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Erwin Chargaff, Prémices d’une nouvelle barbarie, 1981

Dans son admirable autobiographie Heraclitean Fire 1, parue en 1978, tout à la fois itinéraire scientifique et philosophique, Chargaff se décrit en quelque sorte lui-même en intitulant un de ses chapitres More foolish and more wise (plus fou et plus sage).

De nombreux épisodes dramatiques et parfois cocasses jalonnent sa vie. A Vienne, sa ville natale, la sauvage répression des milices ouvrières du parti social-démocrate par Schuschnigg, puis l’Anschluss et l’entrée des nazis qui le chassent de son pays le conduisent comme tant d’autres, aux États-Unis où, dès 1934, il recommencera à expérimenter et à enseigner au Mount Sinaï Hospital et à l’Université de Columbia à New York. Dès 1949, Chargaff décrit certaines irrégularités dans la composition de l’ADN et formule le concept de « complémentarité » (la loi de Chargaff), et un peu plus tard, met en évidence l’« appariement des bases » qui est la preuve la plus importante du fait que l’ADN a une structure de double hélice.

Biochimiste, Chargaff ne « situe » cependant pas sa découverte. La description finale de la structure de l’ADN vaudra en 1953 à Watson et Crick le prix Nobel que méritait bien, cependant, le génial et malchanceux biochimiste viennois.

La sombre vision qu’a Chargaff tout à la fois de l’avenir de la science et celle de l’humanité a-t-elle été suscitée par ces avanies ou provient-elle de son tempérament foncièrement pessimiste ? Quoi qu’il en soit, sa voix détonne dans l’univers ouaté, confortable et souvent béat de la communauté scientifique contemporaine, comme celle d’un moderne Isaïe prophétisant la chute du Temple et l’arrivée des quatre cavaliers de l’Apocalypse.

Michel Salomon 2 : Il y a des utopistes optimistes et des pessimistes. Je sais pour avoir lu vos livres que vous êtes plutôt un pessimiste endurci. Mais êtes-vous un utopiste?

Erwin Chargaff : Campanella, Thomas More étaient des utopistes… Aucune de leurs prédictions ne s’est réalisée parce que les utopistes sont des fantaisistes. Les seuls parmi eux qui ont quelque intérêt sont les satiriques qui sont plutôt pessimistes : c’est pourquoi Swift est le meilleur de tous les utopistes. Il prédisait la débâcle qui est bel et bien arrivée. Les voyages de Gulliver sont l’une des rares utopies qui se soit réalisée puisque aujourd’hui nous vivons parmi les Yahoos 3. Prenons le cas des recherches sur le cancer. C’est à mon avis un moyen qu’ont trouvé les chercheurs d’obtenir de l’argent. La peur du cancer rend le pouvoir et l’opinion plus généreux que s’il s’agissait de financer simplement des travaux de biologie fondamentale. Quant aux travaux sur le cancer proprement dit, je n’ai guère vu de résultats. J’ai des doutes sur la mise au point de remèdes miracles parce que le cancer reste une énigme, un pluriel indéfini, une calamité dont on ne connaît ni les origines, ni les mécanismes.

Les projections sur l’avenir ne sont pas possibles. Tout arrive toujours d’une façon différente que prévue. Bien sûr, Jules Verne a eu quelques idées prémonitoires – les sous-marins, les avions –, mais sa prédiction portait sur la technologie elle qui peut être plus ou moins pressentie. On peut dans une certaine mesure aussi prévoir la technologie scientifique. Ce qui signifie que si on connaît les effets des psychotropes, on peut imaginer la façon dont ils seront utilisés à l’avenir. Mais je ne crois pas qu’on puisse prédire l’avenir scientifique proprement dit. La science et la technologie scientifique sont des entités différentes. En tout cas les grands scientifiques ont toujours utilisé leur imagination plutôt que leurs connaissances. Le savoir est technique : il y a les méthodes, les procédés, qui peuvent à coup sûr être améliorés mais on ne peut pas vraiment prophétiser le développement scientifique proprement dit. Les innovations sont des « catastrophes » imprévisibles. Je ne crois pas qu’il y ait eu une seule révolution dans les sciences naturelles de mon vivant. Le XXe siècle n’a commencé qu’en 1914-1918. La Première Guerre mondiale a marqué le commencement des temps nouveaux, après une période fort désagréable, quoi qu’on en dise sur la « Belle Epoque ». Auparavant, les sciences humaines, les sciences historiques, les sciences naturelles étaient l’affaire des individus. Entre les deux guerres, je travaillais en Allemagne, en Amérique et parfois en France à l’Institut Pasteur. Il y avait des individus – quelques-uns assez fantaisistes, mais doués, d’autres plutôt médiocres, limités, bornés – mais chacun poursuivait ses travaux, était responsable de ses découvertes d’une manière qui a tout à fait disparu aujourd’hui. Le tournant a été pris lors de l’avènement des États-Unis dans les années qui ont précédé et suivi la Deuxième Guerre mondiale, sur la scène scientifique. Cette dernière a beaucoup changé du fait de l’Amérique qui est intervenue massivement, brutalement dans la technologie, les sciences et dans tout enfin, au nom de l’efficacité sociale.

Je suis enclin à blâmer vraiment l’Amérique pour le change­ment qui est intervenu à cette époque. Les autres pays scientifiques étaient alors hors course du fait de la guerre. Les États-Unis avaient donc un monopole de fait jusqu’en 1960-1965. Puis la crise économique s’est exacerbée et nous vivons maintenant une crise des sciences naturelles parce qu’elles sont devenues extrêmement coûteuses. C’est naturellement l’énergie nucléaire qui donna naissance à ce phénomène apparu pendant la Seconde Guerre mondiale en Amérique avec le « projet Manhattan ». Celui-ci représentait, je dois dire, la première tentative d’un « camp de concentration académique » où étaient réunis des milliers de scientifiques supervisés étroitement par l’armée. C’est de ce temps-là que date l’apparition d’équipes importantes de chercheurs travaillant sous la direction d’une autorité administra­tive plutôt que proprement scientifique, subordonnées aux impératifs du pouvoir et à ses priorités politiques ou de prestige, alors que la science avait été jusque-là une aventure individuelle, solitaire…

L’Amérique a proprement créé l’image du XXIe siècle dans les sciences, qui devraient être plutôt ce que j’appellerais « alexandrines » par comparaison avec l’Alexandrie antique. Aujourd’hui la recherche scientifique coûte très cher et les investissements sont si considérables, même dans les disciplines biologiques qui ont recours à des appareils extrêmement coûteux, que la pratique scientifique en est transformée. Ma génération se rend compte réellement de cette différence qui est non seulement de degré, mais de nature.

M. S. : Vous n’êtes définitivement pas en faveur de la planification des recherches et de leur distribution au sein de grandes équipes interdisciplinaires.

E. C. : A mon sens, toutes les grandes découvertes des sciences naturelles ont été faites au temps où la science était l’affaire d’individus avec deux exceptions peut-être, pour la découverte de la structure ADN et le génie génétique. La déchéance des sciences naturelles, vues sous l’angle de l’activité intellectuelle, a été suscitée par les spécialistes qui ressemblent de plus en plus à la caste des prêtres de l’Egypte pharaonique ; c’est-à-dire que leur nécessité est fondée sur leur besoin de survivre. C’est aussi vrai de la grande masse des scientifiques qui créent, sécrètent si je puis dire, les sciences dites nouvelles parce qu’ils veulent continuer à vivre, à être gratifiés. De même la religion et ses rites ont été inventés par les prêtres parce que c’est leur métier, et de ce fait même ils annihilent la ferveur et la piété vraie ; la science a été pervertie à la fois par sa massification et par sa tendance à être un véritable business.

La créativité, le génie scientifique, comme l’élan mystique ou la poésie, sont l’affaire d’un individu et non d’un « collectif ». Les scientifiques constituaient une communauté d’individus souvent plus ou moins marginaux, des mavericks comme on dit en Amérique. Ils forment aujourd’hui une classe nouvelle, qui pour exister a besoin de sa continuité ; elle a tout intérêt naturellement à créer des problèmes qui la fassent apparaître comme indispensable et c’est ce que nous observons maintenant. Je suis, comme vous le voyez, un mélange de réactionnaire et de radical. Je crois que je suis plutôt conservateur dans mes points de vue et je persiste à dire que la plupart des problèmes évoqués par vos prospectivistes de la santé et qui tournent autour des psychotropes n’auraient même pas été formulés avant l’arrivée de la caste scientifique.

M. S. : Croyez-vous que le stress, la dépression ont été uniquement créés par notre mode de vie actuel. Il n’y avait pas de déprimés au Moyen Age ou à la Renaissance ?

E. C. : Je ne sais pas si au temps de la Renaissance on était déprimé. Naturellement il y a toujours eu des individus connaissant des problèmes, mais la formulation scientifique de ces problèmes n’existait pas. La nosographie psychiatrique a commencé à être élaborée environ à l’époque d’Henri IV. A l’évidence, certains n’étaient pas très heureux, d’autres se suicidaient, mais notre époque voit le nombre des suicides augmenter beaucoup par rapport aux périodes les plus sombres du passé. Je ne crois pas que l’homme ait changé fondamentalement depuis son homologue du Neandertal. Par contre, il est modifié et soumis à des pressions nouvelles créées par la révolution industrielle, le progrès technologique et singulièrement l’automobile. Permettez-moi de penser que nombre de nos contemporains consacrent l’essentiel de leur vie aux déplacements. Ils vibrionnent, vont et viennent sans arrêt, et tout cela pour rien, ou pour peu de chose. Ce besoin est récent si l’on songe que Napoléon ne voyageait pas plus rapidement que Jules César.

Si j’étais catholique, je penserais que le Diable a bel et bien pris la direction de ce monde. Avec la civilisation urbaine de plus en plus démente, je ne vois pas comment l’homme du XXIe siècle pourrait être plus heureux que maintenant.

M. S. : Voyez-vous le monde à venir comme une espèce de grande Mégapolis ?

E. C. : Oui, mais la menace de la bombe pèse sur nous.

M. S. : Il y a des problèmes d’énergie. La croissance mégapolitique n’est peut-être plus possible ?

E. C. : Je crois que les sciences souffriront d’une pénurie que nous ne pouvons pas encore prévoir mais il y aura certaine­ment moins d’énergie, donc moins de production et par consé­quent moins d’argent. J’ai la vision d’une nouvelle période qui ressemblera aux grandes migrations décrites par Claudien et les écrivains des ive et Ve siècles. Je vois les prémices d’une nouvelle barbarie. Ainsi la capacité de s’exprimer, qui est une caractéristi­que de l’homme, s’abaisse considérablement tant en Amérique qu’en France. Il suffit de comparer la production littéraire de la France, il y a trente ans et aujourd’hui, pour en être conscient. Mais encore une fois ce n’est pas tant l’homme qui change mais les conditions dans lesquelles il vit. Nous subissons déjà la crise de l’énergie, la crise industrielle et nous vivons sous la menace de la bombe atomique qui un jour explosera. Il n’y a pas d’exemple dans l’histoire, d’une arme nouvelle qui soit restée inutilisée, sauf peut-être par erreur.

Ce contexte est naturellement la cause de cette dépression si répandue dans notre entourage. Il y a eu dans le passé, de Gengis Khan à Hitler, des menaces terribles pour l’humanité, mais jamais le sentiment que la fin de l’espèce, l’anéantissement global de l’humanité est possible, n’a été vécu avec autant d’intensité.

M. S. : Ce serait une sorte d’intuition par les hommes les plus sensibles de la catastrophe finale…

E. C. : Oui, vous savez, avant toute catastrophe comme les tremblements de terre, il y a des indicateurs. La poésie ou la musique sont des meilleurs indicateurs de l’avenir que la science parce qu’elles dépendent beaucoup plus de l’individu, de son esprit, de son cerveau. Il y a, me semble-t-il, une crise importante dans les arts qui ont presque cessé d’exister. Il y a bien des personnes qui se qualifient de musiciens et d’artistes, mais y a-t-il aujourd’hui de la bonne musique, du bon art…

M. S. : Je crois que oui…

E. C. : Ce n’est pas mon avis. Cette crise de créativité artistique est un de ces indicateurs de la crise générale.

M. S. : Existentielle.

E. C. : C’est un mot qui n’existe plus depuis que l’existentialisme est passé de mode. Vous avez à présent la Nouvelle Philosophie en France avec Monsieur Bernard-Henry Lévy qui redécouvre le monothéisme. Au moins en France, c’est un peu plus drôle qu’en Amérique où l’on se prend tellement au sérieux. Ici, il y a plus de verve. Le Français adore parler et sait s’exprimer mais il a aussi perdu son pouvoir d’expression et avec sa logomachie et son jargon pseudo-philosophique, il tend à se rapprocher de l’Américain. Je vais vous surprendre. Il y a encore dans les provinces autrichiennes quelques écrivains qui paraissent être meilleurs qu’ailleurs comme par exemple à Salzbourg et à Gratz.

M. S. : Des écrivains-paysans ?

E. C. : Non, pas des écrivains-paysans. Ce sont plutôt des successeurs de Kafka. Ils sont très désespérés, mais ils écrivent très bien, Bernhard… Handke… Il y a aussi de bons écrivains en Allemagne de l’Est, davantage qu’en République Fédérale…

M. S. : Vos critères me paraissent surprenants mais intéressants. Ils rejoignent votre vision bien désespérée du monde. Il y a en effet une tradition du désespoir littéraire en Autriche depuis Kafka, Hoffmanstahl et Musil.

E. C. : L’empire austro-hongrois était un moyen de s’accommoder du désespoir permanent de la vie humaine. Maintenant ce désespoir a fui Vienne, plus que jamais décor d’opérette, et s’est réfugié dans les provinces. Mais à mes yeux, l’Allemagne de l’Ouest est tout à fait décervelée, elle n’a plus d’écrivains, ni de compositeurs dignes de ce nom…

M. S. : Et Böll, et Grass, etc. Vous êtes bien sévère.

E. C. : Peut-être, moi, je vois surtout qu’elle a des banquiers et des voyageurs de commerce, comme le Japon. Les banquiers qui font quelquefois faillite. J’ai le sentiment curieux que la France commence à ressembler à l’Allemagne de l’Ouest. Le marché commun fera de l’Europe tout entière une sous-province des États-Unis.

M. S. : Le génie génétique est-il la promesse d’un âge d’or ou celle de l’apocalypse ?

E. C. : Je crois qu’on a exagéré les possibilités du génie génétique. Il y aura encore beaucoup de travaux fondamentaux intéressants sanctionnés par deux ou trois prix Nobel, mais je ne crois pas, personnellement, que le génie génétique annonce un âge d’or.

M. S. : C’est le grand pari de la science d’aujourd’hui, la seule possibilité d’une production massive d’insuline…

E. C. : L’industrie pharmaceutique trouvera le moyen de produire de l’insuline à moindres frais, d’une autre façon. J’attends de voir, du reste, si le prix de l’insuline va réellement baisser, même si on le sort à l’échelle industrielle…

M. S. : Vous ne pensez pas que le génie génétique va produire toute une pharmacopée « rare » ?

E. C. : On en parle, mais vous savez, il faut distinguer entre la réalité et les promesses. Celles-ci deviennent d’autant plus grandes quand la réalité s’amincit. Je suis très sceptique, mais attendons !

M. S. : Vivre 120 ans, est-ce possible, est-ce même souhaitable ?

E. C. : Où est la limite ? Mathusalem a vécu, je crois, 900 ans… Vivre 120 ans me paraît possible, mais n’est pas souhaitable dans les conditions actuelles. Si nous vivions à l’âge d’or, peut-être… Mais maintenant je ne crois pas que c’est une question qui se posera vraiment, car dans 120 ans nous vivrons dans des caves. Il y aura des « restes » de l’humanité quelque part en Nouvelle-Zélande qui survivront irradiés et malheureux…

M. S. : La gérontologie, la gériatrie sont pourtant en plein essor… Il y a toute une pharmacopée nouvelle…

E. C. : Une bonne partie des savants sont à mes yeux des sortes d’escrocs. Je n’ai guère confiance en eux. Quant aux industries pharmaceutiques elles auront trouvé un créneau commercial de plus…

M. S. : L’euthanasie peut-elle faire partie demain, sous la contrainte socio-politique, d’une nouvelle morale?

E. C. : Sans doute ! Si nous n’avons pas la bombe atomique, il faudra bien régulariser la démographie mondiale d’une façon ou d’une autre. Est-ce du reste un vrai problème que celui de l’euthanasie ? J’en doute… Je pense qu’à propos de morale et de science, mon inquiétude se situe ailleurs, et à mon sens dans une certaine forme de perversion de la science contemporaine, de viol de la nature… Il y a probablement une limite qu’on n’aurait pas dû franchir, transgresser et qui est marquée par les « deux noyaux ». L’un est le noyau atomique, l’autre le noyau cellulaire. On pourrait dire que l’atomisme grec, l’atomisme présocratique, de Démocrite, de Lucrèce et d’Héraclite marquaient une limite pour l’intelligence humaine. Ces limites ont été transgressées à mon époque, à partir de la Seconde Guerre mondiale d’une part par la scission du noyau atomique, et de l’autre, par celle du noyau cellulaire. J’appartiens encore à la génération « patiente », celle qui observait, contemplait la nature. Les scientifiques qui sont mes prédécesseurs voulaient « savoir sans faire », tandis que maintenant nos sciences modernes veulent « faire sans savoir ». Les scientifiques d’aujourd’hui ne s’intéressent pas à la contemplation attentive de la réalité, mais à son changement. C’est une rupture, une intervention vraiment révolutionnaire qui a pris place dans les rapports entre la science et la nature…

M. S. : A vos yeux, cette révolution constitue un sacrilège ? Etes-vous croyant ?

E. C. : Oui, je considère que c’est un sacrilège, une profanation. Suis-je un croyant, peut-être en un sens. Tous les scientifiques le sont, qu’ils aient ou non gardé la foi de leur enfance. J’ajouterais qu’il n’y a pas un seul grand scientifique du passé qui n’ait pas été un croyant, d’une façon ou d’une autre. Car, quand on contemple le commencement du monde, le miracle de la vie, de son équilibre, de la complexité, on parvient nécessairement à une forme de piété. Lucrèce était athée, mais son athéisme était théique même s’il niait le mot de Dieu.

M. S. : De ce fait je ne pense pas, qu’à l’instar de nombreux scientifiques, vous soyez un adepte d’une morale biologique, d’une morale de la nécessité qui serait mieux adaptée à notre temps…

E. C. : Non, je n’en suis pas. Non, il n’y a qu’une morale. Je ne sais si on peut le définir, mais l’essence de toutes les religions et de toutes les philosophies est la même. Entre Moïse, Bouddha, Jésus-Christ et Mahomet, il n’y a pas grande différence, sinon dans les formes, les mœurs et les coutumes. Notre temps transgresse toutes les morales, tous les décalogues de l’humanité. C’est une nouvelle barbarie qui s’appellera demain « nouvelle culture ». Nous vivons déjà ce temps-là. Les mots ont été si pervertis qu’on appelle aujourd’hui morale ce qu’on aurait qualifié d’absence de morale il y a cinquante ans. Naturellement le nazisme en a été une expression primitive, brutale, absurde, mais c’était une première ébauche de la soi-disant morale scientifique ou préscientifique qu’on nous prépare pour le radieux avenir qui nous attend.

M. S. : Le nazisme a tout de même été autre chose que du scientisme pervers…

E. C. : Mais non, ce n’était que cela, ou cela essentiellement. Le nazisme a été un précurseur des nouveaux temps, le précurseur de la « nouvelle morale scientifique ». L’euthanasie et l’eugénisme ont commencé à se réaliser sous le IIIe Reich. Avant d’engouffrer des dizaines de millions de « sous-hommes », les camps ont d’abord été érigés pour enfermer puis liquider les malades mentaux, les débiles, etc.

M. S. : Je ne pense pas qu’on puisse assimiler au nazisme la démarche scientifique actuelle, même dans ses divagations ou ses abus.

E. C. : Bien, mon propos est à nuancer. Mais cette nouvelle barbarie à alibi scientifique, sans prendre la forme caricaturale du nazisme, participe de la même démarche arrogante des hommes devant la nature. Un fait me rassure cependant. Cette science cynique, manipulatrice, manquera d’argent pour réaliser ses « grands desseins ». Parce que, en se rétrécissant, sous prétexte de spécialisation, les sciences reviennent si cher en ces temps de crise, alors que la vie quotidienne du citoyen, en Amérique, comme en Europe, devient si difficile, qu’il y aura de la part de l’opinion publique un phénomène de rejet. On le voit déjà aux États-Unis où le peuple, le Sénat, les médias commencent à témoigner d’une réelle inimitié à son égard.

M. S. : C’est cela la démocratie, ou ce qu’il en reste…

E. C. : Démocratie, démocratie… disons plutôt que la soupape de sûreté fonctionne encore devant les abus les plus criants. Non, nous n’avons pas de démocratie. Où existe-t-elle ? Dans certaines familles peut-être. Voyez la France. En dépit des apparences, elle me paraît beaucoup moins démocratique maintenant qu’elle ne l’était il y a dix ans. La France sur ce point est une image de l’avenir, mais pas très encourageante. Il y a des manipulateurs multiples qui ne sont pas très compétents. Ils manipulent et ne produisent rien ; ils font semblant d’agir mais n’agissent pas réellement. Et le pouvoir de décision se concentre de plus en plus entre les mains du président et d’une poignée de technocrates de son entourage. Je crains que la France ne préfigure l’image future du pouvoir politique en Occident.

M. S. : Dois-je en déduire que la situation vous paraît meilleure à l’Est…

E. C. : Je me demande si une société de pénurie n’est pas plus porteuse d’avenir qu’une société d’abondance et même de surabondance qui épuise ses ressources. J’entrevois à l’avenir, non seulement la nouvelle barbarie dont je vous parlais à l’instant, mais l’épuisement matériel et intellectuel des Occiden­taux. Nous vivons le temps de la déchéance. Naturellement de ces cendres renaîtra peut-être un phénix, mais on doit être beaucoup plus croyant que je ne le suis, pour l’espérer. Si vous prenez l’Europe, celle-ci est tout à fait exsangue, fatiguée, épuisée. En France, tout comme en Allemagne Fédérale, la seule valeur qui reste est le cynisme. Les pays de l’Est sont plutôt rétrogrades et pour cette raison, j’ai plus d’espoir pour eux. Des quelques séjours que j’ai faits en U.R.S.S. et en République Démocratique Allemande, je me souviens des individus et pas tellement de l’ambiance policière, du régime. L’État, le Système Politique, tout cela est abominable bien entendu, mais les femmes et les hommes que j’ai rencontrés m’ont paru plus vivants, plus ouverts…

M. S. : Peut-être parce qu’ils sont en état d’opposition, et plus pauvres.

E. C. : Ils sont plus pauvres, mais sont-ils vraiment opposés au régime ? Je crois qu’ils sont plutôt devenus indifférents. Ils ont pris leur distance avec la politique, se sont « encoconnés ». Du fait de la propagande, ils ne lisent plus les journaux, ni n’écoutent la radio, ne regardent plus la télévision mais ils ont retrouvé le goût de la bonne lecture, de la musique, de l’amitié. C’est ce que je fais à New York, comme eux, je « m’encoconne ».

M. S. : Pour revenir à notre débat médical, peut-on imaginer qu’un jour les médecines « douces » remplaceront les « dures », que l’immunologie, par exemple, se substituera à la chirurgie ?

E. C. : La seule profession médicale que j’admire encore, c’est la chirurgie. Les chirurgiens sont restés les seuls médecins qui ont encore un métier et sont sous la sanction immédiate et permanente de l’échec ou du succès. Leur patient survit ou meurt.

Qu’appelle-t-on la santé d’un peuple ? Si on regarde les statistiques, naturellement l’espérance de vie s’est accrue depuis le XVIe siècle, grâce surtout aux progrès de l’hygiène publique. J’exclus encore l’hygiène publique de ma dépréciation de la médecine moderne, car elle a permis aux peuples de survivre grâce à l’eau potable, la stérilisation, etc. Les grands hygiénistes du siècle passé, les géants du XIXe, et particulièrement Pasteur, ont joué un rôle considérable. Vous savez, le grand XIXe siècle était d’un optimisme extrême. Le victorianisme pensait que tout allait devenir plus grand, meilleur, plus riche. Marx était un victorien tout à fait typique et l’un des plus grands optimistes qui ait existé. Il croyait à l’amélioration sans limites de l’humanité, tandis que nous voyons que l’avenir comporte son propre contrôle et n’est pas prévisible. Selon une courbe asymptotique de la prospérité et du bonheur, le XIXe siècle a suscité des espoirs qui ne se sont pas réalisés.

Aujourd’hui ces rêves se sont évanouis et les médecins par exemple n’ont plus de vision, ni de responsabilité et sont tous devenus des « scientifiques ». Le nombre de vrais scientifiques est, à mes yeux, très restreint. En faisant de la recherche biologique un métier « de masse », l’Amérique a émasculé le concept même de la Science. Je suis un pessimiste professionnel. Tous les progrès récents, y compris en immunologie, sont des succès d’ordre scientifique, mais nullement d’ordre pratique. A l’exception des antibiotiques, il n’y a pas eu de grands progrès en médecine. En chirurgie, le progrès a porté sur les instruments. Il y en a eu aussi quelques-uns dans le diagnostic comme le scanner dont on exagère cependant la portée. Toute cette révolution biologique dont on se gargarise tant, sur quoi a-t-elle débouché, au plan pratique, dans les soins aux malades. Où est-elle cette médecine « douce » dont vous me parlez ? La coupure est devenue de plus en plus évidente entre les sciences fondamentales et la thérapeutique.

Les sciences se régulent elles-mêmes, c’est-à-dire qu’elles se sont créés une morale et un univers à elles, et ne vivent que pour elles-mêmes. Elles communiquent entre elles mais nullement avec l’extérieur. Ne parlons plus, sans rire, de progrès thérapeutiques décisifs, depuis Fleming qui a découvert la pénicilline par hasard. Je sais que le journalisme scientifique vit de l’idée que nous sommes au seuil de l’âge d’or de la médecine. C’est un mythe. La survie des enfants en bas âge s’est améliorée et les maladies infectieuses sont partiellement contrôlées. L’espérance de vie a augmenté, dit-on. Je viens de relire les Mémoires de Saint-Simon. Les personnages mentionnés font partie de la noblesse et ont presque tous en moyenne vécu 70 ou 80 ans. Seules quelques femmes mouraient à la naissance de leur premier enfant. Il y a eu un progrès social, donc, mais pas médical, et apparemment les riches survivaient mieux à l’époque de Louis XIV qu’aujourd’hui. Je me demande si notre société industrielle n’a pas créé une nouvelle mortalité, liée en partie à l’air pollué que nous respirons. Il y a deux façons de survivre : l’une dans les statistiques, l’autre dans l’intellect. Notre survivance intellectuelle est misérable, parce que la plupart des gens sont des déchets. Cette déchéance vise aussi la médecine à tous les niveaux. Je ne crois pas que les médecins survivront en tant que profession libérale. On voit partout la tendance à l’Étatisme et à leur réduction au rôle de fonctionnaire. Nous aurons une médecine réglementée et probablement encore plus médiocre, qui sera encore moins apte qu’aujourd’hui à tirer parti des « percées thérapeutiques » s’il y en a jamais…

M. S. : On espère tant de miracles de la nouvelle biologie que certains parlent déjà de cette discipline comme devant donner une réponse non seulement à nos problèmes thérapeutiques, mais encore aux besoins alimentaires, énergétiques et autres du monde de demain : le croyez-vous ?

E. C. : En ce moment, rien ne me permet de prédire cet avenir heureux de la panbiologie qui est plutôt une pantalonnade. Nous sommes tous sous l’influence de la publicité, tout est exagéré, et il faut oublier 90% de ce que l’on entend. Cela vaut aussi pour les sciences puisque ces dernières ne sont, je le répète, qu’un moyen d’existence et de survie des scientifiques. Leur caste est devenue si importante et si influente qu’elle a créé son propre code à elle. Les promesses des biologistes selon lesquelles le bois, le pétrole, le bifteck seront remplacés demain par les produits des manipulations bio-génétiques, permettez que je les prenne avec un « gros grain de sel ».

Si on enlève tout ce qui n’est pas vrai ou prouvé, il ne reste plus grand-chose de ces promesses dorées. Les grands succès de la science sont ailleurs que dans la médecine ou les produits de substitution. Ils concernent le domaine des idées et notre compréhension de la réalité. Si on pouvait demander à Newton de revenir, d’observer ce qui se passe maintenant, il serait peut-être étonné. Je ne crois pas qu’il serait très heureux parce que même Einstein était déjà le précurseur d’une certaine décomposition des sciences, en ayant transgressé les limites que j’évoquais.

Je ne sais pas si on trouve maintenant des scientifiques heureux. Chez les jeunes avec lesquels je parle beaucoup, je rencontre une grande absence de tranquillité, une évidente insécurité, pas seulement monétaire ou matérielle mais surtout existentielle. Je suis frappé par l’absence de philosophie chez les scientifiques qui ne sont intéressés qu’au succès de leurs hypothè­ses, qu’à la publication de leurs travaux et leur participation à des congrès. Leur motivation est devenue essentiellement matérialiste. Je ne veux pas contester leur morale, mais ce métier est tellement en lutte avec la réalité qu’ils en ont perdu toute philosophie et toute religion au sens littéral du terme. Si un scientifique veut être vraiment au courant de sa spécialité, il doit y consacrer tout son temps. Il y a une telle inflation de connaissances souvent marginales dans son domaine qu’il n’a plus le temps de lire un bon livre, d’être un homme de culture et de réflexion. La science aujourd’hui tue le bonheur, détruit « l’honnête homme ».

M. S. : Le bonheur et le progrès scientifique vous semblent antinomiques ?

E. C. : Je ne crois pas que la science actuelle soit mauvaise en soi, elle n’est pas la cause de notre malheur, elle en est plutôt un symptôme. Il y a une question ontologique qui se pose. La prolongation de la vie ou la survie est-elle un bien quand il y a la mort après? Naturellement, il y a toujours des cas : quand la mère d’un enfant survit, c’est un grand bien pour l’enfant, mais est-ce qu’on peut dire que la prolongation de la vie est un bien en soi? Non, sauf si la prolongation de la vie permet une éclosion, un épanouissement qui n’auraient pas lieu autrement. Je crois que nous vivons une époque beaucoup moins heureuse que celle de Zola.

M. S. : Vous connaissez la condition ouvrière à l’époque de Zola ?

E. C. : Oui, elle était très dure. Il y a eu de grands progrès sociaux mais je ne sais pas s’ils sont vraiment liés au bonheur. En vérité le bonheur humain existe en quantité limitée et je ne crois pas qu’il puisse y avoir un bonheur illimité, sans freins, ni frontières. La condition humaine est restée la même depuis le temps de Noé.

M. S. : A cause de l’inéluctable, de la mort ?

E. C. : Non, même si on était assuré de pouvoir vivre pour toujours dans les conditions actuelles, toute l’humanité se suiciderait. Il est possible que les suicides collectifs représentent une forme du futur, un des visages de l’avenir si l’homme demeure aussi aliéné. Il est probable – je n’ai pas vu les statistiques actuelles – que le nombre des suicides soit déjà en augmentation, en Amérique, en Suisse, en Suède, dans les pays dits heureux. Il y a une forme de déstabilisation que nous ne pouvons pas contrôler et cette dernière a été causée partiellement par les sciences modernes et en particulier par la psychanalyse qui a certainement créé plus de malheureux encore qu’il n’y en avait auparavant.

M. S. : Combien de gens peuvent encore s’offrir le luxe d’une psychanalyse…

E. C. : A New York, presque tous mes étudiants étaient en analyse pendant leurs études. C’est incroyable ! Je parle des années 1960 et le phénomène est peut-être moins marqué aujourd’hui. Il y avait un nombre si élevé de personnes perturbées aux États-Unis, que l’on pouvait défendre la thèse selon laquelle l’Amérique était en majorité folle vu le peu de gens se considérant eux-mêmes comme normaux. Cette folie a gagné l’Europe également. En Amérique, seules les personnes d’un âge avancé ne font pas appel aux analystes. Ma génération n’y croyait pas. On n’allait pas voir un psychiatre quand on était malheu­reux, mais on essayait de se dominer. Mais mes étudiants vont directement chez le psychiatre dès qu’ils ont la moindre difficulté à affronter. Il y a un psychiatre attaché à l’université ou un institut qui leur est réservé. Dans les grandes universités américaines, cette assistance « spirituelle » était devenue une véritable institution. Tout étudiant qui n’allait pas voir un jour le psychiatre était quelque peu suspect.

M. S. : Si je vous comprends bien, s’appuyer sur la science pour prendre conscience de son état physique ou mental est mauvais ?

E. C. : C’est impossible à mon avis, parce que la science ne donne qu’une image très partielle de la réalité. Vous savez, peu de personnes ont conscience de ce fait ; ce que les sciences biologiques appellent « Nature » n’est qu’un segment, une petite fraction de la Nature. 95 % de la Nature n’est pas ouverte aux sciences naturelles et dès lors les recherches biologiques ne portent que sur une infime particule de la réalité qu’elles ont isolée. La grande majorité des problèmes qui touchent l’humanité échappent à l’investigation des sciences naturelles qui, depuis le XIXe siècle, ont défini la réalité en des termes considérablement restreints. Elles ont ainsi étendu la réalité de ce petit secteur qu’elles peuvent examiner à toute la Nature. La grande scission entre l’humanité et les sciences provient de ce que la réalité vécue par la première est profondément différente de celle qu’étudient les secondes.

M. S. : Que reste-t-il ? L’intuition mystique ?

E. C. : Peut-être. Les sciences ne sont pas en accord avec l’humanité. Elles se sont séparées d’elle et ont défini en leurs termes propres une petite partie de la réalité. Par exemple, la philosophie, toute la philosophie classique — disons Kant, Leibniz, Schopenhauer, Malebranche, j’exclus Descartes qui est plutôt un préscientifique —, tentait d’appréhender l’homme dans sa globalité. Cette globalité lui a échappé et il n’est plus défini en des termes acceptables par la Nature, par l’ordre naturel des choses. Cette grande scission, cette extirpation par les sciences de la philosophie, explique pourquoi cette dernière est dans une telle déchéance aujourd’hui. Il n’y a presque pas de philosophes. Ce sont des scientifiques déclassés et malheureux de ne pas avoir maîtrisé les mathématiques. Wittgenstein qui est considéré comme un réaliste, un positiviste est plutôt un mystique. Il faut lire le Tractatus 4 pour le percevoir. Cette scission entre la réalité humaine et les sciences humaines est profonde et je ne vois pas de point de contact entre les deux. C’est pourquoi les gens ordinaires ne comprennent plus rien aux sciences ; ils les entendent encore moins qu’un moine ne les comprenait au XIIIe ou XIVe siècle. En ce temps-là, la compréhension s’inscrivait dans un univers scientifique, limité, mais abordable tandis qu’aujourd’hui, il est illimité et n’est relativement maîtrisable que pour les sciences physiques.

M. S. : L’humanité va périr de ne plus avoir de Weltanschauung ? Et les églises ne peuvent évidemment plus remplir ce rôle?

E. C. : Les églises sont des coquilles vides et les religions sont devenues des rites sociaux. Il y a certainement des catholiques, des protestants ou des juifs très dévots, mais je ne crois pas qu’ils s’expriment dans l’univers de leur foi. Ils en sont plutôt aux frontières. Il y a même des mystiques. Je viens d’écrire quelque part qu’en Amérique il y a de tout, et probablement de grands mystiques, mais personne ne les connaît car par définition un grand mystique ne survit dans son exemple et ses écrits qu’après sa disparition…

M. S. : Avez-vous lu Illich ?

E. C. : Illich, je le connais de nom, je sais plus ou moins ce qu’il dit mais je ne l’ai pas lu. Je ne lis que la littérature disons ancienne.

M. S. : Passéiste ?

E. C. : Non, mais j’ai davantage confiance en l’humanité qui a existé que dans l’humanité à venir. Je suis, vous avez dû vous en apercevoir, un pessimiste incorrigible. Il n’y a pas assez de force ou de pouvoir individuel chez la plupart des gens pour leur permettre de se détacher de ce monde fou et s’enfermer dans une île déserte. Il y a des gens qui savent encore le faire et ceux-là survivront pour un temps seulement. Mais ils sont en nombre très réduit. Si nous voulions être prophète pour notre temps, nous devrions prêcher contre les sciences.

M. S. : Est-ce l’approche de l’an 2000 qui vous rend aussi désespéré dans votre vision de l’avenir de l’humanité ?

E. C. : D’abord le monde ne consiste pas seulement en l’humanité. Il y a aussi dans les jardins zoologiques et botaniques beaucoup d’éléments naturels qui vont nous survivre et continuer à exister. Je ne prévois pas la fin de l’humanité parce que même la bombe atomique ne pourrait pas l’annihiler complètement. Je ne suis pas optimiste pour l’homme actuel car, comme je n’ai cessé de vous le répéter, je crois que les sciences naturelles sont un outil de sa dégradation. Les scientifiques du passé, du XIXe siècle et auparavant, étaient avant tout des réalistes et ne pratiquaient pas pour autant l’idolâtrie des sciences. L’intelligence humaine a fait des bonds extraordinaires à cette époque, mais ces scientifiques comptaient encore parmi les philosophes. Les sciences naturelles, en effet, constituaient une branche de la philosophie et représentaient un moyen de comprendre le monde. Il y a une grande différence entre la compréhension et l’explication. La compréhension est beaucoup plus fondamentale que l’explication. En fait, on peut expliquer beaucoup plus qu’on ne peut comprendre. Or maintenant les sciences sont devenues exclusivement « explicatives », c’est-à-dire qu’elles se situent à un niveau plus étendu mais en revanche plus superficiel. J’appartiens, je l’avoue, à une génération qui a davantage essayé de comprendre que d’expliquer. Les sciences actuelles me déroutent considérablement. Je crois que si je devais recommencer ma vie, je serais devenu linguiste.

M. S. : Mais tout ce que vous dénoncez, la fission de l’atome, le génie génétique, c’est là. On ne peut plus les remettre dans la boîte, c’est sorti !

E. C. : Oui, c’est probablement la création du diable. Je viens de vous le dire…

M. S. : Nous avons défié Dieu ou la Nature?

E. C. : Je ne sais pas si nous avons défié la Nature, nous l’avons altérée ; nous l’avons littéralement dénaturée, nous avons créé un déséquilibre que nos moyens intellectuels et moraux ne sont pas à même de rétablir ou de maîtriser. Il y a depuis la seconde guerre mondiale une fissure entre nos capacités morales et nos capacités intellectuelles.

J’ai maintenant 74 ans et j’appartiens à une génération marginalisée qui n’a plus que la mémoire. Je constate que du point de vue matériel, les gens vivent beaucoup mieux maintenant que dans ma jeunesse. Mais existait alors une certaine continuité entre les générations, qui a disparu. En réalité, nous avions probablement sous nos yeux les signes avant-coureurs des temps à venir. On croit toujours être en relation avec le passé, même quand on en est déjà coupé. C’est ce que ressent probablement le nouveau-né lorsque l’on tranche le cordon ombilical. Il est encore suspendu bien que le cordon n’existe plus. Ainsi la grande coupure, le grand fossé entre le passé et l’avenir n’est-il devenu perceptible par tous qu’avec la seconde guerre mondiale. Si j’appartiens au passé, je fréquente cependant beaucoup de jeunes avec lesquels je communique facilement. Il paraît que je suis très populaire parmi mes étudiants. Ils comprennent mon langage beaucoup mieux que ne le font mes propres collègues. Peut-être perçoivent-ils comme moi que ce qui nous attend n’est pas un « jardin de roses ». Personne ne connaît le futur mais je vois les choses en noir car je ne perçois pas un seul signe encourageant qui me permette d’imaginer la possibilité d’un modus vivendi avec le futur qui s’annonce : les monstruosités génétiques, l’atome, l’euthanasie, les prothèses, etc. L’homme marchandise et « marchandise » sera beaucoup plus vite un déchet que les marchandises elles-mêmes. Il s’« abîmera » beaucoup plus facilement, car l’homme n’est pas que sa « matérialité ». Celle-ci est dépassée par ce que l’on pourrait appeler l’âme ou l’esprit. Aujourd’hui, il n’y a plus ni prophètes, ni philosophes, ni poètes. Les arts et l’humanisme ont été enterrés avec les morts de la seconde guerre. Picasso, par exemple, a été le seul survivant d’un temps révolu. Quand j’ai été voir son exposition au Centre Pompidou, et que j’ai comparé son œuvre à celle de ses successeurs, j’ai ressenti une rupture que je ne saurais pas définir, mais qui est évidente. Notre temps aura été marqué tout à la fois par les progrès de la physique, de la scission de l’atome et dans la même foulée par l’extirpation massive d’une race due au génocide hitlérien. Ce sont toutes des « percées » scientifiques, toutes. Hitler fait partie de notre temps, c’est un précurseur de nos sciences. On lui érigera des monuments dans quelque temps. La naissance en France de la nouvelle droite permet de le penser.

M. S. : Un président d’Université californien m’a déjà dit vouloir construire un monument à Hitler, mais pas pour les mêmes raisons. Hitler en chassant des scientifiques de grand talent, comme vous, avait permis à son université de devenir l’une des plus importantes du monde…

E. C. : Je ne suis pas un réfugié. Je suis un nomade. J’étais en Amérique en 1928, puis je suis rentré en Europe. J’étais en France en 1933 et 1934, et de nouveau je suis revenu en Amérique. Je ne suis pas un émigré typique de cette époque. Je suis plutôt un signe du mauvais temps, un oiseau de mauvais augure. Dans cette liste de savants émigrés auxquels vous faites allusion, je ne sais si un seul d’entre eux me comprendrait. Les jeunes, eux, me comprennent davantage et vous ne pouvez imaginer le désespoir des étudiants en biologie aux États-Unis. Ils ont une faim et une soif insatiables de quelque chose d’autre qu’ils ne savent pas définir. Ce ne sont pas des prophètes ordinaires, dont ils ont besoin, mais tout à la fois de raisons de vivre et d’un peu de rationalité dans le chaos actuel. Diderot fait grande impression en ce moment. Les matérialistes du XVIIIe siècle seraient aujourd’hui nos prophètes et occuperaient une position très différente de celle qu’ils avaient en leur temps. On ne sait plus où l’on va, on ne sait plus ce qu’on fait parce que les sciences naturelles ont un élément d’irréalité qui s’estompe quand on s’en occupe pendant trop longtemps. Si vous devenez marchand d’oreilles humaines, après dix ans, cela sera une routine, un métier, et vous ne vous rendrez plus compte que ce sont bien des oreilles humaines que vous vendez.

M. S. : Que dites-vous à ces jeunes biochimistes ou médecins ?

E. C. : Changez de métier ! Je leur peins l’actualité avec mes mots qui sont naturellement exagérés, apocalyptiques. Einstein disait à la fin de sa vie que s’il devait recommencer, il serait devenu serrurier ou jardinier… Quand vous êtes en face d’un monstre que vous ne pouvez pas combattre, et donc maîtriser la seule attitude possible est la fuite.

M. S. : Quand vous avez découvert la structure de l’ADN, saviez-vous ce que vous faisiez ? Aviez-vous conscience que vous seriez un peu, et même beaucoup, à l’origine de ce démon qu’est, selon vous, le génie génétique ?

E. C. : Non, c’était entre 1947 et 1952. Je suis un de ces prophètes qui doivent se maudire eux-mêmes pour le mal qu’ils ont fait sans le savoir. Je suis chimiste et cela m’a intéressé comme un problème à résoudre. J’ai commencé mes travaux sous l’influence d’Avery. Je savais que l’ADN contenait sous une forme encore indéterminée le principe de la spécificité cellulaire. Mais en tout cas je ne prévoyais pas ce qui allait arriver parce que j’étais trop isolé, trop enfermé dans mes problèmes qui concernaient plus la philosophie de la Nature que sa structure. J’abordais la chimie de la vie comme un philosophe plutôt que comme un scientifique.

M. S. : Vous saviez que vos travaux portaient sur l’essence de la matière vivante, cela ne vous gênait pas ?

E. C. : Non, parce que j’ai toujours fait une distinction entre la compréhension ou l’entendement de la nature et l’explication qui est à un niveau beaucoup moins important, beaucoup plus facile. Moi je voulais comprendre ce qui serait bon pour l’esprit, pour le cerveau humain, parce que comprendre la nature est un bien. Expliquer ou utiliser la nature c’est déjà ambigu. Le serpent, dans le livre de Moïse, n’était pas de mon opinion : eritis sicut dei sapientes bonum et malum (Vous serez tels des dieux, connaissant le Bien et le Mal). Je pensais que comprendre est un bien mais qu’utiliser est équivoque. Dès lors je n’aurais jamais étudié les problèmes qui sont maintenant à la base du génie génétique. Je regrette seulement que cet entretien n’ait pas eu lieu il y a 20 ans…

Interview publiée dans Michel Salomon, L’avenir de la vie, éd. Seghers, 1981.

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Notes:

1 Traduction française : Le feu d’Héraclite, scènes d’une vie devant la nature, éd. Viviane Hamy, 2006.

2 Michel Salomon (né en 1927) est un journaliste et lobbyiste français, organisateur et coordinateur de l’appel d’Heidelberg, déclaration signée par plus de 3 000 scientifiques en juin 1992 et adressée aux chefs d’États et aux gouvernements à l’occasion du Sommet de la Terre 1992 pour défendre le progrès scientifique et technique qui serait menacé par la montée d’une « idéologie irrationnelle ».

3 Personnages des Voyages de Gulliver de Swift, mi-hommes, mi-singes caractérisés par leur laideur et leur stupidité.

4 Tractatus logico-philosophique (Berlin 1921), la seule œuvre publiée du vivant de Ludwig Wittgenstein, philosophe allemand (1889-1951).

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