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Le mathématicien français Alexandre Grothendieck refuse le prix Crafoord, 1988

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Le mathématicien français Alexandre Grothendieck, qui obtint en 1966 la médaille Fields, l’équivalent du prix Nobel en mathématiques, vient de refuser le prix Crafoord que l’Académie royale des sciences de Suède avait décidé de lui décerner (Le Monde daté 17-18 Avril). Ce prix, d’une valeur de 270 000 dollars (1,54 millions de francs), qu’il devait partager avec l’un de ces anciens élèves, le belge Pierre Deligne, récompense depuis 1982 des chercheurs travaillant dans le domaine des mathématiques, des sciences de la Terre, de l’astronomie et de la biologie. Le géophysicien français Claude Allègre en fut le lauréat en 1986. Dans le texte qui suit et qui est adressé au secrétaire perpétuel de l’Académie royale des sciences de Suède, M. Alexandre Grothendieck explique les raisons de son refus. 

Les dérives de la « science officielle »

Je suis sensible à l’honneur que me fait l’Académie royale des sciences de Suède en décidant d’attribuer le prix Crafoord pour cette année, assorti d’une somme importante, en commun à Pierre Deligne (qui fut mon élève) et à moi-même. Cependant je suis au regret de vous informer que je ne souhaite pas recevoir ce prix (ni d’ailleurs aucun autre), et ceci pour les raisons suivantes.

1) Mon salaire de professeur, et même ma retraite à partir du mois d’octobre prochain, est beaucoup plus que suffisant pour mes besoins matériels et pour ceux dont j’ai la charge ; donc je n’ai aucun besoin d’argent. Pour ce qui est de la distinction accordée à certains de mes travaux de fondements, je suis persuadé que la seule épreuve décisive pour la fécondité d’idées ou d’une vision nouvelle est celle du temps. La fécondité se reconnaît à la progéniture, et non par les honneurs.

2) Je constate par ailleurs que les chercheurs de haut niveau auxquels s’adresse un prix prestigieux comme le prix Crafoord sont tous d’un statut social tel qu’ils ont déjà en abondance et le bien-être matériel et le prestige scientifique, ainsi que tous les pouvoirs et prérogatives qui vont avec. Mais n’est-il pas clair que la surabondance des uns ne peut se faire qu’aux dépens du nécessaire des autres ?

3) Les travaux qui me valent la bienveillante attention de l’Académie royale datent d’il y a vingt-cinq ans, d’une époque où je faisait partie du milieu scientifique et où je partageais pour l’essentiel son esprit et ses valeurs. J’ai quitté ce milieu en 1970 et, sans renoncer pour autant à ma passion pour la recherche scientifique, je me suis éloigné intérieurement de plus en plus du milieu des scientifiques.

Or, dans les deux décennies écoulées l’éthique du métier scientifique (tout au moins parmi des mathématiciens) s’est dégradée à un degré tel que le pillage pur et simple entre confrères (et surtout aux dépens de ceux qui ne sont pas en position de pouvoir se défendre) est devenu quasiment une règle générale, et qu’il est en tout cas toléré par tous, y compris dans les cas les plus flagrants et les plus iniques.

Dans ces conditions, accepter d’entrer dans le jeu des prix et des récompenses serait aussi donner ma caution à un esprit et à une évolution, dans le monde scientifique, que je reconnais comme profondément malsains, et d’ailleurs condamnés à disparaître à brève échéance tant ils sont suicidaires spirituellement, et même intellectuellement et matériellement.

C’est cette troisième raison qui est pour moi, et de loin, la plus sérieuse. Si j’en fais état, ce n’est nullement dans le but de critiquer les intentions de l’Académie royale dans l’administration des fonds qui lui sont confiés. Je ne doute pas qu’avant la fin du siècle des bouleversements entièrement imprévus vont transformer de fond en comble la notion même que nous avons de la « science », ses grands objectifs et l’esprit dans lequel s’accomplit le travail scientifique. Nul doute que l’Académie royale fera alors partie des institutions et des personnages qui auront un rôle utile à jouer dans un renouveau sans précédent, après une fin de civilisation également sans précédent…

Je suis désolé de la contrariété que peut représenter pour vous-même et pour l’Académie royale mon refus du prix Crafoord, alors qu’il semblerait qu’une certaine publicité ait d’ores et déjà été donnée à cette attribution, sans l’assurance au préalable de l’accord des lauréats désignés. Pourtant, je n’ai pas manqué de faire mon possible pour donner à connaître dans le milieu scientifique, et tout particulièrement parmi mes anciens amis et élèves dans le monde mathématique, mes dispositions vis-à-vis de ce milieu et de la « science officielle » d’aujourd’hui.

Il s’agit d’une longue réflexion, Récoltes et Semailles, sur ma vie de mathématicien, sur la création (et plus particulièrement la création scientifique) en général, qui est devenue en même temps, inopinément, un « tableau de mœurs » du monde mathématique entre 1950 et aujourd’hui. Un tirage provisoire (en attendant sa parution sous forme de livre), fait par les soins de mon université en deux cents exemplaires, a été distribué presque en totalité parmi mes collègues mathématiciens, et plus particulièrement parmi les géomètres algébristes (qui m’ont fait l’honneur de se souvenir de moi). Pour votre information personnelle, je me permet de vous en envoyer deux fascicules introductifs, sous une enveloppe séparée.

Alexandre Grothendieck

Article du journal Le Monde du 4 mai 1988.

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Visualiser la brochure complète :

Allons-nous continuer la recherche scientifique ?

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The French mathematician Alexandre Grothendieck refuses the Crafoord prize

Montpellier, 9 July 1988

Dear Professor Axler,

Thank you for your invitation to write an article for the Mathematical Intelligencer in relation to my refusal of the Crafoord Prize. You describe the Mathematical Intelligencer as « intended for leisure reading for active mathematicians, » yet I am not sure the issue you suggested that I write about properly belongs to the « leisure » compartment of a working scientist’s life. It would seem that most scientists, at any rate those in positions of editorial responsibility, judge otherwise: a copy of my letter to the Swedish Royal Academy of Sciences, stating the reasons for my refusal of the Prize, was sent to Science (to which your letter refers) and to eleven other similar journals, each addressing a general international audience of scientists. As far as I know, none of them have included this letter, except some excerpts according to the editor’s tastes.

What I have to say about declining ethical standards and its context I stated in the letter just referred to (copy included), and in greater detail in the full-scale reflection Récoltes et Semailles mentioned there. If you wish to fill the gap left by Science and other journals, you are welcome to publish this letter to the Swedish Academy, provided only that 1) the letter is included in its entirety, and 2) you include this short letter to you, as an explanatory introduction.

Sincerely,

A. Grothendieck

Department of Mathematics

Univ. Montpellier 2, France.

What follows is a translation of a letter

published in the 4 May 1988 issue of Le Monde.

Montpellier, 19 April 1988

Dear Professor Ganelius,

I thank you for your letter of the 13th of April which I received today, and for your telegram.

I am touched by the honor given to me by the Royal Academy of Sciences of Sweden awarding this year’s Crafoord prize, together with a significant sum of money, jointly to Pierre Deligne (who was my student) and myself. Nevertheless, I regret to inform you that I do not wish to accept this (or any other) prize for the following reasons:

1. My salary as professor, even my pension starting next October, is more than sufficient for my own material needs as well as those of my dependents; hence I have no need for money. As for the distinction given to some of my work on foundations, I am convinced that time is the only decisive test for the fertility of new ideas or views. Fertility is measured by offspring, not by honors.

2. I note moreover that all researchers of high level, to which a prestigious award such as the Crafoord prize addresses itself, have a social standing that provides them with more than enough material wealth and scientific prestige, with all the power and privileges these entail. But is it not clear that superabundance for some is only possible at the cost of the needs of others?

3. The work that brought me to the kind atten­tion of the Academy was done twenty-five years ago at a time when I was part of the scientific community and essentially shared its spirit and its values. I left that environment in 1970, and, while keeping my passion for scientific research, inwardly I have retreated more and more from the scientific « milieu. » Meanwhile, the ethics of the scientific community (at least among mathematicians) have declined to the point that outright theft among colleagues (especially at the expense of those who are in no position to defend themselves) has nearly become the general rule, and is in any case tolerated by all, even in the most obvious and iniquitous cases. Under these conditions, agreeing to participate in the game of « prizes » and « rewards » would also mean giving my approval to a spirit and trend in the scientific world that I view as being fundamentally unhealthy, and moreover condemned to disappear soon, so suicidal are this spirit and trend, spiritually and even intellectually and materially.

This third reason is to me by far the most imperative one. Staring it is in no way meant as a criticism of the Royal Academy’s aims in the ad­ministration of its funds. I do not doubt that before the end of the century, totally unforeseen events will completely change our notions about « science » and its goals and the spirit in which scientific work is done. No doubt the Royal Academy will then be among the institutions and the people who will have an important role to play in this unprecedented renovation, after an equally unprecedented civilization collapse.

I regret the inconvenience that my refusal to accept the Crafoord prize may have caused you and the Royal Academy, especially because a certain amount of publicity was already given to the award prior to the acceptance by the chosen laureates. Yet, I have never failed to make my views about the scientific community and the « official science » of today known to this same community and especially to my old friends and young students in the mathematical world. They can be found in a long reflexion Récoltes et Semailles (Reaping and Sowing) on my life as a math­ematician, on creativity in general, and on scientific creativity in particular; this essay unexpectedly became a portrait of the morals of the mathematical world from 1950 up to today. While awaiting its publication in book form, a provisional edition of 200 preprints has been sent to mathematical colleagues, especially algebraic geometers (who now do me the honor of remembering me). Under separate cover, I send you the two introductory parts for your personal information.

Again I thank you and the Royal Academy of Sciences of Sweden and apologize for the unwanted inconvenience. Please accept my best regards.

A. Grothendieck

Department of Mathematics

Univ. Montpellier 2, France.

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