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Frédéric J. J. Buytendijk, L’homme et l’animal, 1958

essai de
psychologie comparée

L’analogie entre le comportement de l’animal et celui de l’homme est frappante et en même temps si énigmatique qu’elle a toujours suscité tâtonnement et provoqué de nombreuses tentatives d’interprétation.

Le professeur Buytendijk (1887-1974), un des maîtres de la psychologie comparée, expose les recherches faites dans ce domaine et donne une synthèse des explications psychologiques et philosophiques.

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Résumé encyclopédique

La psychologie comparée

L’analogie entre le comportement de l’animal et celui de l’homme est frappante et en même temps si énigmatique qu’elle a depuis toujours suscité l’étonnement et provoqué les tentatives d’interprétation et d’explication. Essayer de comprendre cette analogie n’est possible qu’à partir d’une conception déterminée de la nature humaine, de l’origine du monde et de l’essence de sa vie. Dès lors les résultats diffèrent suivant le point de départ choisi.

L’histoire de la psychologie comparée s’explique par l’évolution des vues philosophiques sur l’homme et la vie. Les études scientifiques et les théories sur les différences, les ressemblances, les identités de comportement entre l’animal et l’homme se sont développées parallèlement aux théories de l’âme humaine et de la nature vivante. Âme humaine et nature vivante sont dans l’expérience préscientifique et la pensée primitive étroitement liées. Dans toutes les formes de cultures primitives, représentations religieuses, mythes et rites magiques sont pénétrés d’une foi animiste qui embrasse non seulement l’homme mais aussi l’animal. Naissance et mort, sommeil et rêve, souhaits, attentes et souvenirs évoquent toujours l’idée d’une âme substantielle qui est imaginée agissant en corrélation mystérieuse avec les forces vitales. Mourir, c’est exhaler son dernier souffle, perdre sa dernière goutte de sang. Tout ce qui respire, tout ce qui meurt en perdant son sang est donc imaginé doué d’âme comme l’homme. L’âme habite le corps, pense l’homme, s’appuyant sur son expérience immédiate. Après la mort physique, elle mène une existence indépendante, bien que fantomatique. Les représentations concernant les royaumes des esprits, la migration des âmes, les puissances magiques, les fantômes, etc., diffèrent d’un peuple à l’autre, mais ont toutes un fond commun. Les communautés primitives se firent ainsi une multitude d’images religieuses confuses sur la vie de l’âme animale et humaine. En face de cette profusion, on mesure mieux l’extraordinaire apport de la pensée grecque constituant une base solide pour le développement scientifique de l’Occident.

Aristote (384-322 av. J.-C.) posa le premier les fondements de la psychologie comparée en définissant l’âme comme la forme du vivant sans cesse agissante et sans cesse en voie de se réaliser elle-même. Âme et corps sont uns comme la cire et son moule. Un paragraphe du livre De anima (livre II, chapitre 1) est célèbre. Aristote y dit :

« Imaginons que tel instrument, par exemple une hache, soit un corps naturel, l’être propre à la hache constituerait son essence, et cette essence serait son âme… Seulement, la hache n’est pas un corps naturel. »

La (véritable) âme est :

« ce qui porte en soi-même l’origine première du mouvement et du repos ».

L’âme est donc le principe actif de vie. Mais le terme de vie a de multiples significations. Nous qualifions déjà un être de vivant, dit Aristote, quand, comme la plante, il possède le simple pouvoir de se nourrir lui-même et de grandir. Les animaux possèdent en outre l’aptitude à sentir, à changer de lieu, en même temps que la possibilité de rechercher et de désirer. L’homme les dépasse en vertu d’un pouvoir dont plantes et animaux sont privés : c’est la représentation, la pensée, la réflexion, et par là le travail volontaire, l’esprit créateur.

Nous n’entrerons pas ici dans le détail de la psychologie aristotélicienne et de sa comparaison entre l’homme et l’animal. Ce qui importe avant tout et annonce toutes les théories scientifiques ultérieures de la vie, ce sont les notions d’orientation vers un objectif et d’efficacité des moyens. C’est aussi la distinction entre le psychologique et le physiologique. Paul von Schiller souligne qu’Aristote a clairement distingué ces deux points de vue, à partir desquels on peut étudier les phénomènes de la vie. Ainsi l’animal se nourrit. Le côté « désir de se nourrir » est objet de la psychologie. Le côté « nourrir ce désir » est objet de la physiologie.

« Aristote lui-même note cette alternance des points de vue, quand il observe que la colère peut être provoquée par deux circonstances : le désir de vengeance et réchauffement du sang. »

Cette alternance des points de vue s’est toujours manifestée dans l’histoire de la science de l’âme. La pensée médiévale, dominée par la théorie grandiose qu’en a donnée saint Thomas d’Aquin, a ramené les conceptions aristotéliciennes à une anthropologie chrétienne. L’âme est principe de vie. Sa forme inférieure est l’âme végétative. Les animaux possèdent une âme sensitive, l’homme y ajoute une âme spirituelle, l’âme rationnelle.

L’étude empirique systématique des phénomènes de l’âme a commencé tardivement. Il a fallu l’essor des sciences naturelles analytiques au début des temps modernes, basé sur la philosophie de René Descartes (1596-1650) pour que cette étude se développe vraiment. Le philosophe français Descartes rompit avec la pensée grecque et la pensée médiévale. Il soutint que l’âme et le corps étaient en complète opposition. Le corps était à ses yeux comparable à un mécanisme, montre ou automate quelconque, qui n’est qu’apparemment doué de mouvement autonome, mais est mu en vérité par des processus physiques. Pour Descartes, l’âme est sans étendue, immatérielle, indivisible. Elle est res cogitans, c’est-à-dire un existant qui n’est caractérisé que par le savoir. Elle n’entre en rapport d’action et réaction avec le corps qu’à un endroit déterminé du cerveau humain. L’animal est privé de toute connaissance. Aussi Descartes conçoit-il l’animal, et tout autre être vivant, comme dépourvu d’âme. Ce qui se passe dans l’organisme, ce sont des processus chimiques complexes, qui, il est vrai, se succèdent de telle sorte que, comme dans une machine, ils concourent à une fin. Les animaux présentent en outre des réactions automatiques aux excitants sensoriels. Ces réactions ne coïncident qu’apparemment avec des réactions humaines. En réalité elles sont causées par la structure du système nerveux. L’animal ne possède pas la conscience des excitants et des mouvements de réaction.

La théorie cartésienne admet une originalité absolue de l’homme. Elle explique mécaniquement tous les phénomènes corporels. Les conséquences théoriques de cette thèse se sont montrées funestes au cours des temps modernes dans tous les domaines des sciences biologiques, médicales et psychologiques. Il faut pourtant souligner que les précieuses études analytiques des processus organiques doivent à la doctrine cartésienne une impulsion puissante et durable.

L’histoire nous apprend que même une théorie fausse peut être féconde dans le domaine de la recherche scientifique. La psychologie comparée en est une preuve. Le dualisme cartésien, surtout sous la forme du parallélisme dit psychophysique, a suscité jusqu’à maintenant quantité d’excellentes enquêtes empiriques. Elles concernent entre autres les lois des rapports entre stimuli et réaction dans des conditions expérimentales aussi simples que possible. C’est là le domaine de la physiologie du système nerveux. Ces expériences conduisirent à la théorie des réflexes conditionnés (Bechterev, Pavlov). Cette thèse s’appuie sur l’associationnisme ; il se créerait dans le système nerveux des liaisons entre stimuli simultanés ou successifs. Bechterev étudia chez le chien les « réflexes moteurs associés ». Il résuma les résultats obtenus et ses observations sur la physiologie du système nerveux dans un livre paru en 1907, Psychologie objective. Plus grande fut l’influence de Pavlov (1849-1936), non seulement dans la Russie, sa patrie, mais aussi aux États-Unis. Elle fut moins marquée en Europe occidentale. Pavlov était parti de travaux sur le mécanisme d’incurvation de la digestion. Il étudia les rapports entre certaines sécrétions glandulaires (salive, suc gastrique) et des stimuli répétés (sons, stimuli optiques, stimuli cutanés). Si un stimulus est combiné un certain nombre de fois avec un stimulus alimentaire absolu, il se montre bientôt capable à lui seul de déterminer une sécrétion (« réflexe conditionné »). A l’aide de cette méthode expérimentale, Pavlov et ses nombreux élèves étudièrent les fonctions des sens et les processus cérébraux dépendant de ces fonctions d’une manière « objective ». Plus tard ils étendirent leurs investigations aux troubles du comportement animal qui présentent des analogies avec les névroses humaines. Liddel, N.R.F. Maier, Massermann et d’autres étudièrent en Amérique les névroses dites expérimentales. La théorie des réflexes conditionnés joua bientôt dans beaucoup de centres de recherches psychologiques le même rôle qu’auparavant la théorie associationiste. Les deux théories partent de l’hypothèse de processus élémentaires qui se combinent dans le système nerveux et déclenchent automatiquement le comportement. L’idée que c’est l’homme et non pas le cerveau qui pense (E. Straus) est pour Pavlov une illusion subjective. Le subjectif (sentiments, représentations, pensées, sensations) accompagne les processus nerveux matériels. Descartes voyait en l’animal une machine complexe. Avec la théorie pavlovienne, l’homme aussi est une machine complexe. Les tenants de cette théorie n’en ont pas tiré de conséquences en dehors du laboratoire. Pourtant la thèse de Pavlov fut exploitée politiquement et « idéologiquement ». Cela se comprend dans une certaine mesure, car les réflexes conditionnés peuvent expliquer toute forme d’apprentissage, d’adaptation, d’acquisition, d’habitude. Dès lors ils peuvent être utilisés à résoudre des problèmes de pédagogie, de psychologie du travail et de rapports sociaux.

Il s’est constitué aux États-Unis une école psychologique indépendante de la physiologie bien qu’en accord avec les conceptions fondamentales de Pavlov. Elle fut fondée par Watson et porte le nom de Behaviorism. Watson essaya d’expliquer l’apprentissage animal par une chaîne de réflexes, donc de connexions du système nerveux. Il n’existe dès lors qu’un semblant de comportement, car toute « relation » entre sujet et environnement manque. Les behavioristes se sont consacrés avec prédilection à l’étude des processus d’apprentissage. Ils discernent un comportement « visible » et un comportement « invisible » (implicite) dont le siège est l’intérieur du corps. La pensée en ferait partie. Les processus hormonaux et nerveux maintenant un état corporel constant (une homéostase) font partie de ce comportement « implicite ». L’animal expérimental de prédilection des behavioristes américains fut et reste le rat. On étudia les divers processus d’apprentissages dans des conditions variées. On s’attacha tout particulièrement à expérimenter avec des labyrinthes, comme le fit pour la première fois Small en 1908. On trouve un résumé de ces nombreuses expériences dans le chapitre des Foundations of Expérimental Psychology (publié par Murchison) écrit par Hunter, et dans le livre de Bierens de Haan. Munn a publié en 1950 un livre des observations faites sur les rats. Thorndike (1898) employa une deuxième méthode, la boîte à problèmes (Problembox ou Vexierkasten), souvent reprise par la suite. L’animal devait apprendre à ouvrir le verrouillage compliqué d’une boîte. Cette expérience permit d’étudier le comportement de diverses espèces (rat, chien, chat, singe, etc.) et de le comparer à celui des enfants.

Le behaviorisme « strict » de Watson donna lieu à de multiples critiques. Il se constitua des écoles « néobehavioristes » (Tolman, Spence, Clark Hull entre autres). Elles restèrent fidèles au principe de liaison entre le comportement et les processus organiques.

Un certain nombre de zoologues et de psychologues poursuivent depuis quelques décades des recherches sur le comportement plus dégagées d’a priori théorique. Ils visent à décrire les modes de comportement des espèces animales supérieures et inférieures (éthologie), en particulier les actions instinctives des insectes (Fabre, Peckham, Lyblock, Wasmann, par exemple). Des chercheurs modernes ont analysé expérimentalement les réactions innées et en particulier les formes de stimuli déclenchant ces actions (Lorenz, Tinbergen, von Frisch). Ils furent fortement influencés par les études de von Uexküll sur l’environnement mais aussi par la psychologie des formes (gestaltiste). La comparaison entre l’homme et l’animal pose le problème de l’intelligence. Ce problème donna matière à des tentatives intéressantes et instructives. Les études de Köhler, de Yerkes et de Nadia Kohts sont fondamentales sur ce point. Le résumé de Harlow, dans Comparative Psychology, édité chez Calvin P. Stone, nous renseigne sur les résultats des plus récentes investigations. On a pu observer pendant plusieurs années certains anthropoïdes vivant en milieu humain (Kellog, Hayes).

Ces observations contribuent grandement à éclairer les données de la psychologie comparée. Nous avons longuement discuté dans ce livre des résultats obtenus et de leur interprétation.

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