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Célia Izoard, Lettres aux roboticiens, 2015

La revue Z écrit à des chercheurs du LAAS-CNRS à Toulouse

CouvertureZ9Philippe Soueres et Jean-Paul Laumond font partie des roboticiens de l’équipe Gepetto du LAAS-CNRS qui nous ont reçus pour nous expliquer quel sens ils voyaient à développer des robots humanoïdes dans la société d’aujourd’hui. Quelques semaines plus tard, nous leur avons adressé ces courriers.

Situé sur le campus de la fac de sciences, le Laboratoire d’analyse et d’architecture des systèmes (LAAS) est, avec ses quelque 500 chercheurs, la plus grosse unité du CNRS en France. En partenariat étroit avec les grands groupes (Alcatel, Orange, Siemens, Freescale…), on y développe depuis 1968 tout un monde d’objets emblématiques de ce qu’on appelle le high-tech et de sa convergence avec les paysages de la science- fiction : réseaux informatiques, puces électroniques, capteurs, micro-drones, robots-compagnons, interfaces vivant- machine, bio- et nanotechnologies.

Z est allé à la rencontre des chercheurs de l’équipe Gepetto, qui travaillent sur les grands programmes actuels de robotique humanoïde, et leur a soumis un questionnaire sur la responsabilité sociale des chercheurs, qui leur demandait notamment :

« Disposez-vous d’un moyen de contrôler quel organisme va exploiter vos travaux et à quelles fins ? »

« Qu’est-ce qui définit, selon vous, une recherche socialement bénéfique ? »

« Pensez-vous que le scientifique/ l’équipe de recherche devrai(en)t avoir plus de contrôle sur les applications résultant de ses/leurs découvertes ? »

« Pensez-vous que des revendications de ce type (le fait d’exiger un contrôle sur les applications, ou le financement d’une recherche scientifique socialement bénéfique) devraient trouver leur place aux côtés de revendications pour le statut ou le salaire ? »

Le but de ces rencontres était d’ouvrir un débat « à la source » sur les conséquences de la robotisation du monde. Après avoir entendu plusieurs chercheurs exposer leurs travaux, nous avons adressé à deux d’entre eux une lettre ouverte contestant les justifications de la recherche actuelle en robotique.

Ils ont également reçu la traduction inédite d’une lettre que Norbert Wiener, fondateur de la cybernétique, adressait il y a près de 70 ans au président du syndicat américain des travailleurs de l’automobile. Dans ce courrier de 1949, le célèbre mathématicien du Massachusetts Institute of Technology (MIT), inventeur de la « société de communication » et du concept de feed-back, anticipe les répercussions de ses recherches sur les rapports de domination existants et tente de contrer les effets dévastateurs de l’automatisation sur le monde ouvrier.


Lettre ouverte à Philippe Soueres

Philippe Soueres est roboticien, spécialiste du mouvement moteur, directeur de recherches dans l’équipe Gepetto du LAAS-CNRS et porteur du projet Romeo 2.

Toulouse, le 17 mai 2015

Cher Philippe Soueres,

Tout d’abord, je vous remercie de m’avoir reçue comme vous l’avez fait. Cette lettre ne vous surprendra pas : comme je vous l’avais dit, la possibilité de différer ma réponse par écrit m’a permis de vous écouter sans vous interrompre pour réagir à chaque instant.

Voici la lettre de Norbert Wiener dont Je vous avais parlé. Apparemment, il existe quelque part dans les archives du MIT [Massachusetts Institute of Technology] une correspondance entre lui et le président du syndicat de l’automobile, Walter Reuther. J’ai lu que Wiener a refusé de participer au projet Manhattan [mise au point de la bombe atomique] et que, après guerre, il se pose la question de savoir s’il doit continuer ses recherches, sa connaissance du monde lui donnant toutes les raisons de redouter l’usage qui en sera fait.

Nous voici au cœur du sujet. Vous m’avez expliqué que vous ne vous sentiez pas responsable des applications de vos recherches en robotique. « Le scientifique est un artiste », m’avez-vous dit. Aucune considération morale ou politique ne doit interférer avec son activité, qu’il doit mener à son terme : « Le vrai problème du scientifique, c’est tout ce qui va le contraindre, le freiner. Ma déontologie, c’est de continuer à travailler jusqu’à avoir un résultat probant. » En d’autres termes, vous dites que l’activité créative a ses propres fins, qu’elle doit suivre son propre chemin et ne pas être biaisée par des considérations appartenant à d’autres sphères, comme la morale, la politique, la religion.

En imaginant que cette analogie soit tenable, je voudrais vous faire remarquer en passant qu’il s’agit d’une conception bien particulière de la pratique artistique. L’artiste ne doit-il se soucier que de son œuvre, et non de sa place et de ses effets dans le monde ? Que penser alors d’une telle « œuvre » – n’est-elle pas aussi peu « œuvre » que ces réalisations qui décorent les nouveaux immeubles de bureaux, les croisements autoroutiers et les galeries marchandes des centres-villes tout juste vidés de leurs pauvres ? L’artiste peut-il ne pas se poser la question de sa pertinence ? La morale et l’esthétique, le bien et le beau, sont-ils totalement dissociables ? Peut-on dissocier la beauté de la musique de Billie Holiday ou de Nina Simone de la tristesse et de la colère face à l’humiliation permanente des Noirs des États-Unis, de leur engagement viscéral pour changer les choses ? Si vous me permettez une plaisanterie aigre : quelle aurait été, à votre avis, la postérité d’un courant musical esclavagiste ?

Mais revenons à nos robots. Vous défendez la liberté inconditionnelle du scientifique – « c’est comme si on voulait m’empêcher de dessiner ». Que pensez-vous de la liberté des autres ? L’activité des chercheurs du LAAS a un impact énorme sur la manière dont les gens vivent, travaillent, communiquent. Le visage des technologies, dans ce monde, est infiniment plus déterminant pour nos quotidiens, pour notre sort de travailleurs, que le fait d’élire, de loin en loin, des représentants de tel ou tel bord – qui partagent tous, du reste, le même enthousiasme pour les technologies et la croissance industrielle. L’électronique dans les voitures, par exemple, est quelque chose que tout le monde subit. Elle est directement responsable du fait que la plupart des gens ne peuvent plus espérer réparer eux-mêmes leur voiture, et que même le garagiste du coin est dépossédé de son savoir-faire mécanique au profit de la « valise » conçue par des ingénieurs pour chaque modèle. Pour des générations d’utilisateurs, c’est une perte considérable d’autonomie, matérielle et financière ; pour des générations de mécaniciens, c’est une privation quotidienne de créativité et de liberté dans le travail. Les chercheurs du LAAS qui ont conçu ces systèmes pensent-ils aujourd’hui que ces « résultats probants » étaient le meilleur usage qu’ils pouvaient faire de leur intelligence ?

La liberté que vous défendez pour vous-même, plaisir de la bidouille créative, du savoir-faire technique, votre travail ne consiste-t-il pas souvent, à très grande échelle, à en priver les autres ? L’automatisation a pour caractéristique de « capter » le savoir-faire technique, souvent artisanal, pour le routiniser et l’enfermer dans un système que l’ « opérateur » n’a plus qu’à suivre – c’est un transfert de prérogative technique de l’homme à la machine. L’horizon de la disparition totale du travail – la disparition totale des humains dans le processus – fait accepter aux individus leur déclassement par la machine, perpétuellement présenté comme une situation temporaire, mais perpétuellement renouvelé. Quand le roboticien travaille, en toute « liberté », il est souvent en train d’organiser ce transfert. On ne peut pas dire, pour paraphraser Bakounine, que la liberté du roboticien étend celle des autres à l’infini.

Je vous crois volontiers quand vous me dites que le perfectionnement de robots, l’imitation la plus parfaite de la richesse du mouvement humain ou animal, est la seule chose qui vous intéresse. Mais d’un point de vue objectif, c’est-à-dire du point de vue de votre rôle dans le monde social et économique, vous vous situez à la pointe d’un des plus gros programmes industriels de la décennie. De plusieurs en fait, car vous travaillez sur plusieurs projets d’envergure, notamment sur la mise au point de robots pour le programme européen Usine du futur 1.

Mais je voulais vous parler du programme Romeo, car c’est ce projet qui m’a fait venir au LAAS. Grâce à des financements publics de dizaines de millions d’euros, vous travaillez sur des robots destinés à « tenir compagnie » aux personnes âgées, à « éduquer » les enfants ou les handicapés, et ce pour le compte d’une société privée, Aldebaran Robotics 2, qui raflera tous les bénéfices en les commercialisant. Soit dit en passant, cela a beau être un exemple tout à fait banal de partenariat recherche-industrie, le principe est indéfendable. Pour parer toute critique sur ce terrain, l’un de vos collègues nous a dit la chose suivante :

« Aldebaran aurait pu atteindre le même niveau de développement de ses robots sans ce partenariat, puisque tous nos résultats sont publics. »

Dans les années 1950, Norbert Wiener était déjà en mesure de critiquer le cynisme de la « libre exploitation » des résultats de la recherche : qui d’autre que les grandes firmes ont l’intérêt et les moyens matériels d’utiliser ce genre de « résultats » ? Qui d’autre pourrait les comprendre, les exploiter, les commercialiser ? Ce qui donne raison à votre collègue sur au moins un point : même si ce partenariat n’existait pas, même si Aldebaran Robotics n’était pas destinée, dès l’amont, à rafler tous les profits, vous n’en travailleriez pas moins pour les firmes privées. Autre exemple du même raisonnement, j’ai interviewé pour notre revue Bertrand Serp, chargé du numérique de Toulouse Métropole. Bertrand Serp est président d’OpenData, association qui « milite » pour la transparence des données numériques. Dans l’idée, rien de plus noble : faire en sorte que le public ait accès à toutes les données numériques le concernant, notamment à celles que génère l’utilisation des pass RFID dans les transports. Sauf que cette masse de chiffres est absurde et sans le moindre intérêt pour la plupart des gens, tandis qu’elle vaut de l’or pour les industries s’intéressant au big data, comme Google, qui est entrain de les récupérer pour Google Map, Google Transit, etc. Ainsi Open Data milite-t-elle (sciemment) pour que Google ait librement et gratuitement accès aux données des utilisateurs toulousains. Bel effort.

Quoi qu’il en soit, vous fabriquez en ce moment un prototype de robot destiné aux personnes âgées dans le cadre d’un projet destiné à « robotiser » la filière de l’aide à la personne. Je voudrais vous faire comprendre la catastrophe – très banale elle aussi – que représente chaque avancée de ce projet. Déjà – et même s’il en existe sûrement – je ne connais pas de personnes âgées qui ne pestent pas contre la complexité de leurs télécommandes, de leurs portables, de leurs systèmes d’alarme, de tous ces gadgets que leurs proches leur mettent dans les pattes faute de pouvoir s’occuper d’eux. (Mais j’en ai souvent vu qui s’échinaient à dompter ces appareils par coquetterie, pour avoir l’air dans le coup.) D’un point de vue empirique, on peut en conclure que la « compagnie » de l’électronique semble encore moins épanouissante pour les personnes âgées que pour les adultes jeunes. Le type de compagnonnage le plus recherché, avec celui des proches et des enfants, paraît être celui des animaux. Malheureusement, les maisons de retraite n’acceptent pas les animaux.

En tant que roboticien, vous arrive-t-il de méditer sur la richesse de notre rapport aux machines, que nous construisons en nombre toujours plus grand, et sur la pauvreté de notre rapport aux animaux, que nous décimons par espèces entières ? Comme le rappelle Jocelyne Porcher dans un beau livre intitulé Vivre avec les animaux, une utopie pour le XXIe siècle, les animaux n’ont jamais été, dans l’histoire de l’humanité, moins présents dans l’espace public qu’aujourd’hui, où ils ont presque totalement disparu comme compagnons de travail. Enfermés dans des hangars gigantesques, ils sont soumis aux lois des machines et de la productivité, dans un rapport totalement dégradé aux humains et à la nature. Pensez-vous qu’il y a une corrélation entre le nombre de machines construites et la vitesse à laquelle les animaux sont décimés ?

Je pense que oui. Indépendamment du problème de savoir si la compagnie des robots peut être bénéfique pour les personnes âgées, les enfants, les malades et tous ceux qui travaillent avec eux, le principal problème de ces recherches est tout simplement qu’elles ont pour finalité d’ajouter à notre monde un grand nombre d’objets – à terme, chez tous les vieillards, dans toutes les maisons de retraite, de tous les pays riches – dont la fabrication est en train de dévorer le monde naturel. Extraction polluante de terres rares par un secteur minier en pleine expansion, pollution des réserves d’eau par la production électronique, production de plastique, sans oublier la consommation d’électricité, que le boom de l’électronique a fait grimper en flèche, alors que nous n’avons pas résolu le problème de la production (des déchets nucléaires, de l’électronique des panneaux solaires ou des éoliennes, des nuisances des lignes THT, etc.)

Comment défendre la production électronique de masse aujourd’hui alors que notre équipement actuel est déjà intenable du point de vue des ressources ? Celui d’il y a trente ou quarante ans l’était déjà ! Imaginez un instant que la chaîne de production de toute l’électronique que nous utilisons dans ce pays – extraction, assemblage, déchets – soit relocalisée en France : resterait-il seulement de l’eau potable, des sols cultivables ?

Vous n’avez pas vraiment défendu la robotisation de l’aide à la personne. Vous avez évacué le problème en dénonçant une sorte de « bluff technologique » : on nous fait miroiter des robots humanoïdes capables de relever des vieillards après une chute, alors que, comme vous dites, « on essaie difficilement de fabriquer quelque chose qui marche sans tomber ». Certes, le robot humanoïde façon Real humans n’est pas pour demain. Mais les technologies actuelles suffisent amplement à commencer la robotisation du secteur : on commercialise déjà des sortes d’écrans mobiles multifonctions capables d’aligner quelques phrases, et je gage que vos recherches ou celles de: votre équipe n’y sont pas totalement étrangères. L’État a déjà organisé la commande publique pour créer une demande artificielle de robots d’assistance (comme il l’a fait avec l’informatique personnelle dans les années 1980 et la distribution gratuite de Minitel) en équipant établissements scolaires, hôpitaux, etc. Dans ce monde-ci, on n’attend pas qu’une technologie soit au point pour la diffuser. Le problème insoluble des déchets nucléaires n’a pas empêché la construction de 58 réacteurs sur le sol national. La question est plutôt : qui va subir au quotidien les dysfonctionnements des multiples avatars du « robot compagnon » ?

Je vous invite maintenant à un exercice d’imagination à court terme : que devient le quotidien de tous ceux qui travaillent dans « l’aide à la personne » après une première vague de robotisation – installation à domicile d’un « compagnon » doté de caméras, d’une interface, de capteurs ? Savez-vous que c’est un travail honteusement mal payé, surtout quand on considère son utilité sociale ? Pour l’assistance à domicile chez des personnes âgées, on touche souvent le SMIC, un peu plus de 9 euros brut l’heure, et les transports ne sont pas remboursés. Le travail est morcelé, le travail effectif rémunéré très court, les trajets sont longs et les horaires changent tout le temps. Du fait de l’isolement des employées – en majorité des femmes – et de leur faible niveau d’études, leur marge de négociation est nulle. D’autant que ce sont souvent des immigrées de fraîche date qui font ce travail, donc sans papiers ou détentrices de cartes de séjour temporaire.

Qu’apporte ici la robotique ? La probabilité est grande que l’employée passe son temps à gérer les bugs, mises à jour, téléchargements, contenus, pannes, qu’elle soit condamnée à médiatiser le rapport, forcément compliqué, entre la personne assistée et ses machines. La surveillance de l’assisté par la machine se redouble d’une surveillance du travailleur, dont les interventions sont standardisées de fait par les interactions avec le robot. La robotique accompagne la concentration capitaliste d’un secteur en pleine expansion : elle permet aux sociétés prestataires de rogner sur le temps de présence humaine, de resserrer leur management et d’offrir la soi-disant valeur ajoutée d’un monitoring high-tech qui, en devenant la norme, écarte les plus petites structures incapables de réaliser ces investissements. Les conséquences immédiates d’un tel programme sont d’enfoncer un peu plus la tête sous l’eau aux travailleuses les plus dominées de notre société.

Je vais un peu dans le détail parce que j’ai été surprise que vous ne preniez pas au sérieux ce projet de robotisation de l’aide à la personne, alors même que plusieurs départements du LAAS s’y consacrent et que le LAAS accompagne déjà la création de start-up dans ce domaine. Alors pourquoi ? Au-delà du problème du bluff technologique, bien réel mais limité, j’ai l’impression que, si vous ne le prenez pas au sérieux, c’est pour des raisons avant tout narcissiques – au sens d’image de soi. Le prendre au sérieux, cela voudrait dire que vous n’êtes plus un scientifique retiré du monde, voué à la poursuite infinie de la connaissance, un roboticien investi dans la passionnante exploration des ressorts du mouvement humain, exploration qui aurait trouvé, à la marge, quelques vagues applications à long terme permettant de glaner des financements. Cela vous obligerait à vous envisager vous-même comme un des principaux acteurs de la politique actuelle de robotisation de tout un secteur professionnel, de tout un ensemble de professions paramédicales, éducatives, qui n’ont justement de sens que par la relation humaine.

Il y aurait toute une réflexion à mener sur la manière dont on instrumentalise cette forme de subjectivation du chercheur-dans-sa-tour-d’ivoire en lui donnant l’impression, la fausse conscience, qu’il mène un projet intellectuel désintéressé, tout en balisant efficacement les programmes de recherche en amont et en aval (du côté des programmes et du côté des applications), afin que ce scientifique, tout en jouissant d’une liberté réduite à un droit de promenade dans la cour d’une discipline ultra-spécialisée, ne se révolte pas contre le type de monde qu’il produit.

Je vous remercie de votre attention et espère vous lire en retour,

Sincèrement,

Célia Izoard


Lettre ouverte à Jean-Paul Laumond

Toulouse, le 5 juin 2015.

Monsieur le directeur de recherche au Laboratoire d’analyse et d’architecture des systèmes, enseignant de robotique à l’Ecole normale supérieure, lauréat 2013 du Conseil européen de la recherche, ex-titulaire de la chaire Liliane Bettencourt pour l’innovation au Collège de France, fellow de l’Institute of Electrical and Electronic Engineers, membre du conseil scientifique de l’INS21 au CNRS, ex-codirecteur du laboratoire de robotique humanoïde JRL, ancien patron de l’entreprise Kinéo CAM.

Vous avez eu l’amabilité de me recevoir avec un autre rédacteur de la revue Z dans votre bureau pour parler du rôle social du roboticien. J’ai souhaité, en retour, vous faire parvenir quelques réflexions sur vos propos.

Avant de présenter les réalisations de votre carrière, vous avez choisi d’introduire cet entretien par une redéfinition du métier de chercheur :

« Le métier de chercheur est un métier de production de connaissances. Mais les modes de gestion actuels le font évoluer vers une réponse à des demandes sociétales. »

En d’autres termes, si je paraphrase, vous dites : nous concevons les machines que la société nous demande. Les robots humanoïdes pour s’occuper des personnes âgées et des enfants, les drones, l’automatisation des usines, les nanocapteurs, les marchandises interconnectées, la microélectronique de demain – toutes ces choses que l’on met au point au LAAS aujourd’hui, ce sont les gens qui les demandent.

Admettez que la formule a de quoi surprendre, dans la mesure où, dans la vie quotidienne, on n’entend guère les gens estimer qu’il n’y a pas assez de machines dans leur environnement. Et en admettant, à la limite, que la majorité de la population souhaite des robots humanoïdes ou une nouvelle génération d’ordinateurs, par quel biais adresse-t-elle ses exigences aux chercheurs ?

Par exemple, à quel type de « demande sociétale » répondaient les machines que vous avez créées au cours de votre carrière ?

Vous nous avez fourni vous-même la réponse quand, retraçant votre carrière, vous avez raconté vos travaux sur le calcul informatisé de la trajectoire des objets : comment savoir sans le tester physiquement si tel objet « passe » dans tel espace ? Ainsi, vous avez mis au point un système de visualisation par informatique des places respectives des pièces d’un montage. « On ne répondait pas à un problème particulier, dites-vous. D’ailleurs on démarchait Renault sans succès. » Finalement, à l’occasion d’une rencontre avec des ingénieurs de la firme, vous tentez de les convaincre que vous avez les moyens de robotiser leurs procédés. Ils ne veulent rien entendre. Vous finissez par « forcer la porte », selon vos propres termes, en leur disant : « Montrez-moi ce que vous faites. » Ce qui vous permet de leur démontrer précisément que votre logiciel de prototypage virtuel permet « de faire en une minute le travail d’une journée ». À l’évidence, dans le cas présent, en fait de demande, il s’agit plutôt d’une offre – ce que vous avez appelé « une stratégie push ».

Par curiosité, je vous ai demandé quel était le nom du métier qui correspondait à la création de prototypes permettant l’assemblage de pièces automobiles. Comment s’appelait celui dont le logiciel a remplacé l’activité ? Vous avez hésité. « Mmm… Euh… je ne sais pas. Un ingénieur peut-être ? Un… opérateur ? » Vous ne savez pas. Vous ne vous êtes jamais posé la question. Votre récit démontre que vous vous identifiez tellement à la direction de l’usine, à ses cadres et ingénieurs, vous avez tellement intériorisé leurs intérêts, que vous arrivez même à devancer leurs besoins. Normal, vous vous croisez à des congrès, des démonstrations, vous avez la même sociabilité, le même type de déplacements et de loisirs. Le territoire d’une technopole est précisément structuré pour rapprocher les chercheurs des patrons, des cadres et des entrepreneurs. Tout concourt à ce que vous vous identifiez à leurs besoins, à leurs aspirations ; vous partagez le même milieu social et la même vision du monde. Vous l’avez dit : « On va se retrouver avec les industriels dans des réseaux partenariaux naturels. » Il est naturel pour vous d’être en dialogue constant avec l’industrie. Vous ne travaillez pas pour la société, mais pour des sociétés. Renault, EADS, Orange ne sont pas la société, ce sont des sociétés. Aussi permettez-moi de conclure au fait que les demandes auxquelles vous répondez ne sont pas sociétales, mais commerciales.

Je m’aperçois aussi que le monde ouvrier semble vous être tellement étranger que vous n’avez pas accordé une seule pensée aux conséquences de votre travail sur la vie de ceux, beaucoup plus nombreux, qui bossent dans les ateliers. Manifestement, c’est une tâche de mécanique plutôt qualifiée, un travail de conception, de montage, d’assemblage, que votre logiciel est venu remplacer. A-t-il fait disparaître un métier ? L’a-t-il réduit à une simple routine d’exécution ? (Vous le savez : compte tenu du coût de la main-d’œuvre, il est plus rentable pour une direction d’automatiser un travail qualifié qu’une simple tâche d’exécution.) Où en sont aujourd’hui ceux qui l’exerçaient ?

Voici une évidence qui s’est imposée à nous en discutant avec les roboticiens du LAAS : la capacité d’un chercheur à penser l’impact concret des technologies sur la vie des gens est proportionnelle à la distance sociale et physique qui les sépare. Un membre de l’équipe nous a raconté qu’il avait refusé de concevoir des caisses de supermarché automatiques pour Auchan, et ce pour des raisons morales. Mais pourquoi refuse-t-il d’automatiser des caisses de supermarché et pas des postes de travail dans l’industrie ? C’est compréhensible : les gens qui travaillent aux caisses, il les croise tous les jours. Il peut donc facilement s’imaginer les conséquences de l’automatisation. Plus facilement, en tout cas, que celles de systèmes semblables installés dans les innombrables entrepôts logistiques qui poussent en périphérie des villes. Là, les ouvriers qui chargent des palettes pour approvisionner les supermarchés portent un casque de commande vocale sur les oreilles qui leur indique quel colis charger. Toute la journée, ils parlent à la machine : « 1, 2, 3, OK », « 1, 2, 3, OK », pour enregistrer l’état des stocks en temps réel. Le logiciel calcule leur productivité en permanence. Du fait de ces casques, les travailleurs n’ont plus besoin de se parler pour se coordonner, ce qui donne une drôle d’ambiance dans l’entrepôt. Quand les gens de l’extérieur les interrogent sur leur travail, ils ont tellement honte d’être soumis à un téléguidage aussi extrême que, anticipant sur l’effarement des interlocuteurs, ils annoncent d’emblée la couleur : « Oh, nous, on est des robots de toute façon ! »

Les chercheurs qui ont conçu ces systèmes étaient sans doute sincèrement convaincus que l’automatisation était bénéfique pour les individus, qui pourraient ainsi se consacrer à des tâches plus enrichissantes. Dans la même veine, plus opportuniste, vous avez brandi devant nous la photo d’un immense atelier en Chine – ouvriers alignés, tous vêtus de la même blouse rose, le long d’une chaîne de montage interminable. Il s’agit vraisemblablement d’une usine Foxconn, le sous-traitant mondial de l’électronique, connu depuis 2010 pour les vagues de suicides d’ouvriers depuis leurs dortoirs. Vous avez demandé : « Ce sont ces emplois-là que vous voulez sauver ? » Le numéro est rodé : je me suis sentie coupable, comme si c’était moi qui condamnais tous ces ouvriers au plus sordide destin tayloriste.

Sauf que l’usine chinoise telle qu’elle se présente actuellement est un pur produit de la vague précédente d’automatisation.

Automatisation que l’on a justifiée comment ?

En disant à l’époque que le travail d’ouvrier à la chaîne ne méritait pas d’être sauvé.

Résultat : non seulement le chômage a augmenté, mais il y a toujours des ouvriers coincés devant des chaînes. C’est juste pire pour eux. On a utilisé l’informatique pour achever de rationaliser ce qui ne l’était pas, dessaisir un peu plus les ouvriers du processus du production ; la surveillance, l’absurdité et la monotonie des tâches ont augmenté.

Ce qui vous permet de dire aujourd’hui qu’il faut automatiser ces postes parce qu’ils n’ont aucune valeur, et ainsi de suite…

Derrière le fantasme d’automatisation totale, derrière le millénarisme de la délivrance du travail humain, il y a la réalité d’une automatisation toujours partielle et dysfonctionnelle. Pour les humains qui se retrouvent au milieu, c’est-à-dire dans un univers où l’on a prévu, à terme (mais quand ?), de les faire disparaître, mais où il est en fait impossible de se passer d’eux, c’est l’enfer. Les centrales nucléaires sont conçues pour être gérées par des robots, mais bricolées par des humains, contraints de se faufiler dans des espaces improbables, hostiles, radioactifs.

Quand dira-t-on cette vérité que l’automatisation totale n’est pas près d’exister, qu’il y aura longtemps de pauvres larbins coincés entre les machines d’hier et celles de demain ? Que le mythe des robots-qui-travailleront-à-notre-place n’est que l’horizon en perpétuelle dérobade qui permet de rendre tolérable aujourd’hui la dégradation du travail humain par les machines ? Demain, le travail n’existera plus du tout, voilà la-promesse-de-vie-éternelle-au-paradis de la société industrielle, qui n’a, de ce point de vue-là, rien à envier au catéchisme le plus niais. C’est parfaitement logique : l’automatisation n’est-elle pas le seul horizon possible, dès lors que le travail ne peut plus être sublimé par la virtuosité technique, le sentiment esthétique, la fierté de celui qui œuvre, la longue tradition de créativité musicale, rituelle ou chorégraphique du compagnonnage de travail ?

Que les robots mis au point aujourd’hui sont autant destinés à remplacer les humains qu’à être subis par eux au quotidien, vous le savez très bien. Vous le savez puisque vous en fabriquez dans le cadre du grand programme Usine du futur, piloté par l’Union européenne, qui vise à sauver l’industrie manufacturière du continent grâce à la « cobotique ». Les «co-robots», les robots compagnons, les robots copains, sont destinés, c’est le grand argument de vente, « à assister les humains dans leurs tâches et non à les remplacer » – cette fois, c’est promis ! Comme l’a expliqué un chercheur du LAAS :

« Jusqu’ici, les robots d’usine, trop dangereux pour les ouvriers du fait des risques d’emballement ou de chute, étaient enfermés dans des boîtes grillagées. Aujourd’hui, les progrès de la robotique vont permettre de libérer les robots : ils travailleront sur la chaîne à côté des humains. »

Libérer les robots parmi les hommes ou enfermer les hommes avec des robots ? Je ne vous crois pas assez naïf pour penser qu’être posté à une chaîne de montage entre deux bras articulés peut améliorer le quotidien d’un ouvrier. Vissé huit heures par jour sur un tabouret à côté d’un robot – dont il faut subir la cadence, le raffut, les bugs ! Programmé par la hiérarchie. Pourquoi parachever l’édifice du travail aliéné en y ajoutant une nouvelle brique, alors qu’il faudrait démanteler les structures de production et de pouvoir qui en font une nécessité ? Vous semblez vous-même très satisfait de travailler de façon libre et créative, de collaborer avec des techniciens de talent, des intellectuels, des danseurs. Pourquoi les autres, l’écrasante majorité des autres, seraient-ils privés d’un tel plaisir ?

Au plan psychologique, la cohabitation des ouvriers et des robots sur les mêmes postes de travail est d’une efficacité redoutable pour démoraliser les premiers et saper toute tentative d’organisation 3. Si on l’ouvre trop, ils vont nous automatiser. À quoi bon défendre ce métier qui n’existera plus dans dix ans ? Humiliation et insécurité permanentes. Terry Gou, patron taïwanais de Foxconn, sait très bien ce qu’il fait quand il pose en couverture du magazine Forbes enlaçant un robot. Il crache à la figure de son million de salariés de sa boîte en leur disant :

« Inutile de vous mettre en grève : bientôt les Foxbots – les robots Foxconn – travailleront à votre place. »

La production de cette armée de réserve est une réponse directe à l’augmentation des mobilisations d’ouvriers et des grèves dans les usines Foxconn. Ce sont les cadres du groupe eux-mêmes qui la présentent ainsi 4.

En réalité, l’exploitation et l’ultra-taylorisme des usines Foxconn ne sont pas près de disparaître. Loin de les supprimer, vos activités de recherche leur assurent un bel avenir.

À la fois parce que, en préparant la production grand public de robots humanoïdes et des interfaces électroniques de demain, les roboticiens sont les catalyseurs de croissance d’empires tels que Foxconn. Le nombre d’usines, le volume de la production, ne peuvent que croître à mesure qu’augmente le nombre de machines en usage dans la vie quotidienne. En outre, en permettant au management des grands groupes de mettre les travailleurs en concurrence avec les robots, vous renforcez aussi la pression sur les ouvriers, les exécutants, vous renforcez leur impuissance, vous leur maintenez la tête sous l’eau. N’est-ce pas faire preuve de malhonnêteté intellectuelle que de prétendre améliorer le sort des ouvriers alors que vous fournissez des outils et des perspectives de croissance à ceux qui les exploitent ? Certes, quand on se trouve, comme vous, du côté de ceux qui vivent dans l’aisance, qui sont libres d’exercer leur créativité technique, qui sont valorisés socialement, il est commode de considérer que les rapports de classe n’existent pas, qu’il n’y a pas de dominants et de dominés, et qu’il tient à chacun de conquérir le même type de privilèges.

Mais il est à parier que si vous vous retrouviez à travailler quelques années en bas de l’échelle, dans un entrepôt logistique, une usine d’électronique, une centrale nucléaire, cela vous amènerait à repenser radicalement l’orientation de vos travaux. De ce fait, cela ne devrait-il pas constituer une formation préalable à toute carrière de chercheur ?

Bien cordialement,

Célia Izoard

Textes parus dans la Revue itinérante d’enquête et de critique sociale Z n°9 – Toulouse, 2015.

Sur le même sujet :

Yang, Jenny Chang, Xu Lizhi

La machine est ton seigneur et maître

Analyses, enquêtes et témoignages sur la vie des ouvriers des usines chinoises de Foxconn, qui la perdent à fabriquer iPhone, Kindle et autres PlayStation pour Amazon, Apple, Google, Microsoft, Nokia, Sonny, etc.

Texte établi et traduit par Célia Izoard

Editions Agone, 2015.

112 pages, 9,5 euros.


Notes:

1 Usine du futur est un grand programme lancé par la Commission européenne pour automatiser les usines du continent. Il s’agit d’un appel à projets de recherche qui, pour être financés, doivent faire l’objet de partenariats public-privé, c’est-à-dire associer labos publics et entreprises. Budget : 1150 millions d’euros pour 2014-2020.

2 Société fondée en 2005, elle a été rachetée par le japonais Softbank début 2015 après avoir reçu de très gros financements au titre d’ » entreprise structurante de la filière robotique française ».

3 Comme le montre le sociologue David Gaborieau dans le secteur de la logistique, cf. dans la revue Z n°9, son interview p. 68.

4 « Le groupe a lancé des recherches en robotique pour faire face à l’augmentation des salaires et à l’augmentation des conflits sociaux », a expliqué un directeur de production aux enquêteurs de l’ONG hongkongaise Students And Scholars Against Corporate Misbehaviour (SACOM).

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