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Norbert Wiener, Lettre au syndicaliste Walter Reuther, 1949

South Tamworth, 13 août 1949.

A Walter Reuther,
Union of Automobile Workers (UAW),
Détroit, Michigan.

Cher Monsieur Reuther,

Tout d’abord, je vais me présenter. Je suis professeur de mathématiques au Massachusetts Institute of Technology, et auteur d’un livre paru récemment, La Cybernétique. Comme vous le verrez si vous connaissez ce livre, je m’intéresse depuis longtemps à la question des automates et de leurs conséquences sociales. Ces conséquences me paraissent tellement énormes que j’ai tenté à plusieurs reprises d’entrer en contact avec le mouvement syndical, pour essayer de leur expliquer ce que l’on peut attendre des automates dans un futur proche. Cette situation a atteint un point critique, car j’ai été approché récemment par un grand groupe industriel qui m’a demandé de le conseiller sur l’opportunité de fabriquer des servo-mécanismes, c’est-à-dire des mécanismes de commande artificielle, dans le cadre de son programme de développement.

Sur le plan technique je n’ai aucun doute sur le type de conseils à donner. Je recommanderais de fabriquer une petite machine de calcul informatique très rapide et bon marché, ainsi que l’équipement permettant d’entrer dans la machine les relevés de cellules photo-électriques, de thermomètres et d’autres instruments sous forme de données numériques, et de brancher les données de production sur le mouvement d’arbres mécaniques et d’autres appareils de production. La position de ces arbres serait commandée par de véritables organes sensitifs qui fourniraient à la machine une partie des informations lui permettant de fonctionner.

La mise au point détaillée de la machine permettant d’effectuer une fonction industrielle particulière est un travail très qualifié, mais pas un travail mécanique. Cela s’effectue en « programmant » la machine correctement, tout comme on programme les machines de calcul informatiques actuelles. C’est un appareil extrêmement flexible, adapté à la production à grande échelle, et il ne fait aucun doute qu’il aboutira à des usines sans employés ; comme par exemple à des chaînes de montage automatisées dans l’automobile. S’il se retrouvait entre les mains de l’industrie actuelle, cela ne pourrait que créer un chômage désastreux. Je fais le pari qu’on se trouvera quoi qu’il arrive dans une situation critique dans dix ou vingt ans ; mais si une guerre devait faire du remplacement des ouvriers mobilisés dans l’armée une nécessité immédiate, il est probable que l’on concentrerait les efforts dans cette direction, ce qui conduirait très sûrement dans les deux ans à une situation de chômage de masse dans l’industrie.

Personnellement, je ne tiens pas à être responsable d’une telle situation. C’est pourquoi j’ai refusé sans condition de répondre à la demande du groupe industriel qui a essayé de me consulter. Cependant, en la matière, il ne suffit manifestement pas d’adopter une attitude purement négative. Même si je ne mets pas moi-même cette information entre les mains des industriels, le procédé est si évident qu’il ne tardera pas à leur être vendu par d’autres.

Aussi, la procédure que je vais suivre dépend en dernière instance de ma capacité à vous convaincre, ainsi que les ouvriers dont vous représentez les intérêts, de vous occuper sérieusement de ce grave problème. J’ai déjà essayé par le passé, sans succès ; je ne vous en tiens pas rigueur ; mais, entre-temps, il y a eu un renouvellement de personnel chez vous, et le groupe actuel de dirigeants semble avoir suffisamment dépassé le point de vue de l’atelier pour que cela vaille la peine de vous interpeller à nouveau.

Je propose la chose suivante. En premier lieu, que vous vous intéressiez assez à la menace imminente du remplacement massif des travailleurs par la machine – qui se substitue, non pas à l’énergie des travailleurs, mais à leur jugement – pour adopter une politique sur la question. En particulier, je pense qu’il ne serait pas idiot de votre part de prendre de vitesse les groupes industriels, tout en vous intéressant à la production de ces machines de façon à ce que ce soit une organisation œuvrant pour la cause des travailleurs qui en tire profit. Il se peut au contraire que vous jugiez bon de supprimer complètement ces idées. Dans tous les cas, je suis prêt à vous soutenir loyalement, et sans exiger ni demander un quelconque retour personnel pour mon implication dans ce qui va devenir selon moi un problème de société. Je vous préviens, cependant, que ma propre passivité en la matière ne produira pas, visiblement, la même passivité chez d’autres détenteurs des mêmes idées, et que ces idées sont très dans l’air du temps.

Si vous décidez que cette question ne mérite pas qu’on s’y penche sérieusement, vous me mettrez dans une position très difficile. Je ne veux en aucun cas contribuer à planter un couteau dans le dos des travailleurs, or je sais pertinemment que toute main-d’œuvre, dès lors qu’elle est mise en concurrence avec un esclave, que l’esclave soit humain ou mécanique, doit accepter les conditions de travail de l’esclave. Pour moi, ne pas m’impliquer, c’est être sûr que ces idées seront exploitées par des personnes beaucoup moins bien disposées à l’égard des organisations ouvrières.

Dans ce contexte, il faudrait sans doute que je trouve le groupe industriel le plus libéral et le plus honnête dans sa politique vis-à-vis des salariés, et que je lui confie mes idées. Cependant j’avoue ne connaître aucune société qui ait d’un côté des intentions suffisamment honnêtes pour qu’on puisse lui confier ces résultats, et de l’autre les reins assez solides pour que la maîtrise de ces résultats ne lui échappe pas.

J’ai écrit un livre (The Human Use of Human Beings)* qui paraîtra chez Houghton-Mifflin au printemps prochain, dans lequel ces idées sont développées. Si vous le souhaitez, je peux vous envoyer des exemplaires des chapitres en question.

Naturellement, je ne m’attends pas à ce que vous me croyiez sur parole. Si cela vous intéresse et que vous voulez creuser la question, je serai heureux de mettre à votre disposition mes idées sur la technique, mais aussi sur la société, pour que vous puissiez porter un jugement plus éclairé.

Sincèrement,

Norbert Wiener,
Département de mathématiques,
Massachusetts Institute of Technology,
Cambridge 39, Massachusetts.

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