont encore emporté sur le “groupe de Roanne” pour qui la signification politique de l’agriculture biologique doit être pleinement assumée » 5.

A la fin des années 1970, le soufflet contestataire semble retomber. Mais le travail continue de plus belle sur la traçabilité et la construction de la filière bio. Le mouvement bio, pour donner plus de crédibilité au contrôle des cahiers de charges, amène l’idée, qui peut-être n’existait même pas dans l’industrie, que le contrôleur doit être indépendant du contrôlé. Ainsi est créé en 1978 l’ACAB (l’Association des Conseillers Indépendants en Agriculture Biologique). Le contrôle et la transparence se perfectionnent encore une fois en dehors de toute institution professionnelle, de manière complètement volontaire. Parallèlement, la filière s’organise. « A travers les associations départementales de Nature & Progrès naissent des groupements d’achats ; dès 1980-1985, ils se structurent en coopératives de consommateurs, lesquelles, très vite, regrouperont également leurs approvisionnement. Les Biocoop sont issues de ces premières coopératives de consommateurs. De leur côté, les producteurs s’organisent en créant des structures de ventes destinées à l’expédition régionale ; la création du GABSO, dans le Sud-Ouest, en 1976, et la Sica Solebio, dans le Sud en 1981, répondent à un besoin de vente à l’expédition vers les grossistes des villes et à l’exportation de certaines productions arboricoles ou maraîchères. Au milieu des années 1990, ces deux organisations de la production fusionnent avec deux centrales de coopératives de consommateurs, pour devenir des plates-formes d’approvisionnements des Biocoop. » 6

Dans les années 1980, « toute l’énergie contestataire et innovatrice du mouvement [bio] est alors captée par le travail d’institutionnalisation » 7. Les 15 cahiers des charges « bio » sont homologués par l’État. En 1991, la communauté européenne reconnaît et définit officiellement l’agriculture biologique. Deux ans plus tard, le label de qualité AB (Agriculture Biologique), propriété de l’État, est créé. Le contrôle des cahiers des charges AB échappe aux associations et est confié à des organismes officiels.

Jusque là, les associations vivaient du contrôle de leur propre cahier des charges par le versement de cotisations des adhérents professionnels. Or la plupart des agriculteurs bio, sentant le vent tourner, choisissent le label AB qui, si la “demande” suit, ouvrira des marchés jusque là inexplorés par la bio “historique”. Les trésoreries des associations se vident, les salariés sont licenciés : il existait onze associations en 1991, il en reste trois aujourd’hui.

En 1995, le syndicat des producteurs de Nature & Progrès tente un boycott de la certification AB. Des crises sanitaires successives font exploser le marché de la bio. Au début des années 2000, Les industriels essaient de tirer les cahiers des charges vers le bas. Des militants crient alors à la « récupération marchande ». Que reste-il à contrôler et à vendre à la « vraie bio » et à quoi l’industrie n’a pas encore pensé ? Le contrôle lui-même. Ainsi sont nés, encore une fois à la marge et en dehors de toute institution, le Contrôle Interne et Participatif de Nature & Progrès et la boussole NESO de l’association ASPAARI en Bretagne. Ces dispositifs de contrôle qui mettent en avant la Transparence et la Cohérence (les producteurs se contrôlent entre-eux et des consommateurs y participent) font l’objet d’un gros travail de communication relativement à la petite taille de ces structures. Très récemment le réseau Biocoop lance de son côté une campagne publicitaire autour du slogan : « Notre Bio n’a rien à cacher ».

C’est tout ce travail de familiarisation avec la traçabilité et le contrôle auquel nous nous confrontons aujourd’hui dans notre opposition au puçage électronique des brebis.

Le mouvement bio (et plus largement le mouvement écolo-citoyen) a été l’un des terrains fertiles pour arriver aujourd’hui à l’idée que le contrôle est une bonne chose pour pallier aux dérives du monde industriel. Or le contrôle systématique et donc la mise aux normes du travail de chacun ont été des conditions indispensables pour pouvoir industrialiser l’agriculture. On ne peut donc pas parler de dérive ou de récupération de la bio. Ce qui arrive à la bio aujourd’hui est la suite logique du travail qui a été fait par les militants eux même depuis 40 ans. Être passé à côté de tout ça, avoir tout misé sur la construction d’une filière et la survie économique des producteurs a conféré à la bio un rôle de lubrifiant dans le fonctionnement de la société industrielle en faisant du contrôle des gens entre-eux quelque chose de désirable et en défendant l’idée que l’on peut changer le monde en consommant autrement.

Pour ceux qui ont un peu de goût pour la liberté et pour qui l’agriculture ne se réduit pas à la production et la commercialisation de marchandises, l’agriculture – même marginale – devient un terrain impraticable. La normalisation et le contrôle – même alternatifs – d’une partie de plus en plus importante de notre vie nous étouffent. Il n’y a pas de bonne traçabilité.

Nous pratiquons l’agriculture biologique. Nous n’avons jamais imaginé faire autrement, l’agriculture dite « conventionnelle » nous désole. La plupart d’entre nous sont certifiés AB pour toucher des primes ou des crédits d’impôts et parce qu’il est aujourd’hui difficile de vendre sans label. De nos jours, celui qui refuse d’être contrôlé a forcément quelque chose à se reprocher. Celui qui n’est pas estampillé, agrée, certifié, homologué, reconnu par une quelconque bureaucratie est considéré comme un suspect ou un fraudeur. Les contrôles bio nous blessent autant que les autres. Comme les autres, ils nous remettent à chaque fois le nez dans ce que l’on accepte sans rien dire pour gagner notre vie. Nous ne sommes pas fiers de cette situation.

Refuser le puçage électronique des bêtes et s’attaquer à ce qui le justifie auprès de la population, la traçabilité, c’est pour nous l’occasion de sortir la tête de l’eau et d’essayer de retrouver un peu de lucidité sur notre situation.

Sébastien Delpech,
éleveur de brebis dans le Tarn,
membre du groupe Faut pas pucer.

correspondance :
Faut pas pucer, Le Batz, 81140 St Michel de Vax, ou <fautpaspucer (a) laposte.net>


Notes:

1 « En France, en 1956, l’application des méthodes proposées par Rusch conduit aux premiers essais d’utilisation d’un engrais naturel, une algue appelée lithothamme ; en 1963, la méthode Lemaire-Boucher et la société du même nom, chargée de la commercialisation de ces algues, sont créées. Les producteurs pratiquant cette méthode, et ayant droit d’usage de la marque, doivent acheter les engrais à Lemaire-Boucher qui commercialise les céréales de ses clients : une sorte d’intégration agricole… », “Le rôle de Nature et Progrès dans l’histoire de la bio en France : témoignage d’une actrice engagée”, revue Nature & Progrès n°44, nov-déc 2003.

2 Mathieu Rigouste, L’ennemi intérieur, 2009.

3 Il y a plus de consommateurs que de producteurs au départ de Nature & Progrès, ce qui explique la dimension consumériste de l’association.

4 Marjolaine, la grande foire bio parisienne est lancée en 1976.

5 Article de l’Action Ecologique repris dans la revue Nature & Progrès de 1976.

6 Ariette Harrouch, 2003.

7 Ariette Harrouch, 2003.

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