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Karl Polanyi, La liberté dans une société complexe, 1957

Première partie : les problèmes

La vision philosophique de La Grande Transformation (1944) doit être développée pour aller au-delà des brèves allusions sur lesquelles l’ouvrage se terminait.

Notre civilisation technique, dans sa période la plus récente, est en train de déplacer l’axe de nos préoccupations : de l’étude de l’économie aux questions morales et politiques, dont certaines sont complètement nouvelles.

Il émerge, en effet, par-delà le voile de l’économie de marché, des questions qui transcendent l’économie et sont inhérentes à la civilisation technique.

Le marché autorégulateur a sans doute été la première sphère de la société à porter les empreintes caractéristiques de la machine que sont l’efficacité, l’automatisme et la capacité d’adaptation. Toutefois, ce n’est pas seulement l’économie, mais la société elle-même, qui semble reconstruite autour de la machine et qui tire ses formes et ses objectifs des besoins de la machine. La technique ne nous bouleverse pas seulement, en effet, en tant que personnes, afin que notre intérêt ne se focalise que sur l’extérieur : elle provoque également un bouleversement de la société. Les conditions matérielles résultant de l’influence de la machine ne forment pas notre seul environnement artificiel : cet environnement inclut également une société dont la machine elle-même est la texture.

Au cœur de la situation de l’homme, on trouve une perte de liberté. La machine a mis en mouvement une masse constituée d’individus sur le marché, dans les usines et les syndicats, en dirigeant leurs esprits vers les réalités institutionnelles dont leurs vies dépendent. La société est devenue à la fois plus mécanique et plus intensément humaine. Cette polarité a atteint son paroxysme avec la transformation de la matière et l’invention simultanée des mass-media qui s’attaquent aux esprits. L’individu s’est retrouvé prisonnier, transformé en une simple parcelle de matière qui peut disparaître dans la masse, tout en étant incorporé comme être moral dans une structure humaine à laquelle il n’existe aucune échappatoire possible.

L’histoire de la décennie précédente reflète ces nouveaux dangers. La menace d’une autre guerre généralisée est venue de trois sources différentes, qui ont pour origine commune la Révolution industrielle ; elles sont, respectivement, l’atome, l’éveil industriel afro-asiatique et le vide politique séparant les deux géants techniques, chaque facteur renforçant les deux autres. Sous la menace d’une guerre nucléaire et de la peur inhérente à une existence technique aux bases précaires, il s’est développé un défi à la liberté, qui a entraîné sa disparition totale dans certains grands pays et un conformisme paralysant dans d’autres. Cependant, la violence avec laquelle cette peur nouvelle a miné la paix et la liberté est née d’une passion pour l’absolu en matière morale. La notion même de tolérance a été bannie et un idéalisme triomphant fut rythmé par une technique sans limites. Les exigences pseudo-idéalistes visant à satisfaire des valeurs à travers la guerre et les destructions ont atteint une violence totalitaire, sans rapport avec les réalités éthiques, qu’elles soient envisagées selon des critères personnels ou des normes sociales.

Le désespoir est à l’origine de tout cela. La vie intérieure de l’homme est sur le point de s’éteindre, parce qu’il a perdu l’espoir de la liberté individuelle qui a nourri sa vie. La survie intérieure et extérieure exige un réalisme que nous ne possédons pas encore. Il n’existe aucune solution sans une réforme de notre conscience postulant la liberté face à la réalité de la société.

Nous cherchons désespérément des réponses.

 

Deuxième partie: la croissance d’une société complexe

L’histoire humaine de la machine est encore à écrire. La vision de Robert Owen en indiquait les phases suivantes : créer une économie spécifique, changer notre environnement physique, en appeler à une réforme de la reli­gion, tester les limites de la valeur de la société aux yeux de l’homme et, enfin, produire une nouvelle forme de conscience humaine.

Cette vision du futur, qui n’avait d’égale que les projections de Dostoïevski, comportait de façon implicite la conviction qu’on dût accepter la machine comme le libérateur de notre dur labeur, que les habitudes et les coutumes dussent s’adapter, de sorte que la vie humaine pût se perpétuer dans un monde gouverné par la machine, et qu’il fallût des changements institutionnels pour assurer une justice pour les hommes ordinaires. Puis, l’homme aurait découvert la société et son pouvoir de fixer une limite aux réformes. Pourtant, une renonciation prématurée ne devrait pas être permise, car l’homme ne peut pas savoir dans quelle mesure la société peut être modelée et façonnée. Aucune science ne serait jamais capable de nous dire ce qu’il est humainement possible de réaliser : les frontières du possible doivent être fixées dans l’effort même qui consiste à les transcender en servant le bien de façon désintéressée.

La société créée par la machine a provoqué de grandes calamités et a aidé à en résoudre d’autres.

Le système de marché a assuré un siècle de paix entre les grandes puissances, mais a infesté les continents non peuplés de Blancs avec des guerres cruelles de conquête et de soumission. La servitude rurale a été remplacée par la liberté ambiguë du cash nexus. Les usines sataniques (satanic mills) ont privé les hommes de valeur et dignité, mais elles ont finalement mis sur le marché un grand flux de marchandises pour tous. C’est ainsi que la paix, la liberté et la subsistance furent compromises ; elles furent néanmoins restaurées grâce aux conséquences économiques de la machine.

Son impact cumulatif sur les formes de vie a pris par la suite encore plus d’importance.

Il vint un temps où le monde extérieur créé par la machine laissa l’homme vide, frustré et aliéné. Néanmoins, des ajustements étaient possibles et la technique elle-même a aidé à réparer les méfaits qu’elle avait créés dans l’étoffe de l’existence.

Toutefois, la machine n’est pas revenue en arrière. La société a fait de la centrale électrique et de l’usine son siège; son idéal était l’homme moyen, interchangeable comme une pièce de rechange. La science, au service de la machine, a créé des explosions gigantesques ainsi que les mass-media. La peur physique engendrée par l’atome était de nature différente de la peur commune, et la conformité des structures mentales produites par les mass-media était immédiate et précise. L’éclair d’Hiroshima a mis en lumière un vide humain.

La promesse et le postulat de la religion judéo-chrétienne, qui affirmait le caractère absolu de la liberté intérieure de l’homme et sa liberté vis-à-vis de la société, ont cédé peu à peu face à une société complexe engendrée par la machine.

 

Troisième partie : le dilemme

Dès le début de son existence, l’homme a pu donner un contenu à sa vie grâce à la conscience de vérités avec lesquelles il ne pouvait plus vivre tel qu’il était.

Il était confronté à sa mort physique et à la finitude de son existence animale. C’est de l’acceptation de ces données que sont nés le travail, l’art, la loi et la morale.

Il a ensuite pris conscience qu’il pouvait aussi perdre sa vie s’il reniait son véritable moi : il pouvait perdre son âme. Une telle vie de mort-vivant était aussi évidente que la mort elle-même. Plus on comprenait les enseignements du Christ, plus terrible était la prise de conscience. Là encore, l’homme, comme il était, ne pouvait pas vivre avec cette connaissance, car il se trouvait dans un état d’une singularité totale. Il devait maintenant supporter un fardeau trop lourd pour lui, mais dont il ne pouvait pas encore se débarrasser.

Nous désignons cette croix par le terme de liberté. L’espoir et le devoir de vivre dans ces conditions sont le contenu universellement accepté de la condition humaine familière au monde occidental. C’est pour cela que cet espoir revêt pour nous une signification unique.

Nous allons comprendre que Robert Owen a prédit la fin de la liberté de l’individu face à la société. La question est de savoir, là encore, comment nous allons vivre. Pour nous, cette menace a été grandissante depuis que la machine, utilisée pour produire, a introduit, pour la première fois, une pression mécanique sur le travailleur. C’est de cette graine qu’ont germé les racines et les branches de notre existence extérieure, ce qui a conduit à une réalité aussi inflexible vis-à-vis de la volonté humaine que l’est le système électrique national irriguant la lumière de la lampe dont je me sers pour écrire. Ce n’est que par les leçons de notre propre histoire que nous pouvons connaître les limites de la société. L’utopie libérale du marché au XIXe siècle et le socialisme antilibéral des Russes nous ont montré quelques-unes des alternatives inévitables inhérentes à l’existence sociale.

Ace moment, nous sommes prisonniers d’un dilemme : soit nous négligeons la réalité de la société au nom des absolus moraux, et nous acceptons de façon impuissante une prétendue liberté, soit nous renonçons à de tels absolus, pour reconnaître la réalité de la société et fonder sur elle nos libertés institutionnelles.

 

Quatrième partie : les réponses

La manière d’empêcher les libertés de disparaître est de les développer.

Les institutions libres sont une caractéristique culturelle que nous avons le pouvoir, sur le plan juridique, d’éliminer ou de restaurer. Le conformisme est une restriction de notre liberté d’être différent. Les arts libéraux vont neutraliser cette restriction de la liberté en pesant de leur autorité pour soutenir l’opinion qui protège, en général, les droits des minorités. Le danger consistant à encourager, de façon ponctuelle, l’exhibitionnisme intellectuel et l’égotisme moral ne conduit qu’à une nuisance, tandis que ne pas encourager, jour et nuit, l’indépendance de caractère et d’esprit fait planer une menace d’extinction sur la société. Un millier de petits McCarthy qui s’adonnent à leurs petites manies, chacun dans leur coin, n’ajoutent pas grand-chose aux ravages faits par un seul qui brandit le martinet du conformisme. McCarthy n’est pas responsable du maccarthysme : il n’a fait que ramasser le poison mortel du conformisme que les éducateurs de la nation avaient concocté à des fins médicales et laissé traîner par là. Il fut un temps où pas un seul Américain, même s’il était à la tête de l’État, n’osait remettre en question l’autorité de McCarthy lorsque celui-ci condamnait un être humain à la mort morale, qu’il fût coupable ou innocent. Une caractéristique culturelle qui passe inaperçue, c’est-à-dire l’habitude sociale polie consistant à se conformer aux usages, avait dissous la Constitution des États-Unis. Néanmoins, une autre caractéristique discrète, l’habitude impolie consistant à défendre ses propres principes, peut la faire ressusciter d’un jour à l’autre. Pour miner l’autorité du « moyennisme », il faudrait stigmatiser celui qui en remporterait le prix.

La liberté dans une société complexe nécessite un passeport inviolable. L’individu doit être protégé de toute pression non justifiée, qu’elle émane d’un individu ou d’une entreprise, d’une association ou d’une grande société, de la coutume ou de la loi.

Le principe de l’objection de conscience implique sa sanction par une clause offrant une alternative juste à ceux qui se trouvent dans la nécessité d’user de ce droit. Une niche [1], deuxième choix pour ceux qui se conforment mais réel refuge pour ceux qui ne se conforment pas, nous protégera partout où ce sera possible des risques inhérents à une pression inévitable.

Une extension de l’Habeas Corpus à l’industrie permettrait à la représentation des travailleurs de former une unité complète et d’acquérir un statut national responsable, tandis qu’elle protège chacun de ses membres contre les abus de pouvoir. Aussi longtemps que les lois sont universellement approuvées, on peut faire confiance aux tribunaux pour défendre les droits inaliénables contre quiconque les défie.

L’Habeas Corpus et l’objection de conscience sont les outils anglo-saxons de la tolérance, montrant le chemin que doivent suivre les libertés civiles au moment même où celles-ci s’étendent au domaine industriel. D’autres cultures peuvent produire d’autres outils.

La tolérance sera élevée du statut d’habitude bienveillante à celui de principe ferme apprivoisant les forces démoniaques, qui, en nous-mêmes, cherchent une compensation idéaliste à notre incapacité d’appliquer les préceptes que nous préconisons à notre propre vie et à notre environnement. Tous les hommes de bonne volonté se rallieront au principe de la protection des minorités. Néanmoins, l’économie mondiale va être restaurée en instituant l’application de facto de politiques économiques négligeant les différences entre les économies nationales [2]. La caractéristique bien modeste de la tolérance peut devenir l’étoile polaire autour de laquelle tournent les vertus morales.

La réalité de la société est à la fois la conséquence inéluctable et le fardeau de notre vie de personnes dans une société industrielle.

Nous ne pouvons pas poursuivre nos absolus à la recherche du salut, puisque nous sommes jetés la tête la première contre cette réalité qui consiste en notre engagement inévitable, même s’il n’est pas volontaire, dans ses constituants fondamentaux que sont la création de pouvoir et la détermination de la valeur économique. Dans une société complexe, il est illusoire de croire que nous pourrions poursuivre notre liberté comme salut personnel, sans référence à notre participation à la société elle-même.

Les forces spirituelles prêtes à prendre le dessus dans nos vies personnelles sont aujourd’hui disséminées dans un combat illusoire contre la réalité de la société. Le courage moral révélera les limites inhérentes au progrès technique et à la liberté. La recherche des limites, c’est la maturité.

Karl Polanyi (1886-1964)

Historien et économiste d’origine hongroise.

 

Chapitre 42 des Essais de Karl Polanyi, éd. du Seuil, 2002.

« Freedom in a complex society »

texte dactylographié daté du 24 avril 1957


[1] En français dans le texte [NdT].

[2] Polanyi critique le projet néolibéral d’économie mondiale. Cf. « Capitalisme – universel ou planification régionale ? » (1945), chapitre 35 des Essais [NdT].

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