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Entretien avec Renaud Garcia, 2015

Dans les années 1970, les intellectuels pouvaient encore parler de lutte des classes et d’aliénation. En l’an 2015, ces vieilleries sont révolues. À l’université, dans Libération, au Parti socialiste ou à l’extrême gauche, le mot d’ordre de l’intelligentsia moderne est à la « déconstruction ». Tout est à déconstruire, les « stéréotypes de genre », les « normes », les « représentations »… Dans son livre Le Désert de la critique. Déconstruction et politique (éd. L’échappée), le philosophe Renaud Garcia montre en quoi les théories de la « déconstruction » sapent la critique sociale, encouragent la marchandisation et le déferlement technologique et conviennent parfaitement à une société libérale et atomisée.

Dans votre ouvrage, vous montrez que la « déconstruction » est devenue l’impératif de la critique dite « radicale ». Que recouvre ce terme ?

Renaud Garcia : On en trouve l’origine chez Derrida, l’un des grands philosophes français qui a accompagné dans les années 1970-80 les mouvements de gauche dissidents. Il a développé une méthode, la « déconstruction » : il prétendait revenir sur les grands impensés de la tradition philosophique, proposer une nouvelle lecture des textes classiques. Déconstruire un texte, pour le résumer grossièrement, c’est montrer ce qui est entre les lignes, ce que le lecteur ordinaire ne saurait pas voir, décrypter ce qui paraît clair, cohérent, argumenté, pour décentrer la pensée, quitte à aller à contre-sens. Au-delà d’une méthode d’analyse des textes, la déconstruction s’est étendue à d’autres domaines : Derrida cherchait aussi à déconstruire les institutions, à déconstruire les normes… Son œuvre a beau être extrêmement obscure, elle a été pionnière et a ouvert sur toutes les élaborations contemporaines visant à reconsidérer les rapports entre majorité et minorités.

Pour lire la suite, procurez vous le numéro du mensuel La Décroissance n°123, octobre 2015.

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Voir également la recension de Irène Pereira sur le site de L’An 02.

Un autre entretien avec Renaud Garcia sur le site Le Comptoir.

Et sur notre blog: Le désert de la critique

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Un exemple de déconstructionnisme scientiste :

Beatriz Preciado

Procréation politiquement assistée

Libération, 27 septembre 2013

En termes biologiques, affirmer que l’agencement sexuel d’un homme et d’une femme est nécessaire pour déclencher un processus de reproduction sexuelle est aussi peu scientifique que l’ont été autrefois les affirmations selon lesquelles la reproduction ne pouvait avoir lieu qu’entre deux sujets partageant la même religion, la même couleur de peau ou le même statut social. Si nous sommes capables aujourd’hui d’identifier ces affirmations comme des prescriptions politiques liées aux idéologies religieuses, raciales ou de classe, nous devrions être capables de reconnaître l’idéologie hétérosexiste mobilisant les arguments qui font de l’union sexopolitique d’un homme et d’une femme la condition de possibilité de la reproduction.

Derrière la défense de l’hétérosexualité comme seule forme de reproduction naturelle se cache la confusion fallacieuse entre reproduction sexuelle et pratique sexuelle. La biologiste Lynn Margulis nous apprend que la reproduction sexuelle humaine est méiotique : la plupart des cellules de notre corps sont diploïdes, c’est-à-dire qu’elles ont deux séries de 23 chromosomes. A contrario, les spermatozoïdes et les ovules sont des cellules haploïdes : elles ont un seul jeu de 23 chromosomes. La reproduction sexuelle n’exige pas l’union ni sexuelle ni politique d’un homme et d’une femme : ni hétéro ni homo, elle est un processus de recombinaison du matériel génétique de deux cellules haploïdes.

Mais les cellules haploïdes ne se rencontrent jamais par hasard. Tous les animaux humains procréent de façon politiquement assistée. La reproduction suppose toujours la collectivisation du matériel génétique d’un corps à travers une pratique sociale plus ou moins régulée, soit par une technique hétérosexuelle (par l’éjaculation d’un pénis dans un vagin), soit par un échange amical des fluides, soit par la décharge d’une seringue en clinique ou sur une plaque de Petri en laboratoire.

Historiquement, différentes formes de pouvoir ont cherché à contrôler les processus reproductifs. Jusqu’au XXe siècle, dès lors qu’il n’était pas possible d’intervenir au niveau moléculaire, la domination plus forte s’exerçait sur le corps féminin, utérus potentiellement gestant. L’hétérosexualité était utilisée comme technologie sociale de reproduction politiquement assistée. Le mariage était l’institution patriarcale nécessaire pour un monde sans pilule contraceptive ni test de paternité : n’importe quel produit d’un utérus était considéré comme propriété du pater familias. Faisant partie d’un projet bio politique au sein duquel la population était l’objet de calculs économiques, l’agencement hétérosexuel devint un dispositif de reproduction nationale.

Tous les corps dont les agencements sexuels ne pouvaient donner lieu à des processus de reproduction ont été exclus du « contrat hétérosexuel » (pour le dire avec Carole Pateman et Judith Butler) fondateur des démocraties modernes. C’était le caractère asymétrique et normatif de ce contrat qui faisait dire à Monique Wittig, dans les années 1970, que l’hétérosexualité n’était pas une simple pratique sexuelle, mais bien un régime politique.

Pour les homosexuels, pour certains transsexuels, pour certains hétérosexuels, pour les asexuelles et pour certaines personnes avec diversité fonctionnelle, provoquer la rencontre de leurs matériaux génétiques n’est pas possible à travers la pénétration pénis-vagin avec éjaculation. Mais ça ne veut pas dire que nous ne soyons pas fertiles ou que nous n’ayons pas le droit de transmettre notre information génétique. Homosexuels, transsexuels et asexuels, nous ne sommes pas uniquement des minorités sexuelles (j’utilise ici « minorité » dans le sens deleuzien, non pas en termes statistiques, mais pour indiquer un segment social politiquement opprimé), nous sommes aussi des minorités reproductives.

Jusqu’à maintenant, nous avons payé notre dissidence sexuelle par le silence génétique de nos chromosomes. Nous n’avons pas seulement été privés de la transmission du patrimoine économique : notre patrimoine génétique aussi nous a été confisqué. Homosexuels, transsexuels, et corps considérés comme « handicapés », nous avons été politiquement stérilisés ou bien nous avons été forcés de nous reproduire avec des techniques hétérosexuelles. La bataille actuelle pour l’extension de la PMA aux corps non-hétérosexuels est une guerre politique et économique pour la dépathologisation de nos formes de vie et pour le contrôle de nos matériaux reproductifs.

Le refus du gouvernement de légaliser la PMA pour les couples et les individus non-hétérosexuels viendrait soutenir les formes hégémoniques de reproduction et confirmerait que le gouvernement de François Hollande perpétue une politique d’hétérosexualisme d’État.

Beatriz Preciado

Philosophe, directrice du Programme d’études indépendantes au musée d’Art contemporain de Barcelone (Macba).

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