Philippe Godard, Ce monde qui n’est plus le nôtre, 2015

Il est temps d’abandonner la voie de la recherche scientifique, non pas pour « oublier » les découvertes des savants et les nier, encore moins pour retomber dans des mensonges religieux ou mystiques, mais parce que la dose de science injectée à cette planète est plus que suffisante.

 

La science est un mode de compréhension du monde qui suppose que toute réalité ou tout événement physique, concret, observable, quantifiable, doit recevoir une explication abstraite, dite objective. Cette explication prend la forme de lois et de théorèmes qui ne peuvent pas venir en contradiction les uns avec les autres, à moins de considérer que la vérité n’avait pas encore été atteinte. Dans ce dernier cas, il convient de poursuivre la recherche scientifique afin d’élaborer de nouvelles lois, plus exactes, permettant enfin de vérifier la validité des faits jusque-là observés, lesquels la confirment et permettent même d’anticiper sur des découvertes à venir. Et toujours chercher de nouveaux faits, dans l’ordre de l’infiniment grand et de l’infiniment petit, afin d’en arriver à une unité de la science, par une explication totale de l’univers. Lire la suite »

Publicité

Roger Belbéoch, Le travail, 1973

Le travail est la préoccupation majeure de tous, soit que l’on y consacre toute son énergie, comme la morale le voudrait, soit que l’on veuille y échapper, car c’est une activité fatigante et chiante. L’enfant, depuis quelques dizaines d’années, a été retiré du circuit productif, mais ce n’est pas pour autant qu’il reste étranger au travail. Toute l’éducation n’est finalement qu’un apprentissage à son rôle de futur producteur. La préoccupation dominante des parents, c’est de savoir quelle place il tiendra dans la production, sans se soucier beaucoup de l’état dans lequel il y arrivera. C’est donc par rapport au travail qu’il faut, pour nous, juger une société ou un projet de transformation sociale. Lire la suite »

Radio: Geneviève Pruvost, Quotidien politique, 2021

Quelles sont les alternatives concrètes proposées par l’écoféminisme ? Quelle autre organisation politique de la vie et des rapports à la nature est possible ? Comment le travail de subsistance peut-il devenir un facteur d’émancipation ? La sociologue Geneviève Pruvost qui a publié Quotidien politique – Féminisme, écologie, subsistance aux éditions de La Découverte en septembre 2021 montre que la fabrique du quotidien peut être un enjeu révolutionnaire.

.

Racine de moins un
Une émission
de critique des sciences, des technologies
et de la société industrielle.

.
Émission Racine de Moins Un n°75,
diffusée sur Radio Zinzine en avril 2022. Lire la suite »

Radio: Aurélien Berlan, Terre et liberté, 2021

Aurélien Berlan,
Terre et liberté,
La quête d’autonomie
contre le fantasme de délivrance
,
éditions La Lenteur, 2021, 216 pages, 16 euros.

Quel est le lien entre l’impasse socio-écologique dans laquelle nous nous enfonçons et la conception moderne de la liberté? Pour quelles raisons la question écologique ne peut-elle être pleinement comprise qu’en lien avec la question sociale, celle de l’exploitation et de la domination des humains? Et quels sont les tenants et aboutissants, philosophiques et politiques, de l’aspiration à l’autonomie (matérielle et politique) qui traverse l’écologie politique et certains mouvements emblématiques de la lutte contre le capitalisme globalisé?

C’est à ces questions qu’Aurélien Berlan tente de répondre dans cet essai limpide. Il y montre que, derrière les conceptions modernes de la liberté, qu’elles soient libérales ou marxistes, se cachait en fait une aspiration à la délivrance qui plonge ses racines loin dans l’histoire de l’humanité, et dont les implications sociales et écologiques sont délétères. Et que ce désir diffus d’être déchargé des nécessités matérielles et sociopolitiques de la vie quotidienne s’est imposé contre une tout autre conception de la liberté, qui renaît de ses cendres aujourd’hui: l’autonomie au sens de la reprise en charge de nos conditions de vie. Si l’on veut préserver à la fois la terre et la liberté, c’est avec cet imaginaire qu’il nous faut renouer.

Ce faisant, Terre et liberté donne aussi des éléments permettant de comprendre certains basculements déconcertants de notre époque, sur les plans politiques et philosophiques. D’une part, le piétinement progressif des principes de base du libéralisme politique (notamment l’inviolabilité de la vie privée) par les régimes dits libéraux. D’autre part, la dérive idéologique de la notion de liberté : à l’origine étendard de la lutte contre les pouvoirs autocratiques ou oligarchiques, elle a été accaparée par les idéologues du capitalisme industriel et finalement par les forces d’extrême droite, favorables à une gestion autoritaire de la crise socio-écologique en cours. Loin d’accepter un tel rapt sémantique, Aurélien Berlan propose de nous réapproprier l’idée de liberté, à condition de la repenser.

Présentation dans le cadre d’une rencontre organisée par le Café Librairie Michèle Firk à Montreuil le 27 novembre 2021 :

.

Racine de moins un
Une émission
de critique des sciences, des technologies
et de la société industrielle.

.
Émission Racine de Moins Un n°74,
diffusée sur Radio Zinzine en janvier 2022.

.

 

Radio Zinzine
2021: 40 ans de Radio Zinzine

.

Extrait :

Dans le sillage de Simone Weil et Hannah Arendt, l’une des thèses centrales de ce livre est que le monde contemporain s’est constitué à la faveur du désir d’être «délivré» de la vie politique et matérielle, c’est-à-dire «déchargé» des tâches qui vont avec. Celles-ci sont dès lors «prises en charge», donc «prises en main» par des instances dont on se met à dépendre lourdement, ce qui leur confère un pouvoir inéluctable. On peut dès lors comprendre l’échec de l’aspiration moderne à l’émancipation intellectuelle, sociale et politique, patent avant même l’épidémie de covid-19: cette émancipation a été associée à un mode de vie qui a fini par en saper les bases matérielles, en rendant les individus et les peuples dépendants de la vaste machinerie industrielle du capital. À défaut d’avoir apporté, enfin, la liberté à toutes et à tous, la modernité occidentale a en fait diffusé une conception désastreuse de l’émancipation dans laquelle l’exonération des tâches liées à la subsistance, qui a toujours caractérisé les classes dominantes, a fini par éclipser l’objectif originel d’abolir les rapports de domination sociale. Et en soutenant, sur le plan de l’imaginaire, le développement industriel, cette conception est aussi l’un des vecteurs du désastre écologique en cours. Voilà pourquoi la «question naturelle» ne peut être séparée de la «question sociale»: « Fin du monde, fin du mois, même combat ! »

Bonnes feuilles sur la revue Terrestres :
Autonomie : l’imaginaire révolutionnaire de la subsistance

François Jarrige, Les promesses oubliées de l’écologie politique, 2017

Serge Audier,
La société écologique et ses ennemis.
Pour une histoire alternative de l’émancipation,
Paris, La Découverte, 2017, 500 p., 27 €.

 

L’écologie politique ne date pas des années 1970, elle est née au XIXe siècle, de la conviction de penseurs progressistes qu’il ne saurait y avoir d’émancipation sans respect de la nature – être de gauche, c’était alors nécessairement être écologiste.

 

Dans ce livre riche et politiquement salutaire, Serge Audier, philosophe, propose de nous faire redécouvrir les « promesses oubliées » des pensées écologiques du XIXe siècle tout en offrant des ressources pour nous libérer des clivages et des oppositions stériles du présent. Aujourd’hui encore, en dépit des innombrables démentis, des essayistes et intellectuels pressés continuent en effet de repousser l’écologie du côté de la « réaction » et d’un dangereux retour à la terre identifié, en France encore plus qu’ailleurs, au pétainisme [1]. Lire la suite »

Laurence De Cock, École ouverte, 2021

ou le monde parallèle de Jean-Michel Blanquer

Le dernier livre auto-promotionnel de Jean-Michel Blanquer se lit comme un programme électoral, teinté de petits arrangements avec la vérité et sur un ton exagérément lyrique. Son titre, École ouverte, joue de la polysémie pour défendre tant l’ouverture des écoles pendant la pandémie que sa vision de « l’école du futur » – une école mondialisée, déshumanisée et guidée par l’impératif de compétitivité.

Entre 2014 et 2018, Jean-Michel Blanquer a successivement publié L’école de la vie, L’école de demain, L’école de la confiance, trois ouvrages qui résument assez bien sa vision de l’école, ses perspectives de carrière et ses desseins programmatiques. Mais on pensait la trilogie achevée. Or un petit dernier vient de voir le jour, pour lequel le ministre de l’Éducation nationale fait des infidélités à son éditeur fétiche Odile Jacob et entre dans la cour de la prestigieuse maison d’édition fondée par Gaston Gallimard. Il faut dire que l’enjeu est important. Il est désormais temps de défendre un bilan qui est loin de faire l’unanimité dans le monde de l’éducation. Lire la suite »

Geneviève Pruvost, Penser l’écoféminisme, 2019

Féminisme de la subsistance et écoféminisme vernaculaire

 

Afin de mettre en évidence la conceptualisation qu’une partie des théoriciennes écoféministes proposent en matière de travail en régime capitaliste, qu’il soit salarié, agricole et domestique, on a qualifié de féminisme de la subsistance tout un groupe de théoriciennes comme Françoise d’Eaubonne, Maria Mies, Silvia Federici, Vandana Shiva et Starhawk, qui ont en commun de mettre en lien féminisme, activisme et mise en pratique d’alternatives écologiques qui relèvent d’une forme d’écoféminisme vernaculaire. Cette approche matérialiste, mais aussi spirituelle de l’écoféminisme s’appuie sur des recherches anthropologiques et historiques qui distinguent le travail vivrier d’autoproduction par les deux sexes et le travail domestique féminin de préparation de produits industrialisés en termes économique et politique. Les destructions environnementales de l’industrialisation de la sphère des besoins sont corrélées à la mise à mort des dernières sociétés paysannes du sud et la division internationale inéquitable du labeur de production des ressources vitales dont les femmes sont les premières victimes.
Lire la suite »

Jérôme Baschet, Une juste colère, 2019

Introduction

Ceci n’est pas un livre sur le soulèvement des Gilets Jaunes. Il a été écrit alors que je me sentais pris dans le tsunami qui a déferlé à partir du 17 novembre 2018, même si je n’y ai pas participé directement, me trouvant alors au Chiapas. Et c’est sous le coup de l’intense émotion ressentie en lisant les premiers récits des journées de décembre ou en découvrant l’Appel de Commercy que j’ai jeté sur mon écran la lettre reprise en tête de ce livre. A cet égard, je persiste à revendiquer les vertus de l’enthousiasme qui ne me semble pas nécessairement conduire à abandonner tout esprit critique ni à renier l’exercice de la raison.

Je ne livre pas ici une analyse du soulèvement des Gilets Jaunes. Il en a été produit en abondance et d’autres encore viendront. J’ai plutôt cherché à aborder quelques questions qui pourraient être pertinentes dès lors qu’on se demande comment un tel mouvement pourrait amplifier encore sa dynamique. Des questions telles que : comment mieux identifier les racines des problèmes suscitant une si large colère? Quelles sont les formes de lutte les plus adéquates ? A quel mur se heurte-t-on ? Contre qui ou contre quoi s’agit-il de se battre ? Et que peut-on vouloir ?

S’il est impossible de qualifier de manière univoque le mouvement des Gilets Jaunes, et s’il faut bien reconnaître qu’il a été affecté par les dérives xénophobes ou racistes de certain.e.s et par les ambitions personnelles de quelques-un.e.s, il a balayé bien des idées reçues et ouvert des perspectives largement imprévues. Une véritable irruption populaire a fait vaciller le pouvoir. Celles et ceux qui avaient toujours tout accepté sans sourciller ont pu éprouver la force collective que leur confère leur capacité à dire non. Dynamitant les cadres de la politique classique et récusant avec une impressionnante clairvoyance toutes les formes de la représentation, ils ont pu, à travers les modalités de lutte qu’ils inventaient, retrouver l’expérience d’une véritable communauté et atteindre un haut degré de critique en acte des formes habituelles de la vie atomisée et appauvrie.

Pour les raisons que l’on évoquera plus loin, il y a lieu de penser que ce soulèvement – tout comme les mobilisations pour le climat qui ont pris leur essor au même moment – est annonciateur de nouvelles formes d’explosion sociale appelées à se multiplier dans les années à venir. Ce livre est écrit depuis le désir que les aspirations les plus aiguës qui se sont manifestées alors puissent gagner encore en puissance et frayer des chemins vraiment libérateurs. Lire la suite »

Annie Gouilleux, Lewis Mumford et Le Mythe de la machine, 2019

Présentation d’une nouvelle traduction

Entretien avec Annie Gouilleux, qui nous procure, avec Gregory Cingal, une nouvelle traduction de l’ouvrage Le Mythe de la machine de Lewis Mumford (1895-1990), aux Editions de l’Encyclopédie des Nuisances (420 p., 28€).

 

PMO : Pourrais-tu nous retracer ton chemin politico-intellectuel ? D’où pars-tu ? Que faisais-tu ? Comment en es-tu arrivée finalement au courant anti-industriel ? puis à Lewis Mumford ?

Annie Gouilleux : Je suis née dans les Vosges il y a 71 ans, mais mes parents ont dû rapidement chercher du travail ailleurs et j’ai été élevée dans la banlieue grenobloise où sont nés mes frères et sœurs. J’ai eu une enfance des plus ordinaires. Je ne sais plus comment j’ai appris que mon père avait été déporté en camp de concentration pendant la guerre (Neuengamme), car c’était un sujet tabou à la maison, à tel point qu’en classe de troisième, seule fille de déporté, j’ai été la seule à ne pas être autorisée à assister à une projection de Nuits et brouillards. Je suis convaincue que mon père voulait nous protéger. Mais ma mère lisait L’École émancipée (publication destinée aux instituteurs) et elle avait laissé traîner un numéro que je me suis empressée de lire en cachette, et ainsi de suite avec toute la « littérature concentrationnaire » sur laquelle j’ai pu mettre la main à l’époque (pas grand-chose, en vérité). Je signale cela parce que ce genre de découverte ne donne pas vraiment confiance dans l’humanité, dans les institutions, et peut être source d’une certaine anxiété, surtout lorsqu’on ne peut pas en parler. Mon père est mort d’une leucémie en 1970. Lire la suite »

Maria Mies, L’écoféminisme, unité et diversité, 1999

comprendre le lien

 

Militante, sociologue allemande, spécialiste des questions féminines, Maria Mies a vécu en Inde. Avec Vandana Shiva, elle a publié, dans la collection Femmes et Changements aux éditions L’Harmattan, un ouvrage intitulé Ecoféminisme.

 

Q : D’où vient la référence écoféministe ?

Maria Mies : La formule est apparue dans les années 1970, en France. Puis, à la suite de nombreuses catastrophes écologiques (dont l’accident nucléaire de Three Miles Island), une conférence a été organisée aux États-Unis, en mars 1980, sous l’intitulé « L’écoféminisme et la vie sur terre ». Les participantes ont adopté un manifeste sur les rapports entre mouvements écologistes et mouvements des femmes, entre la destruction de la nature, le militarisme, l’humiliation et la domination subie par la femme… A l’époque, les États-Unis installaient en Europe de l’Ouest des missiles nucléaires, suscitant un vaste mouvement pacifiste dans lequel participaient de nombreuses femmes. Des femmes qui commençaient à percevoir le lien existant entre le militarisme, l’industrie, le capitalisme et son mode de croissance économique, et l’oppression des femmes.
Lire la suite »