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Posts Tagged ‘Olivier Rey’

Olivier Rey, Une science qui aimerait le monde, 2009

21 janvier 2016 Laisser un commentaire

En la personne de Simone Weil, nous n’avons pas affaire à une philosophe qui penserait tantôt la religion, tantôt la « question sociale », tantôt l’art, etc. : chez elle, comme chez peut-être tout philosophe authentique, la pensée met en permanence en jeu le tout de la pensée. Il en résulte que l’attention portée à la science, dont l’œuvre de Simone Weil porte de nombreux témoignages, n’est pas une province séparable de l’ensemble de sa réflexion. Le souci de la science ne cesse, au contraire, d’adhérer à ses préoccupations fondamentales – qu’il s’agisse de concevoir une science participant de la spiritualité, au lieu de combattre celle-ci, ou de déplorer les égarements d’une science moderne complice du malheur de notre temps, du malheur moderne. Ce malheur que Péguy, dans Notre Jeunesse, donnait pour général :

« Dans le monde moderne tout le monde souffre du mal moderne. Ceux qui font ceux que ça leur profite sont aussi malheureux, plus malheureux que nous. Tout le monde est malheureux dans le monde moderne. » 1

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Radio: Olivier Rey, Une question de taille, 2014

4 janvier 2015 Laisser un commentaire

La perte de la mesure

Dans la continuité des travaux d’Ivan Illich et du penseur autrichien Leopold Kohr, le mathématicien et philosophe Olivier Rey montre dans son dernier livre, Une question de taille (éd. Stock, 2014), comment et pourquoi nous avons perdu le sens de la mesure au cours des derniers siècles.

 

Cédric Biagini : Dans votre livre, vous expliquez qu’aujourd’hui tout se mesure alors qu’en même temps, les questions de taille sont méprisées. Bien que nous mesurions tout, nous avons perdu le sens de la mesure.

Olivier Rey : Le mot « mesure » a deux sens en français – une ambivalence qui se retrouve dans de nombreuses langues. D’une part, il désigne l’évaluation d’une quantité avec un instrument de mesure, d’autre part, il désigne ce qui a trait à la juste mesure. Ces deux sens ne sont pas complètement détachés l’un de l’autre, puisque la juste mesure suppose une modération dans l’ordre des quantités, mais évidemment, il ne suffit pas d’évaluer des quantités pour garder la mesure. Depuis plusieurs siècles, en Occident, on s’est livré frénétiquement à la mesure au premier sens du terme – on mesure absolument tout, aujourd’hui, numériquement –, et en même temps la mesure, au sens de juste mesure, a complètement été mise à l’écart. Lire la suite…

Olivier Rey, Mesure relative et mesure absolue, 2013

16 juin 2014 Laisser un commentaire

Résumé.

Dans l’espace homogène que la science moderne a substitué à l’ancien cosmos, au sein d’un espace infiniment étendu et infiniment divisible, sans éléments minimaux ou maximaux propres à fixer une échelle ni rien qui puisse faire borne ou limite, la mesure semblait vouée à n’être qu’une notion purement relative. Pourtant, dans ses derniers travaux, Galilée a montré que la variation non linéaire de certaines variables physiques par rapport à d’autres suffit à donner une valeur absolue à certains ordres de grandeur. L’échelle des phénomènes n’est pas un paramètre qui vient s’ajouter à leur forme, elle influe de manière déterminante sur cette forme qui, en retour, ne peut exister qu’à certaines échelles. Lire la suite…

Olivier Rey, L’unité d’inspiration de la pensée d’Ivan Illich, 2013

Il y a un paradoxe à propos d’Ivan Illich. Sa critique – non pas extrémiste, mais radicale – de la dynamique de « développement » et de « modernisation » des sociétés, a suscité un vif intérêt dans les années 1970. Puis, avec la fin de la reconstruction consécutive à la Seconde Guerre mondiale et l’arrivée des premiers chocs pétroliers, les crises à répétition, le chômage de masse, le surendettement, l’» exclusion » à grande échelle sont arrivés, et un large consensus s’est formé pour considérer que ce qui importe avant tout, afin d’améliorer la situation, est le rétablissement d’une croissance économique forte. C’est ainsi que, de façon déconcertante, les maux que pointait la critique illichienne ont, en s’aggravant, conduit à mettre la critique de côté, à la marginaliser, à en faire pratiquement un souci d’esthètes ou d’irresponsables coupés du seul vrai problème, celui qui conditionne tout le reste : la croissance. Lire la suite…

J.B.S. Haldane, Être de la bonne taille, 1926

Présentation du traducteur

La traduction dans la revue Conférence d’un texte traitant de biologie – même si ce texte a été écrit pour un large public, et a été publié dans une revue généraliste – demande quelques éclaircissements. Non que la biologie soit ici mal considérée (encore qu’il y aurait à dire sur la façon dont elle est généralement envisagée et pratiquée aujourd’hui) ; mais on sait que qui trop embrasse mal étreint et qu’un exercice fécond de la pensée suppose certains choix. Or, comme ses lecteurs le savent, Conférence ne s’inscrit pas dans le sillage de Nature ou Science.

Cela étant, ce n’est pas directement que nous sommes arrivés au texte du grand généticien britannique J.B.S. Haldane (1892-1964) ici proposé, mais par l’intermédiaire d’un homme singulier, Leopold Kohr. Kohr, en partie parce que ses idées contredisent le mondialisme et le sans-frontiérisme ambiants, en partie parce qu’il était un homme sans prétentions et ne se mettait jamais en avant, est demeuré peu connu, sinon dans des cercles restreints ; et quand son nom est évoqué, c’est souvent à travers l’influence qu’il a pu exercer sur l’économiste anglais Ernst Friedrich Schumacher, auteur en 1973 d’un essai à succès dont le titre est devenu un slogan : Small Is Beautiful. Cependant, comme Ivan Illich l’a souligné dans une conférence prononcée en hommage à Kohr, sa pensée va bien au-delà d’une simple apologie du petit. Lire la suite…

Olivier Rey, L’homme originaire ne descend pas du singe, 2013

20 mars 2014 Laisser un commentaire

Nous reproduisons ce texte qui, à notre sens, resitue l’opposition entre darwinistes et créationnistes avec une rare finesse et intelligence. Pour autant, nous ne partageons pas, loin de là, les très chrétiennes perspectives que l’auteur indique dans les deux dernières phrases de son texte. Nous pensons au contraire que c’est par l’élaboration d’une véritable philosophie de la nature, qui prend en compte de manière critique l’apport de la science, la reliant non plus seulement à l’efficacité technique et à la recherche de la puissance, mais surtout à la liberté et à l’autonomie humaine, qui permette de préciser, de manière moins abstraite et dépréciatrice que ne le fait l’actuelle théorie darwinienne de l’évolution, la place de l’homme dans la nature. (voir Le vivant, la machine et l’homme)

 

Que les êtres humains ne soient pas les produits de trois milliards et demi d’années de mutations et de sélection naturelle s’exerçant sur le vivant, voilà qui n’est pas aisé à avancer un siècle et demi après la publication de L’Origine des espèces, soixante-dix ans après la confluence du darwinisme et de la génétique dans la théorie synthétique de l’évolution.

Et cependant, il est possible d’affirmer pareille chose sans pour autant endosser le costume du créationniste de service, ni s’enrôler dans l’une de ces controverses absurdes dont notre époque raffole. D’un côté, l’intégrisme darwinien, à la Dawkins :

« La vie intelligente sur une planète arrive à maturité quand pour la première fois elle parvient à saisir la raison de sa propre existence. […] Les organismes vivants ont existé sur terre, sans jamais savoir pourquoi, pendant plus de trois milliards d’années, avant que l’un d’entre eux ne commence à entrevoir la vérité. Son nom était Charles Darwin. […] Nous n’avons plus à nous en remettre à la superstition pour affronter les grandes questions : la vie a-t-elle un sens ? À quoi servons-nous ? Qu’est-ce que l’homme ? Après avoir posé la dernière de ces questions, l’éminent zoologiste G. G. Simpson s’est exprimé en ces termes : “Ce que je veux maintenant faire remarquer est que toutes les réponses qu’on a tenté de donner à cette question avant 1859 sont sans valeur, et que le mieux à faire est de les ignorer complètement.” »

Richard Dawkins, The Selfish Gene, Oxford University Press, 2006
(30th anniversary edition), p. 1.

De l’autre côté, un tenant d’une lecture absolument littérale de la Genèse (ce qu’on a coutume d’appeler, aujourd’hui, un « créationniste »), soutenant que le monde que nous connaissons a été créé par Dieu en six jours il y a à peu près six mille ans.

Ainsi obtient-on un débat d’intensité maximale pour un niveau de pensée minimal. Lire la suite…

Olivier Rey, Nouveau dispositif dans la fabrique du dernier homme, 2012

14 mars 2014 Laisser un commentaire

« Les hommes et les femmes que je vois dans les lieux publics marchent comme des paniers vides. Ils semblent des noix creuses, ou des courants d’air. […] Tout se passe comme si l’on avait mis ses idées à la banque, retiré des bijoux aussitôt enfermés dans des coffres à serrures compliquées. Cette humanité ne se défend plus contre l’oubli puisque, ce qu’elle aurait pu oublier, elle en a simplement fait dépôt. Nous ne sommes plus ces trouvères qui portaient en eux tous les chants passés, à quoi bon, depuis que l’on inventa les bibliothèques ? Et cela n’est rien : l’écriture, l’imprimerie n’étaient encore qu’inventions enfantines auprès des mémoires modernes, des machines qui mettent la pensée sur un fil ou le chant, et les calculs. On n’a plus besoin de se souvenir du moment que les machines le font pour nous : comme ces ascenseurs où dix voyageurs appuient au hasard des boutons, pour commander désordonnément l’arrêt d’étages divers, et l’intelligence construite rétablit l’ordre des mouvements à exécuter, ne se trompe jamais. Ici l’erreur est impensable et donc repos nous est donné de cette complication du souvenir. Ici le progrès réside moins dans l’habileté du robot, que dans la démission de celui qui s’en sert. J’ai enfin acquis le droit à l’oubli. Mais ce progrès qui me prive d’une fonction peu à peu m’amène à en perdre l’organe. Plus l’ingéniosité de l’homme sera grande, plus l’homme sera démuni des outils physiologiques de l’ingéniosité. Ses esclaves de fer et de fil atteindront une perfection que l’homme de chair n’a jamais connue, tandis que celui-ci progressivement retournera vers l’amibe. Il va s’oublier. »

Louis Aragon, Blanche ou l’oubli

On connaît cette histoire de l’homme qui a prêté un chaudron à un ami et qui se plaint, après avoir récupéré son bien, d’y découvrir un trou. Pour sa défense, l’emprunteur déclare qu’il a rendu le chaudron intact, que par ailleurs le chaudron était déjà percé quand il l’a emprunté, et que de toute façon il n’a jamais emprunté de chaudron. Chacune de ces justifications, prise isolément, serait logiquement recevable. Mais leur empilement, destiné à mieux convaincre, devient incohérent. Or c’est précisément à un semblable empilement d’arguments que se trouve régulièrement confronté quiconque s’interroge sur l’opportunité d’une diffusion massive de telle ou telle innovation technique. Lire la suite…