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Quelques questions préalables très pratiques, 2002

1) A-t-on assisté globalement depuis 30 ans à une régression (qualitative et quantitative) de la contestation des fondements de cette société ?

2) Le développement et l’extension de la société de masse n’ont-ils pas sapé toujours plus les conditions matérielles d’élaboration d’une conscience critique, autre que rudimentaire ou spectatrice ?

3) Si l’on pense que l’existence de communautés pré- ou anti-capitalistes (ou bien pré- ou anti-industrielles) est la condition sine qua non de la constitution et du développement durable d’une conscience critique active, que par ailleurs on constate chaque jour leur évanescence ou leur éradication, faire comme si ce processus pouvait se renverser rapidement ne relève-t-il pas d’une espérance dénuée de réalisme ou d’une routine militante ; bref, d’une forme ou d’une autre de paresse intellectuelle ?

4) Peut-on espérer en admettant tout cela, que la dégradation des conditions de vie sociale et biologiques au niveau planétaire et l’incapacité manifeste de la société industrielle à résoudre les problèmes qu’elle a créés peut produire à court terme une conscience critique diffuse qui saisirait un jour l’occasion de s’exprimer aussi soudainement que radicalement ?

5) Cette hypothèse (qui s’appuie sur le précédent du Mai 68 français) supposant dans des proportions variables le maintien anhistorique d’une conscience de classe dans les masses atomisées, une permanence de la “subjectivité radicale” chez des individus profondément aliénés ou une tendance éternelle de l’humanité à rechercher la liberté, n’est-elle pas elle aussi une forme de consolation sans avenir ?

6) En quoi l’expérience des diverses oppositions aux OGM durant ces quatre dernières années éclaire-t-elle les questions précédentes ?

7) Bref, si l’on partage plus ou moins ces questions-constatations, que pensons-nous pouvoir faire de nos idées dans un avenir proche, disons les dix prochaines années ?

J. P. – Janvier 2002.

__ * __

Le but de ces quelques questions préalables était de fournir une base de discussion minimum lors de la réunion des 5 et 6 janvier 2002 qui réunit, après le procès en appel du 25 novembre 2001 à Montpellier [1], une partie des participants au Comité de soutien à René Riesel constitué à cette occasion [2]. Cette discussion ayant été seulement ébauchée, il semble utile de réaffirmer ici quelques banalités de base, même sous une forme volontairement schématique, pour ne pas retomber dans cette sorte de questionnement qui affecte de redécouvrir éternellement des fondements critiques maintenant établis de longue date.

Aucune force sociale significative opposée aux valeurs fondamentales de cette société ne s’est constituée dans aucune partie du monde depuis trente ans. Cette absence interdit aux minorités réellement opposées au capitalisme, à l’Etat et à l’aliénation technico-industrielle d’espérer intervenir décisivement sur la marche du monde dans un avenir prévisible.

C’est bien la réalité matérielle du système de besoins développés par la société industrielle qui modèle l’ensemble des rapports sociaux, jusqu’à éradiquer la possibilité pour la conscience de les remettre en cause. Ce système de besoins est agencé comme l’ensemble des productions matérielles, organisationnelles et idéologiques nécessaires à la reproduction de la société. Elles ne ressortissent pas toutes des strictes nécessités de la rentabilité capitaliste, mais sont bien plus fondamentalement une vision du monde qui se réalise en utilisant les multiples moyens d’une méga-machine sociale équipée par la technoscience : économiques, médiatiques, administratifs, militaires, policiers, etc.

Dans le système des nécessités artificielles où nous vivons et de la sursocialisation [3] qui lui est liée, les notions de liberté individuelle et d’autonomie collective sur lesquelles le projet d’émancipation sociale se fondait sont progressivement vidés de leur contenu et bientôt deviendront inconcevables. C’est par cette impossibilité croissante plus que par la simple contrainte que cette société devient totalitaire.

Mais le résultat vers lequel tend cette société totale (car mondiale et unifiée) est bien qu’il n’existe plus rien en dehors d’elle. Ni réalité, ni critique, ni point de comparaison et bientôt même plus de souvenirs.

Ce programme d’éradication devrait dessiner, a contrario, celui des opposants conséquents à ce système.

Car dans le même temps où cette société ne connaît plus d’opposition sérieuse, elle est entrée dans une crise dont elle ne sortira plus : la dégradation de la nature (dans toutes les acceptions du terme, jusqu’à l’intégrité psycho-physiologique de l’homme) et la désintégration sociale constituent qu’on le veuille ou non la question universelle de notre temps.

Si l’on n’a jamais vu de mouvements sociaux lutter contre des abstractions théoriques mais bien contre les conditions concrètes de l’aliénation de leur époque, il est aussi vrai qu’on a jamais vu de transformation sociale notable sans qu’auparavant la bataille des idées n’ait été perdue par les tenants de l’ancienne société. Et par là on ne peut entendre un simple auto-effondrement idéologique du système accompagnant celui de sa réalité matérielle. Car l’abrutissement individuel et collectif n’a aucune limite connue et il n’y aura pas de salut assuré par l’apocalypse.

L’issue d’une telle bataille des idées implique que des valeurs positives se soient affirmées et qu’elles aient été pratiquées à grande échelle contre les valeurs antérieures. Or, il faut reconnaître que c’est de manière fragmentaire et occasionnellement que celles sur lesquelles nous pouvons nous appuyer sont affirmées ou pratiquées. C’est là, par exemple, ce qui reste comme succès, malgré toutes ses insuffisances, de la lutte contre les OGM : d’avoir mis sur la place publique des questions comme le sens de la rupture complète d’avec la nature engendrée par le progrès technique ou le rôle de l’idéologie scientifique dans le processus d’asservissement à la société totale.

Mais quand bien même ces valeurs ne vaincraient jamais, nous nous devons d’assurer leur pérennité pour notre temps sur terre, car c’est ainsi que nous aimons vivre, comme pour les transmettre à la postérité, ainsi que d’autres l’on fait avant nous.

La tâche classique de ruiner l’idéologie dominante, ses valeurs et son système de justifications, si elle est aujourd’hui d’actualité, est rendue bien plus difficile par la disparition des milieux où une conscience critique active pouvait trouver ses conditions matérielles d’existence.

La grande masse de la population des pays industrialisés est atomisée et décervelée par un demi-siècle de bouleversements technologiques incessants. Elle ne peut réagir à la dégradation réelle de ses conditions de vie que par une demande de protection accrue à l’Etat qu’illustrent de manière apparemment contradictoire mais fondamentalement identique le citoyennisme et la dérive indéniable vers les régimes sécuritaires.

A cette demande “politique” satisfaite par la cooptation du citoyennisme comme conscience morale volontairement impuissante et la mise en œuvre pragmatique d’un contrôle social se rêvant absolu, correspond une fuite dans la consommation de prothèses techniques ou chimiques, palliatives à la disparition de toute vie sociale autonome et à l’effondrement de la personnalité qui l’accompagne.

Ce troupeau aveugle [4] constitue de surcroît la masse de manœuvre idéale de toutes les manipulations qui seront rendues nécessaires par les dysfonctionnements brutaux du système, crises économiques ou financières, catastrophes industrielles, anarchie géopolitique, barbarisation sociale généralisée.

S’il est vrai que toute révolution exige qu’en bas l’immense majorité refuse de continuer comme avant, portée par les nécessités de sa survie et le dynamisme de son propre projet social, tandis qu’en haut on ne puisse plus gouverner comme avant, parce que les valeurs de la domination sont moribondes, force est de reconnaître qu’aucune de ces conditions n’est réunie. En d’autres termes, nous sommes seulement au début de cette spirale régressive.

La colonisation de la vie quotidienne par la société industrielle n’est pas une figure de style, mais une réalité écrasante et c’est bien parce qu’elle s’est totalement réalisée qu’elle mérite maintenant pleinement son nom. Or c’est bien l’incarcération dans les rapports sociaux nécessaires à ce système de besoins qui produit, par le sentiment d’impuissance et de totale dépendance qu’elle entraîne, la passivité pratique et intellectuelle de nos contemporains.

Si l’on accepte ces besoins et leur satisfaction, on n’a aucune raison de récuser cette société, puisqu’elle en est la forme adéquate comme la matrice. Tout au plus peut-on demander à l’Etat ou aux instances supra-étatiques une production plus responsable et une redistribution plus équitable. Pour qui se considère comme à jamais lié à un tel monde, sans espoir d’en sortir, il n’y a là rien que de très légitime. Voilà la source de toutes les formes de citoyennisme, ce qui rend vaine toute récrimination contre ce modérantisme et inadéquate toute accusation de récupération.

Qui regarde ces réalités d’un œil froid ne peut que frémir devant la fragilité de la cause de la liberté et se convaincre que c’est d’abord en lui-même, dans sa vie et dans une mise en œuvre collective, ici et maintenant, qu’il peut la fonder.

Vouloir sortir des rapports sociaux actuels sans mettre à bas ce système de besoins n’a aucun sens, ni théoriquement ni pratiquement. Ce qui revient à dire qu’une opposition effective à cette société n’aura de réalité que lorsque suffisamment de gens auront rompu, autant que faire se peut, intellectuellement et matériellement avec ses valeurs et ses fausses nécessités : la question sociale n’a jamais été autre chose que celle du sens de la vie.

C’est sur la critique de cette vie mutilée que peut se faire la démarcation entre ceux qui acceptent ses valeurs fondamentales (marchandisation, technification, mécanisation, isolement technique, goût du simulacre, fuite dans la représentation, etc.) et ceux qui les récusent. De la formation ou non de cette ligne de démarcation dépendra la naissance d’un nouveau projet d’émancipation sociale ou bien la plongée dans une barbarie inédite.

L’idéologie du progrès technique, la marchandisation de tous les rapports sociaux, l’industrialisation de la totalité de l’existence commencent pourtant à être remises en cause, après une longue occultation, hors de la confidentialité des milieux restreints rescapés des mouvements radicaux des années 1960-70. Que dans un premier temps cette critique soit partielle, réformiste, pleine d’illusions, reste sans surprise, tout dépend de ce qu’elle deviendra dans les années qui viennent. Et c’est là naturellement que le travail critique proprement théorique conserve tout son rôle classique comme moteur, aiguillon et disqualification de la pseudo-critique.

En revanche, si parler d’un projet d’émancipation sociale a encore un sens, cela veut dire que la nécessité de se désincarcérer de la somme croissante des contraintes techniques et sociales produites par la société industrielle ne se réduit pas à un séduisant projet intellectuel mais peut devenir un besoin social de masse.

On sait au moins qu’il l’est négativement. Sous une forme désormais pathologique, le besoin irrépressible de fuir la matérialité de la vie quotidienne par les réalités virtuelles, les drogues et les maladies mentales relègue la recherche compulsive de divertissement et le tourisme de masse au rang d’inoffensives névroses de la société du spectacle naissante.

C’est cette sorte de pari que nous sommes contraints de faire et qui nous éloigne de toute forme de gauchisme recomposé, ânonnant sempiternellement les mêmes vérités mortes, car sans usage, sur le capitalisme, la mondialisation, l’hégémonie américaine ou le danger fasciste. Réalités ou fantasmes qui restent de toute façon hors d’atteinte de la magie du verbe et de l’indignation creuse.

Au contraire, si la lutte de ces dernières années contre le génie génétique a eu un tel retentissement, a été une telle bouffée d’air frais, c’est parce qu’elle s’est déclarée là où on ne l’attendait pas, sur un terrain très concret, avec un objectif réaliste. Qu’elle a été déclenchée par des protagonistes plus ou moins obscurs mais qui avaient su tous au cours de ces années de reflux construire des bases solides pour leur autonomie matérielle et intellectuelle. Et qu’enfin, malgré tout le confusionnisme plus ou moins intéressé d’un citoyennisme qui se cherchait encore, ce sont bien deux conceptions de la vie, à tous les sens du terme, qui ont connu là leur premier affrontement. C’est dans de telles escarmouches (mais y a-t-il d’autres forces pour autre chose ?), que les idées deviennent pratiques, progressent et se diffusent.

La société industrielle achevée apparaît tout sauf stable, contrainte par ses nécessités internes de bouleverser sans cesse les conditions de vie, elle ne peut qu’ouvrir de manière imprévisible des occasions de conflit, par des résultats incontrôlés ou des menaces tangibles sur ce qui reste de stabilité dans un monde devenu hostile.

On peut toujours dire que c’est sur le changement que porte le conflit social potentiel de notre époque mais c’est d’abord contre tous les changements imposés par la société actuelle, porteurs de dégradation et d’abaissement de la condition humaine qu’en se dressant on peut prendre conscience des besoins essentiels à une vie digne de ce nom.

En certaines circonstances extrêmes, le projet de réinventer la vie se simplifie considérablement. En Kabylie ou en Argentine, pour des causes très diverses, des populations entières sont contraintes de reprendre en main les conditions de leur existence, la première d’entre elle étant le dialogue social sans médiation et la capacité de retrouver des formes d’organisation non hiérarchiques. Ce que deviendrons de telles tentatives éclairera une question fondamentale de notre époque : la capacité de l’humanité, formatée diversement à l’inconscience historique et à l’irresponsabilité sociale, à reprendre son destin en main.

De tels problèmes, à cette échelle, ne semblent pas devoir se poser dans un avenir proche dans les nécropoles de l’aliénation que sont devenus les pays industriels européens. La conjonction d’une pyramide des âges penchant nettement vers le silence des cimetières, comme une preuve génétique de leur absence d’avenir, l’effet de la division mondiale du travail, éloignant des yeux son côté concret, sale et conflictuel, l’usine, et la désintégration sociale des anciennes classes dangereuses, tout donne à penser que les prochains conflits d’importance ne se dérouleront pas ici. A moins de souscrire aux pronostics d’humoristes radicaux pour lesquels l’aliénation absolue provoque immanquablement une révolte absolue et qui attendent donc la réalisation de l’art et de la philosophie dans les halls des cités qu’ils ne fréquentent pas.

La résistance dans de telles conditions doit se préparer à durer et puisqu’elle a peu à attendre d’une telle société, elle doit tendre à conserver, là où c’est possible et à récréer là où il n’y en a plus les conditions d’une sécession active.

Quelles seront ses formes, il est trop tôt pour le dire car il s’agit pour l’instant, malgré quelques tentatives, bien plus d’une nécessité, quoique assez couramment partagée, que d’une réalité. On peut seulement dire ce qu’elles ne seront pas : militantes ou communautaires sur le modèle des années 1970. Si l’on peut trouver dans le passé des formes de résistance offensives plus réalistes, c’est plutôt du côté des sociétés de pensée des XVIIIe et XIXe siècle, des associations d’entraide, des réappropriations individuelles ou collectives de savoirs négligés ou de formes de collectivités plus organiques, agricoles ou artisanales qu’il faut se tourner.

De toute façon, si une telle tendance se confirme, c’est surtout le côté expérimental plus que les références historiques, la part de nécessité plus que l’abstraction d’un projet historique à long terme qui seront les moteurs de la fondation durable d’un archipel d’oasis dans la société en décadence.

Le côté heureusement imprévisible de l’histoire dira alors si cela a servi seulement à préserver des formes résiduelles d’humanité où s’il s’est agit d’un des tremplins très provisoires nécessaires à une reprise du processus d’humanisation interrompu brièvement par l’industrialisation du monde.

J.P. – mai 2002.

Notes :

1. Le 5 juin 1999, José Bové, René Riesel et Dominique Soullier de la Confédération paysanne sabotaient les travaux sur les organismes génétiquement modifiés (OGM) effectués dans un « établissement public industriel et commercial » de recherche agronomique d’Etat, le CIRAD de Montpellier.

Ils ont comparu une première fois devant un tribunal pour répondre de cet acte les 8 et 9 février 2001 ; voir René Riesel, Aveux complets des véritables mobiles du crime commis au CIRAD le 5 juin 1999, suivi de divers documents relatifs au procès de Montpellier, éd. Encyclopédie des Nuisances, 2001.

2. Voir In extremis, bulletin de liaison et de critique anti-industriel n°2, été 2002.

3. Sursocialisation : « Les psychologues utilisent le terme de “socialisation” pour désigner le processus d’apprentissage par lequel on fait passer les enfants, afin qu’ils pensent et qu’ils agissent comme l’exige la société. Une personne est dite bien socialisée lorsqu’elle adhère au code moral de cette société et s’y intègre efficacement. […] Certains sont tellement socialisés que l’effort pour penser, ressentir et agir selon les règles morales leur pèsent continuellement. Pour échapper aux sentiments de culpabilité, ils doivent se leurrer sans cesse sur leurs propres mobiles et trouver des explications morales à des sentiments et à des actions qui, en réalité, ont une autre origine. Nous définissons ces gens comme sursocialisés. »

Théodore Kaczinsky, La société industrielle et son avenir, éd. Encyclopédie des Nuisances, 1998, p. 17.

4. Le troupeau aveugle est titre d’un livre de science-fiction de John Brunner.

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