L’Atelier Paysan, Reprendre la terre aux machines, 2021

La clef à molette des champs

 

Loin de se limiter aux seules métropoles, le déferlement high-tech s’abat aussi sur les campagnes et les activités agricoles, transformant peu à peu les anciens paysans en simples opérateurs de machines. Pour contrer ce mouvement de fond, une coopérative d’autoconstruction de machines agricoles s’est monté il y a une dizaine d’années en Isère. L’Atelier paysan – c’est son nom – aujourd’hui installé à Renage, à trente kilomètres de Grenoble, connaît un petit succès et une croissance importante ces dernières années. Discussion avec deux de ses membres autour de la philosophie, des questionnements et des limites de cette structure

 

L’Atelier paysan est né presque en même temps que le Postillon : Il y a un peu plus de 10 ans. À l’époque Fabrice Clerc, qui travaille pour Adabio, une association pour le développement de l’agriculture biologique, rencontre Joseph Templier, paysan installé en Isère, à Saint-Blaise-du-Buis. Comment ça s’est passé ?

Fabrice Clerc : À l’époque Joseph avait une ferme en maraîchage bio sur laquelle il faisait de la culture en « planches permanentes », une méthode qu’il avait découverte lors d’un voyage en Allemagne, grâce à trois machines qu’il a conçues et autoconstruites : le vibroplanche, le cultibutte et la butteuse à planche.

Il était parti du constat que les machines agricoles conventionnelles entraînent un appauvrissement de la terre. Au delà de ça, on partageait également l’idée que ces machines engendrent une perte d’autonomie de la paysannerie : en amont tu ne choisis pas l’outil avec lequel tu travailles et en aval elles induisent une production standardisée que tu ne pourras pas écouler en vente directe et qui t’impose donc de te conformer aux impératifs de la filière. C’est une double contrainte terrible dans laquelle tu te retrouves coincé. Lire la suite »

Radio: Atelier Paysan, La technoscience contre l’agriculture paysanne, 2019

Durant l’automne 2019, l’Atelier paysan, coopérative d’auto-construction de matériel agricole, a organisé une tournée de soirées-débats sur le thème « La technologie va-t-elle sauver l’agriculture ? La place de la machine dans l’autonomie paysanne » pour rencontrer localement les paysans et paysannes et prendre connaissance du poids et des impacts des machines, des robots, de l’informatique et des biotechnologies sur les vies des paysans et paysannes, sur l’environnement comme sur l’ensemble du modèle alimentaire. […]

Dans la série Racine de Moins Un, voici la troisième émission réalisée à partir de ces enregistrements (les deux précédentes) :

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Jean-Pierre Berlan – La technoscience contre l’agriculture paysanne

Le cas du maïs hybride : un mensonge historique des agronomes

L’affaire Terminator et la contestation des OGM ont révélé au grand public que les grands semenciers sont prêts à tout pour empêcher les agriculteurs d’utiliser le grain qu’ils récoltent. Mais pour Jean-Pierre Berlan, ancien économiste de l’INRA, cette confiscation du vivant à des fins de profit ne date pas d’hier.

Dans La Planète des clones, il montre que la grande innovation agronomique du XXe siècle, le maïs hybride, relève de la même logique : faire croire que les semences mises au point par des chercheurs sont plus productives que le grain récolté dans les champs. Ce livre se lit comme une enquête policière et démasque l’imposture du progrès le plus célébré de la science agronomique. Lire la suite »

Jean Robert, Production, 1992

Le Dictionnaire du développement,
un guide de la connaissance comme pouvoir

 

Un homme et un concept

Don Bartolo habite une masure derrière ma maison. Comme beaucoup d’autres personnes déplacées, c’est un intrus, un « envahisseur » ou un « parachutiste », comme ont dit au Mexique. Avec du carton, des bouts de plastique et de la tôle ondulée, il a édifié une cabane dans un terrain au propriétaire absent. S’il a de la chance, un jour il construira en dur et couronnera les murs d’un toit d’amiante-ciment ou de tôle. Derrière sa demeure, il y a un terrain vague que son propriétaire lui permet de cultiver. Don Bartolo y a établi une milpa : un champ de maïs ensemencé juste au début de la saison des pluies afin qu’il puisse donner une récolte sans irrigation. Dans la perspective de l’homme moderne, l’action de Bartolo peut paraître profondément anachronique. Lire la suite »

Jean Robert, Production, 1992

The Development Dictionary,
A Guide to Knowledge As Power

 

A man and a concept

Don Bartolo lives in a shack behind my house. Like many other “displaced persons” in Mexico, he is a squatter. He constructed his dwelling of cardboard, together with odd pieces of plastic and tin. If he is lucky, he will eventually build walls of brick and cover them with some kind of cement or tin roofing. Stretching behind his hut, there is an expanse of barren unused land. From the owner he got permission to cultivate it, to establish a milpa: a field of corn planted just when the rains start so that a crop can be harvested without irrigation. Bartolo’s action may appear to us profoundly anachronistic. Lire la suite »

Jean Robert, Produccion, 1992

Diccionario del desarrollo,
Una guía del conocimiento como poder

 

Un Hombre y un Concepto

Don Bartolo vive en una choza atrás de mi casa. Como muchas otras personas desplazadas, es un intruso, un invasor o, como se dice en México, un “paracaidista”. En un terreno desocupado improvisó una casucha con cartón y desechos de plástico y de hojalata. Si le va bien, algún día construirá paredes de ladrillo y las cubrirá con una lámina de asbesto u hojalata. Atrás de su morada hay una franja de terreno baldío. Consiguió permiso del dueño para cultivar una milpa: un campo de maíz sembrado justo cuando las lluvias empiezan para que pueda dar una cosecha sin riego. Desde la perspectiva del hombre moderno, el quehacer de Bartolo parece profundamente anacrónico. Lire la suite »

Radio: Écran Total à Radio Zinzine, 2018

Le collectif Écran Total tente d’organiser la résistance à la gestion et à l’informatisation de nos vies. Tous les ans, fin octobre, il organise une rencontre nationale de quelques jours dans un lieu à chaque fois différent. Toutes les personnes qui participent où sont intéressées par la démarche d’Écran Total y sont conviées. Une réunion publique permet également de présenter le collectif aux personnes habitant la région.

Les 6e rencontres du se sont tenues en octobre 2018 dans les Hautes-Alpes, à Savournon, petit village pas loin de Serres (voir aussi l’émission Écran Total à Petit Terus). Des membres de ce collectif sont ensuite passés dans les studios de Radio Zinzine. Dans la première moitié de cette émission, ils présentent l’histoire du collectif, ses activités et ses analyses. Dans la seconde moitié, Matthieu raconte et commente l’action que ce collectif a menée avec des Gilets jaunes au Forum de la robotique agricole de Toulouse le 18 décembre 2018.

Si vous habitez la région PACA et désirez être informé des activités ou rejoindre le collectif Écran Total, écrivez à Tranbert de Radio Zinzine, 04 300 Limans !

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Racine de moins un
Une émission
de critique des sciences, des technologies
et de la société industrielle.
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Émission Racine de Moins Un n°56,
diffusée sur Radio Zinzine en octobre 2019.

 

Jean-Pierre Berlan, De l’agronomie mercenaire à l’agronomie libératrice, 2011

Résumé

Depuis la révolution industrielle, le sélectionneur s’efforce de remplacer les variétés paysannes par des copies d’une plante sélectionnée, que le terme « clone » désigne de façon adéquate. Les lignées des XIXe et XXe siècles sont des clones homozygotes ; les hybrides du XXe siècle sont des clones hétérozygotes ; les OGM sont des clones pesticides brevetés. Cette dévotion à la sélection-clonage applique au vivant les principes industriels de l’uniformité et de la standardisation. Du certificat d’obtention au brevet en passant par les hybrides que l’agriculteur ne peut re-semer, cette dévotion témoigne de l’objectif du sélectionneur, à savoir séparer la production de la reproduction. Comme il y a toujours un gain à remplacer une variété de « n’importe quoi » par des copies du « meilleur n’importe quoi » extrait de la variété, aucune justification n’est nécessaire. Ainsi, les débats interminables sur l’hétérosis qui, selon les généticiens, justifie le recours aux hybrides, sont une mystification destinée à naturaliser ce but mortifère.

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Jean-Pierre Berlan, From a Mercenary to an Emancipated Agronomy, 2011

Abstract

Since the Industrial Revolution, plant breeders have strived to replace farm varieties with “copies” of selected plants that can be fittingly called “clones.” “Pure lines” of wheat, barley, and other autogamous species are homozygous clones, twentieth-century maize “hybrids” (and other allogamous species) are heterozygous clones, while GMOs are patented pesticide clones. This devotion to cloning is founded: a) on logic since there is always a gain to be made from replacing any particular variety with all its diversity with copies of the “best” selected plant extracted from the variety; b) on the industrial principles of uniformity, standardization, and normalization; and c) on the drive for property rights. Pure lines, being homogenous and stable, are legally protected by a “breeder’s certificate.” “Hybrids” carry a built in biological breeder’s protection device since farmers have to buy back their seeds every year and GMOs are legally protected by patents. Since cloning rests on an irrefutable logical principle, it requires no justification. The endless debates about heterosis which, according to geneticists, makes it necessary to “hybridize” maize are, then, a smokescreen to conceal the first success of the historical drive to make reproduction a privilege.

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Jean-Pierre Berlan, Une offensive contre la paysannerie, 2015

L’agriculture industrielle est un sous-ensemble du système agro-industriel qui va du machinisme agricole à la (grande) distribution. Elle repose sur trois grandes innovations d’origine militaire : les tanks-tracteurs, les explosifs-engrais et les gaz de combat-pesticides. L’industrialisation de l’agriculture, c’est la diffusion des moyens, des méthodes, des mentalités de guerre dans les champs.

Les tracteurs. Les chars d’assaut ont mis fin à l’enlisement dans les tranchées de la grande guerre. Les tracteurs apportent la force motrice souple et mobile qui met fin à l’enlisement pré-industriel de l’agriculture. Faute de source mobile d’énergie, mécaniser le travail des champs était impossible. Le travail humain et, dans les pays les plus « avancés », les chevaux (et plus généralement les animaux de trait) sont donc restés jusqu’à la première guerre mondiale et l’avènement du tracteur (et du pétrole) la seule source mobile de force motrice. (Il y avait bien eu des tracteurs à vapeur, mais ces mastodontes de plusieurs tonnes étaient utilisés comme une source d’énergie fixe pour le battage comme on le voit dans le film de Terrence Malick, Les Moissons du Ciel [Days of Heaven], 1978). Lire la suite »

Jean-Pierre Berlan, Brevet du vivant: progrès ou crime?, 2001

« Les monstres existent. Mais ils sont trop peu nombreux pour être vraiment dangereux. Plus dangereux sont les fonctionnaires prêts à croire et à agir sans poser de questions. »

Primo Levi

Le 17 juillet 1997, lors de la première discussion de la directive européenne 98/44 de « brevetabilité des inventions biotechnologiques », les parlementaires furent accueillis à Strasbourg par une manifestation de handicapés, vêtus par le cartel des industriels des « sciences de la vie » de maillots jaunes portant l’inscription Patents for life, « des brevets pour la vie ». La protection de nos inventions est nécessaire, expliquaient ces philanthropes, pour débarrasser l’humanité des fléaux de la faim et de la maladie [1]. La Commission et les gouvernements faisaient leurs ces assertions sans examiner si le brevet avait ou pouvait avoir un effet incitateur sur l’innovation.

Pourtant, aucune étude économique empirique n’a réussi à démontrer l’effet incitateur du brevet sur l’innovation, effet postulé par le bon sens à quoi se réduit ici la théorie économique. Et lorsqu’un effet a pu être mis en évidence, il était inverse. Ce paradoxe s’éclaire si l’on replace le brevet actuel dans son contexte historique, celui de l’économie concurrentielle du XIXe siècle et du libéralisme qui en est la traduction théorique et politique. Peut-être a-t-il pu jouer alors un rôle incitateur par sa disposition clé, l’exigence de rendre publique l’invention en échange du monopole (anathème pour tout libéral) temporaire conféré à l’inventeur. En sortant de la protection par le secret, le brevet stimule la concurrence entre inventeurs, laquelle subvertit la protection que confère le brevet et contribue au progrès technique. Ce brevet-concurrence est, on le voit, une construction subtile dans le droit fil de la conception libérale qui fait de la concurrence le principe régulateur d’une société d’individus égoïstes. L’inventeur est ainsi conduit « par une main invisible à promouvoir une fin qui n’est aucunement dans ses intentions » [2]. Lire la suite »