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Jean-Pierre Berlan, Agriculture et élevage: sélection aristocratique et sélection bourgeoise, 2009

De l’influence sociale sur les pratiques de sélection

Le vivant possède deux propriétés fondamentales et paradoxales : celle de se reproduire et de se multiplier en conservant ses caractéristiques; celle de changer, d’évoluer, de s’adapter. Le temps géologique a accumulé une extraordinaire variabilité génétique inter et intraspécifique. Au cours de leur bien brève histoire, les hommes ont domestiqué les plantes et les animaux, les ont sélectionnés et adaptés de plus en plus finement à leurs besoins en utilisant cette variabilité naturelle et en l’élargissant. L’agriculture est le produit de ces deux propriétés complémentaires qui se sont constamment appuyées l’une sur l’autre.

Mais vers 1760 pour les animaux et un siècle plus tard pour les plantes, ces deux propriétés deviennent antagoniques avec l’émergence d’une nouvelle catégorie sociale, celle du sélectionneur/investisseur. Il ne s’agit plus d’améliorer les animaux pour satisfaire des besoins, mais pour faire de l’argent de transformer « l’hérédité » en marchandise. La faculté du vivant de se reproduire et de se multiplier s’oppose alors au « droit naturel » du profit et l’agriculture et l’élevage à la sélection et au sélectionneur. La sélection n’est qu’un moyen de faire un profit. Dès lors, l’objectif final du sélectionneur/investisseur (et plus tard de la génétique agricole) ne peut être que de lutter contre cette malheureuse propriété des plantes et des animaux de se re-produire et de se multiplier dans le champ du paysan.

Dans le domaine animal, cet objectif n’était pas trop difficile à atteindre : l’éleveur peut boucler ses animaux pour en contrôler les saillies et garder ainsi le monopole du « sang » de ses souches. Le rôle des livres des origines (le premier pour les animaux de ferme date de 1822 – herd-book) est de conforter ce bouclage. Des saillies sans papier sont sans valeur – exactement comme les bâtards que sèment les aristocrates en dehors de leur lignée. Cette facilité de contrôle physique et administratif du « sang » et de sa monopolisation administrative explique que les sélectionneurs professionnels animaux apparaissent avec environ un siècle d’avance sur les sélectionneurs de plantes [1] qui entrent maintenant dans la phase finale de confiscation de cette faculté [2].

C’est cette grille de lecture théorique que je vais tenter d’appliquer à l’histoire de la sélection animale, comme je l’ai fait pour la sélection des plantes. Cette démarche a montré sa valeur heuristique à en juger par l’ostracisme que ces travaux me valent de la part de la Direction Générale de l’INRA [3]. Dans le domaine de l’élevage, beaucoup reste à faire, mais il me semble que cette grille de lecture devrait jeter un éclairage nouveau sur un pan essentiel des pratiques agronomiques et du développement des sciences du même nom depuis près de deux siècles. En même temps elle pourrait permettre d’engager la recherche agronomique en France et ailleurs dans des voies scientifiques nouvelles, que sa soumission, maintenant délibérément imposée à la loi fondamentale de notre société – tout doit devenir marchandise – lui a fait négliger.

1. Des courses de chevaux aux chevaux de course : la matrice des pratiques d’élevage et de sélection

Le livre général des origines des chevaux de course (General Stud Book) débute vers 1760 semble-t-il en Angleterre, à la suite d’une longue évolution que l’on peut résumer à grands traits [4]. Les chevaux de guerre solides et courageux mais plutôt lents de l’époque médiévale, capables d’aller au choc frontal en portant le poids de leur chevalier et ses armures avaient laissé progressivement la place à des chevaux plus légers, plus rapides et plus mobiles au cours du XVIIe siècle, lorsque l’art de la cavalerie exigeait vitesse et mobilité, plutôt qu’une protection devenue illusoire avec les progrès des armes à feu.

C’est sans doute dans la deuxième partie du XVIIe siècle, qu’à la demande traditionnelle de chevaux de chasse s’ajoute celle des chevaux de course lorsque la noblesse diversifie ses distractions. Russell [5] écrit :

« Après la restauration, il est probablement juste (safe) de faire l’hypothèse que “les éleveurs de chevaux d’élite se sont tournés presque exclusivement vers l’élevage de chevaux de course.” En 1671, Charles II lui-même “célébrait sa conquête de la virginité obstinée de Louise de Kéroualle”, préservée pendant plus d’une année, ce qui n’avait fait qu’accroître son excitation, en menant son cheval Woodcock à la victoire dans la course de Newmarket. » [6]

De passe-temps aristocratique à la fin du XVIIe siècle les courses de chevaux deviennent des entreprises d’affaires. Initialement, les vainqueurs reçoivent des trophées, mais s’y ajoutent bientôt des espèces sonnantes et trébuchantes, si bien qu’au début du XVIIIe siècle, le prix importe plus que le trophée. Une écurie de course exige des capitaux importants. Ces capitaux, il faut les rémunérer. Les courses se diversifient et se raccourcissent pour faire courir fréquemment des animaux dès deux ans sur de courtes distances plutôt que des animaux dans la force de l’âge, de sept ans et plus, sur de longues distances et ce, rarement. Les éleveurs réduisent ainsi le capital investi par animal, et accélèrent sa rotation. Le rajeunissement des animaux diminue le risque d’investir pendant des années son capital dans l’élevage de rosses sans valeur.

Cette recherche d’une rentabilité plus élevée du capital conduit à introduire des étalons « arabes », c’est-à-dire un type de cheval adapté aux nouvelles normes de course. Les hippiatres aristocrates anglais procèdent à un travail de croisement avec des juments anglaises qui donnera naissance à un type d’animal nouveau, le « pur-sang » anglais, projection sur les chevaux des représentations sociales de leurs maîtres. Lorsque le type de l’animal est à peu près fixé, l’importation d’étalons arabes (qui exige des capitaux importants compte tenu des conditions de l’époque) est interdite.

Les éleveurs créent le Livre Général des Origines au cours des années 1760 de façon à pouvoir identifier de façon sûre les chevaux au départ des courses et éviter les tricheries. C’est ainsi que Russell en justifie la création. Mais on ne peut négliger que ces éleveurs hommes d’affaires ont promptement compris le parti lucratif qu’ils pouvaient tirer d’un General Stud Book. Ne leur assurait-il pas un monopole sur la race des « purs sangs » qu’ils avaient progressivement formée au cours du XVIIIe siècle par l’introduction d’étalons arabes dans quelques écuries, puis par l’arrêt et l’interdiction de toute nouvelle introduction ? Le pedigree devient alors : « la seule garantie que les descendants de chaque génération appartiennent bien à la race concernée » [7] ce qui ne fait que refléter les règles aristocratiques de la transmission du pouvoir et de la richesse, et constitue une source de profit de monopole sur le « sang » des animaux pour les éleveurs membres de la caste.

Désormais la valeur d’un animal dépend de son ascendance, de la présence d’un ancêtre prestigieux et fondateur dans sa lointaine généalogie. On fait, paraît-il, remonter la généalogie de certains purs sangs actuels à Eclipse (Circa 1728), l’un des plus célèbres étalons fondateurs de la race des purs sangs.

Une telle méthode de sélection consistant à battre et rebattre le même jeu de gènes était et est toujours incapable d’améliorer les qualités des chevaux. Elle assure d’abord un monopole aux éleveurs sur le « sang » de leurs animaux. Les performances des chevaux modernes ne semblent pas meilleures que celles de leurs ancêtres du XVIIe siècle. Pour les turfistes des classes populaires conviés à financer les jeux des « élites », cela n’a pas beaucoup d’importance, car l’essentiel est de participer à un passe-temps aristocratique. Pour les bourgeois parvenus, il s’agit de se donner l’illusion d’accéder à une caste à laquelle ils n’appartiennent pas tout en arrondissant si possible leur fortune. Un tel système une fois installé se reproduit de lui-même. Un éleveur qui voudrait faire courir autre chose que des « purs sangs » se heurte à des obstacles économiques. L’élevage d’un « pur-sang », même taré, exige le même capital que celui d’un cheval roturier mais le premier conserve la valeur de ses papiers qui témoignent de son appartenance à la caste et de sa capacité à transmettre cette appartenance à sa descendance. Dans les mêmes conditions, un cheval roturier partirait à l’équarrissage. Mutatis mutandis, il en est de même dans le domaine social [8]. Les termes « pur-sang », « noblesse », « pedigree » – du français Pied de Grue : « marque de trois petits traits rectilignes, dont on se servait dans les registres officiels d’Angleterre pour indiquer les degrés ou les ramifications d’une généalogie » [9] – marquent encore le vocabulaire des éleveurs, quelle que soit l’espèce à laquelle ils s’intéressent [10].

L’élevage de chevaux de course en Angleterre est donc le reflet dans un miroir de la transformation sociale qui voit l’aristocratie s’embourgeoiser et la bourgeoisie s’aristocratiser. Il est le prototype et la matrice de l’élevage des animaux de ferme et des animaux de compagnie.

Si l’échec de l’amélioration de la race chevaline de course ne prête pas à conséquence – après tout, c’est un jeu – celui de l’amélioration des animaux de ferme tout au long du XIXe siècle a été plutôt néfaste puisqu’il a conduit à la régression et parfois même à la dégénérescence des races « paysannes » solides, bien adaptées à leur milieu et leur utilisation. A la fin du XIXe siècle, l’utilitarisme bourgeois se révolte contre cette situation. S’appuyant sur la science nouvelle de l’hérédité biologique – la notion d’hérédité biologique apparaît vers le milieu du XIXe siècle [11] – que nous appelons génétique maintenant, il va proposer une conception nouvelle en matière d’élevage, « bourgeoise » parce qu’elle est fondée sur l’idée que la valeur d’un animal est propre à cet individu et qu’il faut la juger sur sa descendance.

La sélection bourgeoise sur descendance vient défier la pratique aristocratique d’élevage sur ascendance. Les techniques modernes de la génétique quantitative sont la traduction dans ce champ scientifique de ce conflit de classe. Ainsi, l’histoire des pratiques et des techniques (y compris des techniques scientifiques) d’élevage serait le reflet des luttes sociales qui voient au cours du XIXe et XXe siècle la bourgeoisie prendre définitivement le pas sur l’aristocratie [12].

2. L’élevage et la sélection des animaux de ferme

2.1. Bakewell

La sélection animale devient une entreprise d’affaire à la fin du XVIIIe siècle, exactement au cours des années 1760, lorsque selon les historiens [13] le mouvement des « enclosures » se termine et fait place à la Révolution Industrielle. Presque immédiatement, le conflit éclate entre les deux aspects du profit de la sélection. D’une part, le sélectionneur veut faire un profit de la vente du « sang » de ses reproducteurs. De l’autre, l’agriculteur espère que des animaux de « race pure » ont une plus grande efficacité productive. Ce conflit a toujours été résolu, – faut-il le dire ? – aux dépens de la seconde, c’est-à-dire de l’intérêt de la société dans son ensemble.

La littérature moderne sur la sélection animale accorde à mon sens un crédit injustifié à Bakewell (1726-1795), le plus célèbre des sélectionneurs anglais, qu’elle présente comme le précurseur visionnaire de la sélection animale scientifique moderne. Cette imagerie saint-sulpicienne résulte de la confusion entre sélection améliorante et sélection-profit.

Un peu d’irrévérence devrait permettre de faire apparaître cette distinction. Considérons l’époque historique de Bakewell. C’est celle du capitalisme industriel qui accélère sa marche triomphale. Dans toutes les activités, y compris l’agriculture, les capitalistes s’activent à faire travailler leurs prolétaires. Dans l’agriculture, ils se présentent sous la forme de fermiers ricardiens [allusion à l’économiste David Ricardo (1772-1823)].

Bakewell est l’un deux. Il est avant tout un homme d’affaire, un entrepreneur, qui a compris les marottes de son temps. La demande croissante de viande et de laine de la Révolution industrielle excite l’entichement de la gentry non pas pour l’agriculture, mais pour les profits qu’elle peut en tirer. Bakewell voit avant tout le monde qu’il est possible de profiter de cet engouement pour transformer ce que par facilité anachronique nous appellerons « l’hérédité » en source de profit. Très vite, il comprend aussi qu’il est plus rapide et facile de manipuler les conditions d’élevage que l’hérédité pour produire des « beaux » animaux en leur fournissant de bonnes conditions d’étable et une excellente nourriture. Par-dessus tout, Bakewell est un excellent agriculteur dont les champs produisent à profusion les fourrages et les raves nécessaires à la croissance rapide et la conformation de ses animaux (Lush, 1960:25) [14]. Même ses admirateurs se plaignent parfois que ses moutons sont beaucoup trop gras – mais faire du gras est plus facile que faire de la viande. Russell écrit :

« La pratique tardive à Dishley (le domaine de Bakewell) et ailleurs sous l’égide de la Tup Society (la société de location de béliers). » [15]

« Cela avait beaucoup plus à voir avec le théâtre et l’exploitation avisée de la mode qu’avec la valeur des souches sélectionnées. Des coalitions d’enchérisseurs poussaient les prix des béliers plus haut que ceux des meilleurs chevaux de course. La mode et le désir de faire fortune excitaient le comportement des participants. Le système de location se stratifie avec les éleveurs de premier rang se fournissant chez Bakewell, puis approvisionnant les éleveurs de deuxième rang, dont la fonction est de fournir les reproducteurs à un tarif qui en vaut économiquement la peine (habituellement, moins de dix guinées un bélier); […] Au cours des années 1780, l’élevage des béliers au sein de la Société était devenue complètement divorcé de tout objectif agricole et était devenu une fin en soi. »

Il faut voir Bakewell comme un génie du marketing avant l’heure. Non seulement met-il en scène soigneusement ses reproducteurs lorsqu’il les présente à ses acheteurs, mais il laisse planer le plus grand mystère sur ses méthodes de sélection. De ses contemporains jusqu’aux auteurs actuels de manuels de sélection animale qui, dans leur trompe-l’œil historique introductif ne présentent un passé pré-scientifique que pour mieux mettre en valeur les accomplissements de leur science moderne, tout le monde regrette qu’il n’ait pas laissé de renseignements sur ses méthodes. Peut-on suggérer que si Bakewell n’en a pas laissé, c’est qu’il n’en avait pas et que tout reposait sur l’expérience, l’intuition, le coup d’œil du maquignon, l’utilisation de la consanguinité (horresco referens !) pour fixer le type de ses animaux et surtout la connaissance psychologique qu’il avait des manies de ses contemporains ?

Pour ajouter au mystère, Bakewell avait installé un petit musée exposant le squelette de ses reproducteurs pour démontrer les progrès de son élevage. « De cette façon nous dit Winters (1954:25), il pouvait faire des comparaisons d’une génération à la suivante » [16]. Ne faut-il pas plutôt imaginer l’acheteur admirant stupéfait les ossements que Bakewell, l’admirable maquignon, mettait en scène pour démontrer l’excellence de ses méthodes ! Le visiteur ainsi préparé avait perdu tout esprit critique lorsqu’ensuite on lui présentait des animaux gras à souhait, soigneusement peignés, aux sabots lustrés et parfumés comme des cocottes ! Après 1880, Bakewell gagne beaucoup d’argent et suscite de nombreux émules : « il aurait reçu, par exemple, des sommes considérables, jusqu’à mille deux cents guinées pour la location annuelle d’un bélier. » (Lush, 196O:25-26).

Il me semble qu’avant de faire de Bakewell le précurseur des méthodes génétiques modernes, auxquelles nous devons, paraît-il, abondance et qualité, il vaudrait mieux le considérer comme un admirable maquignon et un homme d’affaire avisé. N’est-il pas le premier à démontrer que l’élevage et la sélection du bétail – la manipulation de l’hérédité – peuvent être une source de profits considérables. Dans notre société, c’est ce qui importe. N’est-ce pas là ce qui assure à ce hobereau, charlatan et homme d’affaire, sa place de précurseur de la sélection animale moderne ?

2.2 Foires, concours, races et livre des origines [17]

Foires et concours

Les concours d’animaux viennent directement des foires agricoles: de la vente des animaux sur les foires, à leur exposition pour en faire admirer les qualités aux clients et aux confrères sélectionneurs et, éventuellement les vendre, puis à l’organisation formelle de concours, il n’y a qu’un pas, franchi pour la première fois dans le Sussex en 1798. En 1810, la première exposition générale des animaux de ferme se tient au Danemark. Le principe des concours-expositions est simple : les éleveurs, dont les animaux possèdent au plus haut degré un ensemble de caractères jugés désirables, les présentent lors de foires agricoles locales, nationales ou internationales devant un jury de juges-experts qui décernent les récompenses, au début, des trophées symboliques, assortis plus tard de sommes d’argent importantes.

Les prix établissent la réputation des sélectionneurs et leur permettent de vendre leurs animaux comme reproducteurs pour des sommes parfois astronomiques. Les jurys les décernent aux animaux qui se rapprochent le plus d’un type idéal, censé représenter les qualités intrinsèques de la race.

La notion de type idéal et donc d’uniformité renvoie à l’idéologie platonicienne de l’essence (eide), qui domine la pensée occidentale pendant plus de deux mille ans après Platon. Dans le domaine de la biologie, l’immense variété naturelle manifeste l’existence d’essences constantes que l’observateur doit découvrir (cf. par exemple Mayr 1983:27 [18]). L’uniformité d’un élevage témoigne de la capacité de l’éleveur à purifier le « sang » de ses souches et de les rapprocher ainsi de l’essence quasi-divine du type idéal de la race.

Le choix des traits auxquels les animaux doivent se conformer repose sur un quiproquo: pour le producteur de lait, de viande ou de laine, des animaux proches de l’idéal sont proches de l’excellence de la souche ou de la lignée dans la production de marchandises. Pour le sélectionneur qui vend ses animaux comme reproducteurs, ces traits visibles, manifestent aux yeux de tous les qualités de son élevage, et sont la source de son profit personnel.

En réalité, l’efficacité productive d’un animal est invisible et dépend du milieu. Quant à la capacité d’un animal à transmettre cette efficacité à sa descendance dans un environnement donné, elle ne peut être estimée que par des procédures complexes de calcul de la valeur de la descendance qui apparaîtront au cours des années 1930 dans le sillage de la « Grande Synthèse » entre le Mendélisme [Johan Mendel (1822-1884)] et le Darwinisme et des débuts de la génétique quantitative.

On affirme que Bakewell retenait pour lui les béliers qui donnaient les meilleurs produits lors de leur location, et donc qu’il aurait été le premier à pratiquer des tests de descendance. Compte tenu des formidables difficultés statistiques de tels tests, on peut douter que la sélection visuelle de Bakewell ait eu la moindre efficacité. En réalité, les sélectionneurs se sont orientés immédiatement vers ce qui était profitable : choisir des traits permettant de différencier facilement une race ou une souche donnée, par conséquent, des traits visibles, voire même frappants, héritables, faciles à sélectionner, sans effets défavorables évidents et s’efforcer de rendre ces caractères homogènes au sein de leur troupeau.

Race et livre des origines

Au sein des associations, les sélectionneurs les plus influents choisissent ces traits en fonction de leurs intérêts personnels sur la base de corrélation de hasard [19]. Ils conduisent leurs élevages pour les concours et collectionnent les prix qui n’ont aucune signification quant aux qualités héréditaires intrinsèques des animaux primés et vendus ensuite comme reproducteurs. Il faut, bien entendu, que les agriculteurs-éleveurs croient que la conformité au type idéal de la race, l’homogénéité et l’uniformité correspondantes du troupeau manifestent la capacité des animaux à produire efficacement.

Historiquement, c’était et c’est encore le cas. Lorsqu’un éleveur achète cher un reproducteur « avec papiers » (pedigree), c’est dans l’espoir de faire fructifier son investissement en vendant comme reproducteur les produits de son achat. Si cet achat est décevant, il ne va pas le crier sur les toits, et il s’efforce de repasser en quelque sorte le mistigri.

Lush, le fondateur de la génétique quantitative appliquée à l’amélioration animale, décrit ainsi les étapes de la création des races nouvelles :

« L’histoire typique de la formation des races britanniques (les pratiques de sélection aux Etats-Unis suivent étroitement le modèle anglais) est à peu près la suivante: d’abord apparaît un type nouveau d’animal, plus utile et plus désirable que le type ordinaire, mais dont le pedigree ne diffère pas de façon nette de celui des autres animaux de la communauté. Ensuite, on rassemble dans un troupeau quelques-uns des meilleurs spécimens du nouveau type. On cesse d’y introduire du sang nouveau pour pratiquer une consanguinité intense entre ces animaux et leur descendance, jusqu’à ce qu’ils se distinguent des animaux de la communauté, non seulement du point de vue du type, mais aussi des caractères héréditaires ; c’est-à-dire, jusqu’à ce que ces animaux soient soudés en une race. Troisièmement, si ce processus a réussi, et si la race répond aux besoins, elle se diffuse dans de nombreux troupeaux. Quatrièmement, lorsque la race se répand et que les sélectionneurs deviennent si nombreux que personne ne peut garder en mémoire l’information nécessaire pour utiliser les pedigrees, il devient nécessaire de faire un livre des origines. » (Lush, op. cit., pp. 29-30).

En 1822, G. Coates publie le premier livre des origines pour le bétail Shorthorn [20]. La demande du marché américain pour des animaux de race augmente. Côté pile, il s’agit d’empêcher des commerçants peu scrupuleux d’exporter des reproducteurs de mauvaise qualité. Côté face, il s’agit de réserver ce commerce aux éleveurs faisant partie de l’association, bref, d’établir un monopole.

Concrètement, « presque chaque association, dès ses débuts, adopte un barème de notation ou un système de description officielle du type idéal à atteindre… une série de dessins ou modèles du type authentique. » (true type) (Lush, 1960:41).

Pour les sélectionneurs, les concours-expositions sont le moyen de promouvoir leur race en général et leurs souches propres en particulier, et d’en perfectionner le type idéal. Si, pour s’établir, les races nouvelles doivent apporter une différence (peut-on utiliser le terme « progrès » ?) visible, leur amélioration ultérieure dépend uniquement de la politique décidée par les sélectionneurs regroupés dans leurs associations. Ces derniers gèrent les pedigrees selon leurs intérêts propres.

Cette conception a conduit le plus souvent à la dégradation, voire la détérioration des races et parfois à leur disparition. C’est particulièrement vrai pour des animaux de compagnie où les éleveurs sont parvenus à détruire les races qu’ils sont censés préserver, voire améliorer [21].

Pour les animaux de ferme, le même phénomène s’est produit à une moindre échelle. Fitt (1876:460) écrit :

« En fait, les éleveurs de Longhorn en ont trop fait; et on peut véritablement dire que la race est morte de trop de bienveillance… Les qualités qui avaient rendu les Longhorns fameux pendant des années ont été ignorées, tandis qu’on essayait d’en implanter d’autres, de caractère exotique – qui conduisent à ruiner toute race dans laquelle on a cherché à les perpétuer, à moins d’exercer une influence contraire. »

Nevill Fitt, “Longhorn cattle: their history and peculiarities”, J. Roy. Agricultural Society, 1876.

On peut se demander s’il n’en est pas de même pour les races laitières françaises. Longtemps sélectionnées sur des critères phénotypiques sans rapport avec la productivité des animaux, elles ont perdu pied sous la pression des races étrangères plus productives – particulièrement la Holstein, « machine à mouiller légalement le lait » comme me l’a dit un jour en riant un sélectionneur américain. Sauver les races laitières françaises exigerait de sacrifier la plupart des éleveurs dont les animaux sont inscrits au livre des origines. C’est impossible : sélectionner des animaux, c’est d’abord sélectionner des éleveurs. Etudier l’histoire de la sélection animale est en réalité étudier l’histoire des pratiques de sélection au sein d’une catégorie sociale.

Aux deux questions : « Y a-t-il un accroissement mesurable de la productivité du bétail élevé à des fins commerciales et, s’il y en a eu un, quelles en sont les raisons principales ? » Russell est bien en peine de répondre. Même pour les animaux de trait et les moutons à laine, sélectionnés pour des caractères facilement mesurables, la taille et le poids de la toison, l’efficacité de la sélection est incertaine ! [22] (Russell:216-220).

Les sélectionneurs publics et les spécialistes de génétique animale déplorent depuis longtemps le rôle excessif des caractères purement phénotypiques tels que la couleur et la disposition de la robe, l’attache de la queue, le port des cornes, la forme du crâne, l’expression, etc. dans la sélection des races de vaches laitières, des bovins à viande ou de la plupart des animaux domestiques, ce qui n’empêche pas des juges d’officier chaque année au Concours Général Agricole pour décerner des prix qui ne signifient pas grand-chose quant à la capacité d’un animal primé d’avoir une descendance productive dans le champ de l’agriculteur.

Tous critiquent le rôle des expositions-concours et les pratiques de sélection destructives du point de vue de la collectivité qui en résultent. W. Van Riper (1932:90) parle du pouvoir tyrannique des notions esthétiques chez les animaux, comparables à celles du style et de la mode chez les hommes. « Le fait que ces notions soient en réalité dans une certaine limite contraires [à la productivité] ne diminue pas leur autorité. » [23] W. J. Spillman (1911:375-376), le candidat américain à la redécouverte des lois de Mendel et futur conseiller de Henry Wallace pendant le New-Deal, voit clairement, en 1911, la fonction économique des critères de fantaisie (fancy points) de sélection: « Du point de vue du sélectionneur qui travaille pour le profit, les soi-disant points fantaisistes peuvent avoir une grande valeur commerciale… » [24]. Plus récemment, Craplet (1953:254), professeur de zootechnie à Grignon propose de les supprimer pour les animaux « utilitaires » [25].

Certains se rendent compte que l’irrationalité qu’ils déplorent tient au fait que le sélectionneur privé travaille d’abord pour son profit personnel, et que contrairement à l’axiome Smithien, il n’y a pas convergence entre son intérêt et celui de la collectivité. Hagedoorn (1954:239), par exemple, montre à plusieurs reprises que la sélection pour le profit du sélectionneur s’oppose à la sélection pour le profit de l’agriculteur. De façon significative, il fait un parallèle avec le maïs :

« Il y avait une époque aux Etats-Unis, où l’on organisait, lors de foires-exhibitions agricoles, des concours de beauté pour des épis de maïs. Un comité de juges conférait avec solennité des prix aux épis dont la forme était idéale. Les sélectionneurs de maïs se remémorent maintenant cette bouffonnerie comme un jeu idiot, mais inoffensif par comparaison [avec les concours d’animaux]. »

A. L. Hagedoorn, Animal Breeding, Londres, Crosby Lockwood and Son, 1954.

C’est au Danemark, à la fin du XIXe siècle, que l’utilitarisme bourgeois se révolte contre ces pratiques de sélection. La prospérité de l’agriculture danoise repose sur les exportations de beurre et de fromage sur le marché anglais. Les agriculteurs danois doivent rester compétitifs. Ils ne peuvent laisser les sélectionneurs libres de sélectionner pour leur profit en en faisant fi de l’intérêt général. En 1892, les Danois établissent la première association de testage des vaches à Vejen [26]. Les méthodes de sélection modernes fondées sur la capacité à produire du lait, sans prêter attention à la beauté émergent donc dès la fin du XIXe siècle.

Dans le cas des poules pondeuses, au début du XXe siècle, la prise en compte de l’» utilité » conduit à établir deux types de concours: pour la ponte et pour la « beauté ». En Australie, l’Etat s’efforce de faire prendre en considération la production des œufs dans la sélection des volailles [27].

Aux Etats-Unis, en 1915, Blakeslee (1915:175), professeur de génétique du collège d’agriculture du Connecticut souligne :

« De nombreux animaux et plantes sont notés pour des caractères qui sont inutiles, voire même nuisibles à la production. […] Des gens ont payé des sommes rondelettes pour des poules primées qui n’ont pas pondu d’œufs une fois retirées du salon d’exhibition. »

A. F. Blakeslee, « Fancy points vs. Utility », The Journal of Heredity 6: 175-181, 1915, pp. 175-181.

Conclusion

Si l’histoire de la biologie a fait l’objet d’innombrables travaux de la part d’épistémologues, de philosophes, d’historiens et de sociologues des sciences, celle de la biologie appliquée à l’agriculture n’a pas fait l’objet d’une attention comparable. Et surtout le lien entre les champs appliqué et théorique n’a pas fait l’objet des études qu’il mérite. Seul Darwin s’est intéressé de près aux pratiques des sélectionneurs puisque leur observation minutieuse lui a permis de formuler l’existence d’un mécanisme naturel semblable.

Sans vouloir ranimer la querelle entre la conception internaliste et externaliste de l’évolution des disciplines scientifiques, le développement de la biologie appliquée à l’agriculture a de toute évidence influencé celui de la biologie théorique. Il conviendrait donc sinon de renverser l’idéologie internaliste dominante qui voudrait que les avances scientifiques découlant de la dynamique interne des sciences déterminent les avances techniques, du moins de prendre en considération les influences (pour ne pas dire utiliser un terme plus fort) qu’exercent les techniques et les pratiques sur les conceptions théoriques.

La question est donc: que recherchent les éleveurs ? Bien évidemment, leur profit individuel. Comment alors la recherche du profit oriente-t-elle par conséquent les travaux scientifiques y compris théoriques, et influence-t-elle également ce contenu théorique ?

Question iconoclaste par excellence. Que l’on se souvienne de l’émotion des historiens des sciences lorsqu’ils ont entendu B. Hessen [28] faire de Newton non un génie extra-historique, mais un homme résolvant les problèmes technico-économiques de l’expansion du capitalisme de son temps: problèmes de mécanique (balistique [29], hydrodynamique, mouvement des pendules – détermination de la longitude) dont il fait la synthèse théorique, (Newton mécanicien), problèmes des métaux et de leur transformation (Newton alchimiste).

Ne plus exclure cette question iconoclaste ne permettrait-il de comprendre pourquoi et comment les triomphes théoriques de la biologie moderne, célébrés de façon si outrageusement extravagante, débouchent finalement sur la confiscation du vivant ? Et par conséquent de prendre conscience de l’impasse dans laquelle elle se trouve ?

Jean-Pierre Berlan, 20 septembre 2009.

directeur de Recherche INRA / CTESI.

 

Il a publié : La guerre au vivant (éd. Agone, 2001).

 


Notes:

[1] Dans le domaine des plantes potagères, les premières maisons de « semences » (Vilmorin, Tezier) apparaissent en France peu avant la Révolution. L’objet de consommation (feuille, fruit) différant du bien de production, la “semence”, une division du travail s’impose plus facilement.

[2] Le brevet « Terminator » accordé au Ministère Américain de l’Agriculture (à la recherche publique !) et à une firme privée en mars 1998 permet de faire des plantes génétiquement modifiées pour être stériles en deuxième génération. Elles poussent normalement, se développent normalement mais le germe ne se développe pas et le grain récolté est stérile. Les illusions sur l’utilisation des biotechnologies dans notre société se dissiperont-elles ?

[3] INRA : Institut National de la Recherche Agronomique, France.

[4] Une grande partie de cet article est fondé sur une interprétation personnelle de l’ouvrage pionnier de Nicholas Russell, Like engend’ring like, Heredity and animal breeding in early modern England, Cambridge, Cambridge University Press, 1986, pp. 271.

[5] Russell, op. cit., 1986, p. 97.

[6] Kenyon J. P., The Stuarts, Londres, Fontana paperback, 1989 :123, 1ère édition Londres, B.T. Batsford Ltd, 1958, pp. 224.

[7] Russell, op. cit., p. 99.

[8] « Noblesse, fortune, un rang, des places, tout cela rend si fier ! Qu’avez-vous fait pour tant de bien ? tous vous êtes donné la peine de naître et rien de plus  : du reste, homme assez ordinaire ! tandis que moi, morbleu, perdu dans la foule obscure… » Beaumarchais, Le mariage de Figaro, Acte V, Scène III.

[9] Bloch in dictionnaire Le Robert.

[10] Au XIXe siècle, ce vocabulaire marque aussi la pratique des sélectionneurs de plantes, au moins des espèces à fécondation croisée. On parle ainsi du « sang » d’une variété de maïs pour qualifier ses qualités héréditaires.

[11] Cf. Jean Gayon, “L’émergence du concept biologique d’hérédité au 19e siècle”, in Jean-Pierre Berlan (éd.), Faut-il créer un privilège sur le vivant ? Séminaire Européen 26-27 septembre 1997, Montpellier, en cours de parution.

[12] Il serait intéressant d’étudier la loi française sur l’élevage dans cette perspective.

[13] T. S. Ashton, The Industrial Revolution 1760-1830, Londres, Oxford University Press, 1948, pp. 167.

[14] Jay L. Lush, Animal Breeding Plans, Ames, The Iowa State University Press, 1960, pp. 445.

[15] Russell, op. cit., p. 205.

[16] Laurence M. Winters, Animal Breeding, New-York, John Wiley & Sons, 1954.

[17] Cette section est en partie reprise de Jean-Pierre Berlan, “L’économique et le vivant : le lancinant problème de la propriété”, Economie et Sociologie Rurale, Actes et Communications, vol. 4, 1989, pp. 111-136.

[18] Ersnt Mayr, “Darwin, intellectual revolutionary”, in D. S. Bendall (Ed.) Evolution from molecules to man, Cambridge, Cambridge University Press, 1983, pp. 594.

[19] Par exemple, si un éleveur-sélectionneur influent possède un bon troupeau de vaches laitières (parce qu’il est d’abord un bon éleveur) dont l’attache de queue est haute (ou basse), ce critère morphologique a des chances de devenir un des traits du standard de la race.

[20] Lush (op. cit., p. 28) indique que le livre des origines du pur-sang anglais date de 1791, soit une trentaine d’années plus tard que la date que suggère Russell. Cette différence s’explique sans doute par la conception différente que ces auteurs se font d’un livre des origines.

[21] Konrad Lorenz, Tous les chiens, tous les chats, éd. xxx, date.

[22] Si la sélection est inefficace, pourquoi les éleveurs continuent-ils à acheter cher des animaux sans valeur particulière ? Aux explications déjà données – idéologie de la beauté, droit d’entrée permettant de vendre à son tour des reproducteurs chers – il faut ajouter l’extraordinaire difficulté statistique à mettre en évidence l’effet positif ou négatif du génotype par rapport aux effets d’environnement. Un agriculteur ayant acheté cher un animal avec papiers améliorera simultanément les conditions d’étable et obtiendra des performances accrues qu’il créditera à l’amélioration génétique de son troupeau.

[23] Walker Van Ripper, “Aestetic Notions in animal breeding”, Quaterly Review of Biology, 7, 1932, pp. 84-92. L’auteur ne fait pas la relation avec la contradiction fondamentale de l’utilisation du facteur génétique dans la production de marchandises  : entre le profit pour le sélectionneur et l’intérêt de l’agriculteur.

[24] William J. Spillman, “An important point in selecting for fancy points”, American Breeders’ Association, Report for the year ending 31 decembre 1909, vol. VI, 1911, pp. 375-380.

[25] C. Craplet, Génétique et Elevage, Paris, éd. Vigot frères, 1953.

[26] Jay Lush, op. cit., p. 32.

[27] D. F. Laurie, “Poultry Breeding in South Australia”, American Breeders Magazine, vol. VI, 1911, pp. 42-46.

[28] Boris Hessen, « The social and economic roots of Newton’s ‘Principia’ », in Boukharine et al. Science at the Crossroads, papers presented to the second international congress of the history of science and technology held in London from June 29th to July 3rd, 1931 by the delegates of the USSR, The Social History of Science, n° 23, Londres, Franck Cass, 1971, 2e édition.

[29] Déjà du temps de Galilée, les arsenaux de Florence avaient une importance considérable (Hessen, op. cit., p. 163).

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