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Olivier Rey, L’homme originaire ne descend pas du singe, 2013

Nous reproduisons ce texte qui, à notre sens, resitue l’opposition entre darwinistes et créationnistes avec une rare finesse et intelligence. Pour autant, nous ne partageons pas, loin de là, les très chrétiennes perspectives que l’auteur indique dans les deux dernières phrases de son texte. Nous pensons au contraire que c’est par l’élaboration d’une véritable philosophie de la nature, qui prend en compte de manière critique l’apport de la science, la reliant non plus seulement à l’efficacité technique et à la recherche de la puissance, mais surtout à la liberté et à l’autonomie humaine, qui permette de préciser, de manière moins abstraite et dépréciatrice que ne le fait l’actuelle théorie darwinienne de l’évolution, la place de l’homme dans la nature. (voir Le vivant, la machine et l’homme)

 

Que les êtres humains ne soient pas les produits de trois milliards et demi d’années de mutations et de sélection naturelle s’exerçant sur le vivant, voilà qui n’est pas aisé à avancer un siècle et demi après la publication de L’Origine des espèces, soixante-dix ans après la confluence du darwinisme et de la génétique dans la théorie synthétique de l’évolution.

Et cependant, il est possible d’affirmer pareille chose sans pour autant endosser le costume du créationniste de service, ni s’enrôler dans l’une de ces controverses absurdes dont notre époque raffole. D’un côté, l’intégrisme darwinien, à la Dawkins :

« La vie intelligente sur une planète arrive à maturité quand pour la première fois elle parvient à saisir la raison de sa propre existence. […] Les organismes vivants ont existé sur terre, sans jamais savoir pourquoi, pendant plus de trois milliards d’années, avant que l’un d’entre eux ne commence à entrevoir la vérité. Son nom était Charles Darwin. […] Nous n’avons plus à nous en remettre à la superstition pour affronter les grandes questions : la vie a-t-elle un sens ? À quoi servons-nous ? Qu’est-ce que l’homme ? Après avoir posé la dernière de ces questions, l’éminent zoologiste G. G. Simpson s’est exprimé en ces termes : “Ce que je veux maintenant faire remarquer est que toutes les réponses qu’on a tenté de donner à cette question avant 1859 sont sans valeur, et que le mieux à faire est de les ignorer complètement.” »

Richard Dawkins, The Selfish Gene, Oxford University Press, 2006
(30th anniversary edition), p. 1.

De l’autre côté, un tenant d’une lecture absolument littérale de la Genèse (ce qu’on a coutume d’appeler, aujourd’hui, un « créationniste »), soutenant que le monde que nous connaissons a été créé par Dieu en six jours il y a à peu près six mille ans.

Ainsi obtient-on un débat d’intensité maximale pour un niveau de pensée minimal.

De la Genèse au sens littéral

Il y a une certaine ironie à constater que les créationnistes chrétiens appartiennent pour la plupart à des Églises protestantes, qu’une des principales figures de la Réforme fut Jean Calvin et que celui-ci se réclamait explicitement de saint Augustin : plût au Ciel que les créationnistes contemporains étudient un peu plus Augustin et, en particulier, le traité intitulé De la Genèse au sens littéral. Pour Augustin, saisir le « sens littéral » ne signifie pas lire mot à mot, mais pénétrer le sens de ce que Dieu a l’intention de nous dire à travers les Écritures.

Celles-ci ne doivent jamais être confondues avec un traité scientifique. En matière de philosophie naturelle, indique Augustin, l’autorité appartient à la raison et à l’expérience ; si d’aventure la raison et l’expérience vont à l’encontre d’une opinion prétendument tirée de l’Histoire sainte, on ne doit ni récuser leurs enseignements, ni penser que la Bible se trompe, mais conclure que l’on n’a pas su saisir ce que le Livre veut dire. Saint Augustin poursuit :

« C’est une chose extrêmement choquante, pernicieuse, et à éviter à tout prix, qu’un non-chrétien entende un chrétien débiter sur de tels sujets [i.e. les phénomènes naturels] des absurdités en ayant l’air de les tirer des Écritures, des erreurs aussi colossales qu’il puisse difficilement se retenir de rire. Le fâcheux, ce n’est pas qu’un homme qui divague soit raillé, c’est que les rédacteurs de nos textes sacrés passent, aux yeux de ceux qui ne partagent pas notre foi, pour avoir professé de telles opinions et, au grand préjudice des âmes dont le salut nous préoccupe, soient considérés comme des ignares à blâmer et à rejeter. Si des incroyants, sur un sujet qu’ils connaissent parfaitement, prennent un chrétien en flagrant délit d’erreur et l’entendent en appeler à nos Livres pour soutenir ses vains propos, comment pourront-ils accorder foi à ce que disent ces Livres de la résurrection des morts, de l’espérance en la vie éternelle et du royaume des cieux – quand ils se figureront que ces écrits se trompent en des matières dont ils ont déjà l’expérience, ou qu’ils peuvent connaître avec certitude par des raisonnements mathématiques ? » (Livre I, chap. IX.)

D’aucuns objecteront que si la Bible était un écrit inspiré par le Saint-Esprit, le fait de ne pas être un traité scientifique ne devrait pas empêcher le texte d’être partout vrai, et donc de ne contenir aucun élément, si ténu soit-il, que le progrès scientifique vienne contredire. Ce reproche manque de sérieux. Admettons en effet que l’univers ait commencé et évolué comme la science actuelle le conçoit : la Bible aurait-elle dû, pour être en mesure d’évoquer la création d’une façon qui agrée aux scientifiques contemporains, recourir à des notions incompréhensibles pour les hommes des siècles passés, et qui le demeurent pour la plupart des hommes aujourd’hui ? Aurait-elle dû détourner d’elle l’immense majorité de l’humanité pour être jugée recevable par ceux qui lui reprochent maintenant ses inexactitudes scientifiques ? Et même pas pour cela : pour le seul bénéfice de conduire ces personnes à trouver un autre prétexte que le témoignage des fossiles pour rejeter la parole de Dieu [1].

Critiquer la Bible parce que sa cosmogonie n’est pas conforme en tous points aux enseignements de la science actuelle n’a guère de sens. Ce qui n’enlève rien, naturellement, à l’erreur des créationnistes quand ils entendent, eux, faire de la Bible une référence en matière de philosophie naturelle.

De quelques égarements darwinistes

Régulièrement, sondages à l’appui, des esprits éclairés s’épouvantent dans la presse, dans des colloques ou sur des plateaux de télévision de l’emprise du créationnisme sur les populations. Épouvante très ambiguë, notons-le, car il entre dans ces alarmes une dose non négligeable de délectation. La peinture moderne, disait Roger Nimier, a tiré une grande part de sa force du caractère peu aimable de ceux qui la détestaient : il semblerait que la même chose vaille à propos du darwinisme intégral. L’existence d’opposants d’aussi piètre qualité que les créationnistes conforte dans leurs certitudes ceux qui ne jurent que par l’évolutionnisme, et dénoncer la poutre dans l’œil de leurs adversaires les dispense d’examiner celle qui obscurcit le leur. Pourtant, plusieurs objections, de natures différentes, se présentent à la conception de l’humain comme résultat d’un processus de variation-sélection.

La première tient à la majoration du pouvoir explicatif de la théorie darwinienne. En quelque domaine que ce soit, une théorie qui a connu des réussites spectaculaires a tendance à être élevée, par ses plus fervents adeptes, au rang de clé universelle, apte à répondre à n’importe quelle question. Ainsi entend-on des biologistes, exaltés par les succès réels de leur science, raconter la grande saga de la vie depuis la soupe chimique primordiale, où se formaient des molécules organiques, jusqu’à la situation présente, avec la même assurance que s’ils avaient assisté en personne à chacune des étapes, sans faire la différence entre hypothèses plausibles et faits avérés, et comme s’il ne restait pour tout éclaircir que quelques détails mineurs à régler et non des gouffres d’ignorance à franchir. Qui peut assurer que les zones d’ombre à dissiper en biologie ne réclament pas des bouleversements théoriques aussi importants que ceux qu’a connus la physique dans la première moitié du XXe siècle ?

Soyons clairs : les insuffisances actuelles de la biologie en appellent à des progrès de la biologie, comme les difficultés de la physique classique en appelaient à des progrès de la physique. Si Dieu est mystère, tout mystère n’est pas Dieu, et il est ridicule de tirer argument de chaque lacune explicative pour récuser les enseignements de la science, ou de prétendre colmater les brèches avec des interventions divines. Face à cela, les darwinistes militants mettent une ardeur redoublée à affirmer que la théorie de l’évolution est sans faille et explique tout, tant est grande leur hantise que la moindre confession d’ignorance serve d’argument à leurs adversaires religieux.

Cette attitude polémique a de funestes effets. D’une part, l’identification de la cause de la science à la défense inconditionnelle de la théorie de l’évolution sous sa forme actuelle crée un climat peu propice à des avancées scientifiques qui réclameraient, peut-être, davantage de liberté vis-à-vis des schémas de pensée en usage. (Les physiciens, il y a un siècle, ont souligné les insuffisances de la mécanique classique avec le juste sentiment d’œuvrer pour leur science, non de la trahir.) D’autre part, il arrive souvent que, échauffés par la controverse, les défenseurs du darwinisme s’exaltent, perdent la mesure et donnent moins l’exemple de la rigueur scientifique qu’ils déclarent défendre que du fanatisme qu’ils dénoncent chez leurs contradicteurs – témoins les propos cités au début de cet article.

Le darwinisme devient alors la nouvelle boutique de l’explication ultime, le déguisement scientifique d’un zèle aussi religieux que celui des créationnistes, avec la double prétention de ne rien avoir de commun avec la religion et de remplacer celle-ci.

Remettre les choses à l’endroit

Mais venons-en à l’essentiel. Nombre de scientifiques semblent éprouver une grande volupté à pratiquer le nothing-else-but’ism, le « rien-d’autre-qu’isme », cette activité qui consiste à affirmer que ce que le commun des mortels respecte le plus ne mérite pas tant d’égards, s’avérant en définitive n’être « rien d’autre que » le produit de processus mécaniques ou organiques assez triviaux.

Ainsi l’amour : rien d’autre que pulsions et affects programmés par nos gènes et pilotés par les hormones, afin de nous inciter aux rapports sexuels qui permettront à ces gènes de se transmettre. Ainsi la foi religieuse : rien d’autre qu’une certaine concentration en sérotonine dans certaines zones du cerveau (d’autres neurotransmetteurs peuvent être invoqués, cela dépend des publications), un certain type d’influx nerveux (ou leur absence) dans telle ou telle zone cérébrale, etc.

Cependant, la science qui montre une grande avidité à annexer à l’emporte-pièce les domaines qui lui sont les plus étrangers s’avère beaucoup moins empressée lorsqu’il s’agit de réfléchir aux fondements de ses propres concepts – peut-être parce qu’une telle entreprise réserverait quelques surprises. Dawkins, par exemple, présente la théorie de l’évolution par sélection naturelle de Darwin comme « un cas particulier de la loi plus générale de survie du stable ». Bien. Et comment définit-il la stabilité ?

« Une chose stable est une collection d’atomes assez permanente ou commune pour mériter un nom. » (op. cit., p. 12)

Il vaut la peine de relire cette phrase. Elle manifeste, en toute ingénuité, qu’au fondement n’est pas seulement le gène, mais aussi le verbe. La pensée était censée être une production très tardive de l’évolution, et voilà que dans la conception même de l’évolution entre, de façon essentielle, la faculté de nommer ce qui mérite de l’être ; voilà que l’évolution fait appel, dès l’origine, à ce qui ne devait apparaître qu’à la fin – comme si on utilisait pour démontrer une proposition mathématique le résultat qu’il s’agit précisément d’établir.

À vrai dire la théorie darwinienne, non en tant que telle, mais quand on entend tout tirer d’elle, y compris l’existence et la forme de la pensée elle-même, n’est pas un cas particulier de la loi générale de survie du stable, mais un sophisme sophistiqué, un avatar de l’erreur de pensée que dénonçait Husserl au début de ses Recherches logiques : l’erreur qui consiste à vouloir déduire les règles de la logique d’un principe d’évolution et d’adaptation, sans voir que la déduction mobilise d’emblée les principes qu’elle prétend fonder [2].

Husserl n’a cessé, tout au long de son œuvre, de traquer cette erreur qui détraque la pensée moderne. Dans un petit texte tardif, intitulé L’Arche originaire Terre ne se meut pas, il a su donner un tour particulièrement saisissant à son argumentation, fondée sur le rappel de ces vérités très simples : pour être en mesure de dire que la Terre se meut dans l’espace, tourne sur elle-même et autour du soleil, il faut savoir ce qu’est le mouvement et le repos. Or ces notions s’élaborent, toutes deux, en référence à un sol originaire auquel elles ne s’appliquent pas :

« La Terre elle-même, dans la forme originaire de représentation, ne se meut ni n’est en repos, c’est d’abord par rapport à elle que mouvement et repos prennent sens. »

La Terre ne se meut pas [1934], trad. Didier Franck, Éditions de Minuit, 1989, p. 12.

Ce n’est qu’une fois les notions de mouvement et de repos constituées que, dans un second temps, la Terre sous nos pieds peut être considérée comme un corps céleste parmi d’autres, susceptible, comme tel, de mouvement. L’année même où Husserl rédigeait ce texte, il écrivait dans une lettre adressée à l’abbé Émile Baudin :

« Aucun “réaliste” consacré ne fut jamais aussi réaliste et concret que moi, le phénoménologue “idéaliste”. »

Lettre du 26 mai 1934, in Briefwechsel (Band VII) : Wissenschaftlerkorrespondenz, Dordrecht, Kluwer Academic Publishers, 1994, p. 16.

De fait, oublier le sol originaire Terre, confondre celui-ci avec la planète gravitant autour du soleil au nom d’un prétendu « réalisme », c’est perdre le contact avec le réel et déraciner la science.

De la même manière que l’arche-originaire Terre – le sol sur lequel nous naissons et grandissons – ne se meut pas, les hommes originaires, ceux parmi lesquels nous accédons à l’humanité, ne sont pas le produit de l’évolution. Avant de pouvoir dire que l’homme est une espèce particulière de grand singe, partageant avec chimpanzés et bonobos un ancêtre commun il y a quelques millions d’années, il faut au préalable être devenu un humain et, dans cette maturation, la distinction entre l’humain et le non-humain a joué un rôle essentiel. Autrement dit, il faut que l’homme commence par ne pas être un animal (ou par être un animal qui diffère par un trait essentiel des autres) pour pouvoir, dans un second temps, et en un certain sens, en être un. Il en résulte que les sectateurs de la science qui croient œuvrer pour leur cause en voulant imposer partout leur point de vue – et, en particulier, en effaçant de l’horizon toute approche religieuse de l’homme –, s’en prennent en vérité à leurs propres conditions de possibilité et de pérennité.

L’erreur est à double détente. Elle commence par une méprise historique. Le christianisme serait le terrible obstacle que la science moderne en général, et la théorie évolutionniste en particulier, ont eu à surmonter pour pouvoir émerger et s’imposer. Dans ce cas, on comprend mal pourquoi c’est précisément dans le monde chrétien que la science moderne et le darwinisme ont vu le jour.

En réalité, le christianisme a permis cette éclosion. Il fallait, en effet, la perspective d’un Dieu créateur, et d’une Création où rien n’a été laissé au hasard, pour être en mesure, comme Galilée, d’imaginer la nature comme un livre écrit en caractères mathématiques. Et il fallait l’événement de l’Incarnation pour donner l’audace d’envisager la Création du point de vue de Dieu. Concernant plus spécialement l’évolutionnisme, la science moderne n’aurait pu araser la différence ontologique entre l’animal et l’homme, et placer le second dans la continuité du premier, si homme et animal ne s’étaient au préalable trouvés réunis, du point de vue du Dieu créateur, dans la commune qualité de créature. (On objectera que dans la pensée totémique, les hommes se conçoivent comme descendant d’un animal ; mais dans ce cas, la continuité entre l’homme et l’animal va de pair avec une discontinuité entre les clans, qui ont chacun leur totem – contexte assurément peu propice à l’élaboration d’une théorie de l’évolution de type darwinien.)

Nous n’alléguons pas que du christianisme à la science, il y a un lien nécessaire. Nous disons seulement que c’est dans le cadre de pensée installé par le christianisme que, à partir d’éléments hérités de la science grecque et de certains apports arabes, l’entreprise scientifique moderne a pu germer et se développer. Le vocabulaire en porte trace. Si les hommes de science ont choisi le terme de « loi » pour désigner les relations qu’ils établissaient entre les phénomènes, c’est que ces relations leur apparaissaient comme autant de marques de l’obéissance absolue des choses, dépourvues de liberté, à la volonté divine. Autrement dit le christianisme, s’il a inspiré des réactions de rejet à l’encontre de la science moderne, et continue d’en inspirer, ici et là, envers la théorie de l’évolution, est aussi, et d’abord, ce qui a permis leur émergence.

Supposons que l’on veuille bien admettre ce point, en l’absence des longs développements qu’il mériterait. On pourrait encore considérer que le christianisme, après avoir joué le rôle d’incubateur, est désormais inutile, voire nuisible à une théorie dont il a permis l’éclosion – de même que l’oiseau, une fois qu’il a pris son envol, n’a plus besoin du nid où il a poussé ses premiers pépiements. On touche là au second versant de l’erreur. En séparant radicalement la théorie du cadre de pensée au sein duquel elle a pu s’élaborer, on néglige une chose : c’est qu’il n’y a pas de science sans scientifiques. En ce qui concerne le progrès des sciences, estimait Pascal :

« Toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de siècles, doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement. »

Fragment de préface pour un Traité du vide [1647].

Peut-être, mais ce même homme transgénérationnel doit, pour subsister et continuer à apprendre, constamment renouveler les cellules humaines qui le composent, et lesdites cellules, qui à leur naissance sont à peu près identiques à ce qu’elles étaient il y a des milliers d’années, ne pourront durablement concourir aux progrès du grand organisme dans lequel elles s’insèrent que si les nouvelles générations sont en mesure de parcourir pour leur propre compte, même avec d’extrêmes raccourcis, le chemin qui a permis le développement du grand organisme.

Une culture n’est cohérente et durable que si elle entretient le chemin par lequel les nouveaux venus sont à même de s’approprier ce qu’elle leur lègue. Et pour cela, le meilleur moyen n’est pas de considérer qu’un mode de pensée extrêmement tardif, résultat de siècles, pour ne pas dire de millénaires de réflexions sédimentées, est naturel, et que les enfants d’aujourd’hui pourraient d’emblée l’adopter, s’y sentir à l’aise et s’y développer harmonieusement.

La conduite de Darwin mériterait, à cet égard, d’être méditée. Encore très pieux lorsqu’il s’est embarqué en 1831, à vingt-deux ans, sur le Beagle, cette piété ne l’a pas empêché de recueillir, au cours des cinq années qu’a duré son voyage, les éléments qui allaient servir de base à ses réflexions. Il s’est ensuite éloigné de la religion, mais à la manière de beaucoup d’hommes du XIXe siècle : en mettant celle-ci en dépôt auprès de son épouse, qui veillait à l’instruction religieuse de leurs enfants. Tolérance envers les illusions dont les êtres faibles aiment à se bercer ? Concession faite à des esprits moins avancés que le sien ? Dans son cas il s’agit, bien plutôt, d’une profonde sagesse [3]. Et c’est ici qu’il vaut la peine de revenir sur le cas des créationnistes. Car s’ils sont ridicules, ils ne sont pas que ridicules : ils signalent aussi un problème très réel.

Une éducation qui en soit une

En 1925 s’est tenu le Scopes Monkey Trial, le « procès du singe », opposant le professeur de science John Scopes à l’État du Tennessee qui lui reprochait d’avoir enseigné l’évolution dans une école financée par l’État, en violation de la loi en vigueur. Scopes fut reconnu coupable (quoique relaxé), mais le procès, que les partisans de l’évolutionnisme avaient souhaité comme une occasion de défendre publiquement leurs positions, a contribué à faire progresser leur cause dans l’opinion. Il faut insister sur ce fait : dès cette époque, le conflit ne s’est pas déroulé in abstracto, mais sur le terrain concret de l’éducation. C’est encore le cas aujourd’hui, mais le contexte a changé : le conflit ne porte plus sur le droit d’enseigner la théorie de l’évolution, mais sur le droit d’enseigner, en parallèle, les vues créationnistes. La mise sur le même plan de la théorie de l’évolution et du récit biblique est une aberration, n’y revenons pas. Cela étant, ce fourvoiement n’a pas pour origine la seule imbécillité, il est aussi le symptôme d’une authentique difficulté.

Pour le meilleur ou pour le pire, qu’on s’en félicite ou qu’on s’en désole, l’école a pris une place extrêmement importante dans l’éducation. Or, le contenu éducatif de la science moderne est par principe limité dès lors que celle-ci se veut axiologiquement neutre, ne reconnaît pour autorité que la raison et les faits et exclut les considérations morales de son horizon. Dès lors, n’apparaît-il pas étrange qu’au fur et à mesure que croît la revendication de l’école à non seulement instruire, mais éduquer, tout ce qui serait propre à orienter dans la vie tende à être évacué de ce qui s’y enseigne ?

On dira : rien n’interdit d’ajouter aux disciplines scientifiques un enseignement religieux. Mais si ! La loi américaine interdit un tel enseignement dans toute école recevant des fonds publics. Alors que l’école universelle et obligatoire trouve sa matrice lointaine dans la catéchèse de la communauté chrétienne, le christianisme se trouve expulsé, au nom de la neutralité religieuse, de l’institution qu’il a inspirée. En résulte une indéniable tension, pour ne pas dire contradiction, entre le statut dominant que les institutions politiques confèrent à l’école dans l’éducation, et le refus d’y faire place à ce qu’un grand nombre de parents estime comme étant le plus important à transmettre, non seulement au sein des familles, mais socialement.

Si les créationnistes revendiquent pour la Bible une valeur scientifique c’est, au moins en partie, parce qu’ils n’entrevoient pas d’autre moyen d’éviter qu’au cours de leur scolarité, la seule conception « sérieuse » de l’homme qui soit délivrée à leurs enfants soit celle de l’évolutionnisme ; que la seule conception « sérieuse » de l’amour et de la morale qui leur soit proposée soit celle de pulsions sexuelles génétiquement pilotées cherchant à se satisfaire, et de stratégies adaptatives. Nombreux sont ceux qui s’indignent, ou se gaussent, des prétentions scientifiques des créationnistes, en oubliant que c’est le refus de donner droit de cité à autre chose que la science dans les écoles qui a induit ce type de prétentions. L’idée d’Intelligent Design, qui a gagné en audience à partir des années 1980, répond avant tout au désir qu’à l’école le monde ne soit pas seulement présenté, dans son ultime vérité, comme une combinaison de hasard et de nécessité ; et c’est pour réclamer une place dans les programmes que l’Intelligent Design s’est paré du statut de théorie scientifique.

Il ne s’agit nullement, ici, de défendre ces affectations de scientificité – ni l’Intelligent Design en tant que tel, mélange des genres assez indigeste. Il s’agit d’identifier l’origine de certains phénomènes, et d’y reconnaître l’expression critiquable d’une anxiété justifiée. De bons esprits s’étonnent que le mouvement anti-évolutionniste ne concerne pas seulement, aux États-Unis, les couches frustes ou traditionalistes de la population, mais aussi des personnes diplômées, menant dans de grandes métropoles des vies tout à fait modernes. C’est qu’avoir des diplômes n’empêche pas de percevoir que quelque chose ne va pas au royaume de l’éducation.

Stephen Jay Gould a essayé de faire entendre, dans le débat américain, la voix de la raison en défendant le principe du non-recouvrement des magistères (NOMA, pour Non-Overlapping Magisteria). La science et la religion n’auraient pas à entrer en conflit dès lors que leurs magistères s’exercent dans des domaines disjoints : la science répondrait au désir de comprendre le caractère factuel de la nature, la religion au besoin de trouver un sens à notre existence et une base morale à notre action (conception très réductrice, mais passons). Un tel principe de séparation des magistères est sensé, mais loin d’être suffisant : encore faut-il concevoir leur articulation. Car c’est précisément faute d’une articulation adéquate que les magistères cherchent à empiéter l’un sur l’autre. Les modernes ont eu tendance à penser que la science avait tout à gagner d’un confinement du christianisme entre les murs des églises. Les postmodernes en viendront peut-être à comprendre qu’à une échelle de temps plus vaste, c’est l’inverse qui est vrai.

La culture scientifique n’est pas durable en elle-même, ne serait-ce que parce qu’elle est incapable de se reproduire par ses propres moyens. Elle ne peut se transmettre d’une génération à l’autre qu’insérée au sein d’une culture plus large qui la porte.

Beaucoup de scientifiques accusent de faiblesse, de lâcheté, ou d’incohérence ceux qui, tout en reconnaissant la validité de la science, entendent tempérer son emprise dans la culture : si la science est vraie, au nom de quoi limiter sa place ? Ils n’arrivent pas à comprendre que la science, toute seule, n’est pas vraie, qu’elle sombre dans l’insignifiance et disparaît. Du reste eux-mêmes, pour une grande part de leur existence et quoi qu’ils en disent (et heureusement, sans quoi ils seraient des monstres), appréhendent le monde autrement que selon les préceptes de la science moderne. Entre l’homme objectivant et objectivé de la science, et l’homme-sujet qui entre en relation, il n’y a pas à choisir, car nous sommes l’un par l’autre.

Au bas d’une lettre que lui avait adressée sa femme Emma, Charles Darwin a tracé ces mots : « God Bless you. C. D. June 1861 ». Même après la publication de L’Origine des espèces, Darwin l’agnostique continuait de faire appel, dans la relation à sa femme, au Dieu qui bénit. Nulle « régression » en la circonstance, mais une intelligence des choses et de la vie préservée. Une intelligence que les darwinistes d’aujourd’hui devraient se soucier de cultiver, car avant de s’adonner à la science, il faut accéder à une humanité capable de science, et s’y maintenir.

Pour cela, le christianisme s’est montré au fil des siècles remarquablement doué. À long terme, il est probable que c’est seulement dans la mesure où l’homme continuera à se vivre comme une créature de Dieu qu’il pourra aussi continuer, en un certain sens, à descendre du singe.

Olivier Rey

 

Article publié dans la Revue Études, n°4182, février 2013

 

Enseigne les mathématiques à l’École Polytechnique
et à l’université Panthéon-Sorbonne, et chercheur au CNRS

Olivier Rey, Itinéraire de l’égarement,
Du rôle de la science dans l’absurdité contemporaine,
éd. du Seuil, 2003.

Olivier Rey, Une folle solitude,
le fantasme de l’homme auto-construit,
éd. du Seuil, 2006.


[1] Voir Peter Van Inwagen, « Genesis and Evolution », in God, Knowledge, and Mystery – Essays in Philosophical Theology, Ithaca (N.Y.), Cornell University Press, 1995, p. 128-162. Nous reprenons plusieurs arguments de cet excellent essai.

[2] Edmund Husserl, Recherches logiques, 1. Prolégomènes à la logique pure [1901], trad. Hubert Elie, Arion L. Kelkel et René Scherer, P.U.F., coll. Épiméthée, 1959, chap. IX (en particulier le § 56).

[3] Voir les pages que Marie Balmary consacre à ce sujet dans La Divine Origine, Dieu n’a pas créé l’homme, Grasset, 1993, chap. III.

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