Guillaume Carnino, Clément Ader, entrepreneur d’invention, 2013

Résumé

Clément Ader est l’inventeur de l’avion (le véhicule et le mot). Or, la vie du « père de l’aviation » se trouve affublée d’une dimension mythologique, ayant invariablement pour but de révéler la gloire éternelle (et en son temps méconnue) du génial inventeur. En réalité, Ader est loin d’avoir été un martyr, et il a même amassé une considérable fortune au cours de sa brillante carrière d’entrepreneur d’invention. À partir de l’étude des archives du fonds Ader au CNAM, cet article retrace la façon dont la légende noire de l’inventeur s’est progressivement instaurée, au détriment de la réalité historique. Lire la suite »

Peter Schöttler, Scientisme sur l’histoire d’un concept difficile, 2013

Résumé

Aujourd’hui, « scientisme » est un concept péjoratif dans toutes les langues. Mais ne s’agit-il pas plutôt d’une projection qui sert à exploiter la peur de « la science » ? L’article développe l’idée que le scientisme est un courant historique qui peut être analysé de manière concrète. Il montre que le concept apparaît au XIXe siècle et reçoit son accentuation négative lorsque le spiritisme « scientifique » d’une part et l’église catholique de l’autre se mettent à combattre les prétentions « exagérées » des sciences de la nature.

Note de Sniadecki : L’auteur prétend que le scientisme est quelque chose de mal défini, alors qu’il l’est fort bien par ceux qui se sont proclamés scientistes. Cet article a néanmoins le mérite de faire un retour historique sur la genèse de ce mot. Lire la suite »

Michel Barrillon, Les marxistes, Marx et la question naturelle, 2013

Notes sur l’improbable écomarxisme

Résumé

Nombre d’auteurs marxistes ou néomarxistes contemporains admettent « l’immense retard théorique » du marxisme dans l’appréhension de la question naturelle. Ils le déplorent d’autant plus que le paradigme marxien leur paraît parfaitement en mesure d’intégrer la dimension socio-écologique dans la critique ordinaire du mode de production capitaliste. En marxistes conséquents, ils s’interrogent sur les raisons historiques de ce « rendez-vous manqué » avec l’écologie politique. Certains poussent l’analyse jusqu’à revenir aux écrits fondateurs de Marx et Engels. J. B. Foster a ainsi défendu la thèse d’un « Marx écologiste »… Cette thèse ne résiste pas à l’épreuve d’un examen critique du mode de traitement de la nature chez Marx. Rétrospectivement, Marx et la plupart de ses épigones apparaissent comme des théoriciens demeurés fidèles au projet baconien et cartésien inscrit dans l’imaginaire de la modernité ; prisonniers d’une vision progressiste de l’histoire, ils n’ont pu, en fait de critique radicale du capitalisme, que « le reproduire comme modèle ». Lire la suite »

Radio: Une autre histoire des « Trente Glorieuses », 2013

Comme était doux le temps des « Trente Glorieuses » ! La démocratisation de la voiture et de la viande ! L’électroménager libérant la femme ! La mécanisation agricole éradiquant la famine ! La Troisième Guerre mondiale évitée et la grandeur nationale restaurée grâce à la dissuasion nucléaire ! Etc. Telle est aujourd’hui la vision dominante de cette période d’« expansion », objet d’une profonde nostalgie passéiste… au risque de l’aveuglement sur les racines de la crise contemporaine.

À rebours d’une histoire consensuelle de la modernisation, cet ouvrage dévoile l’autre face, noire, du rouleau compresseur de la « modernité » et du « progrès », qui tout à la fois créa et rendit invisibles ses victimes : les irradié.e.s des essais nucléaires en Algérie et en Polynésie, les ouvrier.ère.s de l’amiante ou des mines d’uranium contaminé.e.s, les rivières irrémédiablement polluées, les cerveaux colonisés par les mots d’ordre de la « croissance » et de la publicité…

Les conséquences sociales et environnementales des prétendues « Trente Glorieuses », de leur mythologie savamment construite par les « modernisateurs » eux-mêmes, de leurs choix technico-économiques et de leurs modes de vie, se révèlent aujourd’hui très lourdes. Il nous faut donc réévaluer la période et faire resurgir la voix des vaincu.e.s et des critiques du « progrès » (de l’atome, des pollutions, du productivisme et du consumérisme) antérieures à 1968. L’enjeu est non seulement de démonter les stratégies qui permirent alors de les contourner, mais aussi de les réinscrire dans les combats politiques et écologiques contemporains. Lire la suite »

James C. Scott, Agriculture, villes, gouvernements, 2013

Le texte qui suit est une critique écrite par l’anthropologue et politologue de Yale James C. Scott du livre Le monde jusqu’à hier : Ce que nous apprennent les sociétés traditionnelles de Jared Diamond.

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On peut raisonnablement estimer qu’une culture est dans le pétrin lorsque ses meilleurs intellectuels commencent à piller l’inventaire culturel de ses ancêtres et de ses subalternes contemporains afin de trouver des conseils sur l’art de vivre. Le malaise est d’autant plus remarquable lorsque la culture en question est la déclinaison américaine moderne du rationalisme des Lumières et du Progrès, qui n’est pas connue pour sa capacité à douter ni pour son manque de sang-froid. Plus le trouble est profond, plus nous semblons nous être égarés, plus nous devons chercher loin, spatialement et temporellement, pour trouver des modèles culturels en mesure de nous aider. Dans les plus puissantes versions de cette quête, il y a un endroit – un Shangri-La – ou une époque, un âge d’or, qui promet de réorienter notre boussole culturelle. L’anthropologie et l’histoire recèlent implicitement la possibilité de fournir de tels modèles. L’anthropologie peut nous présenter des formes radicalement différentes et satisfaisantes de rapports humains et de coopération sociale qui ne dépendent pas de la famille nucléaire ou de la richesse héritée. L’histoire nous montre que les arrangements sociaux et politiques que nous tenons pour acquis sont le résultat d’une conjoncture historique unique.Lire la suite »

James C. Scott, Crops, Towns, Government, 2013

Jared Diamond, The World until Yesterday:
What Can We Learn from Traditional Societies?,
Penguin, September 2013.

It’s a good bet a culture is in trouble when its best-known intellectuals start ransacking the cultural inventory of its ancestors and its contemporary inferiors for tips on how to live. The malaise is all the more remarkable when the culture in question is the modern American variant of Enlightenment rationalism and progress, a creed not known for self-doubt or failures of nerve. The deeper the trouble, the more we are seen to have lost our way, the further we must go spatially and temporally to find the cultural models that will help us. In the stronger versions of this quest, there is either a place – a Shangri-la – or a time, a Golden Age, that promises to reset our compass to true north. Anthropology and history implicitly promise to provide such models. Anthropology can show us radically different and satisfying forms of human affiliation and co-operation that do not depend on the nuclear family or inherited wealth. History can show that the social and political arrangements we take for granted are the contingent result of a unique historical conjuncture.Lire la suite »

Jean-Baptiste Fressoz, Biopouvoir et désinhibitions modernes, 2013

La fabrication du consentement technologique au tournant des XVIIIe et XIXe siècles

Résumé

La notion foucaldienne de biopouvoir permet de retourner la question mal posée de la « prise de conscience environnementale » et de ses origines historiques. D’une part elle souligne que la politisation de l’environnement possède une longue histoire puisant certaines de ses racines dans la biopolitique, dans la gestion conjointe des environnements et de la santé des populations ; de l’autre elle focalise le regard historien sur l’imposition technologique et la résorption de sa critique. Trois exemples de désinhibitions modernes au tournant des XVIIIe et XIXe siècles sont étudiés : le basculement des étiologies médicales de l’environnemental au social, l’application de la notion de risque à la gestion de la vie, la définition expertale des caractéristiques du vaccin après 1800. Lire la suite »

Radio: Jean-Baptiste Fressoz, L’apocalypse joyeuse, 2013

Une histoire du risque technologique

Introduction

Les petites désinhibitions modernes

Ce livre étudie les racines historiques de la crise environnementale contemporaine. Il s’agit d’une enquête sur le passé de l’agir technique, sur les manières de le penser, de le questionner, de le réguler et, surtout, de l’imposer comme seule forme de vie légitime. Il décortique des pouvoirs, des torsions subtiles du réel et certaines dispositions morales qui, au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, nous ont fait prendre le chemin de l’abîme. Il démontre que le « siècle du progrès » n’a jamais été simplement technophile. L’histoire du risque technologique qu’il propose n’est pas l’histoire d’une prise de conscience, mais l’histoire de la production scientifique et politique d’une certaine inconscience modernisatrice. Lire la suite »

François Jarrige, Le genre des bris de machines, 2013

En juillet 1837, à Chalabre, petit bourg industriel de l’Aude, un fabricant annonce sa volonté d’installer une mule-jenny pour accroître la productivité de la filature de la laine. Dans ce petit centre drapier de 3 500 habitants, où plus de la moitié de la population est occupée à la fabrication des draps, la nouvelle provoque la consternation. Des ouvriers se rassemblent immédiatement près des ateliers et « demandent le départ du monteur et la destruction de la machine ». Dans les jours qui suivent, les rassemblements se multiplient, les autorités craignent la contagion des désordres aux villages alentours. Malgré le déploiement des forces de l’ordre, la machine est finalement brisée lors d’une émeute le 22 juillet. Immédiatement, les autorités proposent une interprétation sexuée du conflit. Selon le maire, ce sont les femmes qui auraient poussé les ouvriers à briser “les mécaniques”. L’implication des femmes frappe aussi le rédacteur du journal local L’Aude qui note qu’elles « se firent remarquer par leur fureur et leur acharnement », et « se montrèrent les plus ardentes à cette œuvre de destruction insensée » 1. Au terme du conflit, une fileuse est d’ailleurs renvoyée car « elle se serait fait gloire d’avoir contribué activement aux bris des machines » 2.

Cet évènement laisse entrevoir l’engagement des femmes contre des machines qui les privent de ressources au début de l’ère industrielle. Contrairement à l’image commune selon laquelle les bris des machines seraient d’abord une pratique masculine, de nombreux indices montrent la forte présence des femmes. Les bris de machines correspondent à une pratique plurielle et ambivalente, affectant de nombreux groupes entre la fin du XVIIIe et le milieu du XIXe siècle [Jarrige, 2009]. Ce type de violence industrielle, récurrente en Angleterre et en France à l’époque de la « révolution industrielle » a été peint essentiellement sous les traits d’une pratique masculine, impliquant le triomphe d’une conception virile des rapports sociaux et des conflits du travail 3. Les femmes furent longtemps invisibles dans les protestations populaires, cantonnées aux émeutes frumentaires, renvoyées à leur condition de nourricière et à la sphère domestique 4. Lire la suite »

Jean-Baptiste Fressoz, L’apocalypse et l’anthropocène, 2013

Quand il se penche sur la planète et son histoire, Jean-Baptiste Fressoz interroge non seulement les éblouissements du progrès technique et les ruses déployées pour en masquer les dangers, mais aussi les ruptures épistémologiques trop brillantes, qui veulent opposer une modernité insouciante des dégâts qu’elle causait à la Terre à une post-modernité qui en aurait pleinement conscience. Contre l’occultation de la réflexivité environnementale des sociétés passées et la promotion de lumières écologiques contemporaines, plus aveuglantes que réellement « vertes », il propose une re-politisation de l’histoire à l’aune de l’écologie.

Vacarme : Comment vous êtes-vous intéressé à l’histoire environnementale ?

Jean-Baptiste Fressoz : Je voulais remettre en cause le discours assez complaisant et très énervant qui voudrait que les questions environnementales soient l’objet d’une prise de conscience récente, parallèle à leur médiatisation croissante. Dans le jargon philosophico-sociologique actuel cela s’appelle la réflexivité. On serait entré depuis peu seulement dans une nouvelle phase de la modernité dite réflexive.

Je vais prendre un exemple concret et emblématique : le changement climatique. Faire comme si la question du climat nous avait touchés subitement, telle une lumière verte soudainement projetée qui provoquerait notre éveil écologique, est un leurre.

J’écris actuellement avec Fabien Locher une histoire longue des débats et des savoirs sur le changement climatique. Nous montrons que les controverses sur le changement climatique datent au moins de la Révolution française. Le climat, au début du XIXe siècle, constitue déjà un problème politique majeur. Il s’agit donc d’abord de questionner la prétendue modernité des interrogations actuelles et de montrer le récit postmoderne d’un « éveil environnemental » pour ce qu’il est : une fable.Lire la suite »