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Renaud Garcia, Le Progrès arrive en gare de Lhassa, 2020

Il était une fois dans l’ouest de la Chine, un peuple, les Tibétains, qui n’avait rien demandé. Rien d’autre que leur indépendance, depuis 1913, sans que jamais le géant voisin ne la reconnaisse. Un peuple de nomades, de pasteurs transhumants avec leurs caravanes de yacks. Des nonnes, des moines bouddhistes, fidèles envers et contre tout à leur chef spirituel, Tenzin Gyatso, le quatorzième dalaï-Lama en exil en Inde, à Dharamsala, depuis 1959. Des gardiens du « troisième pôle », disséminés sur le toit du monde, le plateau du Qinghai, où se trouvent la troisième concentration de glace de la planète et les sources de dix fleuves et rivières contribuant à la vie de plus de deux milliards d’hommes. Des humains vivant avec l’animal, avec le sauvage, antilopes et ours noirs notamment.

Depuis 1951 et l’invasion de 80 000 soldats de l’Armée populaire de libération, le Parti Communiste Chinois promet le « paradis socialiste » aux Tibétains. Un Éden mécanique, conquis à toute vapeur par le « Dragon de fer », ce train projetant sa carcasse depuis Pékin jusqu’à Lhassa, capitale de la Région autonome du Tibet, en 48 heures seulement pour 4 561 km.

Mao avait entonné en 1952 le chant de la conquête de l’Ouest :

« Améliorons la vie des minorités ! En avant la construction des routes ! Surmontons les obstacles ! »

Toujours au début des années 1950, Deng Xiaoping renchérissait, au nom de la sécurité culturelle de l’État :

« consacrons tous nos efforts à défendre la frontière de l’Ouest »

Puis en 1994, les travaux ayant été interrompus, Jiang Zeming rappelait la priorité :

« Développer le transport, mettre en valeur la région frontalière pour construire le Tibet. »

L’ingénieur Hu Jintao, « patron » du Tibet de 1988 à 1992, surnommé le « boucher de Lhassa » en raison de la répression qu’il orchestra à cette époque lors de soulèvements anti-chinois, s’appliqua enfin à concrétiser le projet.

En juin 2006, le dernier tronçon du chemin de fer, d’une valeur de 3 milliards d’euros, fut posé. Douze heures depuis Golmud, la deuxième ville du Qinghai ; une vitesse comprise entre 120 et 160 km ; plus de 80 % du trajet effectués à plus de 4 000 mètres d’altitude ; passé 5 072 mètres, le Dragon fonce pendant 550 km sur du pergélisol (la partie du sol gelée en permanence). Six nouvelles voies reliant Lhassa aux régions environnantes (Xinjiang, Gansu, Sichuan) ont été créées depuis. La « maison des Trésors de l’Ouest », comme le dit la terminologie han (l’ethnie historique en Chine), n’a plus rien du mythe inviolable.

*

Dans l’Ouest tibétain, qui descend du train ?

Non pas un taciturne joueur d’harmonica, comme Charles Bronson dans le film de Sergio Leone (1968). Pas davantage des petits et grands bandits âpres au gain, tels Frank (Henry Fonda) et Morton (Gabriele Ferzetti). Non. Des touristes, chinois surtout. Pour les étrangers, l’affaire est moins simple : c’est qu’il faut assurer la sécurité culturelle du Tibet. On évoque officiellement 5 000 voyageurs arrivant chaque jour à Lhassa. Une nouvelle ligne lancée en 2016 entre Lhassa et Chengdu, capitale du Sichuan, a renforcé l’afflux de touristes au Tibet. On atteint 40 millions désormais. Tous ces cadres voyageant en première catégorie sur des banquettes molletonnées par compartiments de six personnes, qui fuient pour certains les cinq millions de bagnoles de la ville-fourmilière en quête d’un peu d’air frais, ne se doutent pas que leurs ancêtres sont morts par milliers, ailleurs, sacrifiés au chemin de fer. Dans les années 1860 aux États-Unis, à l’époque des « barons voleurs » (les Rockefeller, Carnegie, JP Morgan, Thomas Edison), c’est plus de 10 000 ouvriers chinois travaillant pour la Central Pacific qui payèrent de leur vie la construction de la première ligne de chemin de fer intercontinentale.

Descendent du train, également, des braconniers et des fabricants à la recherche de fourrures animales. Le formidable dragon débusque les animaux, bien réels, eux, puis décime leur milieu. La population des antilopes et des ours noirs a ainsi diminué d’une manière drastique. Déjà en 2006, il n’y avait plus que 7 031 ours noirs au Tibet contre 14 062 en 1994. Le nombre d’antilopes, chassées pour leur laine permettant de confectionner des châles, ne s’élève plus qu’à 100 000, contre 1,2 million au début du siècle dernier.

Le réseau de train du toit du monde apporte dans chaque canton de nouveaux débouchés. Des firmes occidentales partenaires du colosse chinois ne s’y sont pas trompées, qui avancent leurs pions dans la région. La voie ferrée sera le moyen, pour Pékin, de transporter plus aisément les « ressources naturelles du riche Tibet en direction des villes de la côte en manque de carburant ». Le chemin de fer Qinghai-Tibet, c’est la « solution finale » des Chinois au Tibet [1]. Les réserves de cuivre atteignant 30 millions de tonnes, leur exploitation intensive remédie à l’insuffisance du marché intérieur chinois.

La firme canadienne Bombardier, plus influente qu’Alstom et Siemens dans le domaine des transports, s’empresse de livrer 361 wagons pressurisés adaptés au manque d’oxygène en haute altitude. Les touristes pékinois, saturés de dioxyde de carbone, pourraient en effet être décontenancés une fois sur les hauteurs du plateau. Des citoyens canadiens sensibles au désastre écologique et humain causé par la construction du Dragon adressent une lettre ouverte au PDG de l’entreprise. Réponse de son porte-parole :

« Toute question politique au Tibet ne concerne que les citoyens et leur gouvernement. »

Les affaires sont les affaires, toujours les affaires, rien que les affaires. Groupama n’est pas en reste. Dans la préfecture de Ngawa (Aba en chinois) située dans le Sichuan, aux portes du plateau, l’entreprise française déploie ses politiques d’assurance pour les yacks morts. De nouvelles lignes de train y ont été créées, annonçant des autoroutes pour relier Chengdu, la capitale du Sichuan, située à 500 km de Ngawa. Cette région grande comme deux fois la Suisse n’est même pas peuplée d’un million de personnes. Groupama s’y installe et, au nom du développement durable, aide les instances chinoises à en finir avec les pratiques ancestrales. Il s’agirait d’éviter le surpâturage et de revenir à la prairie. En souscrivant un contrat d’assurance pour ses bêtes tuées (par les conditions climatiques ou leur prédateur le loup), l’éleveur reçoit environ 250 euros par tête morte, s’il parvient à administrer la preuve que l’animal a bien été brûlé dans l’incinérateur construit pour l’occasion. Il n’a pas intérêt à laisser s’accroître son cheptel. Le reste suit : les nomades se sédentarisent, subissent des relogements massifs dans de « nouveaux villages ». Leurs activités deviennent plus contrôlables pour les bureaux des statistiques ; à cette fin, l’entreprise « amie » met en œuvre le puçage électronique du bétail.

Voilà ce qui s’appelle construire une « campagne socialiste » au Tibet. Suite à la mise en service du Dragon de fer, et jusqu’en 2012, plus d’un tiers de la population tibétaine de Chine a été déplacée et relogée dans des bâtiments standardisés conçus par l’État. Et c’est ainsi que la misère chasse la pauvreté [2]. La misère, ou l’incapacité pour des individus désorientés de satisfaire des besoins préalablement imputés par le système industriel. Partout, elle se substitue à une existence simple où la solidarité compense l’austérité des conditions de vie.

*

Dans l’Ouest tibétain, qui attend sur le quai de la gare ?

Non pas trois malfrats vêtus de long dusty coats, mais des familles aux pratiques ancestrales, des villageois et des nomades vêtus de couleurs chatoyantes, des religieux dont les journées sont scandées par les temps de méditation, des jeunes gens qui au contact du dominant s’éprennent de modernité sans perdre de vue leurs usages vernaculaires. Des arriérés, figés dans un autre temps. Un peu comme, en Europe, ces réfractaires du Val Susa, placés sur le « corridor stratégique » de la voie Lisbonne-Kiev, et considérés pour cela par les aménageurs comme des « montagnards incultes qui refusent le progrès en s’éclairant à la bougie dans leurs forêts perdues » [3].

Pour Li Dezhu, président de la commission d’État des affaires ethniques, les choses sont claires : les Tibétains menacent par leur existence même la stabilité démographique et l’unité culturelle de l’État chinois. Il faut occuper leur terre et leur imposer le rail, l’économie et des logements urbains. Pardon, ils en ont « besoin » afin d’assurer, comme le dit par ailleurs ce technocrate qui sait se faire poète, « le vol du paon vers l’ouest » [4].

Migrer, déplacer et remplacer. Go west youg man, Go west and grow up with your country ! Au début du XIXe siècle, Jefferson, qui vient de repousser la Frontière en achetant la Louisiane à la France, s’inquiète du sort des Indiens :

« Deux mesures semblent absolument indispensables. D’abord encourager [les Indiens] à abandonner la chasse […] Puis multiplier les comptoirs de commerce sur leurs territoires […] les vouant ainsi à l’agriculture, à l’artisanat et à la civilisation. » [5]

On mesure vite les fruits de la civilisation : en 1820, 120 000 Indiens vivaient à l’est du Mississippi. En 1844, ils n’étaient plus que 30 000, le reste ayant été contraint de migrer vers l’ouest. Le train de la modernité rattrapait, quoi qu’il advienne, Indiens et aventuriers trappeurs. Le futur aux trousses, même les plus endurcis en étaient déstabilisés. On attribue ainsi cette parole au légendaire pionnier Daniel Boone :

« Je n’étais pas depuis deux ans [dans le Missouri] qu’un enfoiré de Yankee arrivait et s’installait à moins de cent miles de chez moi ! » [6]

Telle est la puissance révolutionnaire de l’expansion industrielle, incarnée par cette locomotive que chantait Whitman en 1855, dans ses Feuilles d’herbe :

« Emblème typant la modernité emblème d’action de force artère du continent, / Viens mais viens servir la Muse fusionnant dans ma strophe telle que tu es telle que tu passes. » [7]

Michel Chevalier, ingénieur polytechnicien, disciple saint-simonien de Prosper Enfantin, fut à bonne école en visitant, au début des années 1830, les installations ferroviaires américaines. Voyez ce qu’il en conclut dans une lettre à l’ingénieur et réformateur social Frédéric Le Play :

« Les chemins de fer et les bateaux à vapeur ont un avenir superbe. La machine à vapeur, malgré́ les ingénieux perfectionnements qu’elle a éprouvés, est encore dans son enfance. Les métaux, par l’effet de la centralisation de l’industrie, doivent arriver à de très bas prix. On le voit déjà̀ pour le fer en Angleterre, leur emploi deviendra universel. Les progrès qu’il est aisé de concevoir et d’entrevoir d’ici à dix ans, dans la direction de l’extension de l’emploi des métaux et surtout de la trinité́ fonte, fer, acier, et sous le rapport des perfectionnements apportés à la machine à vapeur, aux bateaux à vapeur, aux chemins de fer, et aux communications en général ; ces progrès, dis-je, sont prodigieux car enfin, toute cette activité́ belliqueuse va se reporter bientôt sur l’industrie ; toute cette force qui se dissipe dans de vaines querelles parlementaires, va s’utiliser du côté́ de la production, du travail, et ce n’est pas tout encore. » [8]

Le saint-simonisme, c’est le berceau de l’idéologie de l’expansion : produire toujours davantage, car l’intérêt de l’humanité entière dépend de l’exploitation et de l’amélioration la plus rapide du globe terrestre. Les collègues scientifiques de Chevalier œuvrent à mille projets de voies ferrées, de canaux, s’en vont percer l’isthme de Suez en 1833 et réunissent dans l’ouvrage Le système méditerranéen des articles parus dans le journal Le Globe, qui définissent un projet de réseau des grandes villes européennes. Le chemin de fer incarne « la marche vers l’unification universelle », comme l’écrira Zola dans les brouillons de son roman La bête humaine (1890), bien loin de la déploration romantique d’un Vigny.

Chevauchant le Dragon de fer de Pékin à Lhassa, reliant les régions reculées du Sichuan à la mégapole de Chengdu, ouvrant les voies qui unissent la région de Gansu (à l’est de la Région Autonome du Tibet) à celle du Xinjiang (au nord), le Parti Communiste Chinois cherche exactement la même chose : unifier, standardiser, contrôler. Se répandre par toutes les voies du réseau (les militaires, les fonctionnaires et les employés des entreprises nationales bénéficient de primes d’avancement s’ils se rendent au Tibet). Intégrer l’espace aux projets de modernisation qui accompagnent le train : barrage sur le fleuve Yarlung, barrage des Trois Gorges, extraction dans les mines de cuivre, autoroute puis Internet. Tuer à petit feu la langue et la culture, en ne distribuant aux collégiens que des manuels scolaires en chinois, en postant partout des directeurs d’écoles et de lycées membres du Parti. Une fois que, leurs troupeaux abattus, les pasteurs transhumants auront été entièrement relogés dans des villes nouvelles et que les plus vieux d’entre eux auront disparu, l’intégration universelle sera accomplie, la frontière préservée, la mémoire écrasée. Le Tibet sinisé. Le « socialisme » industriel est un totalitarisme.

*

« Le sentiment de sécurité est le meilleur cadeau qu’un pays puisse offrir à son peuple », dit Xi Jinping [9], qui a par ailleurs conçu le projet du réseau Greater Bay Area, censé relier neuf villes du sud de la Chine (Canton, Shenzhen, Zhuhai, Foshan, Zhongshan, Dongguan, Huizhou, Jiangmen et Zhaoqing) à Hongkong et Macao.

Crédit social, reconnaissance faciale, séquençage du génome au Beijing Genomics Institute : le gouvernement chinois œuvre en effet à la sécurité de son cheptel, par l’élimination de son peuple. Un cheptel trié, sélectionné, machiné. Un peuple annihilé et oublié. Du point de vue tibétain, le Dragon de fer symbolise la répression de leur peuple, lié par une spiritualité et une aspiration puissante : celle de voir son chef spirituel, le dalaï-lama, revenir de son exil en Inde. En 2008, à l’occasion du 49e anniversaire de son départ, une partie de la population tibétaine s’est mobilisée pour réclamer la liberté de religion et l’indépendance. La répression fit des centaines de morts. Les trains retrouvèrent une de leurs sinistres fonctions : déporter entre 700 et 900 moines, conduits de Lhassa vers la prison de Golmud, où ils restèrent détenus jusqu’à la fin des Jeux Olympiques de Pékin.

Depuis, les déclarations du gouvernement tibétain en exil se multiplient. Le dalaï-lama en 2008 :

« Les Tibétains de tout le Tibet […] ont dû vivre depuis six décennies dans un état de peur permanente, d’intimidation et de suspicion sous la répression chinoise. » [10]

Lobsang Sangay, Premier ministre de l’administration tibétaine en Inde, en 2011 :

« Les Tibétains sont en train de devenir des citoyens de seconde zone dans leur propre patrie. » [11]

Penpa Tsering, président lors du conclave de Dharamsala, en 2012 :

« Un état de loi martiale inavoué est toujours à l’œuvre au Tibet ».

Tout est permis en effet pour le colonisateur. Face aux relogements brutaux et sans compensations, face aux suppressions des écoles bi-lingues, toute tentative de protestation est criminalisée, accusée de séparatisme et de sédition contre l’État. Dans divers monastères, on trouve l’équivalent d’une cellule de la DGSE. Par exemple au monastère de Lutsang, un des foyers insurrectionnels en 2008. Le « comité de surveillance » y est composé de dix cadres, donc cinq policiers [12]. La stratégie du choc est aussi à l’œuvre : les catastrophes naturelles ou l’agitation populaire fournissent le prétexte d’une rénovation urbaine au terme de laquelle la population tibétaine décroît. L’habitat traditionnel bouddhique au centre de Lhassa s’est ainsi réduit comme peau de chagrin pour laisser la place aux édifices bétonnés de l’administration centrale. Depuis l’été 2019, entre 3 000 et 6 000 religieux ont été expulsés du monastère de Yarchen Gar, dans le Sichuan. Pour les plus réticents, on administre des sessions de rééducation patriotique.

Cette fois, aucun justicier vengeur à l’harmonica ne viendra régler leur compte aux oppresseurs. Alors les Tibétains réagissent. Ils se défendent : « rendez-nous notre terre ! », crient les nomades sédentarisés et relogés ; « qu’on n’exploite plus nos trésors ! », supplient les proches d’un jeune père de famille qui s’est immolé. On entend l’écho de Chiparopai, indienne Yuma :

« Oui, nous savons que lorsque vous venez, nous mourons. » [13]

Aussi de Black Hawk, chef de la tribu Fox et Sacs de l’Illinois, vaincu lors de la « guerre de Black Hawk », en 1832 :

« Ils se sont installés parmi nous comme le serpent. Ils nous ont empoisonnés par leur simple contact. Nous n’étions plus en sécurité. Nous vivions dans la crainte. […] Les hommes blancs ne scalpent pas mais ils font pire encore : ils empoisonnent les cœurs. » [14]

Les Tibétains, à l’agonie, se défendent. Et ils se sacrifient par le feu. Depuis le soulèvement général de 2008, réprimé dans le sang, avec les multiples brimades quotidiennes qui en découlèrent, on compte plus de 150 personnes immolées, moines comme laïcs. La première fut le moine Tapey, à Aba, au Sichuan, le 27 février 2009. Les policiers criblèrent de balles son corps en flammes. Se mettre le feu, puis mourir sous les balles, dans l’indifférence de l’opinion publique chinoise, lobotomisée par la propagande du Parti, qui traite les immolés de « terroristes » et traque leurs familles. Réchapper à ses blessures et essuyer les quolibets du personnel hospitalier chinois, comme le moine Lobsang Kunchog, « amputé des quatre membres et soumis aux brimades du personnel chinois de l’hôpital où il est traité » [15]. Se mettre le feu, au nom d’une tradition, d’une langue et d’un espoir : que le dalaï-lama revienne. Que l’on soit pieux ou non, se rend-on compte du scandale que cela signifie pour un bouddhiste, censé respecter toute forme de vie ? Il paraît, à entendre certains cracks du « milieu » radical, que la non-violence protège l’État, le racisme, le fascisme et toute la litanie. Se rend-on compte de ce que cela signifie, pour des non-violents, d’en arriver à cette extrémité, la seule par laquelle ils puissent se faire entendre ?

On est loin de la voie « médiane » soutenue par le dalaï-lama, qui a toujours défendu la possibilité d’un dialogue avec les élites technocratiques du Parti et misé récemment sur l’émergence d’une mentalité moins matérialiste chez les Chinois moyens. Des militants indépendantistes critiquent cette posture, en appellent aux représailles. Pourtant, c’est encore au nom du chef spirituel en exil, taxé de « perturbateur » par Pékin, que l’on s’offre en sacrifice. Là encore, a-t-on vraiment idée de ce que cela signifie ? Car le dalaï-lama n’a jamais été opposé au Dragon de fer :

« Notre pays a changé, le monde change » ; « Nous avons besoin de nous développer » [16] ; « S’il n’y a pas de motivation politique et pas de programme politique caché, le chemin de fer sera bon pour le Tibet. C’est pour cela que sa sainteté le dalaï-lama a déclaré qu’il fallait s’en réjouir » [17].

Pis, il a apporté son soutien au projet Avatar du businessman transhumaniste Dmitri Itskov [18], soutenu également par les 1331 milliardaires de la liste Forbes. Ce projet « spiritualiste » consiste à créer un cerveau artificiel pour y transplanter l’esprit d’un homme afin que cet esprit puisse contrôler un hologramme humanoïde. Bref, la radicalisation de la volonté de puissance industrialiste. Là est la tragédie du Tibet, pour nous athées et esprits critiques. Sa sainteté le dalaï-lama, transhumaniste, est objectivement un traître à son peuple. Lequel ne peut envisager d’autre issue que de le vénérer, d’adjurer son retour et de brûler pour lui.

*

Si l’agonie est cette vie désespérée qui se défend en se consumant, elle est aussi, étymologiquement, un « combat ». La poétesse Tsering Woeser, tibétaine en résidence surveillée à Pékin, en documente les nouvelles formes. Elle invite les résistants à chérir leur vie au temps de l’oppression. Une jeunesse qui a grandi avec la présence des Chinois sur son sol apprend à retrouver son passé, son héritage et sa langue. Elle pense une défense intelligente, qui s’oppose à l’oppresseur sans s’arc-bouter sur les traditions théocratiques. Retour du boomerang : l’unification du territoire par le réseau industriel, au service du « socialisme à caractéristiques chinoises », attise la constitution d’une unité nationale qui transcende l’appartenance familiale, ethnique et religieuse. Des collégiens manifestent contre le projet de supprimer le tibétain dans l’enseignement secondaire (peut-on imaginer, en France, des collégiens se battant pour sauver leur langue du globiche managérial ?). De nouveaux rituels symbolisent un attachement militant à la culture : mouvement des mercredis blancs, jour où l’on s’oblige à manger tibétain, se vêtir tibétain, parler un tibétain épuré de mots chinois ; concours de mots tibétains. « C’est, dans un certain sens, le cadeau caché de la répression chinoise ! » [19], dit l’écrivain chinois Wang Lixiong, mari de Tsering Woeser, l’un des rares intellectuels han à s’intéresser à la question tibétaine.

*

On se souvient de la scène inaugurale de Il était une fois dans l’ouest. Sous le cri lancinant d’une éolienne, les trois membres du gang de Frank attendent en gare. Une mouche bourdonne autour de la gueule en sueur du premier et cherche à s’insinuer dans sa bouche, pendant que, goutte après goutte, une fuite au plafond scande le temps en s’abattant sur le chapeau du second. Le troisième, émacié et buriné, fait craquer ses phalanges. Squelette, emprise du temps, chair menacée de putréfaction : tous les éléments de la peinture des vanités en vogue au XVIIe siècle, dont Pascal allait reprendre les thèmes pour méditer sur le vide qui guette la volonté de puissance des Grands.

Plus tard, en 1854, Henry David Thoreau, américain anti-esclavagiste, théoricien de la résistance au gouvernement civil, marcheur, épicurien, amoureux du sauvage et partisan de la pauvreté volontaire, dira dans Walden :

« Si au lieu de fabriquer des traverses et de forger des rails, et de consacrer jours et nuits au travail, nous employons notre temps à battre sur l’enclume nos existences pour les rendre meilleures, qui donc construira des chemins de fer ? Et si l’on ne construit pas de chemins de fer, comment atteindrons-nous le ciel en temps ? Mais si nous restons chez nous à nous occuper de ce qui nous regarde, qui donc aura besoin de chemins de fer ? Ce n’est pas nous qui roulons en chemin de fer ; c’est lui qui roule sur nous. » [20]

Face à la violence de l’oppresseur, il ne reste, en guise de consolation, que la faible lumière de ce savoir : s’il est fort de ses chevaux vapeur et de la croissance de son économie, sa puissance morale et spirituelle reste insignifiante. C’est sans doute ce que voulaient dire ces moines en route vers Lhassa, alors que le Dragon de fer venait d’être inauguré :

« Nous, nous allons à Lhassa à pied. Quand on est en pèlerinage, il ne faut pas prendre le train. » [21]

Renaud Garcia,
Marseille, le 19 avril 2020.

 

Renaud Garcia enseigne la philosophie aux lycéens.
Il a notamment publié Le désert de la critique (L’Échappée, 2015)
et Le sens des limites (L’Échappée, 2019).

Et prochainement, La Collapsologie ou l’écologie mutilée, éd. L’Échappée, octobre 2020.

 


[1] Jack Lu, « Un train pour le Tibet, un chemin de fer pour la Chine », Outre-terre n°15, 2006/2, pp. 391-407.

[2] Cf. Majid Rahnema, Quand la misère chasse la pauvreté, éd. Actes Sud, 2003.

[3] « Le monde entier dans un fragment. Trois hypothèses sur la lutte contre le train à grande vitesse en Italie », brochure Contributions à la lutte contre le TAV (Lyon-Turin), deuxième volet. <https://notavfrance.noblogs.org/recueil-de-textes-sur-le-mouvement-no-tav/&gt;

[4] Susette Cooke, “La culture tibétaine menacée par la croissance économique”, Perspectives chinoises, années 2003, 79, pp. 44-57.

[5] Cité dans Howard Zinn, Une histoire populaire des États-Unis, de 1492 à nos jours, Marseille, Agone, 2002, p. 151.

[6] Cité dans Christopher Lasch, Le seul et vrai paradis, Climats, 2002, p. 87.

[7] Walt Whitman, “Locomotive l’hiver” in Feuilles d’herbe, NRF Gallimard, 2002, p. 620.

[8] Lettre de Michel Chevalier à Frédéric Le Play, 13 janvier 1833, Bibliothèque de l’Arsenal, Fonds Enfantin, 7647.

[9] Sophie Lepault et Romain Franklin, Le Monde selon Xi Jinping, 2018 (75 mn), film documentaire d’Arte.

[10] “Tibet, Xinjiang, Hongkong: le rail au service de l’intégration”, série « La Chine vue du train », L’opinion, 19 Août 2019

[11] “La domination de Pékin au Tibet est intenable”, Le Monde, 17 août 2011.

[12] “Big Brother au Tibet”, Le Monde, 4 mai 2012.

[13] Pieds nus sur la terre sacrée, Denoël, 1987, p. 115.

[14] Cité par Zinn, Une histoire populaire des Etats-Unis, p. 156.

[15] “Pour l’anniversaire du soulèvement de Lhassa, la crise atteint un nouveau paroxysme au Tibet”, Le Monde, 14 mars 2012.

[16] “Un génocide culturel est en train d’avoir lieu au Tibet”, Le Monde, 30 octobre 1996.

[17] “La Chine inaugure le train le plus haut du monde”, La croix, 30 juin 2006.

[18] “The Dalai Lama Supports 2045’s Avatar Project”, 2045.com, 4 mai 2012.

[19] “Le Tibet trouve de nouvelles voix”, Le Monde, 31 mai 2012.

[20] Henri David Thoreau, Walden ou la vie dans les bois, éd. Gallimard, coll. L’imaginaire, 1922, p. 91.

[21] “Pékin inaugure le train du toit du monde, voué à désenclaver et à siniser le Tibet”, Le Monde, 1er Juillet 2006.

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