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Les savants mélanges du docteur Vandermonde, 1756

Charles-Augustin Vandermonde,

Essai sur la Manière de perfectionner l’espèce humaine,

Édition établie par Rudy Le Menthéour,

Classiques Garnier, 403 p., 49 euros.

.

Pour la première fois depuis sa publication en 1756 reparaît l’Essai sur la manière de perfectionner l’espèce humaine du docteur Charles-Augustin Vandermonde. Le jeune médecin n’a pas encore trente ans qu’il croit déjà fermement à la dégénérescence de l’homme : son ouvrage renferme un traité d’hygiène et un système inédit par lesquels il espère rendre à l’espèce humaine force et beauté. Cette réédition critique fait de ce livre un jalon important dans l’étude et la compréhension du mouvement complexe et ambigu que furent les Lumières.

Présentons brièvement la structure et le contenu de ce texte ayant jusqu’ici échappé à la postérité. Après quelques remarques préliminaires, Charles-Augustin Vandermonde (1727-1762) consacre la première partie de son livre à la reproduction et aux conditions à remplir par les époux pour avoir des enfants beaux et sains. Les deuxième et troisième parties traitent respectivement de l’hygiène de la femme enceinte et de celle des enfants, tandis que la quatrième et dernière partie prend la forme d’un bref traité sensualiste. L’Essai se présente comme un ouvrage conforme aux idées du siècle : héritier de la tradition médicale, Vandermonde développe ses principes d’hygiène autour de ce que l’on appelait les six choses non naturelles (Il s’agit des six catégories suivantes : l’air, l’alimentation et la boisson, le mouvement et le repos, la veille et le sommeil, ce qui est retenu et expulsé par le corps, et les passions). On y trouve également, entre autres lieux communs de la médecine des Lumières, la condamnation du port des corsets, la prescription de la modération, ainsi que des réflexions sur l’alimentation et l’emmaillotement des bébés.

Ce traité est bel et bien de son temps, mais il s’agit aussi d’un véritable « essai » dont la thèse centrale a de quoi nous étonner. Et pour cause : Vandermonde voit dans le « croisement des races » un moyen efficace pour lutter contre le déclin de l’homme et favoriser le perfectionnement de l’espèce humaine. L’hygiéniste tente de percer les mystères de l’hérédité et de la génération : nourri de la science et des expérimentations de son siècle, il suggère de croiser les individus comme les botanistes greffent les plantes ou les éleveurs croisent les animaux. Ainsi, l’Essai oscille entre traité hygiéniste et système d’anthropologie médicale reposant sur la modification de l’homme et anticipant sur ce qui sera l’eugénisme.

Les apports de cette réédition critique sont manifestes. Nous découvrons l’œuvre et faisons la connaissance de l’auteur, ce mystérieux Charles-Augustin Vandermonde qu’on louait dans les pages du Journal de médecine en 1762. Reproduit en appendice, l’éloge funèbre du médecin donne de précieuses informations sur sa naissance, son parcours et ses écrits, dessinant par là un itinéraire original. Attestant de la considération dont bénéficiait le savant lors de sa mort prématurée, ce document nous rappelle par ailleurs à quel point les Lumières ont été forgées par des figures parfois tombées dans les oubliettes. A cela s’ajoutent à la fin du volume un index nominum et une bibliographie grâce à laquelle le lecteur dispose d’un vaste ensemble de titres (sources et critiques) permettant d’aborder, de prolonger ou d’approfondir les thématiques de l’œuvre. Les notes de bas de page sont celles de l’auteur et du critique : ces dernières jettent des ponts avec d’autres textes et sont particulièrement révélatrices de l’entreprise de développement et de réappropriation opérée par Vandermonde, notamment de l’Histoire naturelle de Buffon.

Dans sa présentation, Rudy Le Menthéour évoque de manière claire les circonstances de la création et de la réception de l’ouvrage. Nous apprenons comment la vie et l’ancrage de l’auteur dans la communauté savante de son époque ont donné naissance à l’Essai sur la manière de perfectionner l’espèce humaine. Cette riche introduction d’une vingtaine de pages présente le texte et le médecin et dépeint le contexte idéologique ainsi que le paysage intellectuel et scientifique du milieu du XVIIIe siècle. Rudy Le Menthéour aborde succinctement les questionnements éthiques que peuvent aujourd’hui soulever les propos du médecin des Lumières. Le critique ne cède pas à la tentation de l’anachronisme et privilégie une reconstitution du regard du lecteur des années 1750. Cette perspective n’exclut pas une analyse rétrospective et distanciée de l’Essai. Si Vandermonde puise son idée principale chez les botanistes et les naturalistes, l’amélioration de l’espèce humaine est un projet qui traverse les réflexions du temps sur l’armée et la population.

Rudy Le Menthéour attire notre attention sur l’originalité de l’œuvre, qu’il qualifie de « discours-Janus » adressé aux lettrés et aux princes. Au terme de cette étude liminaire, le lecteur comprend dans quelle mesure le système de Vandermonde s’inscrit dans le prétendu universalisme des Lumières. L’historien de la médecine dévoile ainsi la dimension politique et le caractère ambivalent de ce surprenant texte médical.

Replacé dans son contexte, l’Essai sur la manière de perfectionner l’espèce humaine retrouve son importance dans l’histoire des idées, l’histoire des sciences et de la médecine. À la croisée des disciplines, cette nouvelle édition de référence fait le bonheur du chercheur et de l’étudiant désireux de sonder la pensée du XVIIIe siècle, au-delà des majores, des catégorisations et d’une vision monochrome des Lumières. Les enjeux du discours hygiéniste, la question de la transformation et de la perfection de l’homme, mais également l’écriture du médecin, ne manquent pas de susciter la curiosité et l’intérêt du lecteur moderne. Désormais, le portrait du docteur Vandermonde complète la galerie des savants de son époque et son Essai, singulière œuvre de jeunesse, appartient pleinement à la bibliothèque plurielle des Lumières.

Bénédicte Prot

Recension publiée dans La Nouvelle Quinzaine Littéraire n°1132, 16-31 juillet 2015.

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