Accueil > Critique de la technologie, Racine de Moins Un, Recension d'ouvrages > Radio: Guillaume Pitron, La Guerre des métaux rares, 2018

Radio: Guillaume Pitron, La Guerre des métaux rares, 2018

Interview de Guillaume Pitron qui présente son livre La Guerre des métaux rares, la face cachée de la transition énergétique et numérique paru aux éd. Les Liens qui Libèrent, 2018. Ce livre, fort bien documenté, est très intéressant pour saisir les enjeux écologiques et géopolitiques autour des métaux rares. Concernant la prétendue « transition énergétique », il permet de comprendre toute l’esbroufe et le caractère mensonger de ce concept ; en fait de transition, c’est seulement la pollution due à la production d’énergie qui est délocalisée dans les pays producteurs des métaux rares.

Dans cette interview, réalisée initialement par la revue branchouille Usbek & Rica, Pitron étale son indécrottable progressisme. Il déclare notamment :

« Qu’on le veuille ou non, et à moins que nous décidions tous unanimement de jeter nos téléphones portables, et de nous éclairer à la bougie lorsque nous rentrons chez nous, il va falloir aller chercher ces métaux quelque part. »

Ce qui justifie à ses yeux la réouverture des mines de métaux en France et en Europe, au prétexte que l’extractivisme est tellement polluant que des oppositions citoyennes émergeront nécessairement et revendiquerons un encadrement de cette industrie, le recyclage des matériaux, la fin de l’obsolescence programmée des produits électroniques et leur usage raisonné. Aussi, à la suite, nous avons ajouté quelques commentaires critiques sur les perspectives que met en avant Pitron, sur la base des prises de position sur ces sujets par Philippe Bihouix et la Revue itinérante de critique sociale Z.

Ci-dessous, les textes utilisés pour ces commentaires.

Tranbert

.

Racine de moins un, une émission de critique des sciences, des technologies et de la société industrielle diffusée sur Radio Zinzine.

.


Philippe Bihouix

Contre l’ouverture de mines de terres rares en France

Avril 2018

Nous pensions entrer dans une ère heureuse de dématérialisation, une économie post-industrielle de services plus respectueux de la planète, voire « neutres en carbone ». Il n’en est rien : bilan fait des flux planétaires toujours plus complexes, de productions intermédiaires et de produits finis, nos sociétés n’ont jamais été aussi matérielles – elles sont même devenues « hyper-industrielles ». Nous découvrons avec un certain effarement que l’industrie numérique consomme des quantités de métaux rares et polluants à extraire, que les énergies renouvelables et la croissance verte ajoutent à l’ « extractivisme » des énergies fossiles un « extractivisme » métallique qui n’a rien à lui envier.

Pour alimenter la chaudière de la croissance, il nous faut donc creuser. Toujours plus profond pour toujours plus de tonnes, avec des moyens toujours plus puissants, dans des lieux toujours plus reculés… Certes, cela fait longtemps que nous creusons, mais le changement d’échelle des dernières décennies laisse rêveur. En vingt-cinq ans, nous avons triplé ou presque le tonnage extrait de fer, d’aluminium et de nickel, plus que doublé celui de cuivre, de zinc et de plomb… Les métaux des nouvelles technologies ont connu des croissances encore plus rapides. Même de loin, les dégâts environnementaux ou sociaux finissent par se voir : terres rares en Chine, cobalt et tantale en République démocratique du Congo, lithium du triangle Chili – Bolivie – Argentine, étain en Malaisie et Indonésie… Sans compter que nous faisons un gâchis immense des ressources une fois extraites. Incorporés dans des produits à très faible durée de vie, de nombreux métaux des nouvelles technologies (terres rares, gallium, germanium, indium, tantale…) sont recyclés à moins de 1% !

Des mines « made in France » ?

Face à cette accélération, faut-il favoriser la relance minière en France ? Les arguments ne manquent pas : économiques bien sûr, mais aussi géopolitiques – pour réduire notre dépendance à une Chine devenue fournisseuse presque exclusive de nombreux métaux – et environnementaux. Des exploitations minières « made in France » seraient plus propres qu’en Chine, mais surtout nous les aurions sous les yeux et nous serions bien obligés d’assumer les conséquences environnementales de notre prétendue croissance verte, ce qui nous amènerait à réfléchir et à agir pour réduire notre gabegie métallique.

Je ne partage pas ce point de vue. Il me semble d’abord que l’argument géopolitique doit être manié avec précaution pour trois raisons.

Premièrement, c’est qu’il peut être repris à bon compte pour soutenir des projets miniers qui ne font aucun sens, comme le projet Montagne d’or dans la forêt guyanaise. Il suffit de savoir qu’à peine 10% de l’or extrait mondialement est utilisé dans l’industrie (électronique essentiellement) et qu’il y a plus d’or en stock dans les banques centrales et chez les particuliers que de réserves dans le sous-sol de la planète pour comprendre que ce type de projet ne sert qu’à faire tourner une « cage à hamster économique » aussi destructrice qu’inutile.

Deuxièmement, le sous-sol français est loin de contenir tous les métaux rares que requièrent nos si précieux smartphones. Le platine et le palladium, par exemple, continueront à venir d’Afrique du Sud et de Russie pour longtemps.

Troisièmement, si la Chine est pourvoyeuse en chef de métaux rares, elle est aussi l’usine du monde. En quoi le fait de diversifier les sources d’approvisionnement minier réduirait-il notre dépendance si les composants électroniques et les produits finis sont toujours fabriqués là-bas ? C’est toute l’industrie chimique, métallurgique, optique ou encore électronique qu’il faudrait rapatrier ! Une autre paire de manches…

Reste l’argument environnemental, a priori tout à fait acceptable. Certes, malgré la novlangue, une mine n’est jamais « durable » et son impact, jamais neutre. Mais il est vrai qu’on peut réduire partiellement les conséquences environnementales, choisir une extraction moins perturbante pour les milieux naturels (souterraine plutôt qu’à ciel ouvert, par exemple), gérer au mieux les stériles, minimiser la pollution des eaux, éviter l’emploi de tel ou tel produit chimique… Est-ce que massacrer de nouveaux sites, plus près des consommateurs que nous sommes, permettrait une prise de conscience ? C’est plus discutable.

Payer au juste prix

Cette relance minière serait-elle la manière la plus efficace d’induire un changement dans nos comportements, de réduire notre consommation, de favoriser le recyclage et une économie plus circulaire ? Probablement pas. Il y a de nombreux facteurs limitant le recyclage. Ils peuvent être techniques, sociaux, logistiques, mais ils sont aussi économiques. Plus le prix des métaux est élevé, plus des méthodes de collecte et de traitement peuvent se mettre en place, et plus de la main-d’œuvre peut être « injectée » dans le démontage et le tri en amont, permettant des processus de métallurgie plus efficaces. Pour améliorer le taux de recyclage, il faut renchérir le prix des ressources primaires.

Or les métaux sont soumis à la loi de l’offre et de la demande, même s’il y a, bien sûr, une couche financière et spéculative – voire politique dans le cas de la Chine – dans la formation des prix. Toute ouverture de mine, ici ou ailleurs, « propre » ou non, augmentera l’offre, pèsera sur les prix à la baisse, et nous éloignera donc des possibilités de recycler plus et mieux. Pour recycler, il faut se contraindre, fermer des mines, éviter d’en ouvrir de nouvelles.

Sommes-nous prêts à payer plus pour les ressources rares et mal recyclées de nos téléphones et ordinateurs ? Sans doute, car un smartphone contient moins de 2 euros de métaux rares. On pourrait payer nos ressources dix fois plus cher sans trop de difficultés ! Évidemment, l’impact serait plus fort pour des produits plus lourds. Mais des objets plus chers favoriseraient aussi la durabilité, la « réparabilité », la modularité, l’économie de la fonctionnalité, voire le passage de la voiture au vélo !

Vers une frugalité métallique

Au-delà des contraintes géopolitiques et industrielles, le choix est affreusement binaire. Nous pouvons continuer à piocher, à un rythme proprement effarant, mais ce ne sera qu’une course contre la montre et nous finirons par être rattrapés par l’épuisement des ressources, la dégradation de la teneur métallique des minerais ou le besoin énergétique engendré par leur exploitation. Ou nous pouvons nous orienter au plus vite vers une frugalité métallique, une réduction drastique de la quantité extraite chaque année.

Une baisse de 50 à 65% ne nous ramènerait qu’au rythme d’extraction des années 1990, pas franchement « écologiques ». Cela donne une idée de l’ampleur de la tâche qui nous attend, alors que la population a augmenté entre temps. Sans compter qu’exploiter « modérément » n’a techniquement rien d’évident : avec la profondeur croissante, la moindre accessibilité ou la baisse de la richesse des minerais, les mines du futur exigent des capitaux et engendrent des coûts opérationnels toujours plus grands… réclamant une exploitation massive et rapide.

Comment faire tendre le niveau d’extraction vers zéro ? En commençant, d’une part, par éviter la gigantesque accélération en cours : celle d’un numérique exacerbé et omniprésent, associant objets connectés, robots, véhicules autonomes de toutes sortes, drones, centres de données pour les logiciels d’intelligence artificielle et le stockage du big data ; et celle d’une croissance irrationnelle d’énergies renouvelables ou de voitures électriques, pensée sans la sobriété indispensable qui devrait y être d’abord associée.

En repensant profondément l’innovation, d’autre part, en l’orientant vers l’économie de ressources et le recyclage, en questionnant nos besoins chaque fois que possible, en poussant la logique de l’éco-conception bien plus loin qu’aujourd’hui. Les pistes d’une innovation durable, à base de technologies sobres, agiles et résilientes, mais aussi d’évolutions organisationnelles, sociétales, commerciales, culturelles, systémiques sont nombreuses : modèles agricoles alternatifs, « éco-industries locales », conception d’objets low tech, recycleries et ressourceries, ateliers de réparation collaboratifs, initiatives zéro déchet, circuits courts…

Ernst Friedrich Schumacher écrivait dans Small is beautiful (Le Seuil, 1979 pour la version française) que « rien ne peut avoir de signification économique, à moins que sa poursuite à longue échéance ne puisse se concevoir sans sombrer dans l’absurde ». De ce point de vue, viser la frugalité métallique me semble une orientation plus sage que redoubler de coups de pioche pour alimenter notre croissance « verte », avant d’aspirer le fond des océans ou de lorgner sur de trop lointains astéroïdes.

Philippe Bihouix est ingénieur centralien,
spécialiste des ressources non renouvelables
et auteur de l’ouvrage L’Âge des low tech (Le Seuil, 2014),
une analyse des impasses de la high tech.

Tribune parue dans le magazine Socialter n°28, avril 2018.

.


Mathieu Brier et Naïké Desquesnes

Défaire l’industrie

Blocage et recyclage, pour un monde habitable

2018

Mauvaises Mines. Combattre l’industrie minière en France et dans le monde sortira en librairie le 12 avril 2018. Ses huit courts chapitres dévoilent les menaces du « renouveau minier » français, les pollutions qu’il implique, ses faux-semblants écologiques et ses tentatives d’échapper au débat public. Nous publions ici, en avant-première, le chapitre conclusif.

La production croissante de métaux industriels est indispensable à l’armement et à l’urbanisation du monde comme à la diffusion d’un mode de vie moderne et ultra-équipé. Pas de nouvel immeuble sans quantités considérables de fer (pour l’acier présent dans le béton armé), de cuivre (pour les plomberies), de zinc (pour la toiture), etc. 1. Pas de voiture sans plomb ni aluminium. Construire des ponts, viaducs, autoroutes et lignes de TGV appelle des quantités monstres de métaux ferreux, ainsi que de chrome, manganèse, cuivre. L’électroménager, pour sa part, mange aussi de l’aluminium, du cuivre, du zinc, de l’étain. Du côté des armes, les besoins sont immenses. La journaliste Rachel Knaebel décrit par exemple comment les ailes du Rafale sont constituées de titane, d’aluminium, de cuivre, de manganèse, comment le tantale permet aux obus de faire plus mal, le tungstène aux chars d’être plus résistants, etc. 2.

Quant à la multitude d’objets informatiques et électroniques qui s’imposent désormais à nos vies quotidiennes, elle réclame de grandes quantités de métaux dont on n’avait jamais cherché à faire quoi que ce soit durant des milliers d’années – aujourd’hui, leur production a fait tripler le nombre de métaux différents utilisés dans le monde 3. La fibre optique se nourrit de germanium. Dans un téléphone intelligent tactile classique, on trouve près de 50 métaux différents, jamais tout à fait les mêmes d’un fabricant à un autre. Un peu d’aluminium et pas mal de cuivre. Lithium, cobalt, carbone, fluor, manganèse, vanadium, phosphore et aluminium pour la batterie. Indium pour la vitre. Un écran LCD demande une technologie extrêmement complexe afin de reproduire les trois couleurs fondamentales (rouge, vert, bleu) avec un alliage d’europium, terbium, yttrium, gadolinium, cérium, thulium et lanthane, entre autres 4. Des combinaisons compliquées pour doper, sans cesse, les performances.

Le rêve brisé d’une société immatérielle

Tous ces objets high-tech étaient pourtant censés emmener la société dans une ère de l’immatériel, fondée sur l’économie de la connaissance, comme l’expliquait la revue Z dans son numéro consacré à l’utopie de la Silicon Valley.

« La micro-informatique a représenté dans les années 1970 une “technologie douce” qui [devait permettre] de lutter contre les travers du monde industriel. Son développement coïncide avec un puissant mouvement de contestation de la société industrielle, entamé à la fin des années 1960 et au faîte de sa diffusion au tout début des années 1980. » 5

L’informatique est alors perçue comme l’élément-clé pour libérer l’individu, l’émanciper de la « société de masse » où tout le monde travaille dans la même usine, conduit la même voiture et regarde la même émission à la télévision. Quarante ans plus tard, ce rêve a fait du chemin : pas moins de 2,27 milliards de PC, tablettes et smartphones auraient été vendus en 2017, selon le cabinet d’études Gartner 6.

« Ironiquement, mais implacablement, la micro-informatique, […] censée résoudre les contradictions du monde industriel, s’est retournée en moyen de sa pérennisation et de son accroissement. Le travail à la chaîne le plus abrutissant est plus que jamais de mise dans les usines d’électronique et les plateformes d’appels. Il n’y a jamais eu sur la planète autant de paysans qui quittent leurs terres vers les villes pour produire à l’échelle mondiale les objets issus des “idées” qui ont germé dans les technopoles. Ce que dissimule la fable platonicienne d’une économie propre et immatérielle fondée sur la connaissance, c’est l’extension ininterrompue de l’usine-monde. » 7

Et l’exploitation – pour la nourrir – toujours plus intense des entrailles de la terre.

De nombreux métaux utilisés pour l’industrie hightech ont la particularité d’être souvent associés, au sein des agencements minéraux d’une même roche, à un métal plus commun, mais en étant présents dans des proportions bien moindres 8. L’indium est par exemple essentiellement extrait du minerai de zinc 9. Ainsi, les différents gisements français à l’étude, s’ils portent sur des métaux classiques, pourraient permettre à terme l’exploitation de cette nouvelle manne précieuse. L’impact environnemental et sanitaire en serait décuplé : le minerai doit dans ce cas passer par des opérations de traitement supplémentaires, de quoi augmenter la consommation d’eau et d’énergie et laisser en cadeau des déchets encore plus complexes. Dans le cas des « terres rares », le processus de séparation des différents éléments chimiques nécessite régulièrement des procédés chimiques particulièrement agressifs pour l’environnement et la santé, notamment du fait de la radioactivité de ces éléments 10.

L’explosion actuelle des nouveaux besoins en métaux est également nourrie par la construction d’éoliennes, de batteries électriques et de panneaux photovoltaïques. Le néodyme par exemple est utilisé dans la construction de la plupart des éoliennes (alors que l’on pourrait s’en passer moyennant une petite perte de rendement). Les panneaux photovoltaïques actuels nécessitent du gallium, de l’indium, du sélénium ou encore du germanium. Et certains d’entre eux sont parmi les composants nécessaires à la confection d’aimants extrêmement puissants, réagissant si bien au courant électrique qu’ils permettent de concevoir des moteurs alimentés par l’électricité au lieu du pétrole. Dans son livre La Guerre des métaux rares, le journaliste Guillaume Pitron détaille bien comment :

« Les moteurs électriques […] ont surtout fait de la transition énergétique une hypothèse plausible. » 11

À l’heure du réchauffement climatique, nous voilà sauvé·es ! La pénurie d’or noir n’a qu’à bien se tenir, voici d’autres matières précieuses pour résoudre l’équation : elles alimentent les nouvelles énergies propres et nous promettent un futur radieux, dans lequel la production et la consommation peuvent continuer de croître. Ouf ! Voilà qu’un paysage de rêve se déploie devant nous : de magnifiques parcs éoliens érigés à la chaîne et à perte de vue pour alimenter les camions électriques de la prochaine « mine responsable », servant elle-même à fournir en métaux les derniers gadgets connectés destinés à maîtriser notre consommation d’énergie.

Profits à l’heure des green-tech

Ce n’est pas un hasard si les institutions garantes du bon fonctionnement du capitalisme se préoccupent de « sécuriser les approvisionnements » 12 en métaux. Dans son programme de soutien « au renforcement de la gouvernance et de la durabilité des secteurs pétroliers, gaziers et miniers », la Banque mondiale propose un dessin schématique fort éclairant: deux domaines, en apparence irrémédiablement séparés. D’un côté, les « ressources non renouvelables ». De l’autre, le « développement durable ». Mais, en y regardant de plus près (à la loupe, comme celle apparaissant dans le dessin), on observe des petits chaînons thématiques qui mis bout à bout arriment solidement ces deux pôles l’un à l’autre. Dessous, il est écrit « chaîne de valeur des industries extractives » 13. Comprenez : nous avons tous·tes besoin des miniers pour réaliser l’impossible encore un peu plus longtemps. Garantissons donc la possibilité de leurs profits – représentée ici par la « chaîne de valeur ».

En assurant l’acceptabilité sociale de leurs projets, les entreprises minières font en fait beaucoup plus que défendre les petits intérêts de leurs actionnaires : elles investissent pour le monde entier. Sans les mines, pas de croissance « verte ». Pas d’» accord universel sur le climat » signé au Bourget (Seine- Saint-Denis) en décembre 2015, puisque la COP 21 misait uniquement sur des « technologies vertes » gourmandes en métaux. Sans les mines, pas de développement durable. On comprend mieux maintenant l’importance de « dialoguer avec les parties prenantes » [voir p. 66], d’établir « des normes exigeantes » [voir p. 27] et même de « protéger la planète » 14. De l’existence de la « mine verte et responsable » dépend la poursuite de la fuite en avant productiviste à l’heure des green-tech.

La Chine et l’Occident

L’ouvrage collectif La Face cachée du numérique expliquait en 2013 que « la seule fabrication d’une puce de 2 grammes implique le rejet de 2 kilogrammes de matériaux environ » 15. Guillaume Pitron ajoute que le « coût carbone » de la production d’une voiture électrique à longue autonomie de demain sera si important qu’il annulera totalement le «bénéfice carbone » de sa non-consommation de pétrole pour rouler 16. Et cite un rapport de Greenpeace détaillant l’impact du cloud (ensemble des systèmes de stockage de données en ligne, nécessitant des milliers de vrais bâtiments remplis de disques durs) :

« Si le cloud était un pays, il se classerait au cinquième rang mondial en termes de demande en électricité. » 17

La consommation massive de quelques métaux conditionne déjà la possibilité du monde tel que nous le connaissons. Aujourd’hui, celle de nombreux autres est indispensable à ce qui nous a été vendu comme le monde de demain, « vert », soutenable, responsable, durable.

Un modèle avec lequel il faut pourtant penser la rupture, tant il n’est rendu possible que par l’exploitation et la destruction. Au bout de la chaîne, des personnes atteintes de cancers et de maladies respiratoires parce qu’elles vivent près d’une mine ou qu’elles récoltent les métaux pour le confort moderne des autres. Au bout de la chaîne, un nombre incommensurable de territoires si pollués qu’ils en deviennent des zones sacrifiées, sans aucune vie possible. Dans la ville de Baotou, en Mongolie-Intérieure, le plus grand site chinois de production de « terres rares », un immense lac à la croûte rigide et opaque, reçoit les eaux saturées de produits chimiques qui ont servi au traitement des métaux. Là-bas, plus rien ne pousse. La terre est morte, les animaux aussi, tout comme de nombreuses personnes qui vivaient là, quand elles n’ont pas fui 18. Pendant ce temps-là, « les pays de l’OCDE […] engloutissent environ les trois quarts des ressources mondiales extraites annuellement pour un cinquième de la population » 19, rappellent Philippe Bihouix et Benoît de Guillebon. L’essor actuel de la consommation chinoise laisse imaginer qu’elle les rejoindra un jour. Si cela finissait par arriver, ce serait nécessairement au prix du creusement des inégalités au sein de chaque pays 20.

Prendre notre part de mine,
une fausse bonne idée

Une telle exploitation doit-elle amener à rouvrir des mines en France ? Nombreux·ses sont celles et ceux qui invoquent « notre part de responsabilité » pour justifier le fait d’aller chercher dans notre propre sous-sol les métaux dont nous aurions besoin 21. Finie la culpabilité de pourrir l’ailleurs : au moins, nous saccagerions ainsi notre propre environnement. Pourtant, faire croire que soutenir le renouveau minier local permettrait à l’industrie d’être plus vertueuse a pour seul effet de la légitimer un peu plus, en accordant un crédit gratuit à ses promesses. Si des mines ouvraient en France, qui donc irait faire fermer celles de Chine ? La magie du commerce mondial et de la course à la production permettra seulement qu’elles s’additionnent, tout simplement. Les métaux extraits seront vendus sur les marchés mondiaux, et non réservés à des productions dont nous aurions déterminé la localisation, pour des usages dont nous aurions évalué l’utilité sociale. Les décisions sont prises à d’autres échelles, allant inexorablement dans la même direction : l’importation massive de produits manufacturés contenant des métaux collectés ailleurs, nullement perturbée par l’existence de quelques mines françaises.

Il n’empêche, nous sommes du bon côté du manche, même dans les zones concernées par un permis exclusif de recherche (PER). Il est facile de bénéficier quotidiennement de métaux extraits hors de nos territoires tout en manifestant une fois de temps en temps avec un panneau « Ni ici ni ailleurs ». Il est facile de se dire que nous n’y pouvons rien et que nos décisions ici n’auront pas d’effet sur la situation des populations chinoises impactées par la mine. Ne nous cachons donc pas derrière cette rassurante impuissance ; tentons plutôt d’assumer la difficulté et la complexité de la situation. De ceci dépendra la force de la rupture. Combattre l’industrie minière en France implique à la fois de se défendre sur nos propres territoires et d’accepter de se défaire de privilèges acquis aux dépens d’inconnu·es vivant loin de nous. Il devient alors nécessaire de mener de front la solidarité avec des luttes éloignées contre des mines, la réduction drastique de sa consommation personnelle d’objets manufacturés (donc de métaux) et l’offensive contre les entreprises françaises emblématiques (comme Areva, devenue Orano) ainsi que les secteurs gourmands en métaux que sont le BTP, l’automobile ou l’armement.

Répandre la discorde

Se pencher sur la réalité de la « police des mines » et des « engagements volontaires pour une mine responsable » à la française donne une idée de la confiance que l’on peut accorder à l’État et à l’industrie extractiviste pour « prendre leurs responsabilités ». D’un point de vue environnemental et social, cette confiance est à peu près nulle. L’ouverture de mines en France ne ferait qu’ajouter de nouveaux joueurs au grand casino des métaux, sans rien changer aux règles d’un jeu primordial pour l’économie mondiale. C’est parce que les mines sont si centrales dans la course capitaliste qu’il est si pertinent de s’en prendre à elles. Si le Conseil international des mines et métaux (ICMM, club privé des grandes multinationales du secteur), l’Union européenne, Emmanuel Macron, la Banque mondiale, le BRGM, Christian Vallier et Michel Bonnemaison dépensent tant d’énergie à essayer de convaincre le monde entier que les mines sont bonnes pour sa santé, c’est qu’eux-mêmes connaissent la fragilité d’une telle affirmation. Ils savent que si cette fragilité s’ébruitait, si le refus se partageait, si la discorde se répandait, leur pouvoir pourrait être ébranlé. L’approvisionnement en métaux est un des maillons faibles du système d’exploitation généralisé des humains et de la nature. Le perturber en n’importe quel point précis est une contribution à la nécessaire perturbation de l’ensemble.

Le monde de la mine ne s’effondrera pas du jour au lendemain. Chaque nouvelle initiative venue de l’industrie ou de ses allié·es pour le verdir ou le rendre plus équitable est à la fois une tentative de renforcer leur pouvoir à déjouer et un aveu de faiblesse à exploiter. La blague de la « mine responsable » à la française se transformera probablement un jour en une liste d’engagements pensés pour renforcer l’acceptation des projets miniers. Charge à celles et ceux que ces promesses ne dupent pas de s’appuyer dessus : une promesse non tenue peut se retourner contre son auteur·e. Les nouveaux mécanismes de concertation et de débat public, de la même façon, peuvent être utilisés à loisir, que ce soit pour dévoiler la mascarade ou pour y faire valoir de justes arguments. Et pourquoi pas les deux à la fois ? La campagne menée en 2009 contre la Commission nationale du débat public (CNDP), à l’occasion des événements que celle-ci organisait concernant le développement et la régulation des nanotechnologies, en est un bon exemple : en empêchant systématiquement les discussions de se dérouler sereinement, les opposant·es sont bel et bien parvenu·es à se faire entendre.

Contre l’« innovation » et son monde

Le refus des ravages promis par la mine pourrait nourrir une campagne de contestation de l’ « innovation », ce mot-valise mis au service de l’industrie high-tech 22. Incarnation d’un monde illimité, l’innovation draine avec elle les promesses de nouvelles fonctionnalités, de performances décuplées, de propriétés sans cesse renouvelées. Elle est le carburant qui fait courir les inventeurs vers toujours plus de miniaturisation de nos objets électroniques et informatiques, alimentant la logique des alliages complexes : plus les industriels désirent des composants toujours plus petits, plus les alliages seront nombreux et sophistiqués 23. Surtout, afin de rester leader ou innovant sur les marchés, chaque constructeur prend garde à utiliser des alliages différents, dont la composition précise est souvent impossible à connaître – le fameux secret industriel. De quoi rendre impossible le recyclage des métaux.

Au nom de la promotion de l’innovation, combien de start-up et de centres de recherche sont financés par des subventions publiques pour inventer les nouveaux objets qui viendront demain alimenter les besoins en métaux 24 ? L’entreprise Variscan bénéficie par exemple du crédit d’impôt recherche (CIR), grâce aux prospections qu’elle effectue sur le territoire français 25. Une bonne opportunité pour dénoncer le CIR dans son ensemble : dans tous les secteurs, des sociétés empochent de l’argent public pour des recherches qui alimenteront, in fine, une production destructrice.

Ce sont aussi des esprits innovants qui ont imaginé des produits programmés pour ne pas durer – encore une manière de garantir la poursuite de la production. L’obsolescence programmée a bien été interdite, mais les effets de cette mesure gouvernementale restent incertains. Inscrite dans la loi de « transition énergétique pour la croissance verte » 26, l’interdiction n’a pas été votée pour aller vers une réduction des activités industrielles. Aucune mesure de contrôle n’a d’ailleurs été prise par l’État pour tenter de faire appliquer l’article 99 de ce texte, qui prévoit de punir une entreprise mettant en vente un produit dont la durée de vie aurait été délibérément réduite. L’association Halte à l’obsolescence programmée (HOP) s’est pourtant emparée de cet artifice législatif pour alimenter la lutte contre les grandes entreprises. Une plainte a été déposée contre les fabricants d’imprimantes Epson, Canon, HP et Brother, et une autre contre Apple qui incite ses client·es à télécharger des mises à jour précipitant en fait la fin de vie de leurs iPhones 27. De telles poursuites peuvent faire mouvement avec la campagne intitulée #iPhoneRevolt 28, faite d’occupations de magasins Apple 29, de tribunes dans la presse 30 et d’actions directes sur les publicités 31. Autant de petites attaques précieuses contre un des clients majeurs de l’industrie minière. Car avec ses dix smartphones différents commercialisés en l’espace de dix ans, la marque à la pomme symbolise bien l’alliance entre innovation et obsolescence.

Le champ miné de l’indispensable recyclage

Le recyclage est peut-être le chantier où règne la plus grande confusion, car il n’implique pas en lui-même de choix fort face à la croissance ininterrompue de la production. Pour celles et ceux qui veulent continuer à produire toujours plus, il est une aubaine : plus la quantité de choses produites augmente, plus la quantité de choses à recycler augmente également. Le très libéral Institut Montaigne a d’ailleurs identifié l’ « économie circulaire » comme la clé pour « réconcilier croissance et environnement » 32. Les acteurs français du recyclage (Éco-Emballages, Veolia) ne manquent d’ailleurs pas une occasion de rappeler combien les emballages jetables sont pratiques, adaptés à la consommation moderne, essentiels à notre mode de vie. Ils sont surtout essentiels à leurs activités économiques.

Le recyclage est pourtant un pilier indispensable pour entamer la décroissance de la production. Il faudra donc l’arracher à la clique de la croissance « verte ». La plupart des métaux nouvellement exploités ont un taux de recyclage proche de zéro 33. Lutter contre la mine, c’est aussi défendre la généralisation de la réutilisation des métaux. Même le plus audacieux projet de vie sobre ne saurait s’en passer complètement, ne serait-ce que pour forger des outils, bricoler les habitats existants et réparer les milliards d’objets en circulation. Ces métaux ont déjà été sortis de terre, il faut maintenant tout faire pour les conserver, les récupérer et les réutiliser.

Blocage, recyclage et sabotage

Les plus raisonnables semblent bien être les personnes qui, aujourd’hui, s’organisent quotidiennement dans des dizaines de collectifs en France ou ailleurs, afin de défendre les lieux où elles vivent contre de grands projets industriels, d’extraction ou encore d’infrastructures inutiles pour les populations. Si les responsables du saccage restent les décideurs de ce monde, la bataille se gagnera par les propositions puissantes de celles et ceux qui construisent déjà un ailleurs désirable – tout en maintenant la ligne de front. En chaque lieu où l’on pense et l’on vit un autre rapport à la production et à la matérialité, où l’on s’active à la mise en place de circuits de réemploi et de recyclage, où la réparation vaut bien plus que la consommation, où l’on monte des ateliers pour apprendre à réparer des machines à laver, où l’on refuse de changer de téléphone portable, etc. C’est dans cette convergence où s’allient les refus et les alternatives que se dessine un monde plus juste.

Mathieu Brier et Naïké Desquesnes de la revue Z.

Article paru sur le site de la Revue itinérante d’enquête et de critique sociale Z.


Notes :

1 Philippe Bihouix et Benoît de Guillebon, Quel futur pour les métaux ?, ed. EDP Sciences, 2010, p. 178.

2 Rachel Knaebel, “Quand l’industrie de l’armement s’inquiète de l’épuisement des ressources en métaux stratégiques”, site internet Basta !, 18 décembre 2017 ; <bastamag.net>.

3 Quel futur pour les métaux ?, op. cit.

4 Ces données sont tirées de l’outil interactif “Des métaux dans mon smartphone ?”, proposé par l’association ISF SystExt sur son site internet <isf-systext.fr>.

5 Celia Izoard, “L’utopie des technopoles radieuses”, revue Z n°9 (Toulouse), 2015.

6 Ariane Beky, “Terminaux : les smartphones haut de gamme portent la croissance”, Silicon, 31 janvier 2018 ; <silicon.fr>.

7 “L’utopie des technopoles radieuses”, art. cité.

8 Florian Fizaine, Analyses de la disponibilité économique des métaux rares dans le cadre de la transition énergétique, thèse de doctorat en sciences économiques, Université de Bourgogne, 2014 ; <tel.archives-ouvertes.fr>.

9 Il peut aussi être associé à d’autres métaux comme le cuivre, le plomb et l’étain.

10 Patrick Hetzel et Delphine Bataille, Les Enjeux stratégiques des terres rares et des matières premières stratégiques et critiques, rapport n°617 fait au nom de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques, tome 1, mai 2016, p. 20-25 ; <senat.fr>.

11 Guillame Pitron, La Guerre des métaux rares. La face cachée de la transition énergétique et numérique, éd. Les liens qui libèrent, 2018, p. 34.

12 « Initiative “matières premières” – répondre à nos besoins fondamentaux pour assurer la croissance et créer des emplois en Europe », communication de la Commission au Parlement européen et au Conseil, COM(2008) 699 final, 4/11/2008 (COM(2008) 699 final/2 pour la version corrigée du 6/05/2010). Disponible sur <eur-lex.europa.eu>.

13 Page Internet de présentation de l’Extractives Global Programmatic Support (EGPS) Multi-Donor Trust Fund, onglet « Overview » du site de la Banque mondiale, au 28 février 2018 ; <worldbank.org>.

14 « We believe that only by mining with principles can the mining and metals industry contribute to sustainable development and protect the planet. » Extrait de la page d’accueil du site Internet du Conseil international des mines et métaux (ICMM), au 28 février 2018 ; <icmm.com>.

15 Ruediger Kuehr et Eric Williams (éd.), Computer and the Environment : Understanding and Managing Their Impacts, Kluwer Academic Publishers et United Nations University, 2003, cité dans Fabrice Flipo, Michelle Dobré et Marion Michot, La Face cachée du numérique. L’impact environnemental des nouvelles technologies, éd. L’échappée, 2013, p. 26.

16 La Guerre des métaux rares, op. cit., p. 61.

17 Greenpeace, « How Clean is Your Cloud ? », avril 2012, cité dans La Guerre des métaux rares, op. cit., p. 68.

18 La Guerre des métaux rares, op. cit., p. 44-47.

19 Quel futur pour les métaux ?, op. cit., p. 23.

20 Voir les travaux du Laboratoire sur les inégalités mondiales (World Inequality Lab), sur le site Internet de la Base de données mondiale sur les patrimoines et les revenus (World Wealth and Income Database) : <wid.world/fr>.

21 Lire par exemple Alexandre Broutart, “Électronique : rouvrir les mines en France pour éviter la domination chinoise ?”, Clubic, 18 mars 2016 <clubic.com>, ou le chapitre 9 (La fin des derniers sanctuaires) de La Guerre des métaux rares, op. cit.

22 Revue Z no 9, op. cit.

23 Selon ISF SystExt, au forum sur « les mobilisations citoyennes face à la relance minière » de septembre 2017 en Île-de-France, et dans son outil interactif en ligne « Des métaux dans mon smartphone ? » ; <isf-systext.fr>.

24 « Les aides à l’innovation», dans l’onglet « Créateur » du site de l’Agence France entrepreneur, consulté le 28 février 2018 ; <afecreation.fr>.

25 « Receipt of CIR Payment – ASX Announcement », Variscan, 6 novembre 2017 ; <variscan.com.au>. Dans le cas de Variscan, les recherches en question consistent probablement surtout à traiter des données récupérées gratuitement auprès du BRGM, et donc récoltées grâce à des fonds publics… double peine pour le contribuable !

26 Loi no 2015-992 du 17 août 2015 relative à la transition énergétique pour la croissance verte ; <legifrance.gouv.fr>.

27 communiqué de HOP, “HOP porte plainte contre Apple pour obsolescence programmée”, 27 décembre 2017 ; <halteobsolescence.org>.

28 Voir sur <iphonerevolt.org>.

29 communiqué d’Attac France, “Procès #AppleContreAttac :les multinationales ne nous feront pas taire !”, 12 février 2018 ; <france.attac.org>.

30 Voir la tribune collective, “La vraie révolution serait qu’Apple produise des smartphones socialement, écologiquement et fiscalement soutenables”, Le Monde du 27 octobre 2017.

31 “Des pubs contre Apple dans le métro parisien”, texte et photos publiés sur Paris-luttes.info, 24 septembre 2017 ; <parisluttes.info>.

32 Rapport de l’Institut Montaigne Économie circulaire, réconcilier croissance et environnement, novembre 2016 ; <institutmontaigne.org>.

33 United Nations Environment Programme (UNEP), Recycling Rates of Metals. A Status Report, 2011, repris dans “Tableau récapitulatif des taux de recyclage des métaux”, annexe 7 de La Guerre des métaux rares, op. cit, p. 279.

Publicités
  1. Aucun commentaire pour l’instant.
  1. No trackbacks yet.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :