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Posts Tagged ‘internet’

Cécilia Calheiros, Cyberespace et attentes eschatologiques, 2015

Comment les technosciences participent-elles à la croyance en une humanité spirituellement connectée ?

Résumé

Dans la continuité des études analysant les phénomènes de religiosité que les nouvelles technologies suscitent (O. Krueger, D. Noble, H. Campbell), cet article propose de questionner les façons dont Internet est appréhendé comme moyen de salut. Ce média, intrinsèquement lié à l’idée d’unité spirituelle de l’humanité comme stade supérieur de l’évolution, a inspiré des innovations technologiques sous-tendues par des préoccupations eschatologiques. Elles sont liées au fonctionnement de l’esprit, aux moyens de l’augmenter par les technosciences et sont motivées par une quête d’immortalité visant, à terme, à se débarrasser de la chair en transférant l’esprit humain dans la machine. Ainsi, des logiciels prédictifs, comme le Global Consciousness Project, le WebBot Project ou Google Brain, articulant conscience globale, anticipation du futur et fin du monde sont apparus. Quel sens donner à ce phénomène de réappropriation religieuse d’Internet ? Comment passe-t-on d’un lien technologique à un lien spirituel qui transcenderait l’humanité ? Et surtout, quels liens peut-il y avoir entre des logiciels prédictifs et la volonté de décorporéiser l’humain, afin de le rendre immortel ? À partir d’une analyse des sources canoniques de la cyberculture et d’une étude des communautés adhérant aux énoncés de logiciels prédictifs, cet article analyse les usages de la croyance en la conscience globale lorsqu’elle est corrélée à la divination assistée par Internet. Il montre que le développement de ces logiciels, en se parant d’un positivisme scientifique, est révélateur d’une certaine sécularisation des discours autour de la conscience globale et nous informe du rôle des technosciences dans la fabrication d’utopies pratiquées. Lire la suite…

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Cecilia Calheiros, Cyberspace and Eschatological Expectations, 2014

On How Techno-Sciences Bolster the Belief in a Spiritually Connected Humanity

Abstract

Following the studies analyzing the phenomena of religiosity that new technologies create (O. Krüger, D. Noble, H. Campbell), this paper questions the ways in which the Internet is understood as a salvation means. This media, closely linked to the idea of spiritual unity of humanity as a higher stage of evolution, inspired technological innovations underpinned by eschatological concerns. These expectations are related to the way the mind works and how increasing it through techno-sciences. The former are motivated by a quest for immortality by getting rid of the body, transferring the human spirit into the machine. Thus, predictive softwares, such as the Global Consciousness Project, the WebBot Project or Google Brain, have been designed mixing global consciousness, the anticipation of the future and apocalypse. What is the meaning of the phenomenon of spiritual reappropriation of the Internet? How do we move from a technological link to a spiritual connection that would supposedly transcend humanity? Most importantly, what links could be found between predictive softwares and the willingness to disembody man to make him immortal? Based on an analysis of the canonical sources of cyberculture and a study of communities following anticipations of predictive softwares, this paper analyzes the uses of belief in global consciousness when linked to Internet-assisted divination. First, it shows that the development of these softwares reveals a certain secularization of the discourses around global consciousness, while scientific positivism emerges from then. Then, it enlightens us about the role of techno-sciences in the building of lived utopias. Lire la suite…

Cécilia Calheiros, Le Projet WebBot, 2012

Résumé

Cet article propose d’analyser l’élaboration d’une prédiction issue d’un logiciel prédictif annonçant la fin du monde pour décembre 2012. S’adressant principalement à un public proche des théories apocalyptiques et des théories dites de la conspiration, les procédés narratifs des concepteurs de ce logiciel visent à générer un système de croyances autour de la capacité d’anticipation de leur système technique hybride. Ainsi, tout en insérant leur prédiction dans un imaginaire eschatologique plus large, ils présentent leurs énoncés prédictifs comme étant le fruit d’un savoir alternatif, reposant sur l’alliance de la science et de la métaphysique. Lire la suite…

Matthieu Amiech, Face à l’islamisme, sortir d’une polarisation idéologique stérile, 2016

9 janvier 2017 Laisser un commentaire

Attentat après attentat, polémique après rixe, provocation islamiste après mesure politicienne jetant de l’huile sur le feu, la société française encaisse et digère tant bien que mal. La paix civile plie mais ne rompt pas, ou plutôt, elle est régulièrement rompue mais pas submergée de toutes parts. Difficile de savoir quels sentiments et quels partis pris dominent dans les populations, mais l’accablement et l’aveuglement y ont visiblement une part importante.

Un des aspects les plus frappants et problématiques de la situation est la polarisation idéologique qu’elle entraîne : il est, ou il semble, de plus en plus difficile de prendre acte que des forces organisées ont déclaré la guerre à la société française (et au-delà, européenne) tout en critiquant l’état d’urgence indéfiniment prorogé. Il est, ou il semble, de plus en plus rare de trouver des positions qui condamnent le colonialisme et ses prolongements contemporains dans le capitalisme prédateur, tout en rejetant la ré-islamisation récente des sociétés arabes et africaines comme une régression qui n’était nullement inscrite par avance dans leur destin politique et culturel. Il devient, ou il semble devenir, incompatible de se préoccuper de la situation des Maghrébins en France du fait des regards soupçonneux qui pèsent sur eux (et elles), et de s’inquiéter (pour les Maghrébins et pour tous les autres) de l’emprise croissante des normes religieuses sur certains milieux. Lire la suite…

Recension: Seuls ensemble, 2015

8 septembre 2015 Laisser un commentaire

S’appuyant sur une décennie d’entretiens et d’études de terrain, la psychologue et anthropologue Sherry Turkle montre comment les nouvelles technologies ont redessiné le paysage de nos vies directives et de notre intimité. Et pas pour le meilleur… Son livre Seuls ensemble, qui a eu un grand retentissement aux États-Unis lors de sa parution, vient d’être traduit en français aux éditions L’échappée. L’ancienne cyber-enthousiaste nous montre, preuves à l’appui, que les technologies numériques simplifient, et appauvrissent les relations humaines, mettent en péril les bienfaits de la solitude et empêchent l’altérité.

Sherry Turkle, Seuls ensemble. De plus en plus de technologies, de moins en moins de relations humaines (2011), traduit par Claire Richard, L’Échappée, 2015, 528 pages, 22 euros

Cédric Biagini : Depuis une trentaine d’années, vous travaillez sur les rapports entre les humains et les technologies. Comment ont-ils évolué ?

Sherry Turkle : Deux tendances se précisèrent au milieu des années 1990. La première était le développement d’une vie pleinement intégrée aux réseaux numériques. Pour accèder à ceux-ci, il n’y avait plus besoin d’avoir une destination précise en tête. Les moteurs de recherche, comme Google, nous donnaient le sentiment de traverser un paysage infini dont la découverte serait inépuisable. Les connexions à Internet devinrent ensuite mobiles avec l’arrivée des smartphones, et il ne fut alors plus nécessaire de se connecter depuis un ordinateur. Désormais, nous portons en permanence le réseau avec nous, et sur nous. La seconde tendance concerne la robotique. Les robots ne se contentent plus d’accomplir pour nous des tâches difficiles ou dangereuses : ils sont en train de devenir nos « amis ». À la fin des années 1990, les plus jeunes firent ainsi la connaissance de « créatures » numériques – des jouets-robots – qui réclamaient leur attention autant qu’elles semblaient faire attention à eux. Mon livre analyse ces deux tendances. Il s’intéresse particulièrement aux jeunes, âgés de cinq à vingt- cinq ans : les « digital natives » [natifs du numérique] qui grandissent avec des téléphones et des jouets qui réclament de l’affection.

Pendant les années de recherches qu’a demandées ce livre, mes inquiétudes n’ont fait que croître. Manquant de confiance en nos relations, désirant l’intimité tout en la craignant, nous comptons sur la technologie pour nous permettre à la fois d’entretenir des relations et nous protéger de leurs dangers, comme par exemple lorsque nous répondons à un déluge de textos ou interagissons avec un robot. J’ai le sentiment d’assister à une nouvelle mutation de nos attentes vis-à-vis de la technologie et de nous-mêmes. Aujourd’hui, nous nous penchons vers l’inanimé avec une sollicitude nouvelle. Nous craignons les risques et les désillusions auxquels nous exposent les relations avec autrui. Nous attendons plus de la technologie, et moins les uns des autres.

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Cédric de Queiros, Lettre ouverte de solidarité entre les métiers, 2014

2 décembre 2014 Laisser un commentaire

En soutient aux éleveurs condamnés dans le Tarn pour le refus de puçer leurs animaux, diverses lettres ont été envoyées aux administrations chargées de ces contrôles, dont celle qui suit, d’un plombier-chauffagiste habitant en Creuse…

Monsieur,

J’apprends que les services sous votre autorité ont condamné Nathalie Fernandez et Laurent Larmet, éleveurs dans le Tarn, à une suppression de primes agricole et à une lourde amende, pour « défaut d’identification » de leurs bêtes. J’ai suivi avec intérêt les diverses prises de positions de ces personnes et de leurs amis contre le puçage électronique des troupeaux, et plus généralement la dégradation de leur métier induite par les nouvelles technologies et les diverses politiques de gestion de l’agriculture.

De toute évidence, ce dont il s’agit ici n’a rien à voir avec une fraude motivée par des questions d’argent. C’est pour un choix à la fois moral et politique que ces personnes sont condamnées. Je ne suis pas éleveur ni agriculteur mais je me sens néanmoins concerné au plus haut point par les questions soulevées par madame Fernandez et monsieur Larmet ; et je me flatte de ne pas être le seul dans ce cas. Lire la suite…

Finn Brunton, Une histoire du spam, 2014

2 octobre 2014 Laisser un commentaire

Au moment de rédiger cet article, j’ai eu une pensée compatissante pour le traducteur français. « Spam » renvoie à un assemblage hétéroclite de néologismes et de pur charabia qui emprunte à la fois à l’informatique, à l’ingénierie de la protection, au droit pénal, au crime (amateur ou organisé) et à la poésie d’une Toile polyglotte gavée de jargon anglo-saxon. S’y côtoient pêle-mêle des notions absconses comme « empoisonnement bayésien » (l’art de contourner ou de corrompre les filtres antispam), « botnets » (réseaux de « machines zombies ») ou « linkbaits » (des liens sournoisement conçus pour stimuler le désir de l’internaute de cliquer dessus). Souvent, ce langage hautement savant évoque davantage des onomatopées de bande dessinée qu’un redoutable fléau planétaire : « sping » (contraction de « spam » et de « ping », qui désigne une requête envoyée d’un ordinateur vers un autre), « splog » (contraction de « spam » et de « blog »), « lulz » (trait humoristique cruel)… Tenter de décrire l’industrie du spam revient au fond à importer l’argot des brigands et des coquillards dans la technosphère du XXIe siècle, à connecter la cour des miracles au très haut débit. Imaginez François Villon avec une souris à la main, et vous commencerez à avoir une idée de ce qui vous guette.

Ce problème de langage commence avec le mot « spam » lui-même, vocable fourre-tout que même les spécialistes peinent à définir avec exactitude. Il s’applique à l’immense majorité – plus de 85% – des courriels échangés chaque jour dans le monde, qui atterrissent pour la plupart à la poubelle sans même être vus par leurs destinataires. Il recouvre des milliards de tweets, de publications Facebook, de SMS, de blogs, de commentaires, de sites, de contributions sur Wikipédia et autres formes d’expression en ligne. Pour avoir alimenté ce flux colossal, des individus ont été emprisonnés, des entreprises condamnées à la fermeture, des sites rayés des moteurs de recherche, des pays mis (brièvement) au ban de la Toile. Le spam a remodelé en profondeur Internet, ses systèmes et ses services, mais aussi le comportement de ses usagers. Lire la suite…

Olivier Rey, Nouveau dispositif dans la fabrique du dernier homme, 2012

14 mars 2014 Laisser un commentaire

« Les hommes et les femmes que je vois dans les lieux publics marchent comme des paniers vides. Ils semblent des noix creuses, ou des courants d’air. […] Tout se passe comme si l’on avait mis ses idées à la banque, retiré des bijoux aussitôt enfermés dans des coffres à serrures compliquées. Cette humanité ne se défend plus contre l’oubli puisque, ce qu’elle aurait pu oublier, elle en a simplement fait dépôt. Nous ne sommes plus ces trouvères qui portaient en eux tous les chants passés, à quoi bon, depuis que l’on inventa les bibliothèques ? Et cela n’est rien : l’écriture, l’imprimerie n’étaient encore qu’inventions enfantines auprès des mémoires modernes, des machines qui mettent la pensée sur un fil ou le chant, et les calculs. On n’a plus besoin de se souvenir du moment que les machines le font pour nous : comme ces ascenseurs où dix voyageurs appuient au hasard des boutons, pour commander désordonnément l’arrêt d’étages divers, et l’intelligence construite rétablit l’ordre des mouvements à exécuter, ne se trompe jamais. Ici l’erreur est impensable et donc repos nous est donné de cette complication du souvenir. Ici le progrès réside moins dans l’habileté du robot, que dans la démission de celui qui s’en sert. J’ai enfin acquis le droit à l’oubli. Mais ce progrès qui me prive d’une fonction peu à peu m’amène à en perdre l’organe. Plus l’ingéniosité de l’homme sera grande, plus l’homme sera démuni des outils physiologiques de l’ingéniosité. Ses esclaves de fer et de fil atteindront une perfection que l’homme de chair n’a jamais connue, tandis que celui-ci progressivement retournera vers l’amibe. Il va s’oublier. »

Louis Aragon, Blanche ou l’oubli

On connaît cette histoire de l’homme qui a prêté un chaudron à un ami et qui se plaint, après avoir récupéré son bien, d’y découvrir un trou. Pour sa défense, l’emprunteur déclare qu’il a rendu le chaudron intact, que par ailleurs le chaudron était déjà percé quand il l’a emprunté, et que de toute façon il n’a jamais emprunté de chaudron. Chacune de ces justifications, prise isolément, serait logiquement recevable. Mais leur empilement, destiné à mieux convaincre, devient incohérent. Or c’est précisément à un semblable empilement d’arguments que se trouve régulièrement confronté quiconque s’interroge sur l’opportunité d’une diffusion massive de telle ou telle innovation technique. Lire la suite…

San Francisco contre la Silicon Valley

17 février 2014 Laisser un commentaire

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Depuis le mois de décembre 2013, des habitants de la ville de San Francisco (Californie, USA) manifestent contre les bus qui emmènent les « techies », ces employés des entreprises high-tech de la Silicon Valley, sur les lieux de leur travail.

Les autobus privés de Google, de Facebook, Genentech, Apple, Yahoo et d’autres sociétés sont un outil de travail, permettant de prolonger la journée de leurs employés : tous sont très confortables et proposent tout l’équipement pour travailler connecté pendant les longues heures de trajets dans une métropole où la circulation est difficile.

Pour les manifestants, ils sont le symbole de la gentrification de San Francisco. Celle-ci se fait d’abord au détriment du transport public, car ces autobus empruntent les lignes de bus publiques, s’arrêtent aux mêmes arrêts, ce qui a des effets d’engorgement sur le reste du réseau. Ensuite elle se traduit par l’accroissement des différences sociales, notamment à travers la hausse spectaculaire des loyers et la multiplication des expulsions (+25% en 2012) et les saisies, avec son lot de drames humains. Lire la suite…

Philippe Godard, Dans la jungle digitale, 2013

29 janvier 2014 Laisser un commentaire

Désormais, il est vain de discuter de la possibilité ou non du passage de ce monde, de cette culture, de cette civilisation, vers un autre univers, dans lequel le digital tiendrait lieu de technologie fondamentale. Il ne sert à rien d’en discuter car nous vivons déjà l’âge digital. Pourtant, rien n’est joué : l’ère digitale ne fait que commencer ; tout se trouve encore en chantier – et il est plus facile d’arrêter un chantier que de déconstruire ce qui a été élevé ! Surtout : le nouvel édifice suit un plan d’ensemble qui fait du numérique non seulement l’outil fondamental de ce monde, mais aussi son idéologie ; or, cette idéologie ne réussit à s’imposer que par son absence. Lire la suite…