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Olivier Rey, Nouveau dispositif dans la fabrique du dernier homme, 2012

« Les hommes et les femmes que je vois dans les lieux publics marchent comme des paniers vides. Ils semblent des noix creuses, ou des courants d’air. […] Tout se passe comme si l’on avait mis ses idées à la banque, retiré des bijoux aussitôt enfermés dans des coffres à serrures compliquées. Cette humanité ne se défend plus contre l’oubli puisque, ce qu’elle aurait pu oublier, elle en a simplement fait dépôt. Nous ne sommes plus ces trouvères qui portaient en eux tous les chants passés, à quoi bon, depuis que l’on inventa les bibliothèques ? Et cela n’est rien : l’écriture, l’imprimerie n’étaient encore qu’inventions enfantines auprès des mémoires modernes, des machines qui mettent la pensée sur un fil ou le chant, et les calculs. On n’a plus besoin de se souvenir du moment que les machines le font pour nous : comme ces ascenseurs où dix voyageurs appuient au hasard des boutons, pour commander désordonnément l’arrêt d’étages divers, et l’intelligence construite rétablit l’ordre des mouvements à exécuter, ne se trompe jamais. Ici l’erreur est impensable et donc repos nous est donné de cette complication du souvenir. Ici le progrès réside moins dans l’habileté du robot, que dans la démission de celui qui s’en sert. J’ai enfin acquis le droit à l’oubli. Mais ce progrès qui me prive d’une fonction peu à peu m’amène à en perdre l’organe. Plus l’ingéniosité de l’homme sera grande, plus l’homme sera démuni des outils physiologiques de l’ingéniosité. Ses esclaves de fer et de fil atteindront une perfection que l’homme de chair n’a jamais connue, tandis que celui-ci progressivement retournera vers l’amibe. Il va s’oublier. »

Louis Aragon, Blanche ou l’oubli

On connaît cette histoire de l’homme qui a prêté un chaudron à un ami et qui se plaint, après avoir récupéré son bien, d’y découvrir un trou. Pour sa défense, l’emprunteur déclare qu’il a rendu le chaudron intact, que par ailleurs le chaudron était déjà percé quand il l’a emprunté, et que de toute façon il n’a jamais emprunté de chaudron. Chacune de ces justifications, prise isolément, serait logiquement recevable. Mais leur empilement, destiné à mieux convaincre, devient incohérent. Or c’est précisément à un semblable empilement d’arguments que se trouve régulièrement confronté quiconque s’interroge sur l’opportunité d’une diffusion massive de telle ou telle innovation technique.

Dans un premier temps, pour nous convaincre de donner une adhésion pleine et entière à la technique en question, ses promoteurs nous expliquent à quel point celle-ci va enchanter nos vies. Malgré une présentation aussi avantageuse, des inquiétudes se font jour : des bouleversements aussi considérables que ceux annoncés ne peuvent être entièrement positifs, il y a certainement des effets néfastes à prendre en compte. La stratégie change alors de visage : au lieu de mettre en avant la radicale nouveauté de la technique concernée on s’applique à nous montrer, au contraire, qu’elle s’inscrit dans l’absolue continuité de ce que l’homme, et même la nature, font depuis la nuit des temps. Les objections n’appellent donc même pas de réponses, elles sont sans objet. Enfin, pour les opposants qui n’auraient pas encore déposé les armes, on finit par sortir le troisième type d’argument : inutile de discuter, de toute façon cette évolution est inéluctable. Ce schéma ne cesse d’être reproduit.

Prenons, par exemple, le clonage. Les tenants d’une mise en œuvre aussi large que possible de ce procédé font, enthousiastes, miroiter les bénéfices extraordinaires qui en résulteront pour l’humanité. Face à des perspectives aussi grandioses la moindre réticence ne peut relever que de l’arriération mentale, d’une induration dans l’obscurantisme religieux, de réflexes hérités d’un autre âge [1] . Pour les résistances que cette première lame n’a pas réussi à éliminer, arrive la seconde : il n’y a aucun sens à se monter la tête contre le clonage alors que la nature ne cesse d’y procéder dans les divisions cellulaires, quiconque est contre le clonage est pour ainsi dire contre la vie elle-même ; même le clonage humain n’a rien qui doive effrayer puisqu’il existe déjà des jumeaux homozygotes, etc. Finalement, à l’attention des irréductibles, on passe la troisième lame : toute résistance est une lutte d’arrière-garde vouée à l’échec et au ridicule, si vous ne le faites pas les Asiatiques le réaliseront à votre place, on n’arrête pas le progrès.

Même chose avec les organismes génétiquement modifiés. Les techniques révolutionnaires de manipulation du génome des plantes vont permettre, entre autres avantages, d’augmenter les rendements agricoles dans des proportions fantastiques, de faire pousser des céréales dans le désert et de résoudre les problèmes de faim dans le monde. S’inquiète-t-on d’effets collatéraux non maîtrisés et potentiellement désastreux : brusquement, les OGM n’ont plus rien de révolutionnaire, l’homme fait évoluer les semences depuis le néolithique, la sélection naturelle fait elle-même évoluer les génomes depuis l’apparition de la vie sur terre, nous sommes nous-mêmes des OGM et s’en prendre à eux revient donc à militer contre sa propre existence. En bref, nous devons nous émerveiller de la nouveauté des OGM, et nous rassurer parce qu’ils n’ont rien de nouveau. Si cette contradiction, au lieu de produire l’hébétude, a laissé le sens critique en alerte, reste le dernier argument : que cela plaise ou non, les étendues ensemencées en OGM ne cessent d’augmenter sur la planète, les opposants sont des passéistes qui ne font que prendre du retard dans un mouvement qui est irréversible.

La structure qui vient d’être esquissée est si générale qu’on la retrouve mobilisée pour justifier l’introduction dans la société de n’importe quel dispositif technique. Ainsi, avec le livre électronique.

— Viennent d’abord les avantages, étourdissants : le format électronique permet un accès immédiat à un corpus gigantesque, il constitue une révolution pour la diffusion de la culture et de la pensée, sans compter une interactivité jamais vue lorsqu’il est utilisé avec les appareils adéquats.

— Place ensuite à la disqualification des inquiétudes, par le « lissage » de la nouveauté : il est ridicule de croire que quelque chose d’essentiel est en jeu, alors que ce qui compte est ce qui est écrit, non le support de l’écriture ; ceux qui regardent d’un mauvais œil le livre électronique auraient été contre le passage du papyrus au papier, des rouleaux aux codex, des manuscrits à l’imprimerie.

— Et puis, à quoi bon discuter : de toute façon, quoi qu’en disent les nostalgiques de l’imprimerie le temps de Gutenberg est révolu, le livre électronique va s’imposer de façon irrésistible.

Revenons rapidement sur chacun de ces points, en commençant par le premier. Le gigantisme du corpus accessible – moyennant la numérisation des ouvrages anciens et leur mise en ligne à prix modique – ne présente a priori que des avantages. Un peu de réflexion suffit, cependant, à venir troubler ce paysage idyllique. Il est bon de se rappeler, au préalable, que pour lire de façon suivie de la concentration est nécessaire, et que cette concentration est d’autant moins acquise que la lecture n’a rien d’un acte naturel. Dès lors, la concentration demande à être protégée par une canalisation de l’attention. Tel est le cas lorsqu’on se trouve correctement installé dans un environnement silencieux, sans stimulations extérieures. Un confort minimal et le silence, toutefois, à eux seuls ne suffisent pas, car le danger vient aussi de l’intérieur. Parce que, comme il a été dit, la lecture ne va pas de soi et suppose une forme d’arrachement à soi-même, auquel on est sans cesse enclin à revenir, les velléités de s’échapper sont inévitables et doivent être plus ou moins découragées par les efforts à fournir pour passer à l’acte. Or ces efforts, c’est précisément ce que les tablettes tactiles visent à abolir.

Lorsque, lisant sur l’une d’elles une page, l’idée nous traverse de nous reporter à un autre texte, d’interroger Internet, de consulter notre boîte aux lettres électronique ou de nous informer sur le score d’un match à Roland Garros, passer de l’idée à sa concrétisation ne demande qu’un minuscule mouvement de doigt. Prétendre que la tablette électronique ne fait qu’offrir, en plus du livre que nous lisons, des possibilités supplémentaires que chacun reste parfaitement libre de ne pas utiliser ? Voilà qui est aussi sérieux que d’affirmer que la fréquentation assidue des bars ne fait courir aucun danger à un homme porté sur la boisson, dès lors qu’il a pris la résolution de se contenter d’eau minérale. Tous, autant que nous sommes, nous sommes aussi vulnérables envers les invitations à la distraction intrinsèquement offertes par les tablettes électroniques, qu’un alcoolique envers les bouteilles qu’il lui suffit d’un geste pour saisir – il est des possibilités qui nous requièrent bien davantage que nous n’en disposons.

Existent, certes, les appareils dont la seule fonction est de permettre la lecture (et qui utilisent du papier électronique, éclairé par la lumière ambiante et non par une lumière émise par l’écran). Mais ces liseuses, après avoir dominé le marché, sont de plus en plus concurrencées par les tablettes qui sont de véritables ordinateurs portables, où la lecture d’un livre ne constitue qu’une possibilité noyée parmi des dizaines ou centaines d’autres « fonctionnalités ». Significative, à cet égard, est la façon dont Apple présente son matériel [2] :

« Lorsque vous prenez en main votre iPad, celui-ci devient un véritable prolongement de vous-même. C’est l’idée même qui a présidé à sa conception novatrice. Comme il ne mesure que 8,8 mm d’épaisseur pour un poids plume de 601 g, il trouve naturellement sa place entre vos mains. Et avec lui, tout devient si instinctif, comme surfer sur le Web, consulter ses emails, regarder un film ou lire un livre, que vous allez vous demander comment vous avez pu faire autrement jusqu’à présent » (nous soulignons).

L’iPad 2 est équipé d’un appareil photo, de deux caméras pour enregistrer des images des deux côtés à la fois (ce qui permet de capter non seulement ce que l’on voit, mais aussi son propre visage en train de jouir du spectacle, et de « partager » avec ses innombrables amis les deux images en même temps : elle n’est pas belle la vie ?), il permet de gérer son agenda, de recevoir et d’envoyer des messages, d’écouter de la musique, de consulter la presse, d’être informé automatiquement en haut de l’écran de la réception de courrier ou des résultats sportifs etc. D’ores et déjà les ventes de tablettes, malgré un prix beaucoup plus élevé, ont dépassé celles des liseuses, et cela n’a rien que de très logique.

Une certaine appétence pour les liseuses électroniques trouve en effet son origine dans une accoutumance aux appareils informatiques, qui rend ceux-ci beaucoup plus familiers qu’un livre traditionnel, et cette accoutumance est liée à la multitude des activités qui passent aujourd’hui par les écrans. Il en résulte que la liseuse est un instrument bancal : même si elle ne permet que la lecture, elle ne cesse de suggérer les innombrables autres possibilités associées à l’électronique ; même sans accès à Internet elle incite au type de lecture qui se pratique sur les écrans d’ordinateurs, très différent de celui auquel invite le livre sur papier – si différent, en vérité, qu’une pratique assidue du Web rend progressivement incapable de lire comme le faisaient la majorité des lecteurs jusqu’à une date récente.

Nicholas Carr, dans un article de 2008 qui a engendré un certain émoi, a remarqué les effets produits sur lui par une décennie d’internet :

« M’immerger dans un livre ou dans un long article m’était chose facile. Mon esprit était pris par l’histoire ou par les tournants de l’argumentation, et je pouvais passer des heures à parcourir de larges étendues de prose. Cela n’arrive plus que rarement. Maintenant, ma concentration commence souvent à se défaire après deux ou trois pages. Je deviens agité, je perds le fil, je me mets à chercher quelque chose d’autre à faire. J’ai l’impression que je suis en permanence en train de ramener mon cerveau rebelle au texte. L’absorption dans la lecture qui, auparavant, venait naturellement, est devenue un combat. » [3]

L’article de Carr a eu un grand retentissement, parce que d’innombrables personnes ont pu se reconnaître dans le tableau qu’il dressait. Les effets nocifs d’Internet sur notre capacité de concentration et notre aptitude à la contemplation étant avérés, la conclusion s’impose : il est dément d’incorporer dans le support même des livres les éléments qui ruinent notre faculté à lire des livres. À moins, évidemment, que cette ruine soit le but poursuivi.

On continuera de lire, certes, il n’est pas exclu qu’on lise même davantage qu’aujourd’hui, mais on lira autrement. L’Éducation sentimentale sera peut-être abondamment téléchargée, mais si tel est le cas on se contentera d’examiner quelques passages du roman, on cherchera à localiser telle ou telle phrase citée ici ou là, on sélectionnera les paragraphes abordant tel ou tel thème et on se laissera aller, le cas échéant, à parcourir quelques pages alentour, par curiosité, avant qu’une autre curiosité nous emporte ailleurs [4].

Il est arrivé à Melville d’évoquer une certaine manière d’écrire, pratiquée par Hawthorne et plus encore par lui-même, « directement calculée pour duper, complètement duper, l’écumeur superficiel des pages (the superficial skimmer of pages) » ; sur tablettes, il n’y aura plus que ce genre d’écumeurs, aussi monstrueusement précis et apparemment érudits pourront-ils se montrer dans leurs références [5].

Les adultes sont encore à même de prendre conscience du processus. Il n’en ira pas de même pour les nouvelles générations, qui n’auront même plus idée de ce que lire a pu signifier au cours des siècles précédents. Tout juste certains pressentiront-ils qu’il devait s’agir d’autre chose – comme il est des modernes pour mesurer l’abîme qui sépare leur manière de lire de ce que pouvait être la lectio divina dans les monastères du haut Moyen Âge, où il s’agissait d’incarner la Parole de Dieu dans la voix du lecteur [6].

Par la façon dont nous avons contesté le premier argument des chantres du livre électronique (dont l’apparition constituerait selon eux une chance extraordinaire pour la pensée), nous avons également montré que le procédé classique pour calmer les inquiétudes (inutile de s’alarmer pour ce qui est un simple changement de support) est inopérant. En effet, ce sont précisément les caractéristiques du support qui introduisent au sein du don pour la pensée – les ressources immenses immédiatement accessibles –, le poison – l’insidieuse désagrégation de la pensée que ces ressources devraient nourrir ; l’élément essentiel n’est pas le remplacement du papier imprimé par l’écran, mais les possibilités innombrables et permanentes de distraction que la tablette met à portée de doigt du lecteur, possibilités qui minent la concentration nécessaire à l’acte si peu naturel qu’est la lecture suivie d’un texte, dès lors qu’il dépasse une certaine longueur.

Qu’à cela ne tienne, les tenants du livre électronique opposent à leurs détracteurs une variante de l’argument « rien ne change ». D’accord, conviennent-ils, quelque chose change, mais ce qui ne change pas en revanche, c’est le fait que n’importe quelle innovation d’importance a toujours suscité des résistances qui se sont avérées, avec le recul, à la fois inutiles et ridicules. Les critiques de la transformation, parce qu’ils demeurent ancrés dans l’ancien monde en train de disparaître, ne sont sensibles qu’à ce qui se perd et se révèlent incapables de rendre justice au nouveau qui apparaît ; l’expérience montre que le monde a toujours survécu aux catastrophes qu’ils prédisaient, et a même « évolué dans le bon sens ».

Notons cependant qu’eut égard aux bouleversements induits par les développements très rapides et spectaculaires de la technique moderne, notre recul est insuffisant pour déduire avec assez de vraisemblance des événements passés que le mouvement initié au cours des derniers siècles ne conduit pas à la catastrophe. Au demeurant, quiconque a des yeux pour voir et des oreilles pour entendre doit reconnaître que discuter de la probabilité ou non d’une catastrophe est oiseux, puisque la catastrophe en question est déjà en cours.

Il n’est que de comparer ce qu’on appelle aujourd’hui le « centre historique » des villes aux immenses extensions suburbaines pour trouver, inscrite dans notre mode même d’habiter le monde, la démonstration que ce que nous appelions le progrès s’apparente, depuis plusieurs décennies au moins, à un cancer. Les amis du désastre croient toujours tenir un argument définitif contre ceux qui diagnostiquent le désastre comme désastre, en prétendant qu’une telle appréciation est purement subjective et ne relève que d’une hostilité de principe au changement : avec un esprit aussi rétif aux innovations, assurent-ils, nous en serions encore à grelotter dans des cavernes. Argument très faible en vérité : c’est comme si on objectait aux médecins qui luttent dans les services d’oncologie contre la prolifération maligne des cellules, que soumis aux traitements qu’ils infligent le fœtus n’aurait jamais pu se développer [7].

Il ne s’agit pas d’être contre la division cellulaire en tant que telle, mais de chercher à entraver la division cellulaire quand celle-ci s’emballe, se poursuit pour elle-même sans égard aux tissus environnant et pour l’organisme qu’elle finit par tuer ; de même ne s’agit-il pas d’être contre la technique en tant que telle, ce qui serait absurde, mais contre ses métastases qui, au lieu de servir la vie, se mettent à en détruire les conditions les plus élémentaires d’épanouissement [8].

L’inflation de l’écrit, consécutif à l’invention de l’imprimerie, fait partie intégrante de ce cancer. D’une part parce que l’évolution du monde au cours des derniers siècles est impensable sans l’imprimerie, d’autre part parce que, du processus cancéreux général, l’accumulation des écrits est à la fois la matrice et le modèle. L’Encyclopédie du XVIIIe siècle était habitée par le désir perdurant d’une totalisation du savoir, en même temps qu’elle avait déjà renoncé à structurer organiquement ce savoir, en classant les articles par ordre alphabétique. Depuis cette époque, le savoir accumulé a crû dans des proportions gigantesques, décourageant tout espoir de totalisation même partielle. Les grandes bibliothèques, rassemblant des millions d’ouvrages (plus de trente millions d’imprimés pour la bibliothèque du Congrès, la moitié environ pour la British Library ou la Bibliothèque nationale de France) sont devenues des lieux non de rassemblement du savoir, mais des lieux témoignant de l’impossibilité de rassembler le savoir, des lieux de la disproportion, écrasants pour des êtres humains complètement dépassés par l’ensemble de ce qu’ils ont élaboré et entreposé, des êtres humains de plus en plus nanifiés à mesure que le nombre d’œuvres et de documents devient colossal dans leurs répertoires.

« Frappante est avant tout l’obésité de tous les systèmes actuels, cette “grossesse diabolique”, comme dit Susan Sontag du cancer, qui est celle de nos dispositifs d’information, de communication, de mémoire, de stockage, de production et de destruction, tellement pléthoriques qu’ils sont assurés à l’avance de ne plus pouvoir servir. […] Tant de choses sont produites et accumulées qu’elles n’auront plus jamais le temps de servir. […] Il y a une nausée particulière dans cette inutilité prodigieuse. La nausée d’un monde qui prolifère, qui s’hypertrophie, et qui n’arrive pas à accoucher. » [9]

À cette prolifération, la numérisation n’apporte aucun remède. À contempler la disproportion terrifiante entre des kilomètres de rayonnages et la taille de notre corps, à nous confronter à l’évidence matérielle que ce qui devait nous « augmenter » s’est mis à nous rendre impotents du seul fait de dépasser toute mesure humaine, une chance nous était donnée de nous ressaisir, de repenser ce qui vaut d’être écrit, imprimé, catalogué, conservé. La numérisation et la miniaturisation, en permettant de stocker une encyclopédie sur un DVD, est une façon de refuser cette chance, de permettre au processus cancéreux de se poursuivre. La tablette de lecture est un instrument de survie dans un monde devenu inhabitable, et qui continuera de devenir de plus en plus inhabitable au fur et à mesure qu’on inventera de tels moyens d’y survivre.

Il y a bien un point où ceux qui accueillent le livre électronique avec faveur ont raison, c’est en présentant son prochain triomphe comme inéluctable. La lecture suivie d’un livre suppose un sujet pourvu lui-même d’une certaine continuité, de plus en plus problématique au fur et à mesure que l’attitude consumériste s’empare des moindres instants de l’existence, et en particulier des moments de loisir. Günther Anders, il y a plus d’un demi-siècle, avait déjà parfaitement décrit le phénomène.

« Dans la deuxième de ses Méditations, Descartes remarquait qu’il était impossible de “concevoir la moitié d’aucune âme”. Aujourd’hui, une âme coupée en deux est un phénomène quotidien. C’est même le trait le plus caractéristique de l’homme contemporain, tout au moins dans ses loisirs, que son penchant à se livrer à deux ou plusieurs occupations disparates en même temps. L’homme qui prend un bain de soleil, par exemple, fait bronzer son dos pendant que ses yeux parcourent un magazine, que ses oreilles suivent un match et que ses mâchoires mastiquent un chewing-gum. Cette figure d’homme orchestre passif et de paresseux hyperactif est un phénomène quotidien et international. Le fait qu’elle aille de soi et qu’on l’accepte comme normale ne la rend pourtant pas inintéressante. Elle mérite au contraire quelques éclaircissements. Si l’on demandait à cet homme qui prend un bain de soleil en quoi consiste “proprement” son occupation, il serait bien en peine de répondre. Car cette question sur quelque chose qui lui serait “propre” repose déjà sur un présupposé erroné, à savoir qu’il serait encore le sujet de cette occupation et de cette détente. Si l’on peut encore ici parler de “sujet”, au singulier ou au pluriel, c’est seulement à propos de ses organes : ses yeux qui s’attardent sur leurs images, ses oreilles qui écoutent leur match, sa mâchoire qui mastique son chewing-gum ; bref son identité est tellement destructurée que si l’on partait à la recherche de “lui-même”, on partirait à la recherche d’un objet qui n’existe pas. Il n’est pas seulement dispersé (comme précédemment) en une multiplicité d’endroits du monde, mais en une pluralité de fonctions séparées. » [10]

Ces observations, formulées dans les années 1950, nous font mesurer que les écrans, Internet, la multifonctionnalité des appareils actuels ne sont pas seulement une cause des difficultés de l’homme contemporain à fixer son attention, à se concentrer, à méditer, à accomplir patiemment une tâche unique, mais s’inscrivent également dans une dynamique générale, un développement toujours plus poussé de la société de consommation qui entraîne avec elle une transformation des êtres humains, la mutation progressive du sujet moderne, qui s’en remettait d’abord à lui-même, en un faisceau mouvant de besoins, d’appétits, d’envies cherchant satisfaction dans ce que le marché leur propose (aussi incroyablement imbu de lui-même puisse être le « je » flageolant qui revendique ces besoins, appétits et envies pour siens).

Dans un tel contexte, le livre à l’ancienne qui, par sa présence silencieuse, son calme être-là, à la fois compact et feuilleté, son rassemblement en objet parfaitement tangible en appelle à un sujet lui-même rassemblé, tend à engendrer le malaise, à devenir insupportable. S’il continue à trouver droit de cité dans les logements ce sera, probablement, à titre d’antiquité, d’ornement d’étagère, à l’instar des casseroles de cuivre accrochées au mur des résidences secondaires et dans lesquelles personne ne songerait plus à faire cuire quoi que ce soit.

À cela s’ajoute la logique techno-économique, qui ne peut admettre ce scandale : que le maillon essentiel qu’a été le livre dans l’avènement de la modernité se soit au fil des siècles si peu modernisé, jusqu’à prendre l’aspect, à notre époque, de fossile préindustriel incongru. À tous points de vue le livre traditionnel est trop inerte, trop durable : pour les personnes labiles susceptibles de le lire, et pour une économie qui repose sur l’obsolescence accélérée des produits – une bibliothèque peut se transmettre de génération en génération (à supposer, il est vrai, que les livres soient correctement fabriqués), alors que la fragilité et les évolutions constantes de l’informatique obligent à changer de matériel de nombreuses fois en une vie.

Cela étant, le règne du livre électronique sera autrement plus court que celui du livre imprimé. Son triomphe sera à durée limitée, même s’il est difficile de donner, comme Jacques Attali sait le faire dans ses prévisions, des échéances précises. Les impasses actuelles de l’économie capitaliste tiennent grandement à ce que celle-ci s’est développée grâce à ce qu’Ernest Renan appelait les « vieilles économies du globe », dont il prédisait le tarissement, à ce qu’elle s’est déployée en puisant dans un fonds, tant matériel que moral, accumulé par le passé et qu’elle n’a pas pris soin d’entretenir ou de renouveler, de sorte qu’on commence à racler le fond du pot, que viennent à manquer aussi bien les ressources naturelles que les êtres capables d’entretenir le mouvement. De façon similaire, les sociétés contemporaines savent concevoir et fabriquer des machines d’une sophistication inouïe, mais cette faculté est enracinée dans une civilisation du livre imprimé, dans des esprits formés par ces livres et la forme de lecture qu’ils réclamaient. Sans cette forme de lecture, que les instruments qui se répandent contribuent à éliminer, le mouvement peut se poursuivre un moment sur sa lancée, mais pas indéfiniment, et même pas très longtemps.

Finalement, le règne du dernier homme pourrait bien ne pas être aussi durable que Nietzsche le pronostiquait, dans la mesure où son existence est de plus en plus dépendante d’une machinerie que, avec son attention sautillante, il se révélera incapable d’entretenir. Comme le dit Curtis LaForche, le personnage central du film inspiré de Jeff Nichols, Take Shelter, à ses concitoyens hébétés : « There is a bad storm coming, and you are not ready. »

De fait, nous ne sommes pas ready du tout. Le danger croît, les capacités à l’affronter diminuent, et elles diminueront encore plus vite avec l’usage généralisé des tablettes électroniques dont les écrans, au cœur de l’orage, demeureront parfaitement vides.

Olivier Rey

Article publié dans la Revue Conférence, n°34, printemps 2012

Enseigne les mathématiques à l’École Polytechnique
et à l’université Panthéon-Sorbonne, et chercheur au CNRS

Olivier Rey, Itinéraire de l’égarement,
Du rôle de la science dans l’absurdité contemporaine,
éd. du Seuil, 2003.

Olivier Rey, Une folle solitude,
le fantasme de l’homme auto-construit,
éd. du Seuil, 2006.


[1] Voir, par exemple, la Declaration in Defense of Cloning and the Integrity of Scientific Research publiée en 1997 par le Council for Secular Humanism, et signée entre autres par Francis Crick, Edward O. Wilson, Richard Dawkins, Simone Veil (http://www.secularhumanism.org/library/fi/cloning_declaration_17_3.html). Ce texte est traduit et discuté dans O. Rey, Une folle solitude, le fantasme de l’homme auto-construit, éd. Du Seuil, 2006, §37.

[2] Fin 2011 ; six mois plus tard le matériel incroyablement innovant sera déjà obsolète, remplacé par un modèle plus révolutionnaire encore.

[3] « Is Google Making Us Stupid? », The Atlantic Magazine, juillet-août 2008.

[4] Michel Serres s’émerveille : « Quand j’ai un vers latin dans la tête, je tape quelques mots et tout arrive : le poème, l’Énéide, le livre IV… […] Rendez-vous compte que la planète, l’humanité, la culture sont à la portée de chacun, quel progrès immense ! » (Libération, 3 septembre 2011, extrait d’une interview très riche en points d’exclamation et en perles de bêtise pure). Serres déduit de l’accroissement des ressources électroniques (« Nous habitons un nouvel espace… La Nouvelle-Zélande est ici, dans mon iPhone ! J’en suis encore tout ébloui !) que les livres et les professeurs ont fait leur temps, sans apparemment se rendre compte que l’intérêt et le goût pour l’Énéide ne sont pas spontanés et ne naissent pas sur écran, ni mesurer que la façon dont, pour faire jeune, il célèbre avec ivresse les nouvelles technologies, est plutôt une marque de sénilité.

[5] Carr, dans l’article déjà cité, remarque : « Auparavant j’étais un plongeur dans l’océan des mots. Désormais je glisse sur la surface comme un type sur son scooter des mers. » Ces expressions semblent évoquer les mots de Melville, que Carr a dû lire dans sa jeunesse, en des temps qui ne connaissaient pas le jet-ski : « J’aime tous les hommes qui plongent. » Melville lui-même se sentait appartenir à ce « corps de plongeurs de la pensée qui ont plongé et sont remontés à la surface, les yeux injectés de sang, depuis le commencement du monde » (lettre à Evert Duyckinck, 3 mars 1849).

[6] Pour Ivan Illich, la transformation actuelle de la lecture doit être conçue comme une suite lointaine, une fois les moyens informatiques à notre disposition, de celle qui s’est opérée dans les temps médiévaux : « Commence [au XIIIe siècle] une mutation du sens premier du verbe “lire”, un sens qui n’apparaîtra dans toute son horreur qu’avec notre génération, où les ordinateurs se lisent mutuellement » (« Lectio divina dans la haute Antiquité et dans l’Antiquité tardive » [1993], in La Perte des sens, trad. Pierre-Emmanuel Dauzat, Fayard, 2004, p. 166).

[7] Il y a des arguments à opposer aux pratiques de la médecine moderne, mais pas celui-là.

[8] « Bien sûr, il est difficile de dire où doit s’arrêter le “oui” [à la technique] pour laisser la place à un “non”. […] L’une des tâches principales de la philosophie de la technique sera de découvrir et de déterminer le point dialectique où notre “oui” doit se transformer en scepticisme ou en “non” inflexible » (Günther Anders, L’Obsolescence de l’homme – II : Sur la destruction de la vie à l’époque de la troisième révolution industrielle [1979], trad. Christophe David, Paris, Fario, 2011, p. 127). À vrai dire, il est moins besoin à l’heure actuelle d’une philosophie de la technique sophistiquée que du simple bon sens pour constater que le point où le oui doit se muer en non est dépassé dans à peu près tous les domaines.

[9] Jean Baudrillard, La Transparence du mal – essais sur les phénomènes extrêmes, Paris, Galilée, 1990, p. 39.

[10] L’Obsolescence de l’homme – Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle [1956], trad. Christophe David, Paris, Éditions de l’Encyclopédie des nuisances/Ivrea, 2002, p. 160-161.

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