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Jocelyne Porcher, Ne libérez pas les animaux !, 2007

Plaidoyer contre un conformisme « analphabête »

Il est très difficile aujourd’hui d’échapper à l’engouement opportun que manifestent de nombreux intellectuels 1 de tout poil et de tous pays   occidentaux   pour les animaux, ou plutôt pour la « libération » des animaux. Parmi les intellectuels qui s’intéressent de près ou de loin aux bêtes, certes, tous ne s’abandonnent pas au courant libérateur, en dépit de l’attraction intellectuelle apparemment irrésistible qu’exerce la cause animale. Néanmoins, de nombreux philosophes et juristes, parmi les plus prolixes, surfent avec entrain sur une vague animale médiatique dont on ne sait trop quel vent l’a générée ni sur quelle grève elle risque de finalement s’échouer.

Cette passion soudaine pour « la cause » est très surprenante. Elle est lucrative, on s’en doute, compte tenu de la place que tiennent les animaux dans le cœur et le porte-monnaie de nos concitoyens. Elle est commode : les intéressés ne viendront contredire personne. Mais, constatons-le froidement à la lecture de leurs textes, la majorité de ces auteurs n’ont somme toute pas grand-chose de nouveau à dire. Et qu’ils le disent de façon réitérée dans des médias dont les lignes éditoriales peuvent être pourtant fort éloignées rend d’autant plus évidente la faiblesse de leurs discours. Prenez quelques mots clés : domestication, exploitation, « élevage intensif », viande, souffrance, droit, émotions, cerveau… Ajoutez-y quelques références massives : Descartes, Malebranche, Montaigne. Rousseau. Darwin, Hegel. Heidegger… Saupoudrez de modernité cosmopolite : Singer, Derrida, Agamben, Sloterdijk… Vous obtiendrez sans effort une prose politiquement correcte, appuyée sur la raison raisonnante, qui vise tout uniment – et d’une manière que seul un cœur de pierre pourrait délibérément contester – à « libérer » les animaux. Le problème est que « libérer les animaux », cela ne veut rien dire, ou plutôt, cela signifie tout autre chose que ce qui est annoncé. « Libérer les animaux », cela signifie rompre avec eux alors même que l’enjeu vital de nos relations avec les animaux domestiques est au contraire de nous attacher mieux et de faire de nos attachements une œuvre partagée d’émancipation.

Ces courageux « libérateurs » s’inscrivent dans un registre essentiellement éthique et font porter leurs arguments sur la valeur de la vie animale en soi (voir encadré). Ils omettent, avec une constance et une unanimité que nous ne pouvons qu’admirer, de s’intéresser à la relation entre les humains et les animaux, particulièrement à sa dimension affective, en réduisant systématiquement nos liens avec les animaux à des rapports d’exploitation ; ce qui nous empêche de comprendre quelle est la place des animaux domestiques dans le lien social. C’est pourquoi, en dépit de l’abondance de leurs discours, ils ne nous aident en rien à appréhender ce qui est en jeu aujourd’hui dans nos relations aux animaux domestiques ni pourquoi, par exemple, les pouvoirs publics financent le « bien-être animal » 2et collaborent avec ardeur, au nom de la raison économico-sanitaire, à la destruction des animaux d’élevage.

L’un des paradoxes, et non des moindres, de ces discours est leur affichage politique à gauche, voire à l’extrême gauche anarchiste. C’est au nom de la lutte générale contre l’oppression qu’il s’agit de s’opposer au spécisme. Or, d’un point de vue conséquentialiste, dont se réclament pourtant de nombreux libérateurs, le mouvement de libération animale est au contraire clairement situé à droite, du côté des oppresseurs et des partisans du néolibéralisme, du côté de l’agro-alimentaire industriel international et des biotechnologies. Cela sans doute à l’insu de nombre de ces prosélytes anonymes qui distribuent avec une ardeur dévouée sur les places et les marchés moult tracts, fascicules, livrets et vidéo sans s’interroger outre mesure sur les sources de financement de leurs actions et les objectifs réels de ces campagnes désintéressées.

Ces « libérateurs » – dont le droit de parler pour et au nom des animaux n’est, semble-t-il, contesté par personne – sont-ils innocents ? Pourquoi leur rhétorique animalière est-elle si pauvre ? Pourquoi leurs analyses sont-elles si simplistes ? J’y vois très crûment une raison fort simple : ils sont « analphabêtes ». On peut gloser sans fin sur l’homme lorsque l’on est philosophe ou juriste – bien qu’il semble qu’on puisse s’en lasser et choisir d’aller pâturer des herbes moins rases –, car, enfin, on est humain et rien de ce qui est humain ne nous est étranger ; mais les animaux ? Suffit-il de ronger jusqu’à l’os deux ou trois concepts au noyau dur pour comprendre quelque chose à leur monde ? Suffit-il de mots pour les comprendre ? Peut-on faire l’impasse sur le corps vivant, peut-on faire l’économie de la rencontre et notamment de celle qui fonde les liens entre humains, à savoir celle que permet le travail ?

Les animaux dont il est ici essentiellement question sont les animaux d’élevage. Ce sont eux en effet qui fournissent les arguments essentiels des « libérateurs », « l’élevage intensif » constituant, paradoxalement, le cœur de la démonstration contre l’« exploitation » immémoriale des animaux. Pourquoi paradoxalement ? Parce que les diverses théories de la libération animale conduisent à une rupture du lien avec les animaux domestiques, ce à quoi mènent également les orientations industrielles des « productions animales ». Qu’on les libère ou qu’on s’en libère, le résultat serait le même : un monde humain sans animaux, autrement dit l’enfer.

Le propre des animaux d’élevage est qu’ils sont historiquement impliqués avec les humains dans le monde du travail. Selon qu’il s’agit du ver à soie ou du cochon, l’implication, on le conçoit, est fort différente. Considérons, pour éviter les arguties cognitivo-hiérarchiques sur l’intelligence des bêtes, les animaux d’élevage les plus proches de nous, à savoir les mammifères : vaches, moutons, chevaux, dromadaires, buffles, éléphants, cochons… Depuis les premiers temps de la domestication, il y a de cela une dizaine de millénaires, ces animaux vivent, travaillent et meurent avec nous. Ils ont construit avec nous les sociétés humaines. Ils sont constitutifs de notre identité collective et de notre identité subjective. Nous avons besoin d’eux pour être ce que nous sommes, c’est-à-dire des êtres humains. Ils représentent à leur façon, selon le terme des anthropologues mais dans un autre contexte, une altérité constituante. Ainsi que l’expriment de façon plus incarnée de nombreux éleveurs, ils font partie de notre famille, ils sont notre corps et notre âme même.

On remarquera à l’inverse combien, à l’heure des épizooties avicoles, et dans l’expectative d’autres crises liées à l’industrialisation de l’élevage, les décisions des pouvoirs publics de tous les pays concernés consacrent au contraire la rupture entre les animaux et nous. Les animaux sont dangereux, et coupables, ils périront par millions dans les incinérateurs et les charniers. Nous sommes innocents et entre restructuration internationale des filières, poursuite de l’industrialisation de l’élevage et plus largement du vivant, « libération animale » et risque sanitaire réel, notre inhumanité nous sert de guide. Telle qu’elle est traitée, la question des frontières entre « humanité » et « animalité » qui mobilise intellectuels et médias est aporétique. Elle occulte une autre question, beaucoup plus pressante et moins rhétorique, qui est celle des liens entre humains et animaux, celle de la construction de la subjectivité humaine par la relation aux animaux.

La domestication est systématiquement présentée par les libérateurs comme une manœuvre originelle d’exploitation, une « monstrueuse cohabitation ». Les êtres humains du néolithique, par la ruse et la force, se seraient appropriés les animaux pour les utiliser à leur gré. Nous, leurs dignes descendants, perpétuerions cette prise de pouvoir en usant sans restriction du corps des animaux pour un ensemble d’entreprises aussi violentes qu’inutiles – dont, notamment « l’élevage intensif ».

Il faut le préciser clairement, l’expression « élevage intensif », utilisée pour désigner les systèmes industriels de production animale, renvoie de façon approximative non pas à un système de production particulier, mais au fait que certains facteurs du système de production sont intensifiés. Le plus souvent, il s’agit de l’espace, ce qui explique la confusion avec les systèmes industriels. Ce n’est pas « l’élevage intensif » qui pose problème, ce sont les systèmes industriels de production animale, lesquels malheureusement servent de repoussoir à l’élevage alors que pourtant ils n’ont sur le fond rien à voir avec lui.

L’élevage est un rapport historique de production avec les animaux. Travailler avec les animaux, cela veut dire produire, mais cela veut dire aussi vivre ensemble, se construire, s’épanouir. Le travail a des rationalités économiques, mais il a aussi des rationalités relationnelles et identitaires. Les enquêtes auprès d’éleveurs montrent combien la part relationnelle du travail avec les animaux est prépondérante dans le choix de ce métier. Travailler avec les animaux, cela veut dire vivre avec des animaux, les fréquenter au quotidien. Cela veut dire accepter de les transformer, mais accepter également d’être transformé par eux.

À partir du milieu du XIXe siècle, les premiers zootechniciens ont entrepris de faire de l’élevage une activité économique comme les autres, réductible à des critères de rendement, de productivité, de profit, en excluant les autres rationalités du travail avec les animaux. Les animaux d’élevage sont ainsi devenus des « machines animales » au service d’un projet industriel d’exploitation de la « matière animale ». Comme le soulignait toutefois au début du siècle dernier l’un de ces pionniers, André Sanson, ce n’est pas par nature que les animaux sont des machines mais du fait de leur fonction, et cela en attendant plus amples informés scientifiques à leur sujet. Depuis, plus amples informés scientifiques sur les animaux ont été obtenus sans pourtant que les choix industriels ne soient en rien remis en question. André Sanson doutait que les animaux fussent réellement des machines, et nous savons, y compris les défenseurs les plus acharnés des systèmes industriels, qu’ils n’en sont pas ; et pourtant, les « productions animales » persistent à asseoir leur légitimité sur une rationalité économique qui exclut toute réflexion sur le sens de la relation de travail avec les animaux 3.

Il faut comprendre que les théoriciens de la défense des animaux font également l’impasse sur cette relation de travail. En confondant « élevage » et « production animale », « travail » et « exploitation », en ignorant la spécificité des animaux d’élevage, en niant nos liens, en rejetant l’amour dans les limbes – car ce n’est pas par amour des animaux que les libérateurs s’intéressent à eux, ce serait sans doute trop bêta, trop sentimental, c’est au nom « désaffecté » de la morale et de la justice –, ils jettent malencontreusement le bébé avec l’eau du bain. Les animaux d’élevage ne sont pas des esclaves, ce sont des partenaires de travail. L’analogie récurrente avec l’esclavage, avec la libération des femmes est séduisante, un peu trop sans doute. Les sociétés humaines se sont construites avec des humains, en esclavage ou pas, et avec des animaux. Penser que cette insertion des animaux dans les sociétés humaines est par essence fondée sur l’exploitation et la mise en esclavage occulte le fait que les animaux, différentes espèces animales, peuvent avoir un intérêt puissant à vivre avec des humains. Rappelons en effet que les animaux domestiques ont en majorité un statut de proie. Quand vous êtes une brebis, la liberté qui vous apparaît le plus clairement est celle du loup et non pas la vôtre. Les bergers n’ont pas réduit les brebis en esclavage. Ils ont construit une alliance capable de rassurer les animaux et à même de leur permettre de vivre sans la peur du prédateur. C’est cette alliance qui est mise à mal par la réintroduction de prédateurs dans les montagnes ; les humains, collectivement, renoncent à leurs engagements millénaires envers les brebis au profit du loup. Ce renoncement, précisons-le, constitue un refus indigne du paiement de nos dettes et qui souligne pour le moins, en référence à la théorie du don, que nous ne sommes pas à la hauteur des animaux domestiques.

Avant de vouer l’élevage aux gémonies, peut-être faudrait-il penser à deux fois aux enjeux de nos liens avec les animaux domestiques.

En réfléchissant tout d’abord aux conséquences concrètes d’une rupture avec les animaux d’élevage. Si les animaux d’élevage ne participent plus du processus productif de notre alimentation, si tout un territoire, par exemple la France, prétend se passer des animaux, qu’arrivera-t-il ? Au lieu de consommer des produits animaux, nous consommerons des produits végétaux et industriels, de la viande de culture par exemple. Car la logique industrielle des « productions animales » aboutit inéluctablement à produire de la viande sans animaux. En effet, les animaux gênent les industriels ; la relation aux animaux freine la compétitivité. Parce qu’ils sont vivants, traités comme de la matière, méprisés, usés, broyés mais entêtés à rester des animaux néanmoins, entêtés à rester en relation. Et cela d’autant plus que leurs éleveurs, en dépit des injonctions réitérées de leur encadrement depuis cent cinquante ans, s’obstinent encore à les voir comme tels.

En première analyse, nous pourrions, avec les végétariens, nous réjouir de ces perspectives biotechnologiques. Plus d’animaux, plus de morts d’animaux, place au lait de soja transgénique et à la viande de synthèse ! Le tout étant très délocalisable, tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes marchand. En y regardant de plus près, les choses sont moins simples évidemment, et beaucoup plus inquiétantes : artificialisation de l’alimentation, dépendance alimentaire envers les marchés internationaux, abandon de pans entiers de territoires, destruction des paysages, disparition d’espèces animales, disparition des éleveurs…

L’élevage n’a pas pour vocation de maltraiter les animaux et, contre les systèmes industriels et les « productions animales », il faut le défendre et non pas le condamner. L’élevage, et plus largement le travail avec les animaux, permet d’abord, collectivement, de vivre avec des animaux, c’est-à-dire de jouir de leur présence et de leur offrir la nôtre, d’intégrer leurs modes d’être au monde et, en tant qu’êtres humains, d’être ainsi moins ignorants, de partager leur joie d’exister. Car l’élevage, contrairement aux assertions des libérateurs, est un mode d’être au monde joyeux. Il réduit la peur et accroît la puissance des animaux et des humains à éprouver la vie. À l’éprouver ensemble, dans la relation, dans la relation à la nature, dans la relation à l’autre et à la vie. L’élevage est un espace de liberté, pour les animaux comme pour les humains. Il permet aux éleveurs, mais également à tous ceux d’entre nous qui ont la chance de croiser des animaux dans les champs, de contempler le monde et de le trouver beau, car « la vache qui broute surpasse toutes les statues » 4. De le contempler avec les animaux, par leur regard confondu avec le nôtre au-delà de la ligne des champs ou de l’horizon d’un massif montagneux.

Travailler avec les animaux, c’est comprendre ce que c’est que vivre et mourir. Car, et c’est bien sûr ce pour quoi l’élevage est condamné par les libérateurs, le prix de la relation, c’est in fine la mort des animaux. Que la mort des bêtes close notre relation avec elles n’implique aucunement que la relation était un leurre, un artifice à notre entier bénéfice. Parce que la mort existe. Ce que, il est vrai, certains philosophes ont encore du mal à croire. Ce que nous pouvons aujourd’hui interroger par contre, prenant en compte les transformations du statut des animaux dans nos sociétés et l’évolution de nos sensibilités à leur égard, c’est la place de la mort dans le travail avec les animaux et les conditions de cette mort.

Le problème – et il se pose dans les mêmes termes pour nous-mêmes – n’est pas de « libérer » les animaux du travail, mais de transformer le travail en lui rendant sa dimension émancipatrice. Le travail participe de la construction de notre identité, de notre subjectivité et du lien social. Le travail crée entre humains et animaux un lien inattendu, surprenant et, comme le dit un éleveur, fabuleux. Ce n’est pas seulement la raison qui peut permettre de comprendre le sens de cette rencontre, c’est le corps. C’est notre corps vivant en relation avec celui des animaux, ce sont nos sens qui nous disent ce qu’il en est de ce lien et pourquoi il est important. Pour le saisir, il faut accepter de regarder les animaux, de les toucher, de les sentir, de les entendre. Nulle nécessité pour cela d’être un tantinet zoophile ; juste se hisser à leur niveau, prendre acte de notre petitesse, de nos incapacités, de notre manque d’intelligence affective et intuitive. Il faut reconnaître la grandeur des animaux domestiques, leur générosité, leur patience, mais aussi leur lassitude, leur violence ou leur bêtise.

Allez, généreux libérateurs, au moins une fois dans votre existence raisonnable, rentrer les chèvres, les vaches ou les brebis pour la traite ou la tétée des jeunes. Soyez amoureux. Le jour tombe doucement dans l’odeur appétissante et sensuelle du foin. Les derniers rayons du soleil rosissent les prés. L’air est doux et tiède. Alors que vous approchez du troupeau, des effluves animaux vous atteignent et vous enveloppent, senteur capiteuse tellurique et végétale à la fois. Votre cerveau, votre peau et vos nerfs s’y baignent avec allégresse et un profond bien-être vous envahit, un trop de bonheur où votre cœur se vautre. Une chèvre vous appelle de sa voix hésitante, puis deux et trois de façon plus impérieuse, et vous leur répondez de loin avant même de les voir : « Eh quoi alors, il n’y a plus rien à manger ? » Non, bien sûr, il n’y a plus rien à manger. Vous le saviez en leur imposant ce pré ce matin et c’est de justesse que la meneuse a accepté d’y conduire le troupeau. Elle est là, la Vieille Corne, tout contre la barrière, prête à rentrer son monde à la bergerie. Elle vous regarde. Elle n’est pas tendre avec vous, ni avec personne. Elle n’a plus l’âge. Mais elle fait son boulot comme il se doit. La troupe s’ébranle. Le chien rappelle en quelques enjambées à de jeunes audacieuses que les incursions dans le champ voisin sont formellement interdites. Ces intrépides, pour témoigner combien les réprimandes leur importent peu, profitant de la pente forte du chemin, se lancent dans une chorégraphie de cabrioles et de bagarres joyeuses. Une chèvre téméraire emportée par son élan fait un double saut ébouriffant. Vous riez de ses pirouettes et votre rire se mêle aux bêlements et au bruit des sabots. Une chevrette fatiguée, depuis peu sevrée, vient se blottir contre vos jambes. Vous la prenez dans vos bras et vous lui parlez doucement. Au village, Mathilde, l’ancienne, et la voisine qui habite ici mais travaille en ville vous saluent : « Elles ont bien mangé ? » Elles regardent passer le troupeau soudain assagi et le plaisir évident qu’elles témoignent de la présence des animaux vous touche. « Mon dieu, qu’il est petit celui-là, vous les sortez trop tôt ! » dit Mathilde en caressant l’animal dans vos bras. En guise de réponse, vous lui souriez : « À demain ! »

Il faut le dire, il y a chez certains de nos contemporains une terrible présomption à prétendre vivre sans les animaux domestiques. La revendication de « libération » ne fait que renforcer, en prétendant la réduire, la distance entre les humains et les animaux. Nous si forts humains, mâles, blancs, occidentaux, si généreux qu’après avoir libéré nos propres autrui malmenés, les Noirs et les femmes, portons notre magnanime attention à nos autrui à quatre pattes et prétendons leur accorder notre grâce et une liberté qu’ils n’ont pas demandée, comme si nous-mêmes, humains, savions définitivement ce qu’il en est de la liberté et de la domestication de l’homme par lui-même et par les animaux. Car les animaux nous domestiquent. Là est le mystère. Car les animaux nous éduquent. Là est leur grande faute. Parce que nous ne voulons pas être domestiqués ni éduqués par eux. Nous ne voulons rien leur devoir. Notre grandeur se suffit à elle-même. Hélas !

Jocelyne Porcher

Dernier ouvrage paru :

Vivre avec les animaux, une utopie pour le XXIe siècle, éd. La Découverte, 2011.

 


Les théories de la libération animale

 

Le mouvement de libération animale trouve ses racines chez le philosophe Peter Singer, auteur d’Animal Liberation paru en 1975 (traduit en français en 1993). De nombreux théoriciens, issus de différentes disciplines, marchent depuis dans les pas de Singer, notamment des philosophes et des juristes. Morale et justice constituent le socle théorique de leurs arguments.

Outre les théories de Peter Singer, nous retiendrons dans ce bref éclairage celles de deux auteurs rattachés à ce courant, Gary L. Francione et Florence Burgat, parce qu’ils sont représentatifs des évolutions récentes du mouvement de libération animale et qu’ils bénéficient de la laveur des médias en France.

Peter Singer considère qu’il faut élargir l’horizon moral aux animaux. En effet, les animaux sont sensibles, notamment à la souffrance, il est donc immoral de les faire sciemment souffrir. Singer, qui se réclame de l’utilitarisme, s’appuie particulièrement sur Jeremy Bentham, dont on retrouve un extrait d’ouvrage cité de façon récurrente dans toute la littérature « animal lib » : « […] la question n’est pas « peuvent-ils raisonner ? » Ni « peuvent-ils parler ? » Mais « peuvent-ils souffrir ? » ».

Pour Singer, nous devons être guidés par la pitié et non par nos intérêts particuliers. Les animaux sont tout comme nous des êtres vivants dotés d’une conscience. Ils justifient donc d’une égalité de considération. C’est par abus de pouvoir que nous les privons de liberté, que nous les exploitons, que nous les tuons. L’appropriation des animaux domestiques relève d’un archaïsme au même titre que l’esclavage et que la domination des femmes par les hommes, et c’est aller assurément dans le sens du progrès humain que de libérer, aussi et enfin, les animaux de leurs chaînes. Tuer les animaux et les manger est criminel, c’est pourquoi Singer prône le végétarisme. Pour Singer, la différence des espèces n’est pas un critère moral distinctif acceptable ; ce qui importe, c’est la sensibilité. Il existe un seuil de sensibilité selon les espèces au-delà duquel la notion même de sensibilité n’a plus de sens ; ce qui fait la différence entre une paramécie et un cochon. La question du niveau de conscience est articulée avec celle de la sensibilité ; ce qui fait la différence entre un être humain, dont les capacités de penser et de jouir de la vie sont altérées, et un cochon en pleine possession de ses moyens. Les positions de Singer ont progressivement évoluées et il apporte aujourd’hui son soutien à des entreprises industrielles prétendant améliorer le sort des animaux 5.

Gary L. Francione est juriste, la question centrale est pour lui celle de la propriété. Tant que les animaux auront un statut de propriété, i.e. qu’ils seront considérés comme des marchandises, et même s’il existe des limites à l’exercice de cette propriété, les animaux ne pourront bénéficier d’une égalité de considération. A l’instar de Singer, Francione attaque « l’esclavagisme animal » et met l’accent sur leurs capacités cognitives, mais surtout sur la souffrance vécue par les animaux pour notre bon plaisir. Toutefois, contrairement à Singer dont il critique l’utilitarisme, Francione rejette toute possibilité d’amélioration de nos relations avec les animaux domestiques, via notamment le « bien-être animal », et prône l’abolitionnisme. L’animal doit être considéré comme une personne pour devenir membre de la communauté morale. C’est pourquoi Gary Francione préconise en tout premier lieu les conduites alimentaires « vegan » 6. Francione place son combat sous le signe de la non-violence comme modèle de relations humaines pacifiées 7.

Florence Burgat, philosophe se réclamant de la phénoménologie, s’intéresse pour sa part au concept d’animalité, construit comme envers négatif de celui d’humanité et constituant de ce fait un impensé philosophique. La définition de l’animal comme être dépourvu de raison le prive d’accéder aux catégories morales et juridiques. Contre les courants philosophiques qui considèrent que les animaux ne sauraient faire l’objet d’un devoir moral. L’auteur souligne que, du fait notamment de sa capacité à souffrir, l’animal ne peut être considéré comme un moyen au service des fins humaines. C’est dans la pitié et la compassion que doivent s’enraciner nos relations morales aux animaux. L’animal est un être en soi, singulier, un sujet doté d’un monde propre empli de significations. Plus récemment. Florence Burgat s’est attachée à souligner la condition existentielle de l’animal, qui le distingue du végétal. Contrairement aux plantes, les animaux sont des êtres de mouvement pris entre liberté et effroi. De même que Singer et Francione. L’auteur considère que l’appropriation de l’animal par la domestication et l’élevage est du même ordre que l’esclavage ; les animaux doivent être libérés de toute sujétion humaine 8.

J.P.

Site de Jocelyne Porcher.


Notes :

1. Par « intellectuels », j’entends les travailleurs intellectuels. Ce serait un contresens que de lire dans ce qui suit une diatribe contre les intellectuels au profit d’autres niasses laborieuses. La critique porte sur les conditions et le contexte de production des « libérateurs » et sur l’intérêt collectif du travail qu’ils réalisent.

2. La problématique scientifique du « bien-être animal » participe du processus d’industrialisation en le rendant socialement acceptable. Lire à ce sujet : Jocelyne Porcher, 2004, Bien-être animal et travail en élevage. INRA Éditions-Éducagri, Versailles-Dijon.

3. Cf. Jocelyne Porcher. 2003. La mort n’est pas noire métier, éditions de l’Aube, La Tour d’Aiguës.

4. Walt Whitman, 1972. Feuilles d’herbe, édition bilingue. Aubier-Flammarion. Paris, p. 123.

5. Cf. Peter Singer, 1993, La libération animale, Grasset, Paris.

6. Le terme « vegan » est repris de l’anglo-saxon et désigne un mode d’alimentation excluant tout produit alimentaire d’origine animale (viande, produits laitiers, poisson, œufs…), mais également tout usage de produits issus d’animaux (fourrure, soie, laine, cuir…). De même que l’antispécisme, le « véganisme » se propose comme option politique de lutte contre le capitalisme et l’agro-industrie.

7. Cf. Gary L, Francione, 1995, Animals, Property and the Law, Temple University Press, Philadelphie.

8. Cf. Florence Burgat, 1997, Animal, mon prochain, Odile Jacob, Paris. [Voir également le fort intéressant ouvrage collectif qu’elle à coordonné : Penser le comportement animal, contribution à une critique du réductionnisme, éd. Quae/Maison des sciences de l’homme, 2010.]

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