Plate-forme Écran total

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Résister à la gestion et l’informatisation de nos vies

Depuis 2011, un certain nombre d’éleveuses de brebis et d’éleveurs de chèvres désobéissent à la directive européenne qui les oblige à poser des puces électroniques à l’oreille de leurs bêtes. Ils refusent de gérer leur troupeau par ordinateur et de se conformer aux nécessités de la production industrielle, comme la traçabilité. Ils s’organisent entre collègues, voisins, amis, pour répondre collectivement aux contrôles qu’exerce l’administration sur leur travail, et faire face aux sanctions financières qui leur sont infligées en conséquence.

De 2011 à 2013, des assistantes sociales ont boycotté le rendu annuel de statistiques, qui sert autant à évaluer leur travail qu’à collecter plus de données confidentielles sur les « usagers ». Elles affirment l’inutilité de l’informatique dans la relation d’aide. Elles dénoncent un des objectifs de l’administration et ses managers : celui de faire entrer l’obligation de résultats dans leur métier. Elles refusent qu’à chaque situation singulière doivent répondre des actions standard en un temps limité.

Dans les années 2000, des directeurs d’école et des parents d’élèves se sont opposés à la collecte de données personnelles sur tous les enfants scolarisés via le logiciel Base-élèves. Fin 2015, des personnels de l’éducation nationale ont dénoncé publiquement l’informatisation de l’école, par l’Appel de Beauchastel. Ils refusent de résumer leur enseignement à une pédagogie assistée par ordinateur, destinée à occuper la jeunesse en attente d’entrer sur le marché du travail.

En 2013 est né un réseau, baptisé « Écran total », pour fédérer ce type de résistances. Il réunit des personnes de toute la France travaillant dans l’élevage, l’éducation, le travail social, la médecine, la boulangerie, le maraîchage, la menuiserie ou les métiers du livre… Mais aussi des gens au chômage, au RSA ou sans activité. En comparant nos situations, nous avons reconnu une même logique à l’œuvre : l’informatique et la gestion détruisent nos métiers et dégradent les relations sociales. Nous nous y opposons ensemble, et appelons toutes celles et ceux qui vivent la même chose à rejoindre Écran total.

Nous critiquons l’emprise grandissante des logiques gestionnaires. Qu’elles se présentent comme innovation technique, organisation scientifique du travail ou management, ces formes de pouvoir attaquent notre dignité et nous opposent les uns aux autres. Nous voyons disparaître les marges de liberté qui nous permettent d’échapper aux impératifs de la rentabilité. D’après le discours dominant, il s’agit là d’un progrès. Mais pour les humains que nous sommes encore, loin de mettre un terme aux travaux pénibles, ce processus est le progrès de notre dépossession.

Que nous fait l’informatique ? Elle vise à optimiser le temps productif et prétend nous simplifier la vie, mais en réalité, elle prend du temps et de l’attention au travail vivant en démultipliant les tâches administratives. Elle nous oblige à saisir des données. Elle produit ensuite des statistiques et des algorithmes pour découper, standardiser et contrôler le travail. C’est du taylorisme assisté par ordinateur. Le savoir-faire est confisqué, le métier devient l’application machinale de protocoles déposés dans des logiciels par des experts. Ce qui n’est pas nommable ou quantifiable disparaît : il y a de moins en moins de place pour la sensibilité, la singularité, le contact direct, pourtant essentiels à l’enseignement, le soin l’agriculture, l’artisanat… Par la mesure constante des performances, nous finissons enfermés dans l’alternative infernale : subir la pression ou se faire éjecter. Bien souvent, ce sera les deux. Pendant que les usines ferment, même les activités qui en sont les plus éloignées sont gagnées par l’absurdité et la violence du modèle industriel.

Au-delà du travail, c’est toute notre vie intime et commune qui est affectée : elle perd ce qu’elle a d’incalculable. Dans l’administration, les services publics, les transports, en tant qu’étrangers, élèves, patients, clients, nous sommes réduits à des flux, identifiés, surveillés, numérisés. Les machines deviennent nos seuls interlocuteurs. Les dispositifs électroniques intégrés à toutes choses masquent les rapports de pouvoir sous une apparence d’objectivité. L’enthousiasme pour les écrans façonne un monde où tout s’aplatit, s’accélère et se disperse. La saturation d’informations entrave la pensée et les moyens de communication nous coupent la parole. Mettre en valeur les savoir-faire autonomes et le temps de leur élaboration est devenu une lutte quotidienne. La prétendue dématérialisation consacre en fait la surexploitation des ressources : composants métalliques et plastiques des ordinateurs, data centers en surchauffe, câblages géants… Le tout est fabriqué par les forçats du monde industriel et échoue dans les décharges qui se multiplient au Sud de la planète.

Écran total s’est réuni à plusieurs reprises, le temps d’un week-end, à la ville comme à la campagne. Autant de rencontres au cours desquelles nous partageons des témoignages sur la dégradation de nos métiers et des situations de conflit au travail ou face à l’administration. Certains tentent de préserver du sens dans l’exercice d’un métier qu’ils reconnaissent de moins en moins. D’autres ne veulent plus lutter sur le terrain de leur activité professionnelle, démissionnent et s’engagent sur des chemins de traverse. Le chômage peut alors être un moyen de réfléchir et d’agir hors de la production et du travail salarié. Nous mettons en mots ces conflits et ces parcours pour sortir de l’isolement et de l’impuissance dans lesquelles les gestionnaires veulent nous enfermer. Partant de l’analyse de ce que nous vivons, nous construisons une parole politique commune et nous imaginons de nouvelles formes de lutte et d’autres manières de travailler.

Nous mettons au centre de notre démarche un problème qui n’est jamais porté collectivement, celui du rôle et du contenu du travail. Il nous importe par exemple de pouvoir juger du caractère inutile, voire nuisible, de certains métiers et de la misère humaine qu’ils induisent. Nous constatons que les syndicats ont renoncé à le faire. Ils se bornent le plus souvent à une défense corporatiste de l’emploi, à lutter pour défendre des statuts et des conditions de travail, sans remettre en cause le sens des productions et des activités pour lesquelles les travailleurs sont payés. Ils se font ainsi les cogérants de l’organisation sociale à l’origine des maux qu’ils combattent.

Dans le cadre de la lutte contre le puçage électronique des animaux d’élevage, des fermes sanctionnées de plusieurs milliers d’euros ont bénéficié de la solidarité de centaines de personnes. Ces dernières ont aussi bien organisé des concerts de soutien ou des débats, envoyé de l’argent aux éleveurs, écrit des lettres de protestation aux administrations et occupé celles-ci, accueilli en nombre les contrôleurs sur les fermes. Les refuseurs du puçage sont ainsi en mesure jusqu’ici de tenir leur position.

Nous voulons continuer à nous soutenir dans nos luttes en affirmant des choix communs et en coordonnant nos actions publiques : désobéir de manière concertée, faire face collectivement aux sanctions, mettre en œuvre un soutien matériel et humain entre les métiers et les régions.

Au-delà, nous voulons retrouver de l’autonomie, redéfinir nos besoins, nous réapproprier des savoir-faire. Bref : décider de la forme et du sens de nos activités et de notre vie.

Ce sont ces buts et ces pratiques que nous vous invitons à partager et approfondir au sein d’Écran total.

Pour nous rencontrer, écrire à :

Faut Pas Pucer, Le Batz 81140 St-Michel-de-Vax

ou à <ecrantotal[at]riseup.net>

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Ecran Total

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Rencontres Ecran Total 2016

du 20 au 24 octobre 2016

Un samedi avec ceux qui refusent les ordis et l’informatisation de nos vies

Dans une société ultra-technicisée, comment lutter contre la transformation de nos vies en chiffres ? Rue89 a rencontré Ecran total, un petit collectif de réfractaires à la technique.

Dans la cour de la grande ferme, une poule passe. Un gamin joue dans le gravier. Un petit groupe de personnes prennent le soleil en fumant une cigarette. La porte du corps de ferme s’ouvre et quelqu’un passe une tête en disant :

« Qui veut venir discuter du luddisme ? »

Dans la grande salle, une quarantaine de personnes, assises autour de deux longues tables de bois, discutent et prennent des notes. L’ambiance est studieuse, il y a du feu dans la cheminée, des coussins et un coin bibliothèque, avec des brochures, du Lewis Mumford, intellectuel américain de la technique, et un ouvrage Le monde en pièces, pour une critique de la gestion (éd. La Lenteur, 2012).

Pendant trois jours et demi, du 20 au 23 octobre, le réseau Ecran total, un collectif de refuzniks de la technique, s’est réuni dans ce corps de ferme d’un village de Seine-et-Marne. Rue89 est allé à leur rencontre, le samedi.

Critiques de la rhétorique du progrès, ils refusent la numérisation, le fichage, la gestion et l’informatisation de nos vies. Même s’ils sont conscients d’être une petite poche de résistance dans une société ultra-technicisée et numérisée.

Faut pas pucer

Tout commence en 2011, quand des éleveurs et éleveuses de brebis et de chèvres refusent de poser des puces RFID sur leurs bêtes, comme les y oblige une loi de 2010 sur l’identification des animaux, pour tracer les bêtes. Matthieu, l’un des historiques d’Ecran total, résume, lapidaire :

« Ils voulaient en faire des terminaux informatiques. »

Un collectif d’éleveurs se crée, Faut pas pucer. Leurs dénonciations sur les ravages de la gestion informatique du monde et la destruction du lien humain font mouche hors du cercle des agriculteurs.

Des brebis et des hommes

Keltoum est assistante sociale en Seine-Saint-Denis. En 2011, elle participe avec des collègues de son département à un boycott des rapports statistiques que leur demande la direction : des grilles « avec 320 items, dont des catégories extrêmement gênantes comme la nationalité, par exemple, qu’il nous était impensable de remplir ».

Les travailleurs sociaux qui participent au boycott ont le sentiment qu’on les instrumentalise pour constituer des fichiers sur les personnes qu’ils accompagnent et que ces pratiques dénaturent profondément leur métier.

Un jour, un ami parle à Keltoum des luttes de Faut pas pucer. Elle est frappée par les parallèles :

« L’administration voulait la “traçabilité” des personnes comme celle des brebis. Les mêmes mécanismes étaient à l’œuvre. »

Peu à peu, des lectures, des prises de paroles s’organisent, dans des librairies, des cercles militants ou alternatifs. Le mouvement n’est pas immense mais il suffit à provoquer des rencontres. Pour Keltoum, celles-ci étaient essentielles :

« On invitait des copains à parler : des menuisiers, des enseignants… Les expériences des autres t’amènent à assumer ton décalage avec le discours que tu entends partout ailleurs. »

En 2013, ces rencontres donnent lieu au réseau Ecran total, pour fédérer ces initiatives « contre la gestion et l’informatisation de nos vies », comme est titrée leur plateforme.

Boycott du fichier Base élèves

Les membres du collectif viennent de divers horizons professionnels : éleveurs, enseignants, directeurs d’école, travailleurs sociaux, infirmiers en psychiatrie, libraires, bibliothécaires, artisans (un boulanger et un plombier, entre autres) ou chômeurs. Beaucoup sont venus à la critique de la technique par des expériences vécues au travail.

Il y a ainsi Christine, 60 ans, ancienne directrice d’école à la retraite, qui a refusé d’inscrire ses élèves sur le fichier informatisé Base élèves, comme le lui demandait le rectorat. Soutenue par les parents d’élèves, dans sa classe unique, elle a boycotté le fichier, sous la pression du rectorat.

Un matin, un fonctionnaire est venu chercher les dossiers papier dans l’école pour les saisir dans le fichier informatique. Avant de partir à la retraite en 2013, Christine a été sanctionnée financièrement pour avoir refusé de le faire. Elle déplore :

« On administre aujourd’hui les gens comme des choses. »

Il y a aussi d’autres enseignants venus de toute la France : profs de maths, de français ou de SVT, qui partagent tous le refus de l’informatisation de l’école.

Ce samedi, il y a aussi une doctorante en urbanisme, qui dit venir chercher à Ecran total une alternative aux modes d’informatisation qu’elle observe à l’université.

« Ecran total m’a permis de mettre des mots sur ce que je vivais. »

« Prendre le temps »

D’autres sont venus, portés par des réflexions personnelles. Comme Hervé, 50 ans, musicien et participant à une coopérative alimentaire, sociale et solidaire autogérée à Paris, qui a décidé de se passer progressivement de téléphone et d’ordinateur.

Ou David, boulanger de 31 ans dans la Creuse, qui a choisi ce métier parce qu’il lui semblait que c’était une des rares activités qu’il pouvait faire sans machines. Le boulanger n’a ni portable, ni ordinateur.

« Cela me vient, je pense, d’un goût pour la simplicité, la substance des choses. Pour moi, il y a un côté superficiel avec l’écran. »

Il parle aussi d’un autre rapport au temps, qui s’est accéléré avec la technicisation du monde : dans le four communal qu’il a racheté, il aime « prendre le temps de faire des choses belles et bonnes ».

Antoine (un pseudo), 28 ans, est lui technicien de maintenance dans une usine qui fabrique du pain cru surgelé : sur la chaîne de production, entièrement mécanisée, les ouvriers ne touchent même pas la pâte. Antoine ne fait pas encore partie d’Ecran total, il est venu avec un ami. « Je ne vois pas encore comment je pourrais contribuer à tout ça », songe-t-il, quelque peu désabusé.

Les humains réduits à des données

Quelles que soient leurs expériences, ils partagent tous le même refus du numérique et de l’informatisation en général :

« La technique, on préférerait s’en passer. »

Il ne faudrait pas les confondre avec de doux hippies nostalgiques. Leur réflexion est d’abord politique et critique. Comme leurs ancêtres luddites cassaient les machines pour protester contre la nouvelle organisation du travail et les modes de contrôle qu’elles annonçaient, ces « technocritiques » du XXIe siècle dénoncent « l’ordinateur et son monde ».

« Le numérique est un instrument d’une société managériale, qui réduit les humains à des données », expose Catherine. Les mesures et le chiffrage ouvrent une société de normes et de contrôle, où la gestion par le fichier et la norme remplace l’homme. Et c’est le travail qui se trouve affecté de plein fouet et devient le centre de leur lutte, écrivent-ils dans leur plateforme :

« Nous mettons au centre de notre démarche un problème qui n’est jamais porté collectivement, celui du rôle et du contenu du travail. »

Hacker le système, ils n’y croient pas

David, le boulanger, dont le métier tel qu’il l’exerce n’est pas détérioré par le numérique, va plus loin :

« Au-delà de l’opposition sur le numérique, je dirais qu’il y a une position anti-industrielle. »

Ils ne sont pas les seuls à trouver que le numérique augmente la surveillance, la gestion des vies et les puissances du néo-libéralisme. C’est même une critique récurrente chez les hackers ou les hacktivistes, voire certains artistes numériques. Mais ces derniers sont d’avis qu’on peut fabriquer des outils qui auraient d’autres effets, qui seraient libérateurs ou du moins émancipateurs.

Les membres d’Ecran total eux ne croient pas du tout au « piratage » ou au fait de « hacker le système ». Pour eux, la technique n’est pas neutre et le numérique ne peut que pousser vers la réduction du monde en chiffres. Comme le résume David :

« Un monde meilleur ne se ferait pas avec ça autrement – il se ferait sans ça. »

« La fin du métier »

Ce samedi matin, un groupe de profs se sont isolés dans une pièce glaciale de la ferme. Ils sont signataires de « l’appel de Beauchastel », petit collectif qui a découlé d’Ecran total. En décembre 2015, une quinzaine d’enseignants se sont réunis en Ardèche, pour co-écrire ce texte expliquant en quoi le numérique signe, in fine, « la fin du métier ». Ils sont aujourd’hui une trentaine de signataires.

« On refuse le numérique en classe parce qu’on veut enseigner », répètent-ils.

Emilie, éducatrice sportive et assistante d’éducation dans un lycée, explique :

« Moi je refuse d’être devant l’ordi, alors je suis dans la cour et je connais bien les élèves. En refusant la numérisation, j’ai l’impression de bien faire mon travail. »

Pour ces profs, s’opposer au tableau connecté, ne pas remplir le cahier de texte numérique ou ne pas emmener les élèves en classe informatique a un prix. Emilie résume :

« Si t’es le seul dans ton bahut à le faire, t’es un emmerdeur qu’on évince vite fait. »

Tous soulignent l’importance de se soutenir. Pendant la réunion du matin, les enseignants débattaient du rôle à donner aux « soutiens » qui gravitent autour de l’appel de Beauchastel sans en être signataires :

« L’idée c’est de recréer ce rôle de protection qu’avaient les syndicats. »

« Micro-résistance »

Cet après-midi, un historien fait une conférence dans la grande salle. Il retrace l’histoire du syndicalisme ouvrier et du syndicalisme révolutionnaire. Les luttes des guesdistes et le récit de l’origine de la CGT semblent bien éloignés des tablettes et des puces RFID – mais dehors, Christine nous explique qu’ils font souvent venir des gens pour leur parler d’expériences ouvrières, pour chercher des modèles, des idées de pratiques qui auraient marché dans le passé.

C’est une question à laquelle ils ont tenté de répondre la veille : quelles actions mettre en place ?

Ils ont bien conscience de n’être pour l’instant qu’une « micro-résistance ». Leur prise de position radicale n’est pas à l’abri de la contradiction : ils utilisent aussi les e-mails pour se coordonner. Certains ont fait remarquer la veille qu’ils aimeraient ajouter une adresse postale à la fin de leur manifeste, en complément du courriel.

On leur dit que leur projet d’un monde sans technique semble irréalisable, à moins de se cantonner à quelques poignées d’expériences isolées. David en convient :

« C’est vrai qu’on en est tellement loin aujourd’hui, qu’il faut faire preuve de beaucoup d’imagination. Mais ça n’empêche pas d’y aspirer. »

Chercher des alliances

L’un des objectifs du week-end est précisément de chercher des alliances. Comme d’autres mouvements de contestation actuels, Ecran total se sent proche des luttes locales comme celles des Zones à défendre (ZaD) et particulièrement de Notre-Dame-des-Landes, parce qu’elle regroupe beaucoup de travailleurs avec les zadistes.

La plupart ne veulent pas sortir du travail, ils pensent juste qu’il faut lui redonner du sens. Pour ça, ils espèrent convaincre des syndicats (dont certains font partie), malgré les mots cinglants qu’ils ont pour eux dans leur plateforme :

« Ils se bornent le plus souvent à une défense corporatiste de l’emploi, à lutter pour défendre des statuts et des conditions de travail, sans remettre en cause le sens des productions et des activités pour lesquelles les travailleurs sont payés. Ils se font ainsi les cogérants de l’organisation sociale à l’origine des maux qu’ils combattent. »

Quelques enseignants doivent prochainement intervenir lors d’un stage sur le numérique et l’école, organisé par le syndicat Sud-Education, et bientôt dans deux antennes locales. C’est un début.

Une dernière question…

Certains les taxeront de naïfs, d’utopiques ou d’amoureux des causes perdues. Comme tous les refuzniks, ils sont minoritaires. Mais ils ont le mérite indiscutable de mettre en lumière les contradictions et les paradoxes sur lesquels nous édifions le « progrès » contemporain.

A la fin de notre interview, sur le gravillon près de l’entrée de la ferme, David, le boulanger, nous retourne gentiment nos questions :

« Et vous, comment vous vivez le fait de savoir que vous êtes financés par la publicité ? Et qu’avec vos smartphones, vous laissez faire l’exploitation des mines et des ressources en Afrique, et l’exploitation des ouvriers des pays du Sud ? »

Nous n’avions pas de réponse satisfaisante à lui donner.

Par Emilie Brouze Journaliste, Claire Richard Journaliste.

Publié sur le site Rue89 le 25 octobre 2016.


David n’a pas d’ordinateur : « C’est une question de présence au monde »

Ces membres du collectif Ecran total refusent le monde qu’amènent les outils numériques. Parce qu’ils dénaturent leur travail, ou qu’ils n’ont pour eux aucun sens.

Les membres du collectif viennent de divers horizons professionnels : éleveurs, enseignants, directeurs d’école, travailleurs sociaux, infirmiers en psychiatrie, libraires, bibliothécaires, artisans (un boulanger et un plombier, entre autres) ou chômeurs.

Pour beaucoup, c’est ce qu’ils ont vécu au travail qui a mûri leurs critiques de la technique. David, Keltoum, Julien et Christine ont accepté de raconter à Rue89 leur expérience.

1. « Le pain me semblait une belle et bonne chose »

David, 31 ans, boulanger dans la Creuse

A propos de l’ordinateur

« Je n’ai pas d’ordinateur chez moi. Sur le fond, ça me gêne d’utiliser une machine sur laquelle je n’ai pas de prise. Si elle tombe en panne, je ne pourrais pas la réparer. Je pourrais apprendre mais ça me semble beaucoup trop complexe.

Et pour moi, utiliser un ordinateur justifie en amont les usines où les gens travaillent dans des conditions désastreuses ainsi que l’extraction de minerais qui se fait dans des conditions désastreuses.

Fondamentalement, je n’ai pas besoin d’un ordi : ce n’est pas quelque chose de volontariste, je ne m’en prive pas. Je tiens à peu près la même réflexion pour les portables (j’en avais un quand j’étais étudiant, mais plus maintenant). J’ai le sentiment de gagner en liberté en m’en passant.

J’arrive à me débrouiller avec ce que j’ai sous la main, sans me rendre complice d’un asservissement.

Je ne sais pas trop d’où ça vient tout ça. Sans doute d’un goût pour la simplicité et la substance des choses. Pour moi, il y a un côté superficiel avec l’écran. »

A propos de son métier

« Il y a trois ans, après avoir été lecteur public, j’ai racheté un four communal dans un village de la Creuse. Je fais de la “boulange” manuelle : je pétris la pâte à la main et je le fais cuire au feu de bois. Je fais deux fournées par semaine de 30 kilos de pain. Je vends mon pain sur place et dans un café associatif. Avec mon amie qui m’aide pour la boulange, on fait aussi un peu d’agriculture vivrière, on a quelques bêtes.

Ce qui m’a intéressé, c’est le fait que ce soit une des rares activités que tu peux faire sans machines, tout en pouvant en tirer un revenu suffisant. Le pain me semblait aussi une belle et bonne chose.

Je ne fais pas ma farine. C’est de la farine bio mais ça reste du bio assez industriel : en amont, le blé est récolté avec des tracteurs, il y a donc une mécanisation très forte. A terme, j’essaierai de faire ma propre farine.

C’est une question de rapport au temps : pour faire du pain, qui me semble être bon, il faut prendre le temps de le faire.

Je fais du pain au levain, sans utiliser de la levure chimique. C’est un processus qui prend du temps. Vers midi, je prépare mon levain qui fermente jusqu’au lendemain matin. Puis je pétris la pâte que je laisse ensuite lever. Je façonne, c’est-à-dire je forme les pains, je laisse encore lever puis j’enfourne et j’attends. Quand je commence la fournée, j’en ai pour 8 heures. Je vais aussi régulièrement couper du bois pour le four. »

Sur le numérique

« Le numérique, je trouve ça envahissant : c’est lié à une critique de la vitesse et de la quantité. Internet met plein de choses à disposition, très vite, mais à terme je ne suis pas sûr que ce soit quelque chose de précieux. Que ça nous rende plus hospitalier, plus fraternel, plus humain.

C’est une question de présence au monde : je ne pense pas que le numérique engendre une qualité de relation interpersonnelle et au monde. L’écran fait obstacle à l’émerveillement, à la conscience de ce qui nous entoure. Si on met ça dans la balance, et qu’on ajoute la nuisance que ça génère, c’est vraiment trop cher payé. Et en plus, ça profite à des gens mal intentionnés et à des grosses entreprises.

Je ne le clame pas partout mais c’est un choix à dimension individuelle qui montre aussi que c’est possible et que ça peut être assez heureux. »

2. « Nous avons boycotté les rendus statistiques »

Keltoum, assistante sociale, Seine-Saint-Denis

Sur la façon dont son travail a changé

« Je suis assistante sociale depuis 17 ans en Seine-Saint-Denis, où je vis aussi. Jusqu’à la moitié des années 2000, le travail social était assez préservé de l’informatisation et de l’évaluation. Les rendus statistiques ont longtemps comporté une partie appelée “compte-rendu d’activité” où le travailleur social et son équipe pouvaient s’exprimer librement.

Cet écrit collectif, qui remontait ensuite à la Direction départementale, nous permettait de porter une parole, d’exprimer notre point de vue, nos sentiments et notre analyse du terrain. Mais il s’est peu à peu réduit comme peau de chagrin et ces compte-rendus ont pris une tournure complètement quantitative.

En 2010, on a vu arriver des grilles statistiques comme on n’en avait jamais vues. Il y avait jusqu’à 320 items par dossier ! Ça allait de renseignements sur la composition des foyers, par exemple, à, ce qui était extrêmement gênant, des choses comme la nationalité – qu’il était pour nous impensable de remplir. Tout cela allait dans le sens d’un recueil très très précis d’informations sur les personnes et de la constitution de fichiers.

Il y avait aussi des sections permettant d’évaluer l’intervention du travailleur social et son rendement. On nous a aussi présenté une “enquête de population” de type Insee, avec des indicateurs socio-démographiques. On nous demandait, à nous, travailleurs sociaux, d’être les petites mains de ce recueil de données à l’échelle d’un territoire. Pour nous, ç’a été le moment de bascule.

Bien sûr, on nous disait que cela montrerait la réalité du travail social aux décideurs publics et que ça permettrait de réclamer plus de moyens.

En réalité, ça ne servait qu’à alimenter les informations sur les pauvres, pour que le politique puisse concevoir au plus juste les dépenses de la puissance publique. Car les travailleurs sociaux n’avaient jamais eu besoin de 320 items pour dire ce qui manquait ! »

Sur le boycott du logiciel Cosmos qui a suivi

« Il faut bien se demander à qui sert ce déploiement de l’évaluation par les travailleurs sociaux. Car ces sept dernières années, depuis la mise en place de ces grilles, les personnes que nous accompagnons au quotidien n’ont pas vu d’amélioration.

Par contre, la numérisation et l’informatisation continuent à être déployées dans de nombreux autres services publics.

Le logiciel Cosmos a été testé dans dix localités de Seine-Saint-Denis : il s’agissait d’informatiser le dossier social des personnes et de faire faire ce recueil statistique par les travailleurs sociaux.

En 2010, nous avons donc décidé de boycotter ces évaluations, après des décisions prises en assemblées générales. Nous étions soutenus par les organisations syndicales, et les deux tiers des 36 équipes de travailleurs sociaux du département ont refusé de rendre des stats.

Les années suivantes, la participation a un peu baissé. L’administration menaçait de sanctions : certains encadrements faisaient pression, surtout sur les gens en contrat précaire. Ils ont réussi à effrayer certaines personnes et au bout de trois ans, le boycott n’a pas été reconduit. Mais pendant ces trois années, l’administration n’a pas pu avoir un bilan rigoureux puisqu’il lui manquait des données.

C’est aussi grâce au boycott que l’administration a décidé de ralentir puis d’arrêter le déploiement du logiciel Cosmos. »

A propos de sa rencontre avec Ecran total

« Mais ce boycott a surtout provoqué des discussions. Nous avons beaucoup écrit, noué des contacts avec des collègues d’autres départements qui se posaient les mêmes questions.

Les expériences des autres t’amènent à assumer ton décalage avec le discours que tu entends.

En 2012, un ami m’a dit que notre situation ressemblait à celles des éleveurs qui refusait la pose de puces électroniques sur leurs bêtes.

“On vous demande d’oublier ce que vous savez faire pour laisser place à des gens qui vous disent ce qu’il faut faire et comment.”

En 2013, on a fait notre premier weekend à Ecran total.

Ecran total m’a permis de ne pas dissocier mon travail et ma vie. Ce que je refuse dans mon travail, je le refuse aussi dans ma vie. Cette technique qui s’introduit là où il y a du soin, de l’écoute, de la parole, de la subjectivité, et qui viendrait interférer là-dedans, je n’en veux pas.

Mais de plus en plus, l’informatisation et la numérisation avancent dans les services publics. La CAF, Pôle Emploi, les Caisses de retraite… tout avance vers la dématérialisation. Je suis donc malheureusement obligée de passer par ces services. Mais symboliquement, pour moi, il est important de ne pas introduire d’ordinateur dans mon bureau, et de ne pas interposer d’écran entre la personne que je reçois et moi.

C’est insupportable pour moi. Quand j’ai besoin d’aller chercher une information ou d’imprimer un formulaire, je sors, je vais à l’ordinateur du service.

L’introduction de l’outil informatique dans la relation avec la personne que j’accompagne la modifie. Elle remet en cause le secret professionnel et elle en change la dynamique.

L’outil influence beaucoup les façons de faire. Ainsi l’informatique va modifier le temps que tu vas accorder à la personne en face de toi : tu penses déjà à ce que tu vas devoir saisir après le rendez-vous et ça empiète sur ta concentration.

Bien sûr, ma hiérarchie me fait régulièrement des remarques. Mais pour l’instant, ça va. Mais je ne suis pas satisfaite, je continue à me questionner. »

3. « J’ai besoin de me déconditionner au numérique »

Julien, 28 ans, technicien maintenance dans l’agroalimentaire près de Lyon

Sur le métier déconnecté de la matière

« Ce que je vois tous les jours au travail, c’est l’industrialisation. Depuis deux ans, je travaille sur les machines d’une usine qui produit des pains crus surgelés (baguettes et pains spéciaux). Je fais de la maintenance (électricité, mécanique, automatisme…).

Je constate tous les jours la mise à distance des personnes par rapport au métier. Très peu de salariés viennent de la boulangerie – c’est même étonnant que ce soit le cas pour certains, tellement on est loin du métier initial. Dans l’usine, les deux lignes de production sont entièrement automatisées. Il y a un pétrin où arrive la matière, puis la pâte pétrie tombe dans la diviseuse qui forme les pâtons.

Il y a ensuite un système de tapis pour faire reposer la pâte (7 minutes), puis le laminage et façonnage. Les pains sont déposés sur une plaque alvéolée et partent en surgélation. Sur une ligne, on produit 4 000 pains à l’heure.

Les ouvriers qui travaillent autour des machines n’ont même pas de contact avec la matière. Le seul contact qu’ils peuvent avoir, c’est quand il y a un bourrage dans la machine ou quand ils doivent toucher la pâte pour vérifier le poids des pâtons. Finalement, leur rôle est simplement de vérifier le fonctionnement des machines : c’est de la surveillance. »

De l’huile se retrouve dans la pâte

« Travailler dans cette usine me pose un vrai problème éthique. Les visées sont seulement quantitatives et non qualitatives. Et il faut voir aussi ce que la mécanisation induit : prenez le système de pistons des diviseuses. Si on ne met pas d’huile dessus, ils ne peuvent pas fonctionner. Donc de l’huile se retrouve dans la pâte à cause de la mécanisation, alors que ce n’est pas dans la recette.

Autre exemple : la surgélation tue les levures, ce qui fait qu’on est obligé de rajouter des produits, des améliorants dans la pâte. Sinon le pain ne lèverait pas chez le client…

La seule lutte possible pour moi c’est de discuter au sein de mon entreprise… mais ce n’est pas évident. J’essaie, mais ça n’intéresse personne. Je sens bien que pour la plupart de mes collègues, il n’y pas de sens à ce qu’ils font. C’est un boulot alimentaire. Moi j’avais déjà un certain esprit critique par rapport à l’industrie et particulièrement par rapport à l’agroalimentaire mais j’ai dû m’inscrire en intérim, puis j’ai été embauché dans cette usine. D’une certaine manière, c’est bien aussi de vivre ce qu’on critique. »

A propos de lui

« J’ai besoin de me déconditionner au numérique. J’ai 28 ans : j’ai grandi avec et ce n’est pas spécialement inné de se poser des questions sur ce que ça change, ce que ça crée chez nous.

Je crois que je vais devoir quitter le milieu de la technique. Plus j’y réfléchis, plus je suis convaincu que je ne peux pas faire de bonnes choses là-dedans. Je pense à changer pour les métiers de l’agriculture ou de l’artisanat, même si je sais que ces secteurs sont déjà largement touchés par la logique industrielle. »

4. « On administre les gens comme des choses »

Christine, 60 ans, ancienne directrice d’école en Haute-Garonne, retraitée

Sur l’école qui prépare à l’entreprise

« J’ai travaillé comme enseignante pendant 32 ans. Le point de bascule, pour moi, c’est l’introduction dans l’Education nationale des méthodes s’inspirant des entreprises privées, avec l’objectif de rendre plus adaptable l’élève.

Dans les évaluations, on ne note plus les élèves par matière mais par compétences (savoir s’exprimer correctement, savoir rédiger, etc.). C’est l’idéologie managériale : n’est plus considéré ce qui va dans le sens de l’émancipation de l’enfant, on veut plutôt savoir s’il est adaptable à une situation professionnelle… Pour nous, enseignants, cela voulait dire que notre fonction ne relevait pas de l’éducatif mais de la formation. Aujourd’hui, les gens trouvent normal que l’école prépare les enfants à l’emploi. »

A propos du fichier Base élèves

« En Haute-Garonne, où j’étais directrice d’école, j’ai aussi participé au mouvement de lutte contre le fichage des élèves, sur Base élèves, un fichier sur lequel on devait inscrire un certain nombre de renseignements sur la vie scolaire et extra-scolaire des enfants [le fichier a été généralisé en 2009, ndlr].

Avec l’accord de tous les parents, j’ai refusé d’inscrire les élèves de ma classe unique. On sait qu’il y a des choses qu’il vaut mieux oublier sur les enfants : que tel élève a redoublé, qu’il a eu l’aide d’une psychothérapeute… Un jour ça va l’handicaper. Autrefois, le livret scolaire appartenait à la famille et ne sortait pas de l’école.

Ce que je critiquais aussi, c’est ce qu’il est possible de faire par l’interconnexion des fichiers. Base élèves, c’est le début de la gestion numérique des élèves. »

Et Christine a été sanctionnée

« Un jour, un type est venu dans l’école, a pris les fichiers papier des élèves pour les donner à un informaticien qui les a saisi dans le logiciel. Comme deux autres enseignants du département, j’ai été sanctionnée financièrement quelques années avant de partir à la retraite, en 2013. On m’a enlevé la partie de mon salaire qui relevait de la direction de l’école.

Officiellement, les syndicats étaient contre ce fichage mais ils n’ont rien fait, ils n’ont pas été partie prenante de la lutte. Moi je faisais partie du CNRBE (Collectif national de résistance à base élèves). J’ai bénéficié de leur solidarité financière : le collectif a payé les frais d’avocat quand je suis allée devant le tribunal administratif pour abus de sanction.

La technique, elle est imposée. Pourquoi ? Il faut s’interroger là-dessus. Cela relève à mon avis d’une conception machinique. On administre les gens comme des choses. »

Par Claire Richard Journaliste, Emilie Brouze Journaliste.

Publié sur le site Rue89, le 26 octobre 2016.

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