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Karl Polanyi, Le marché autorégulateur et les marchandises fictives, 1944

Le rapide aperçu que nous venons de donner du système économique et des marchés, pris séparément, montre que, jusqu’à notre époque, les marchés n’ont jamais été que des éléments secondaires de la vie économique. En général, le système économique était absorbé dans le système social, et, quel que fût le principe de comportement qui dominait l’économie, il ne paraissait pas incompatible avec la présence du modèle du marché. Le principe du troc ou de l’échange, qui est sous-jacent à ce modèle, ne montrait aucune tendance à s’étendre aux dépens du reste. Là où les marchés étaient le plus fortement développés, comme c’était le cas dans le système mercantile, ils prospéraient sous la direction d’une administration centralisée qui favorisait l’autarcie dans les ménages paysans comme dans la vie nationale. En fait, réglementation et marchés grandissaient ensemble. Le marché autorégulateur était inconnu : l’apparition de l’idée d’autorégulation représenta en vérité un renversement complet de la tendance qui était alors celle du développement. C’est seulement à la lumière de ces faits que l’on peut vraiment comprendre les hypothèses extraordinaires sur lesquelles repose une économie de marché.

Celle-ci est un système économique commandé, régulé et orienté par les seuls marchés ; la tâche d’assurer l’ordre dans la production et la distribution des biens est confiée à ce mécanisme autorégulateur. On s’attend que les humains se comportent de façon à gagner le plus d’argent possible : telle est l’origine d’une économie de ce type. Elle suppose des marchés sur lesquels l’offre des biens (y compris les services) disponibles à un prix donné sera égale à la demande au même prix. Elle suppose la présence de la monnaie, qui fonctionne comme pouvoir d’achat entre les mains de ses possesseurs. La production sera donc commandée par les prix, car c’est des prix que dépendent les profits de ceux qui orientent la production ; et la distribution des biens dépendra elle aussi des prix, car les prix forment les revenus, et c’est grâce à ces revenus que les biens produits sont distribués entre les membres de la société. Ces hypothèses étant admises, la production et distribution des biens sont assurés par les seuls prix.

L’autorégulation implique que toute la production est destinée à la vente sur le marché, et que tous les revenus proviennent de cette vente. Il existe par conséquent des marchés pour tous les éléments de l’industrie, non seulement pour les biens (toujours en y incluant les services), mais aussi pour le travail, la terre et la monnaie, leurs prix étant appelés respectivement prix des denrées (commodity prices), salaire, revenu foncier ou « rente » (rent), et intérêt. Ces termes mêmes indiquent que les prix forment les revenus : l’intérêt est le prix de l’utilisation de la monnaie et forme le revenu de ceux qui sont en position d’offrir de la monnaie ; le loyer est le prix de l’utilisation de la terre et forme le revenu de ceux qui l’offrent ; le salaire est le prix de l’utilisation de la force de travail et forme le revenu de ceux qui la vendent ; enfin, les prix des denrées concourent aux revenus de ceux qui vendent leurs services d’entrepreneurs, le revenu appelé profit étant en réalité la différence entre deux ensembles de prix : celui des biens produits et, d’autre part, leur coût, c’est-à-dire le prix des biens nécessaires à leur production. Si ces conditions sont remplies, tous les revenus proviennent des ventes sur le marché, et ces revenus suffisent exactement à acheter tous les biens produits.

Suit un autre groupe de conditions supposées, qui concerne l’État et sa politique. On ne doit rien permettre qui empêche la formation des marchés, et il ne faut pas permettre que les revenus se forment autrement que par la vente. De même, l’ajustement des prix aux changements de la situation du marché ne doit faire l’objet d’aucune intervention – que ces prix soient ceux des biens, du travail, de la terre ou de la monnaie. Il convient donc, non seulement qu’il y ait des marchés pour tous les éléments de l’industrie [1] mais qu’aucune mesure ou politique ne soit autorisée qui puisse influencer le fonctionnement de ces marchés. Il ne faut fixer ou réglementer ni le prix, ni l’offre, ni la demande. Seules conviennent les politiques et les mesures qui contribuent à assurer l’autorégulation du marché en créant des conditions qui fassent du marché le seul pouvoir organisateur en matière économique.

Pour saisir pleinement ce que cela signifie, revenons un moment au système mercantile et à ces marchés nationaux qu’il a tant fait pour développer. Dans le système féodal et dans celui des corporations, la terre et le travail relevaient de l’organisation sociale elle-même (l’argent était encore loin d’être devenu un facteur majeur de l’industrie). La terre, élément cardinal de l’ordre féodal, était la base du système militaire, judiciaire, administratif et politique, son statut et sa fonction étant déterminés par des règles juridiques et coutumières. La question de savoir si sa possession était ou non transférable, et, si oui, à qui et avec quelles restrictions ; ce que comportaient les droits de propriété ; à quels usages on pouvait consacrer certains types de terre : toutes ces questions étaient soustraites à l’organisation de l’achat et de la vente, et soumises à un ensemble entièrement différent de réglementations institutionnelles.

Il en était de même pour l’organisation du travail. Dans le système des corporations, comme dans tous les autres systèmes économiques qui l’avaient précédé dans l’histoire, les mobiles et les conditions des activités productrices faisaient partie de l’organisation générale de la société. Les relations entre maître, compagnon et apprenti ; les conditions de travail ; le nombre des apprentis ; les salaires des ouvriers : tout était réglementé par la coutume et par l’autorité de la corporation et de la ville. Le système mercantile ne fit qu’unifier ces règles, soit par la loi, comme en Angleterre, soit par la « nationalisation » des corporations, comme en France. Quant à la terre, son statut féodal ne fut aboli que pour autant qu’il était lié aux privilèges provinciaux ; pour le reste, en Angleterre comme en France, la terre demeura extra commercium. Jusqu’en 1789, la propriété terrienne demeura en France la source des privilèges sociaux ; et même ensuite, en Angleterre, le droit coutumier concernant la terre resta essentiellement celui du Moyen Âge. Le mercantilisme, malgré toute sa tendance à la commercialisation, ne s’attaqua jamais aux garanties qui protégeaient ces deux éléments fondamentaux de la production qu’étaient le travail et la terre et les empêchaient de devenir des articles de commerce. En Angleterre, la « nationalisation » de la législation du travail grâce au Statut des artisans (Statute of Artificers) (1563) et à la loi sur les pauvres (Poor Law, 1601), écarta le travail de la zone dangereuse ; et la politique anti-enclosures des Tudors et des premiers Stuarts représenta une protestation constante contre le principe de l’utilisation lucrative de la propriété terrienne.

Ce mercantilisme – quelque énergiquement qu’il revendiquât la commercialisation comme politique nationale – conçut les marchés de façon exactement contraire à l’esprit de l’économie de marché : c’est ce que montre plus que tout la grande extension que connut par ses soins l’intervention de l’État dans l’industrie. Sur ce point, il n’y avait aucune différence entre mercantilistes et féodaux, entre planificateurs couronnés et intérêts établis, entre bureaucrates centralisateurs et particularistes conservateurs. Leur seul désaccord portait sur les méthodes de réglementation : corporations, villes et provinces invoquaient la coutume et l’usage, tandis que la nouvelle autorité étatique préférait les lois et les décrets. Mais tous étaient également hostiles à l’idée de commercialiser le travail et la terre – hostiles, donc, à la condition nécessaire de l’économie de marché. Corporations de métiers et privilèges féodaux ne furent abolis en France qu’en 1790 ; en Angleterre, ce fut seulement en 1813-1814 qu’on abrogea le Statut des artisans et en 1834 la loi sur les pauvres. Dans ces deux pays, il fallut attendre la dernière décennie du XVIIIe siècle pour simplement débattre de la création d’un marché libre du travail ; quant à l’idée d’une autorégulation de la vie économique, elle dépassait tout à fait l’horizon de l’époque. Le mercantiliste voulait développer les ressources du pays – et parvenir du même coup au plein emploi – grâce aux métiers et commerces ; l’organisation traditionnelle de la terre et du travail allait de soi à ses yeux. A cet égard, il était aussi éloigné des idées modernes qu’en politique, où sa croyance dans le pouvoir absolu d’un despote éclairé ne se tempérait d’aucune nuance démocratique. Et de même que le passage à un système démocratique et représentatif supposait un renversement complet de la tendance de l’époque, de même le remplacement du marché régulé par des marchés autorégulateurs constitua à la fin du XVIIIe siècle une transformation complète de la structure de la société.

Un marché autorégulateur n’exige rien de moins que la division institutionnelle de la société en une sphère économique et une sphère politique. Cette dichotomie n’est en fait que la simple réaffirmation, du point de vue de la société dans son ensemble, de l’existence d’un marché autorégulateur. On pourrait avancer que cette séparation en deux sphères prévaut à toutes les époques et dans tous les types de société. Mais cette inférence se fonderait sur une erreur. Aucune société, c’est vrai, ne peut exister sans qu’un système d’un type ou d’un autre assure l’ordre dans la production et la distribution des biens. Mais cela n’implique pas l’existence d’institutions économiques séparées ; normalement, l’ordre économique est simplement fonction de l’ordre social, qui le contient. Nous l’avons montré : ni dans les conditions du tribalisme, ni dans celles de la féodalité, ni dans celles du mercantilisme, il n’a existé dans la société de système économique séparé. La société du XIXe siècle, dans laquelle l’activité économique était isolée et attribuée à un mobile économique distinct, fut en vérité une nouveauté singulière.

Un tel modèle institutionnel ne pouvait fonctionner sans que la société fût en quelque manière soumise à ses exigences. Une économie de marché ne peut exister que dans une société de marché. C’est à partir de considérations générales que nous sommes parvenus à cette conclusion dans notre analyse du modèle du marché. Nous pouvons maintenant préciser les raisons de notre assertion. Une économie de marché doit comporter tous les éléments de l’industrie – travail, terre et monnaie inclus. (Dans une économie de marché, cette dernière est elle aussi un élément essentiel de la vie industrielle, et son inclusion dans le mécanisme du marché a, nous le verrons, des conséquences institutionnelles de grande portée.) Mais le travail n’est rien d’autre que ces êtres humains eux-mêmes dont chaque société est faite, et la terre, que le milieu naturel dans lequel chaque société existe. Les inclure dans le mécanisme du marché, c’est subordonner aux lois du marché la substance de la société elle-même.

Nous sommes à présent en mesure de traiter sous une forme plus concrète de la nature institutionnelle de l’économie de marché, et des périls qu’elle comporte pour la société. Nous décrirons d’abord les méthodes qui rendent le mécanisme du marché capable de maîtriser et d’orienter dans la réalité les éléments de la vie industrielle ; en second lieu, nous chercherons à apprécier la nature des effets d’un tel mécanisme sur la société soumise à son action.

C’est à l’aide du concept de marchandise (commodity) que le mécanisme du marché s’enclenche sur les divers éléments de la vie industrielle. Les marchandises sont ici empiriquement définies comme des objets produits pour la vente sur le marché ; et les marchés sont eux aussi empiriquement définis comme des contacts effectifs entre acheteurs et vendeurs. Par conséquent, chaque élément de l’industrie est considéré comme ayant été produit pour la vente, car alors, et alors seulement, il sera soumis au mécanisme de l’offre et de la demande en interaction avec les prix. Cela signifie en pratique qu’il doit y avoir des marchés pour tous les éléments de l’industrie ; que, sur ces marchés, chacun de ces éléments s’organise dans un groupe d’offre et un groupe de demande ; et que chaque élément a un prix qui agit réciproquement sur l’offre et la demande. Ces marchés – et ils sont innombrables – sont en communication réciproque et forment un Grand Marché unique (One Big Market[2]

Le point fondamental est le suivant : le travail, la terre et l’argent sont des éléments essentiels de l’industrie ; ils doivent eux aussi être organisés en marchés ; ces marchés forment en fait une partie absolument essentielle du système économique. Mais il est évident que travail, terre et monnaie ne sont pas des marchandises ; en ce qui les concerne, le postulat selon lequel tout ce qui est acheté et vendu doit avoir été produit pour la vente est carrément faux. En d’autres termes, si l’on s’en tient à la définition empirique de la marchandise, ce ne sont pas des marchandises. Le travail n’est que l’autre nom de l’activité économique qui accompagne la vie elle-même – laquelle, de son côté, n’est pas produite pour la vente mais pour des raisons entièrement différentes –, et cette activité ne peut pas non plus être détachée du reste de la vie, être entreposée ou mobilisée ; la terre n’est que l’autre nom de la nature, qui n’est pas produite par l’homme ; enfin, la monnaie réelle est simplement un signe de pouvoir d’achat qui, en règle générale, n’est pas le moins du monde produit, mais est une création du mécanisme de la banque ou de la finance d’État. Aucun de ces trois éléments – travail, terre, monnaie – n’est produit pour la vente ; lorsqu’on les décrit comme des marchandises, c’est entièrement fictif.

C’est néanmoins à l’aide de cette fiction que s’organisent dans la réalité les marchés du travail, de la terre, et de la monnaie [3] ; ceux-ci sont réellement achetés et vendus sur le marché ; leur demande et leur offre sont des grandeurs réelles ; et toute mesure, toute politique qui empêcherait la formation de ces marchés mettrait ipso facto en danger l’autorégulation du système. La fiction de la marchandise fournit par conséquent un principe d’organisation d’importance vitale, qui concerne l’ensemble de la société, et qui affecte presque toutes ses institutions de la façon la plus variée ; ce principe veut que l’on interdise toute disposition ou tout comportement qui pourrait empêcher le fonctionnement effectif du mécanisme du marché selon la fiction de la marchandise.

Or, touchant le travail, la terre et la monnaie, un tel postulat ne saurait se soutenir. Permettre au mécanisme du marché de diriger seul le sort des êtres humains et de leur milieu naturel, et même, en fait, du montant et de l’utilisation du pouvoir d’achat, cela aurait pour résultat de détruire la société. Car la prétendue marchandise qui a nom « force de travail » ne peut être bousculée, employée à tort et à travers, ou même laissée inutilisée, sans que soit également affecté l’individu humain qui se trouve être le porteur de cette marchandise particulière. En disposant de la force de travail d’un homme, le système disposerait d’ailleurs de l’entité physique, psychologique et morale « homme » qui s’attache à cette force. Dépouillés de la couverture protectrice des institutions culturelles, les êtres humains périraient, ainsi exposés à la société ; ils mourraient, victimes d’une désorganisation sociale aiguë, tués par le vice, la perversion, le crime et l’inanition. La nature serait réduite à ses éléments, l’environnement naturel et les paysages souillés, les rivières polluées, la sécurité militaire compromise, le pouvoir de produire de la nourriture et des matières premières détruit. Et pour finir, l’administration du pouvoir d’achat par le marché soumettrait les entreprises commerciales à des liquidations périodiques, car l’alternance de la pénurie et de la surabondance de monnaie se révélerait aussi désastreuse pour le commerce que les inondations et les périodes de sécheresse l’ont été pour la société primitive. Les marchés du travail, de la terre et de la monnaie sont sans aucun doute essentiels pour l’économie de marché. Mais aucune société ne pourrait supporter, ne fût- ce que pendant le temps le plus bref, les effets d’un pareil système fondé sur des fictions grossières, si sa substance humaine et naturelle comme son organisation commerciale n’étaient pas protégées contre les ravages de cette fabrique du diable.

Le caractère extrêmement artificiel de l’économie de marché réside dans le fait que le processus de production lui-même est ici organisé sous forme d’achat et de vente [4]. Aucune autre façon d’organiser la production pour le marché n’est possible dans une société commerciale. A la fin du Moyen Age, la production industrielle destinée à l’exportation était organisée par de riches bourgeois et assurée dans leur ville sous leur surveillance directe. Plus tard, dans la société mercantile, ce furent les marchands qui organisèrent la production, laquelle ne se limita plus aux villes : époque de l’industrie à domicile (putting out), où l’industrie domestique était fournie en matières premières par le marchand capitaliste qui dirigeait le processus de production comme une entreprise purement commerciale. Alors, la production industrielle fut placée, sans équivoque et sur une grande échelle, sous la direction organisatrice du marchand. Celui-ci connaissait le marché, le volume aussi bien que la qualité de la demande ; et il pouvait également se rendre garant des fournitures, qui, d’ailleurs, étaient faites essentiellement de laine, de guède et, parfois, de métiers à tisser ou de tricoteurs utilisés par les travailleurs à domicile. Si les fournitures faisaient défaut, c’était le cottager qui était le plus frappé, car son emploi disparaissait momentanément ; mais aucune installation coûteuse n’entrait en ligne de compte, et le marchand ne courait pas de risque grave en prenant la responsabilité de la production. Durant des siècles, ce système grandit en puissance et en ampleur, jusqu’au moment où, dans un pays comme l’Angleterre, l’industrie lainière – industrie nationale – couvrit de vastes secteurs du pays, dans lequel la production était organisée par le drapier. Celui qui achetait et vendait, remarquons-le, pourvoyait aussi à la production : nulle nécessité qu’il se trouvât pour ce faire une justification distincte. Créer des biens, cela ne supposait ni l’état d’esprit favorable à la réciprocité qu’implique l’aide mutuelle, ni le souci qu’éprouve le chef de famille pour ceux dont les besoins sont laissés à ses soins, ni l’orgueil que tire l’artisan de l’exercice de son métier, ni la satisfaction qu’apporte une bonne réputation – il n’y fallait rien d’autre que le simple mobile du gain, si familier à l’homme dont la profession est d’acheter et de vendre. Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, la production industrielle, en Europe occidentale, fut un simple appendice au commerce.

Tant que la machine ne fut qu’un outil peu coûteux et peu spécialisé, la situation resta la même. Le simple fait, pour le cottager, d’avoir la possibilité de produire dans le même temps de plus grandes quantités qu’auparavant pouvait l’inciter à utiliser les machines pour accroître ses gains, mais, par lui-même, ce fait n’affectait pas nécessairement l’organisation de la production. Que les machines bon marché fussent la propriété de l’ouvrier ou du marchand, cela mettait de la différence dans la position sociale des deux parties et modifiait presque certainement les gains de l’ouvrier, qui se trouvait plus prospère tant qu’il possédait ses outils ; mais cela n’obligeait pas le marchand à se transformer en capitaliste industriel ou à se borner à prêter son argent à ceux qui l’étaient. L’écoulement des biens cessait rarement ; la plus grave difficulté continuait à venir de l’approvisionnement en matières premières, qui s’interrompait parfois sans qu’on y pût rien faire. Mais, même en pareil cas, la perte n’était pas lourde pour le marchand possesseur des machines. Ce ne fut pas l’arrivée de la machine en tant que telle, mais l’invention de machines et d’installations complexes et par conséquent spécialisées qui transforma complètement la relation du marchand avec la production. Bien que la nouvelle organisation de la production eût été introduite par le marchand – fait qui détermina le cours entier de cette transformation –, l’utilisation de machines et d’installations complexes impliquait la mise en œuvre du système de la fabrique et, de plus, une modification décisive de l’importance relative du commerce et de l’industrie en faveur de cette dernière. La production industrielle cessa d’être un élément secondaire du commerce, que le marchand avait organisé comme une entreprise d’achat et de vente ; elle impliquait désormais un investissement à long terme, avec les risques que la chose comporte. Ces risques n’étaient supportables que si la continuité de la production était raisonnablement assurée.

Mais plus la production industrielle se compliquait, plus nombreux étaient les éléments de l’industrie dont il fallait garantir la fourniture. Trois d’entre eux étaient naturellement d’une importance primordiale : le travail, la terre et la monnaie. Dans une société commerciale, leur offre ne pouvait être organisée que d’une seule manière : on devait pouvoir les acheter. Il fallait donc les organiser en vue de la vente sur le marché – en d’autres termes, comme marchandises. L’extension du mécanisme du marché aux éléments de l’industrie – travail, terre et monnaie – fut la conséquence inévitable de l’introduction du système de la fabrique dans une société commerciale. Il fallait que ces éléments fussent mis en vente.

Cela ne signifiait pas autre chose que la nécessité d’un système de marché. Nous savons que, dans un tel système, les profits ne sont assurés que si l’autorégulation est garantie par des marchés concurrentiels interdépendants. Le développement du système de la fabrique ayant été organisé comme partie d’un processus d’achat et de vente, le travail, la terre et la monnaie devaient par conséquent être transformés en marchandises afin que la production continuât. Bien sûr, il n’était pas possible d’en faire vraiment des marchandises, car, à la vérité, ils n’étaient pas produits pour être vendus sur le marché. Mais la fiction qui voulait qu’il en fût ainsi devint le principe organisateur de la société. De ces trois éléments, le travail se détache : labor est le terme technique qui désigne les êtres humains du moment qu’ils ne sont pas employeurs, mais employés [5]. Il s’ensuit que, dorénavant, l’organisation du travail devait changer concurremment avec l’organisation du système du marché. Mais comme l’organisation du travail n’est qu’un autre terme pour désigner les formes de vie des gens du peuple, cela veut dire que le développement du système du marché devait s’accompagner d’un changement dans l’organisation de la société elle-même. La société était devenue sur toute la ligne un appendice du système économique.

Souvenons-nous du parallèle que nous tracions entre les ravages causés dans l’histoire de l’Angleterre par les enclosures, et la catastrophe sociale qui suivit la Révolution industrielle. Les améliorations, disions-nous, se payent, en règle générale, au prix d’un bouleversement social. Si le rythme auquel se produit le bouleversement est trop rapide, la communauté est condamnée à succomber au cours du processus. Les Tudors et les premiers Stuarts sauvèrent l’Angleterre du sort de l’Espagne en réglant le cours du changement de façon qu’il devînt supportable et que l’on pût en canaliser les effets dans des voies moins destructrices. Mais rien ne sauva le petit peuple d’Angleterre du choc de la Révolution industrielle. Une foi aveugle dans le progrès spontané s’était emparée des esprits, et les plus éclairés parmi eux hâtèrent avec le fanatisme des sectaires un changement social sans limites et sans règles. Les effets que celui-ci eut sur la vie des gens dépassèrent en horreur toute description. Au vrai, la société aurait été anéantie, n’eussent été les contre-mouvements protecteurs qui amortirent l’action de ce mécanisme autodestructeur.

Ainsi, l’histoire sociale du XIXe siècle fut le résultat d’un double mouvement : l’extension du système du marché en ce qui concerne les marchandises authentiques s’accompagna de sa réduction quant aux marchandises fictives. Si, d’un côté, les marchés se répandirent sur toute la surface de la planète et si la quantité des biens en cause augmenta dans des proportions incroyables, de l’autre côté, tout un réseau de mesures et de politiques fit naître des institutions puissantes destinées à enrayer l’action du marché touchant le travail, la terre et la monnaie. Tandis que l’organisation de marchés mondiaux des marchandises, des capitaux et des devises, sous l’égide de l’étalon-or, donnait une impulsion sans égale au mécanisme des marchés, un mouvement naquit des profondeurs pour résister aux effets pernicieux d’une économie soumise au marché. La société se protégea contre les périls inhérents à un système de marché autorégulateur : ce fut la caractéristique d’ensemble de l’histoire de cette époque.

Karl Polanyi (1886-1964)

 

La grande transformation

Aux origines politiques et économiques de notre temps

éd. Gallimard, coll. Bibliothèque des sciences humaines, 1983.

Chapitre 6, pp. 102-112


[1] H.D. Henderson, Supply and Demand, 1922. La pratique du marché est double : d’un côté la répartition des facteurs entre différents usages, de l’autre, l’organisation des forces qui influent sur les fournitures globales de facteurs.

[2] G.R. Hawtrey, op. cit. Aux yeux de Hawtrey, sa fonction est de rendre « les valeurs marchandes relatives de toutes les marchandises mutuellement compatibles ».

[3] L’affirmation par Marx du caractère fétichiste de la valeur de la marchandise se réfère à la valeur d’échange des marchandises réelles et n’a rien de commun avec les marchandises fictives mentionnées dans le présent texte.

[4] W. Cunningham, « Economie Change », Cambridge Modem History, vol. I.

[5] Rappelons que labor (labour), outre le travail, désigne entre autres la main-d’œuvre [NdT].

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