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Recension: R. Garcia, Le désert de la critique, 2015

Avez-vous lu Michel Foucault ? Moi non plus. Mais vous avez certainement entendu qu’aujourd’hui on préfère « déconstruire » la pensée, les idées, la vision du monde d’un tel ou de tel autre, plutôt que d’en faire la critique ou la démystification.

C’est que ces deux dernières opérations supposent qu’il existerait encore quelque chose comme une vérité historique ou une réalité tangible à l’aune desquelles il serait possible de porter un jugement sur les pensées, les idées, etc. Or, tout le monde sait – ou devrait savoir – que rien de tout cela n’existe vraiment puisque ce ne sont que le produit de « constructions » sociales, politiques, économiques, etc. qui visent à asseoir la domination de groupes sur d’autres : il n’y a donc plus d’erreur à réfuter, mais bien seulement des idéologies à déconstruire. Même un Éric Zemmour, en parlant de son best-seller Le suicide français, a déclaré : « En écrivant ce livre, j’ai voulu déconstruire les déconstructeurs » !

Parmi les intellectuels et philosophes des années 1970 (Deleuze, Guattari, Derrida, etc.), c’est certainement Michel Foucault qui, en abordant de nombreux thèmes politiques inexplorés – le pouvoir disciplinaire, la fabrication de la délinquance, la normalisation psychiatrique et sexuelle, les résistances tactiques, etc. –, a le plus fait pour populariser ce terme et cette attitude, que ce soit dans les milieux intellectuels, universitaires ou médiatiques, mais aussi chez les militants de la gauche radicale comme au sommet de l’État. Ainsi, par exemple, pour les 30 ans de la mort du philosophe, 2014 fut célébrée comme « l’année Foucault » par les milieux intellectuels et médiatiques ; un portrait géant fut même déployé sur la façade de la mairie du 4e arr. de Paris par son maire, membre du Parti Socialiste…

Totalement à l’opposé d’un Jean-Marc Mandosio qui dans Longévité d’une imposture (éd. de l’Encyclopédie des Nuisances, 2010) faisait une attaque ad hominem du personnage dans la plus pure tradition situationniste, Renaud Garcia avec Le désert de la critique, déconstruction et politique (éd. L’Échappée, 2015) élargit le propos et tente de comprendre les raisons profondes de cette fascination et les conséquences politiques pour les personnes et les groupes engagés dans des luttes :

« La critique sera menée, ici, d’un point de vue anarchiste et, dans un sens très précis, socialiste. Par socialiste, on entend le postulat philosophique selon lequel l’homme est un être dont la nature ne se construit que par les liens avec ses semblables. On est donc à l’inverse des conceptions qui en font un être insulaire, avant tout propriétaire de lui-même et ne devant entrer en rapports avec les autres que de manière incidente, afin d’en retirer un intérêt bien compris. » (p. 12) 1

« Du point de vue socialiste et libertaire que nous défendons dans cet ouvrage, ce sont les répercutions de ce type de modèle de critique sur l’extrême gauche qui méritent une attention toute particulière, dans la mesure où, ancrées dans une volonté de déconstruction systématique, elles détournent les énergies révolutionnaires et favorisent paradoxalement les évolutions du système socio-économique contemporain. » (p. 19)

Car le problème est en effet que la posture foucaldienne est reprise et radicalisée par divers mouvements de gauche – dont le « post-anarchisme » – et certaines « minorités » qui prétendent s’opposer au monde tel qu’il ne va pas.

« Le motif de la déconstruction, rendu politiquement fécond par Foucault mais présent dans l’ensemble des élaborations de ce que l’on appelle outre-Atlantique la French Theory, finit par condamner toute tentative critique qui chercherait encore à orienter le combat politique et social en fonction de notions comme la dignité humaine, la justice ou la vérité. Esquisser une vision de ce que pourrait être une société débarrassée du capitalisme, et de la manière dont, dans une telle société, nous pourrions être autrement et mieux humains, voilà qui semble avoir de moins en moins de sens au sein même des milieux qui font profession d’établir un diagnostic critique sur l’époque. » (p. 22)

Garcia illustre abondamment cela tout au long de son ouvrage en examinant chacun des thèmes liés à sa propre conception de l’émancipation sociale (et que nous partageons, on l’aura compris). On peut résumer grossièrement la posture foucaldienne ainsi :

Ce que l’on appelle la vérité et la réalité ne sont que des constructions sociales et politiques qui servent à asseoir des positions de pouvoir et des relations de dominations entre groupes. Chaque groupe à l’intérieur de la société produit des normes et une idéologie qui permettent d’exclure ceux qui ne s’y conforment pas et de justifier leur domination, la situation d’infériorité qui leur est imposée, leur marginalisation voire leur stigmatisation. Aussi, d’une certaine manière, le pouvoir ne réside pas seulement dans l’appareil d’État et les institutions hiérarchiques, mais il est avant tout en chacun de nous : nous avons tous intériorisé les normes et les discours de la société capitaliste, blanche, hétérosexuelle, valide, omnivore, etc. En conséquence, l’individu qui veut rester libre, ou les groupes qui veulent se soustraire à la condition qui leur est faite, doivent s’attacher surtout à subvertir les normes et à brouiller les frontières qu’elles instituent entre les identités… quitte à créer à leur tour d’autres normes qui constitueront le fondement d’autres groupes. Les plus subversifs auront donc à cœur non seulement de déconstruire les identités en les confrontant à des identités alternatives, mais surtout de dépasser l’identité elle-même par un effort permanent de désidentification…

Tout n’est pas faux dans cette manière de voir 2. Mais le problème est qu’elle est reprise sans nuances (quoiqu’à des degrés divers et avec de multiples variantes) par divers mouvements de gauche et avec un manque souvent total de sens dialectique. Car en effet, ce que l’on appelle la vérité et la réalité sont bien des constructions sociales, mais elles ne sont pas que cela, ces conceptions et représentations naissent aussi de l’expérience concrète que les êtres humains ont de la nature et de la société. Expérience qui est bien sûr interprétée, mise en symboles, analysée, parfois formalisée, etc., mais qui n’est pas un pur produit d’une imagination débridée, quelque chose créé de toutes pièces.

La posture foucaldienne est devenue la seule et unique grille de lecture de différents mouvements, estime Garcia, et particulièrement de certains féministes radicaux et surtout du mouvement Queer, qui de ce fait tendent à perdre le contact avec la réalité et le sens des limites.

Dès le premier chapitre, À propos d’un conflit de génération, Garcia souligne ce qui est intéressant dans cette analyse en évoquant une controverse lors d’une rencontre entre les anarchistes Pierre Kropotkine et Emma Goldman au début du XXe siècle. Kropotkine félicite Goldman pour le contenu politique de ses publications, mais trouve qu’il y a « trop d’espace gâché à parler des questions sexuelles ». Leur conversation s’envenime, et Goldman lâche au bout d’un moment cette réplique :

« Bien, mon cher camarade, lorsque j’aurai votre âge, peut-être que la question sexuelle ne présentera plus d’importance pour moi. Mais pour le moment, elle m’importe, et c’est un point capital pour des milliers et même des millions de jeunes gens. »

Kropotkine est un peu interloqué, mais finit par admettre que Goldman a raison (p. 28).

Garcia veut ainsi mettre en évidence l’opposition entre l’anarchisme social, qui a pour objectif de faire advenir une société égalitaire instituée sur des bases coopératives, et l’anarchisme existentiel, qui est fondé sur la puissance d’insubordination de l’individu face à la condition de dépossession, de dépendance et d’infériorité qui lui est faite dans la société actuelle. En fait, l’un ne va pas sans l’autre, ces approches sont complémentaires. Mais malheureusement, plutôt que de s’articuler, elles ont eu tendance à se dissocier toujours plus nettement l’une de l’autre au cours du siècle dernier.

Garcia en donne des exemples dans le mouvement anarchiste, mais il estime que Foucault a contribué à radicaliser cette opposition en survalorisant un certain libéralisme existentiel au détriment de tout l’héritage de la critique sociale antérieur et des actions collectives qu’elle avait impulsées.

~•~

Avez-vous lu Michel Foucault ? Moi non plus. Mais ça ne m’empêche pas d’en dire du mal…

Le principal reproche que l’on peut faire à la posture foucaldienne est de détourner l’attention de la critique de l’exploitation vers une focalisation excessive, voire exclusive, sur la critique de la « domination ». Le terme de « domination » étant pris ici dans un sens très général de « rapports de pouvoir » : dans les rapports avec l’État et à l’intérieur de l’entreprise, bien sûr, mais aussi plus largement dans le couple, entre parents et enfants, entre blanc et non-blancs, entre hétérosexuels et homosexuels, entre humains et « non-humains » 3, etc. Bref, puisque tous les rapports humains sont susceptibles d’être des rapports de pouvoir, la « domination » est partout autour de nous et surtout elle est en nous à travers les normes que nous avons intériorisées.

S’il est assurément important et même indispensable de combattre le racisme, le sexisme, et bien d’autres formes de préjugés qui engendrent maltraitance ou ségrégation, la posture foucaldienne a tendance à neutraliser, voire à écarter la dimension politique que peuvent contenir ces luttes en occultant les inégalités sociales qui en sont en partie à l’origine et qui contribuent à les perpétuer. Tout tend à être mis sur un même plan : les rapports directs des individus entre eux comme les rapports des individus atomisés face aux grandes organisations qui dominent la société, la bureaucratie et le système de production industriel.

Le système capitaliste est profondément inégalitaire, car c’est ce qui lui permet de mettre les individus en compétition les uns avec les autres (selon le bon vieil adage : diviser pour régner) et de faire courir tout le monde derrière l’argent et le pouvoir. En prétendant que « le pouvoir est partout » – et d’abord dans les rapports directs entre les individus – le risque est grand de perdre de vue que ces rapports sont aussi et surtout le produit d’une organisation sociale bien particulière qu’il s’agirait de combattre collectivement pour obtenir la liberté de ne plus avoir à s’exploiter les uns les autres et encore moins a devenir un « entrepreneur de soi-même ».

Au passage, on remarquera que la posture foucaldienne conçoit les rapports entre les personnes selon un struggle for life (lutte pour la « vie » – ici le pouvoir) qui évoque un certain darwinisme social. C’est en tout cas une vision assez pessimiste de la nature humaine et de la société qui a priori ne laisse pas beaucoup de place à l’entraide, la solidarité et aux communautés et résistances collectives, et valorise la capacité de l’individu à tirer parti des failles et des marges du système pour s’en tirer au détriment des autres. Vision qui, par un curieux hasard, est bien en phase avec le système capitaliste qu’elle prétend critiquer…

Si l’éducation et le contexte social, ainsi que la propagande médiatique, font beaucoup pour reproduire les normes et les préjugés, la posture foucaldienne tend à occulter le fait que les individus ne sont pas que le produit de leur milieu, qu’ils peuvent, par leurs rencontres, expériences et réflexions aussi développer une autre personnalité que les rôles que leur assigne la société. Autrement dit, en mettant principalement l’accent sur les « dispositifs de contrôle » et le déterminisme social, on en oublie que les êtres humains sont aussi des sujets à part entière, des êtres capables dans une certaine mesure de faire leur propre histoire. On en oublie l’autonomie des individus et leur aspiration à la liberté, leur capacité à faire parfois tout autre chose que ce pourquoi ils sont prétendument « programmés ».

C’est un paradoxe que souligne Garcia dans le chapitre 4, L’omniprésence du pouvoir ou comment oublier la vie aliénée. Si la posture foucaldienne voit le pouvoir partout à l’œuvre, elle ne voit nulle part des individus aliénés. Car dire d’une personne qui se précipite pour aller acheter la dernière version d’un smartphone ou autre gadget qu’elle est « aliénée » et succombe au « fétichisme de la marchandise » est un jugement moral formulé à partir de normes qui appartiennent à un groupe (heureusement fort peu nombreux et en voie d’extinction) de marxistes crispés sur leurs dogmes surannés… Là-contre, Foucault met lui-même en avant ce qu’il appelle la « productivité du pouvoir », le fait qu’en intériorisant des normes ou en en élaborant d’autres en opposition, les individus acquièrent une identité, se définissent et « investissent positivement » leur existence dans des rôles sociaux, des attitudes, des luttes, etc.

Une fois de plus, les identités que crée le capitalisme sont mises sur le même plan que celles qu’élaborent les individus eux-mêmes et cela sans aucun recul critique ; comme on dit dans les supermarchés (de l’identité) : « Avec Foucault, je positive ! » Car bien sûr, sont oubliées au passage les souffrances bien réelles qu’engendrent le fait de « devenir étranger à soi-même » (définition de l’aliénation) ou de vivre dans un monde où l’on ne trouve pas sa place.

C’est là que la posture foucaldienne devient franchement réactionnaire, au sens de contre-révolutionnaire : l’idée d’une émancipation sociale – telle que Garcia la défend avec son anarchisme socialiste – devient dans cette perspective seulement une nouvelle norme que ceux qui se prétendent révolutionnaires veulent imposer à la société toute entière. C’est à démentir cette interprétation de l’aspiration révolutionnaire que Garcia s’emploie dans les chapitres 2 (L’héritage des Lumières en question) et 3 (Le commun entre l’universel et le particulier) en resituant dans leur aspect d’élaboration collective la raison, la vérité et l’universalité qui traversent la condition humaine, malgré les différences culturelles parfois très grandes entre les différents peuples de la Terre 4.

En défendant les particularités individuelles sous prétexte de lutte contre l’essentialisme, on risque de perdre de vue ce qui est commun à chacun et constitue un motif de révolte universel.

« Comme les étudiants ne manquent jamais de le souligner lorsqu’ils lisent de nos jours la littérature situationniste, [Guy Debord et ses camarades] n’avaient presque rien à dire à propos du racisme, du sexisme ou de l’homophobie. Pourtant, aussi pervers que cela puisse paraître, il me semble que c’est précisément cela qui fait la si grande force de leur travail. Si nous imaginons le capitalisme comme un jeu, alors c’est une chose de se lamenter sur le sort des perdants, ou de souligner que la plupart des joueurs vont perdre. C’en est une tout autre que de dire que le jeu détruit jusqu’aux âmes des vainqueurs eux-mêmes. Dire cela, c’est considérer que le jeu n’a aucun intérêt. Même la récompense est mauvaise. » (David Graeber, cité pp. 147-148)

Comme disait Debord : « Les réussites permises ressemblent fort aux pires échecs. » Mais le contraire d’une erreur n’est pas forcément quelque chose de juste, et il ne faudrait pas en déduire que les pires échecs représentent nécessairement des réussites, une subversion du pouvoir et des normes socialement imposées…

~•~

Avez-vous lu Michel Foucault ? Moi non plus. Mais vous pouvez vous épargner bien de la peine en lisant autre chose…

Enfin, la posture foucaldienne radicalisée à l’extrême amène certain.e.s à considérer que la réalité, et leur propre corps avec elle, n’est plus que le produit d’un « discours » et que la désidentification, par la dénonciation des normes aussi bien que leur subversion, est le seul moyen d’échapper au « pouvoir ». Il n’est plus question de lutter contre un système symbolique, social et économique, mais on s’emploie plutôt à rendre fragiles les frontières et les catégories, à « subvertir les dispositifs de contrôles biopolitiques ». C’est dans cette voie que les théories Queer se sont engagées à partir de la fin des années 1980 :

« Les genres et les sexes deviennent des constructions discursives ou performatives abusivement naturalisées. Pour les débusquer, il faut exposer leur fonctionnement. Pour les déborder, les mettre face à des pratiques de genre alternatives. Il ne suffit plus de dire que les genres sont construits. Il faut démontrer à quel point ces constructions ne sont pas en béton armé, en quoi elles sont faillibles. » (p. 126)

Pour les plus furieux, cela amène à prôner l’hybridité entre l’être humain et la machine telle la biologiste et philosophe des sciences Donna Haraway avec son Manifeste cyborg (1985) :

« Dans le discours de Haraway cette figure servait d’abord un but […] : écarter le sujet opprimé “femme” comme fondement de la lutte féministe. […] C’est Haraway qui a édicté le premier postulat du féminisme déconstructionniste : « Il n’y a rien dans le fait d’être femme qui puisse créer un lien naturel entre les femmes » (Manifeste cyborg). » (p. 163)

Dans l’optique ultra-progressiste, la machine, la technologie sont censées être « neutres », à la fois sur le plan du genre, mais aussi sur le plan des valeurs morales ou sociales. Alors que dans les faits, rien n’est plus normalisé, contraignant et viriliste : le cyborg est une création du complexe militaro-industriel américain qui a pris son essor avec la Seconde Guerre Mondiale, c’est le soldat qui dans l’optique de la cybernétique, « science du contrôle et de la communication chez les êtres vivants et la machine » selon son fondateur Norbert Wiener, n’est qu’un rouage dans un système plus général. L’interaction avec les machines donne le sentiment de s’émanciper des rapports interpersonnels, du regard de l’autre, alors qu’en fait la technologie, en tant que système technique hyper-organisé et rationalisé, capte et détourne à son profit l’activité humaine.

Mais cela ne gêne pas outre mesure une certaine extrême gauche nourrie à la French Theory, comme Toni Negri et Michael Hard (auteurs de Empire) et leurs disciples de la revue Multitude :

« Il s’agit, pour ainsi dire, de se fondre et de s’hybrider avec les machines que la multitude s’est appropriées et qu’elle a réinventées. Cela consiste donc en un exode qui est non seulement spatial, mais aussi mécanique, au sens où le sujet est transformé en machine. » (Empire, cité p. 165)

Autrement dit, il s’agit d’échapper aux « normes » et au « pouvoir » par une déshumanisation radicale…

« La relégation du thème de l’aliénation dans les marges de la critique sociale a ouvert le champ à des formes de luttes identitaires et affinitaires démultipliées, fondées sur l’exploration de nouveaux modes de relations, où la sexualité devient centrale. » (p. 181)

La posture foucaldienne, inspirée par le structuralisme, aboutit donc logiquement à une vision de la société comme une sorte de vaste machine « réseau anonyme de forces s’agençant de manière fluctuante et aléatoire, et dont le seul horizon est de pouvoir un tant soit peu fonctionner » (p. 182) :

« Je crois que l’on peut définir l’optimum du fonctionnement social en l’obtenant, grâce à un certain rapport entre augmentation démographique, consommation, liberté individuelle, possibilité de plaisir pour chacun, sans jamais s’appuyer sur une idée de l’homme. Un optimum de fonctionnement peut être défini de manière interne, sans que l’on puisse dire “pour qui” il est meilleur que cela soit ainsi. » (Foucault, cité p. 182)

Autrement dit, la poursuite du bonheur individuel peut se faire au détriment de la liberté collective, en réduisant la société à un système de production automatisé et de distribution équitable des biens et services pour des consommateurs émancipés. En somme, un capitalisme à visage humain. Gloria Alléluia !

Totalement à l’opposé de ce futur radieux que nous promet cette extrême gauche zombifiée, Garcia se réfère à de tout autres analyses, notamment celle du courant dit “anti-industriel” :

« Le système, l’organisation, la technique ont chassé l’homme vivant, et ces idéologues annoncent avec joie, comme une grande révélation, l’avènement de l’homme anéanti, de l’être vide et superficiel dont ils considèrent l’existence frivole et mécanique comme l’expression même de la créativité et de la liberté. » (M. Amoròs, cité p. 182)

En conclusion, Garcia propose d’essayer de recréer du commun dans des activités à échelle humaine et partagées, « penser l’être humain non pas comme une créature égotique mais comme un être pleinement social ; reconsidérer totalement la question du corps, en repartant du corps vécu. » (p. 184)

C’est-à-dire s’engager dans des activités qui sont à notre portée, autant individuellement que collectivement. C’est pour lui le moyen de retrouver le sens du commun et des limites, à la fois contre la démesure des grandes organisations bureaucratiques et industrielles du capitalisme et contre l’abstraction et la perte du contact avec la réalité qu’elles engendrent. Une forme de réappropriation 5, en somme, qui permettrait d’articuler de manière dialectique la subjectivité et la raison.

On pourrait reprocher à l’ouvrage de Renaud Garcia de manquer de mordant à l’égard des penseurs médiatiques qui reprennent et amplifient la posture foucaldienne (je pense en particulier à la revue Multitudes qui a récemment fait la promotion du Manifeste accélérationniste, sorte de néo-léninisme ultraprogressiste, cf. p. 170). Mais c’est qu’en fait, le propos de l’auteur est ailleurs. Il ne s’adresse pas à ces intellectuels, mais à tous ceux qui reprennent plus ou moins à leur compte cette posture foucaldienne. Il ne fait pas dans la polémique, mais tente de mener une controverse, c’est-à-dire en participant à un débat public sur le sens et la pertinence de ces idées, essayer de faire comprendre un certain nombre de choses, et notamment mettre en garde contre certaines dérives idéologiques qui aboutissent finalement à participer, par des voies détournées, au système que l’on prétend combattre.

Plutôt que de continuer à déconstruire, il semble plus intéressant aujourd’hui d’essayer de créer, de construire et d’élaborer une pensée en opposition au monde capitaliste et industriel, une « contre-culture » (comme disait Theodore Roszak en 1968, que je suis en train de lire en ce moment 6) qui dessine un nouveau monde, un idéal social porteur de valeurs radicalement étrangères à ce monde…

Voici donc un ouvrage qui déblaie le terrain de quelques scories qui semaient bien des confusions.

Tranbert Harlou

Recension parue en trois parties dans L’Ire des Chênaies, l’hebdomadaire de Radio Zinzine, octobre-novembre 2015.

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Sur le même ouvrage, lire la recension de Freddy Gomez, D’un néant critique : déconstruction et postanarchisme, dans A Contretemps.

Voir également la recension de Irène Pereira sur le site de L’An 02.

Et aussi la recension de Antoine Silvestre de Sacy sur le site Lectures Revues.

Entretien avec Renaud Garcia.

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Notes:

1 L’auteur est ici également totalement à l’opposé du philosophe médiatique Michel Onfray, soi-disant « socialiste libertaire » – qui n’a pas peur de soutenir les « dictatures laïques » du Moyen-Orient pour nous préserver du « péril islamiste » –, et qui se fait le chantre de la posture foucaldienne dans Le post-anarchisme expliqué à ma grand’mère : le principe de Gulliver, CD audio, éd. Frémeaux & Associés, 2011.

2 Garcia distingue très clairement l’œuvre de Foucault, qui contient des enquêtes et des analyses intéressantes de ce que j’appelle ici, pour faire vite, la « posture foucaldienne », le système idéologique ou la vision de la société à travers lesquelles ces faits sociaux sont mis en perspective.

3 Dernier terme à la mode pour désigner les animaux, mais aussi chez les technophiles, les robots plus ou moins androïdes ou les ordinateurs dotés d’une « intelligence artificielle ».

4 Avec une mention spéciale au mouvement Zapatiste qui défend une perspective universelle de renversement du capitalisme à partir de ses luttes locales et de ses pratiques et traditions culturelles particulières (ch. 3, section Pour une dialectique du particulier et de l’universel : l’exemple zapatiste, pp. 111-115).

5 Bertrand Louart, “Introduction à la réappropriation”, Quelques éléments d’une critique de la société industrielle, 2003.

6 Cf. Mohammed Taleb, Theodore Roszak, vers une écopsychologie libératrice, éd. Le passager clandestin, 2015. Petite annonce pour les lecteurs : si vous avez dans votre bibliothèque des ouvrages de Roszak des années 1970 (Où finit le désert, éd. Stock, 1970 ; L’homme planète, éd. Stock, 1980) je serais curieux de les lire…

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