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Edward P. Thompson, Notes sur l’exterminisme, stade suprême de la civilisation, 198

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Camarades,

Il nous faut une analyse de classe bien convaincante de la crise internationale et des menaces de guerre actuelles. Certes. Mais si nous dominons à notre analyse la structure d’une suite rationnelle d’arguments, nous imposons une cohérence rationnelle 1 à l’objet analysé. Et si l’objet était irrationnel ? Et si les événements n’étaient pas provoqués par une logique historique unique (« l’attitude sans cesse plus agressivement militariste de l’impérialisme mondial », etc.), qu’on pourrait analyser en termes d’origines, d’intentions ou d’objectifs, de contradictions ou de conjoncture ? Si les événements étaient simplement le fruit de l’inertie et du gâchis ? Une telle inertie peut résulter, dans la situation dont nous avons hérité, de toute une série de forces fragmentaires (formations politiques et militaires, impératifs idéologiques, technologies d’armement), ou plutôt de l’antagonisme de deux ensembles de forces de ce genre, imbriqués dans leur opposition. Ce que nous subissons aujourd’hui s’est formé dans l’histoire, et à ce titre peut être soumis à une analyse rationnelle, mais l’ensemble de la situation forme aujourd’hui une masse critique, à la veille d’une explosion irrationnelle. L’explosion pourrait être déclenchée par accident, par une erreur de calcul, par la progression lente mais implacable de la technologie militaire, ou par une poussée soudaine de fièvre idéologique 2. Si nous organisons tous ces éléments dans une construction logique trop rigoureuse, nous resterons sans ressources face à l’irrationalité de l’événement. Il y a vingt et un ans, dans la revue qui précéda celle-ci, Peter Sedgwick (répondant à des arguments avancés dans une conjoncture différente) nous mettait en garde contre cette irrationalité :

« Toutes les analyses produites sont implicitement fondées sur la thèse du complot. Les « cercles dirigeants des États-Unis consacrent tous leurs efforts à la « préparation d’une nouvelle guerre » ; « de nouveaux plans d’agression » sont sans cesse élaborés par ces mêmes milieux. On attribue ainsi à l’ennemi une capacité criminelle de prévision, ce qui n’est ni plausible ni conforme à l’analyse marxiste. Ce que Wright Mills appelle « la dérive et la poussée vers la Troisième Guerre mondiale » doit en fait être attribué à l’existence de classes dirigeantes oligarchiques et militaires (dont la répartition sur les continents du globe est, soit dit en passant, plus large que les Partisans de la Paix ne le laissent entendre). Mais le danger de guerre ne provient pas d’un plan établi consciemment par les élites […]. S’il en était ainsi, nous pourrions tous dormir sur nos deux oreilles, car il est bien peu probable que les « cercles dirigeants » préparent leur propre annihilation […]. Il est possible que la guerre éclate à cause des politiques engagées par ces minorités irresponsables, comme maillon final imprévu d’une chaîne de conséquences déterminées à chaque étape par le choix précédent d’une classe dominante. La Troisième Guerre mondiale pourrait éclater « sans que personne l’ait voulue », comme résultat d’une configuration de forces sociales en lutte […]. Si l’homme est un jour effacé de la terre par les armes qu’il a lui-même construites, on ne pourra pas donner de réponse nette à la question : est-il tombé, ou l’a-t-on poussé ? » 3.

Vingt et un ans après, l’urgence de la question et les nécessités politiques de la situation plongent l’esprit dans l’angoisse. Je ne peux proposer que des notes, des bribes d’argumentation. Certaines de ces notes prendront la forme de questions, adressées à l’immobilisme de la gauche marxiste.

La structure profonde de la guerre froide

Une esquisse caricaturale de la théorie qui fonde cet immobilisme donnerait à peu près ceci. C’est une position a priori : ses tenants n’ont jamais lu la littérature sans cesse plus spécialisée sur les armements, le militarisme et la paix 4. Elle s’appuie sur une téléologie plus ou moins consciente : quoi que les hommes fassent, l’histoire doit passer par les étapes programmées, et nous pouvons refuser, avec un optimisme vaguement religieux, l’autre choix, plus sombre, suggéré par Marx, « la destruction mutuelle des classes en lutte ». Elle confond les origines et les conséquences. Elle se fie à une interprétation anthropomorphique des formations politiques, économiques et militaires, auxquelles elle attribue des intentions et des objectifs. La « cause » de la guerre froide étant assignée exclusivement à la volonté mauvaise de l’« impérialisme », il devient possible d’analyser les événements dans les termes de la rationalité supposée de l’impérialisme (si malfaisantes soient ses raisons) plutôt que comme le résultat irrationnel du choc de formations et de volontés.

On peut raconter l’histoire ainsi. La cause de la guerre froide – de son origine comme de sa persistance – résiderait dans les poussées de l’impérialisme mondial. On analyse ces poussées en Afrique, en Asie du Sud-Est, en Amérique latine, et l’on insiste en conclusion sur le Moyen- Orient et le pétrole. La Chine figure dans ce tableau comme une partie du camp de la révolution : on oublie alors ses positions diplomatiques et militaires embarrassantes 5. On laisse de côté l’Europe, sauf à mentionner son rôle d’auxiliaire de l’impérialisme mondial. Le socialisme d’Etat, si dénaturé soit-il (les différents courants du marxisme proposent une échelle graduée de ses déformations), a une position militaire « principalement défensive ». Ce point sera établi par un raisonnement a priori, qui examine brièvement les différents modes de production et les systèmes sociaux : le mode de production capitaliste est gouverné par la loi du profit et par le besoin de trouver de nouveaux territoires d’exploitation, tandis que la course aux armements impose aux Etats socialistes (si dénaturés soient-ils) un fardeau qu’ils supportent mal car il détourne leurs ressources de la construction du socialisme.

Quant à la Bombe, c’est une Chose, et les Choses ne peuvent être des agents de l’histoire. Toute préoccupation à l’égard des horreurs d’une guerre nucléaire imaginaire serait une entreprise de diversion (le Vietcong n’a-t-il pas prouvé que tout cela était du bluff ?), qui conduit à ces hérésies odieuses que sont le « neutralisme » et le « pacifisme », et brouille totalement la lutte des classes. La Campagne pour le Désarmement nucléaire (CND) aurait bien illustré de telles capitulations devant le moralisme et le « pacifisme », et c’est pourquoi elle aurait « échoué ». Pendant ce temps, le combat anti-impérialiste se développerait dans le Tiers Monde (Vietnam, Angola, Iran, Nicaragua, Zimbabwe), et il vaincra au bout du compte les « barbares » des nations capitalistes du centre. En attendant, ce que ces barbares ont de mieux à faire, c’est de se lancer dans un combat frontal de classe jusqu’à ce que les économies capitalistes commencent à plier sous le choc.

Mais nous pourrions situer notre analyse sur un autre plan. Nous examinerions alors moins les origines que les conséquences des conséquences. Nous nous attacherions à l’étude de la technologie, de la stratégie et des formations militaires. Nous affronterions la possibilité d’une guerre avec un pessimisme raisonné. Nous verrions dans le passé immédiat le résultat irrationnel du choc des volontés, et nous nous attendrions à ce que dans l’avenir proche cette irrationalité augmente.

Je ne peux donner qu’une idée rapide de ce qu’une analyse de ce type produirait. Elle remettrait, je pense, l’Europe, et un pas seulement derrière celle-ci la Chine, au centre du tableau. Nous pourrions partir de l’opposition entre les États-Unis et l’URSS et, par extension, du triangle URSS – Chine – États-Unis. Ce que nous appelons la « guerre froide » est la ligne de fracture centrale de l’humanité, le pôle absolu de la puissance, le pivot sur lequel repose, dans le monde, toute puissance. C’est à l’intérieur de ce champ de forces que les armées, les diplomaties et les idéologies se développent, que les petites puissances se voient imposer des rapports de clientélisme, que l’on exporte vers la périphérie des armes et du militarisme.

La périphérie bénéficie encore d’une certaine possibilité de changement politique, et l’analyse que nous avons esquissée plus haut s’adapte à peu près à ces situations, encore qu’elle soit déformée (et déformée dans le sens du militarisme) si l’on tient compte de la pression sinistre des puissances centrales. Dans des cas exceptionnels, lorsque l’antagonisme entre les deux pôles de puissance est si aigu qu’une intervention militaire conventionnelle risquerait d’entraîner une confrontation immédiate entre les États-Unis et l’URSS, l’espace de mobilité politique se trouve élargi : l’Iran et le Moyen-Orient en fournissent de bons exemples 6. Mais le long de la fracture centrale, tout changement politique est, depuis trente ans, gelé : au pire, il prend la forme d’une dégénérescence. Arrivé à ce point, nous devons reconnaître qu’il n’y a pas une mais deux formations impériales, si différentes soient leurs origines et leurs caractéristiques. Car l’Union soviétique, des États Baltes à la Mongolie, maintient dans le champ de ses impératifs stratégiques tout ce matériau humain inflammable de l’Europe de l’Est, dont elle doit éternellement garder le contrôle politique, militaire et idéologique.

Il doit être maintenant clair que le concept d’ « impérialisme » est inadéquat si l’on veut analyser autre chose qu’un aspect partiel de cette situation de contradiction et de confrontation globales. La situation est sans précédent, et nous risquons de ne plus la percevoir si nous essayons de lui appliquer par force des concepts inadéquats. Elle repose sur l’antagonisme mais aussi sur la réciprocité, car l’augmentation de l’armement dans les deux camps obéit en partie à une logique de la réciprocité, et elle est gouvernée par des règles complexes élaborées par la négociation. Le missile MX est un moyen astucieux d’utiliser jusqu’à la limite permise les règles du jeu de SALT II sans les enfreindre : chaque missile fera la navette, sur un circuit, entre plusieurs aires de tir camouflées, mais les abris seront périodiquement ouverts pour que l’« ennemi » soviétique, par l’intermédiaire de ses satellites, puisse s’assurer qu’il n’y a qu’un seul missile par circuit 7.

Dans ce jeu stratégique, il est moins important qu’on ne le croit de définir l’attitude militaire de l’Union soviétique (ou de l’« Ouest ») comme « fondamentalement défensive ». Ce n’est qu’une façon moralisatrice d’évaluer les intentions des protagonistes. Les deux superpuissances sont équipées et armées pour une destruction totale et immédiate. Les barbelés, les nids de mitrailleuse, les tranchées, les canons antichars – tous les accessoires de la ligne Maginot – peuvent être rangés dans la catégorie des armes défensives : pas les missiles intercontinentaux.

La Bombe n’est, après tout, pas seulement une Chose inerte. Elle est d’abord, par sa puissance de destruction et sa trajectoire programmée, une menace. Deuxièmement, elle fait partie d’un système d’armements : pour produire ce système, le faire fonctionner et le maintenir en état, il faut un système social correspondant, une organisation spécifique du travail, de la recherche et des opérations, avec des hiérarchies de commandement, des règles de secret, une priorité d’accès aux ressources et aux compétences, et un niveau élevé de capacité stratégique et de discipline. Bref, une organisation spécifique de la production qui, quoique militariste, s’assure les services et le soutien d’un grand nombre de civils (hauts fonctionnaires, scientifiques, universitaires) qui sont soumis à sa discipline et à ses règles 8.

Il ne nous servira pas à grand-chose de scruter les entrailles des deux modes de production pour y lire l’avenir, si nous négligeons au passage ce que ces modes produisent en fait. Or, de plus en plus, ce que produisent les États-Unis et l’URSS ce sont des moyens de faire la guerre ; et de plus en plus, ce que les deux puissances exportent vers le Tiers Monde, dans une concurrence sans cesse accrue, ce sont des matériels militaires et les systèmes, infrastructures et technologies militaires qui les accompagnent 9. Ce qui est à l’œuvre ici, c’est une dynamique interne et une logique de la réciprocité qui demandent pour être analysées un nouveau concept. Si « le moulin à bras donne la société du seigneur féodal et le moulin à vapeur celle de l’industriel capitaliste » (Marx), que nous donnent donc ces « moulins de Satan » 10 qui sont aujourd’hui occupés à produire les moyens de l’extermination de l’humanité ?

Plusieurs fois déjà je suis arrivé à ce point dans mes pensées, et chaque fois j’ai baissé la tête de désespoir. Aujourd’hui, je regarde les choses en face, et je sais que le concept dont nous avons besoin est celui d’« exterminisme ».

La logique des systèmes d’armes nucléaires

Les théories anthropomorphiques des origines n’ont nul besoin de se poser la question des armements et de la stratégie. Les armes sont des choses, et les stratégies des instruments pour mettre en œuvre des politiques qui ont leur origine ailleurs. Tout ce que nous devons faire, c’est étudier les élites dirigeantes et leurs objectifs politiques. Le reste peut être considéré comme allant de soi.

Cette position a l’apparence du bon sens. Mais elle est fausse. Elle clôt, avant même qu’elle ait commencé, l’analyse de certaines variables indépendantes et autonomes. Les armes nucléaires, comme toutes les armes, sont des choses : et pourtant, tout comme les systèmes dont elles font partie, elles semblent se développer d’elles-mêmes, comme si elles étaient douées d’une volonté indépendante. Nous devrions ici pouvoir faire appel à ce mot magique, l’« autonomie relative ».

Cette augmentation des moyens d’extermination résulte quelque part, bien sûr, d’un choix conscient. Mais d’où viennent de tels choix ? Sont-ils politiques ou technologiques ? La réponse est complexe. Nous sommes contraints de répondre, pour une part au moins, qu’en raison des obstacles du secret officiel – obstacles presque insurmontables en URSS – nous n’en savons rien.

En 1960 les arsenaux des deux puissances rivales comptaient 6 500 armes nucléaires : il y en a 14 200 en 1979 ; et même en tenant compte des règles du jeu fixées par SALT II, il y aura 24 000 armes stratégiques en 1985 11. Les analystes expliquaient autrefois cette progression, dont l’accélération est régulière, par un modèle simple d’action et de réaction.

« L’implicite de cette conception était l’idée que les décisions des dirigeants déterminaient réellement la structure des forces en présence et que leurs instructions étaient exécutées par la bureaucratie militaire […] Cela impliquait que les dirigeants des deux camps avaient une réaction rationnelle devant le comportement de leurs adversaires. » 12

Cette rationalité est aujourd’hui contestée. L’innovation militaire s’auto-engendre. Le besoin de « modernisation » et d’expérimentation est indépendant du cours de la diplomatie internationale, bien qu’il reçoive une impulsion nouvelle à chaque crise et à chaque innovation de l’« ennemi ». La recherche militaire est planifiée sur le long terme et les armes de l’an 2000 en sont aujourd’hui au stade de la recherche et du développement. Deborah Shapley appelle ce mode de croissance la « progression insinuante de la technologie », à cause de son caractère « graduel, bureaucratique, peu visible ». Les modalités varient : l’accroissement des armements aux États-Unis est plus actif et plus centré sur l’innovation ; en URSS au contraire il est plutôt réactif, imitatif, plus tenté par la modification des modèles existants. Mais les deux adversaires connaissent une tendance inexorable et régulière à l’augmentation des armements, qu’on ne peut expliquer de façon satisfaisante en termes de « groupe de pression des industries d’armement » ou « d’intérêts » militaires.

Parmi les facteurs qui y contribuent Shapley signale, pour les États-Unis :

« l’enthousiasme des scientifiques désireux de rendre publiques leurs recherches, l’intérêt qu’ont les directeurs de programmes et les bureaux d’étude à tester les améliorations projetées, et le désir des forces armées de disposer de la version la plus moderne des systèmes d’armement. »

Alva Myrdal y ajoute « la concurrence entre les différentes armes pour leur part du budget militaire, qui conduit à une course aux armements dans la course aux armements » (cette concurrence est aujourd’hui très apparente en Grande-Bretagne, où les chefs des différentes armes se disputent le « successeur » des fusées Polaris), ainsi que le « virus intellectuel » de l’« impératif technologique ». Zuckerman distingue des forces du même type : « Les hommes des laboratoires », ces « alchimistes modernes », qui ont « réussi à créer un monde dont les fondations sont irrationnelles, ce qui a imposé la construction d’un nouvel ensemble d’institutions politiques ». Il laisse entendre (« je travaille selon des méthodes secrètes qu’il m’est impossible de révéler ») que le secret officiel lui interdit de décrire plus précisément leur fonctionnement et leur impact politique 13.

Tout cela ne me semble pas fournir une explication suffisante pour une croissance qui absorbe une proportion importante du PNB mondial, et qui est manifestement irrationnelle même d’un point de vue militaire (il y a déjà vingt ans, il y avait suffisamment d’armes pour une « dissuasion » mutuelle adéquate, ou pour une destruction mutuelle assurée, avant même qu’existent des systèmes antimissiles efficaces). Ce sur quoi Shapley et Zuckerman n’insistent pas assez, et ce que tout partisan du socialisme ajouterait à l’argumentation, c’est la poussée concurrentielle des capitalistes producteurs d’armes, poussée devenue plus forte depuis la récession. Nous reviendrons dans un moment sur cette composante importante de l’exterminisme.

Pourtant, je ne suis pas sûr que nous devions trouver une explication simple de la tendance à l’augmentation des armements dans la recherche du profit (à l’Ouest) ou dans la dialectique de l’action et de la réaction (à l’Est). La recherche dans le domaine des armements trouve dans les deux blocs sa source dans des décisions bureaucratiques, et non dans le libre jeu des lois du marché. C’est l’État qui est toujours le client : et dans les économies marchandes, il garantit un taux élevé – et arbitraire – de profit, qui est financé (souvent sous la forme de subventions camouflées) par le contribuable. La fabrication des armes peut dépendre du secteur public ou privé, mais même dans les pays où, comme aux États-Unis, il y a une concurrence aiguë entre les firmes privées pour les marchés d’État, le nombre des concurrents diminue, et les accords secrets entre les principaux concurrents sont la règle pour assurer une répartition « équitable » du butin. La course au profit à elle seule ne suffit pas à engendrer l’exterminisme, bien qu’elle y contribue. L’idéologie et un principe général d’inertie bureaucratique y font beaucoup plus.

En Union soviétique, il n’y a pas de recherche du profit : ergo, la « responsabilité » de la course aux armements revient à l’« Occident ». Mais en sommes-nous bien sûrs ? N’est-il pas possible que des États et des bureaucraties aient des raisons de s’armer ? Le coup d’œil le plus rapide sur l’histoire et sur le monde contemporain nous montre qu’ils en ont. Le moment crucial pour la croissance des armements en Union soviétique semble avoir été la période de la chute de Khrouchtchev : depuis le milieu des années 1960 le nombre d’armes nucléaires a augmenté régulièrement, tandis que les forces armées se développaient et se modernisaient. En termes de croissance comparée, c’est dans les années 1970, les années « tranquilles » de la détente, que le rythme de l’armement soviétique semble s’être accéléré ; par une concentration extraordinaire de ressources et de compétences scientifiques rares, les responsables soviétiques à l’armement ont avancé jusqu’à ce que l’« égalité » en armes nucléaires avec les États-Unis semble à portée de leur main. Dans le même temps, la flotte soviétique se déployait sur toute la planète, pratiquant une politique de présence active. Des décisions économiques et techniques semblables à celles qu’avait prises l’« Occident » (économies d’échelle, production en grande série) ont permis l’entrée massive des marchands d’armes soviétiques sur les marchés du Tiers Monde. Les chiffres sont dans ce domaine contaminés par l’idéologie, et donc contestés : mais les hommes de gauche qui leur refusent toute crédibilité (et disent que ce sont des inventions de la CIA) sont bien mal informés, car les faits correspondent bien en gros à ce que nous venons de décrire 14.

Il est clair que des décisions politiques ont influencé cette augmentation. L’élite politique en Union soviétique a « décidé » de se donner pour objectif cette « parité » en armes nucléaires qui lui échappe sans cesse, et en même temps de manifester partout dans le monde la présence de l’URSS en tant que puissance navale et militaire. Mais alors, comment cette élite est-elle arrivée à cette décision ? Quelles pressions se sont exercées sur elle pour que sa politique et son idéologie se militarisent ?

Les armes, cela est certain, sont des choses. L’augmentation de leur nombre n’est pas indépendante de décisions politiques. Mais la politique elle-même peut se militariser : les décisions sur l’armement d’aujourd’hui déterminent les choix politiques de demain. Il apparaît donc que les armes sont aussi des agents politiques.

Les armes et les systèmes d’armement ne sont jamais politiquement neutres. Lorsque les colons européens, avec leurs mousquets, se heurtèrent aux tribus indiennes armées d’arcs et de flèches, le type d’affrontement politique fut déterminé par le canon des fusils. Si les colons n’avaient disposé que d’arcs et de flèches, l’action politique qui leur aurait été imposée aurait passé par le calumet et les palabres. Quant à « la Bombe », l’efficacité toujours plus grande de l’armement nucléaire a rogné le laps de temps disponible pour les choix « politiques ». Le remplacement du combustible liquide par le combustible solide veut dire que les fusées peuvent maintenant rester dressées dans leurs silos, prêtes à tout moment pour le tir. Le temps nécessaire pour atteindre l’objectif a lui aussi diminué : au milieu des années 1970 il ne fallait plus que dix minutes pour qu’une bombe nucléaire atteigne son objectif dans l’autre hémisphère; aujourd’hui, il en faut peut-être moins 15. Cette situation où il est possible de déclencher instantanément une guerre nucléaire ainsi que la précision accrue des missiles et des systèmes électroniques de réaction automatique ont encouragé l’idée qu’en cas de guerre l’agresseur aurait l’avantage (en anéantissant tous les missiles intercontinentaux de l’ennemi dans leurs silos bétonnés), ou qu’on pourrait engager une guerre « limitée » dans laquelle seuls quelques objectifs limités seraient frappés.

Dans une situation aussi explosive, la notion même de choix « politique » devient de moins en moins crédible. Ceux qui prendront la décision ne seront pas un Président ou un Premier Secrétaire surmenés (qui peut-être seront absents au moment critique), mais un petit groupe de technocrates militaires, que leur éducation et leur idéologie portent à la guerre et dont on ne peut en aucune façon prétendre qu’ils représentent les intérêts rationnels d’une formation économique ou politique. Il est fort probable qu’ils agiront sans passer par aucune médiation « politique » : déjà, dans la crise des missiles de Cuba, les amiraux américains prirent le risque très grave de forcer les sous-marins soviétiques à faire surface, selon les procédures normalement prévues en cas d’alerte rouge, sans en informer le Président des États-Unis.

La technologie militaire presse-bouton de notre époque supprime le moment même du « politique ». Un système exterministe en affronte un autre, et l’action se conformera à la logique de l’avantage maximum, dans le cadre des règles du jeu de l’exterminisme.

Le « théâtre » de l’apocalypse

Au bout du compte il est possible qu’il en soit ainsi. Mais n’y a-t-il pas quand même un long chemin politique à parcourir, avant que nous n’atteignions cette improbable extrémité (dont il vaut mieux détourner nos regards) ? Et n’est-il pas vrai que les décisions stratégiques ne sont que les projections des choix politiques qui les précèdent ?

Cette idée aussi est fausse, ou à moitié fausse. La stratégie militaire n’est pas politiquement non alignée. La « modernisation » de l’OTAN, avec les missiles Cruise et les fusées Pershing II en fournit un bon exemple. La stratégie a fait irruption dans la vie politique occidentale à Bruxelles, le 12 décembre 1979, à l’occasion de la décision, en apparence technologique et stratégique, de « moderniser » l’armement nucléaire de l’OTAN. Les missiles de croisière sol-sol, tirés depuis l’Europe, sont les instruments conçus par les stratèges américains pour une guerre « limitée », sur un « théâtre d’opérations » déterminé. On loue leur extrême précision, même si la revendication d’une marge d’erreur sur la cible (CEP 16) de moins de 100 m n’est peut-être que de l’esbrouffe.

Ces décisions bouleversent la politique pour deux raisons. D’abord elles font passer la notion de guerre sur un « théâtre d’opérations » limité du fantasme à la réalité. Les missiles balistiques intercontinentaux (ICBM) ont une telle puissance de destruction qu’ils ont effectivement un rôle de dissuasion. Même les stratèges militaires, tout en multipliant les ogives nucléaires, voient bien le caractère irrationnel de la guerre par ICBM. Les milieux militaires ont des possibilités sans précédent, mais ils ne peuvent jamais les utiliser. D’où leur extrême impatience, surtout au Pentagone, et la tentation d’élaborer de nouvelles stratégies qui donneraient l’avantage à la puissance la plus avancée dans le domaine de la technologie nucléaire. Devant cette nouvelle formulation des règles du jeu, les stratèges soviétiques sont curieusement réticents :

« Des tendances récentes au sein de l’OTAN encouragent l’élaboration de plans d’attaques sélectives et limitées, plutôt que de confrontation globale. […] Malheureusement, l’Union soviétique a manifesté peu d’intérêt pour les idées occidentales sur une guerre nucléaire limitée. » 17

Même s’il en est ainsi, il est possible que les Soviétiques se voient forcer la main : mis devant un fait accompli – une guerre sur un « théâtre d’opérations » limité (on anéantirait des objectifs spécifiques en Russie, ainsi que la plus grande partie de l’Europe), ils pourraient être obligés de l’accepter, si le seul autre choix était l’anéantissement par les ICBM. L’« Occident libre » aurait alors remporté une victoire.

La pression remonte des laboratoires et des salles de simulation stratégiques jusqu’aux comités de planification de l’OTAN (s’assurant au passage la coopération des fiers-à-bras de l’Institut d’Études stratégiques 18 et de l’Institut royal des Affaires internationales) et jusqu’au secrétaire à la Défense du gouvernement américain, et au conseiller du Président en matière de sécurité (le principal artisan de ce fiasco que fut le raid d’hélicoptères en Iran), Zbigniew Brzezinski.

Brzezinski : « Je pense que l’on perçoit déjà les signes d’une sérieuse révision dans la déclaration du secrétaire à la Défense sur la politique de défense, puisqu’elle met l’accent sur une capacité de réponse flexible à la menace nucléaire, puisqu’on y repense sérieusement notre façon de sélectionner les objectifs nucléaires, et qu’on y insiste beaucoup plus sur les capacités de contrôle et de commandement.

Toutes ces révisions ont pour but d’améliorer notre pouvoir de négociation en cas de crise grave, d’éviter une situation où le Président serait soumis à des pressions insoutenables pour l’amener à une attaque préventive, d’éviter aux États-Unis cette alternative : céder ou se lancer dans un échange nucléaire spasmodique et apocalyptique.

Question : Voulez-vous dire que vous souhaitez que les États-Unis puissent s’engager dans une guerre nucléaire « limitée » ?

Brzezinski : Je veux dire que les États-Unis, s’ils veulent maintenir une dissuasion efficace, doivent avoir des possibilités de choix plus larges que cette alternative : l’échange nucléaire spasmodique ou une guerre conventionnelle limitée. » 19

Dans toute cette opération, le seul élément difficilement explicable est que les politiciens de l’OTAN aient accepté avec empressement le « choix », par les stratèges américains, de leurs territoires comme « théâtre » de cette apocalypse. Ce qui s’est produit, c’est qu’un choix d’une importance politique extraordinaire a été imposé à l’Europe occidentale dans le langage anodin de la stratégie et de la technologie. En fait, dans ce cas, la stratégie a été conçue bien avant les armes. Le principe stratégique de la « réponse flexible » a été accepté par l’OTAN dès 1967 ; il a été mis en œuvre par Schlesinger, et fut discuté ouvertement par les experts au début des années 1970. C’est en 1975 que l’analyste américain Herbert York écrivait, avec une franchise admirable :

« Les Occidentaux d’aujourd’hui ont choisi de payer leur stabilité politique actuelle en faisant courir des risques effroyables à leur existence future. Peut-être l’ont-ils fait par inadvertance ; peut-être n’ont-ils pas compris et ne comprennent-ils toujours pas ce qu’ils ont fait. » 20

La stratégie américaine avait dès ce moment adopté pour principe de base que les États-Unis seraient un sanctuaire, et que la guerre nucléaire serait limitée à des « théâtres » extérieurs : l’Europe occidentale était désignée (sans que les peuples le sachent) comme le bouc émissaire. Si les peuples d’Europe occidentale ne « savaient » pas, c’est par l’effet du secret officiel et de la manipulation de l’information. Mais que les intellectuels (et les intellectuels de gauche) n’aient pas su est moins excusable : nous n’avions qu’à lire Herbert York et Alva Myrdal 21. La nouvelle génération de missiles correspondant à cette stratégie en était à un stade de développement avancé dès le milieu des années 1970. Ce qu’on a présenté ces mois derniers dans les médias ou dans les débats des parlements occidentaux comme une « réplique » regrettable mais nécessaire aux SS-20 soviétiques a été mis en œuvre avant même qu’on ait entendu parler des SS-20. Il est bien difficile de savoir si tous ces hommes politiques sont des menteurs, des illettrés, ou simplement les victimes d’informations fausses fournies par les technocrates.

La « décision » finale a été enregistrée à Bruxelles par une assemblée non élective, mi-politique mi-militaire : l’OTAN. La fiction est devenue réalité en passant à l’intérieur de l’OTAN par une série complexe d’étapes bureaucratiques, désignées par des sigles hermétiques : le PDLT (Programme de Défense à Long Terme), le GPN (Groupe de Planification Nucléaire), le GBN (Groupe de Haut Niveau). De 1977 à 1979, le GHN et le GPN ont multiplié les rencontres furtives à Los Alamos, Bruxelles, Fredrikshaven, Colorado Springs, et à la base de l’US Air Force de Homestead en Floride 22. Puis l’OTAN a « demandé » que, dans sa générosité, le gouvernement américain envoie ce nid de serpents à sonnettes vers le théâtre d’opérations désigné et au même moment il a informé les gouvernements européens qu’ils allaient le recevoir.

C’est avec fascination que l’on contemple les formes bureaucratiques de l’exterminisme. Je ne veux pas dire par là que la « stratégie » ou la « bureaucratie » ont accompli tout cela à elles toutes seules. Nul n’a été aussi répugnant dans la complicité que Mme Thatcher ou M. Pym. Je veux dire seulement que le préalable à l’extermination des peuples européens est l’extermination du processus démocratique. Et j’invite le lecteur à admirer le style adopté.

La seconde raison pour laquelle ces matériels militaires nouveaux bouleversent notre vie politique est que les missiles Cruise nous engagent, et pour de bon. Parce qu’ils sont tirés du sol, qu’ils sont exclusivement servis par du personnel américain (malgré toutes les vagues promesses de « consultation » faites devant les parlements), ils impliquent complètement notre pays dans les impératifs stratégiques du sanctuaire américain. A chaque crise, le doigt d’un autre sera sur « notre » gâchette. Les missile Cruise nous engagent : stratégiquement, mais aussi politiquement. Ils nous assignent une place, et pour de bon, dans les jeux stratégiques du Pentagone. Il est vrai que les F-111 qui, au moment du fiasco du raid des hélicoptères en Iran (et nous savons quelle « consultation » il y eut alors) furent placés en état d’alerte nucléaire à Lakenheath, nous engagent aussi. Mais les missiles Cruise sont politiquement plus voyants, et de façon nouvelle : ce sont des symboles manifestes de domination. C’est pourquoi nous devons les refuser.

Notre position, est-il besoin de le dire, n’est pas d’appeler à revenir aux vieux slogans de l’« indépendance nationale » (« US go home ! »). La proposition de Désarmement nucléaire européen (DNE) n’est qu’un des terrains de combat dans la lutte internationale pour la paix. Les mouvements pacifistes d’Amérique du Nord, actifs, généreux et en plein développement, comprendront cette position et lui apporteront leur soutien, de même que (de façon moins voyante et plus complexe) l’opinion publique soviétique fera pression sur son propre gouvernement. Car nulle guerre sur un « théâtre » déterminé, si elle en arrive à un échange nucléaire, ne restera limitée à ce théâtre ; il ne faudra que quelques jours pour que les missiles intercontinentaux soient tirés, et que Washington et Moscou, l’Utah et la Sibérie occidentale fassent partie du « théâtre ». Le DNE doit être un bouclier, et d’autres boucliers doivent être trouvés dans le Pacifique et au Moyen-Orient.

Ce n’est pas les « Yankees », mais les exterministes qu’il faut chasser, en commençant par ceux de notre propre pays. Permettez-moi de vous raconter deux anecdotes. Alors qu’au retour d’une manifestation contre les missiles de croisière, le 17 mai 1979, il traversait la base américaine de Upper Heyford, dans le comté d’Oxford, un manifestant un peu excité apostrophait à haute voix les militaires américains : il fut bientôt emmené au poste, par la police britannique. Une manifestante américaine engagea poliment la conversation avec un aviateur noir américain qui sortait de la base. Etait-il vrai, demanda-t-elle, qu’il s’agissait d’une base britannique ? N’était-ce pas plutôt une base américaine ? L’aviateur commença une réponse polie : il fut bientôt emmené au poste, par la police militaire américaine.

Les possibilités d’auto détermination

Il y a une contradiction dans la logique que nous venons de décrire. La diplomatie de l’anéantissement par missiles intercontinentaux tend à diviser le monde entre deux pôles totalement antagoniques. Et pourtant, puisque l’envoi de ces missiles est l’action ultime, il reste de moins en moins de place pour le déploiement de moyens militaires moins dangereux, sauf à la périphérie. Les États clients de chacune des deux grandes alliances sont réduits à l’impuissance : ils acceptent que leur sort dépende entièrement du Grand Arsenal.

Considérons ce qui aurait pu se passer en Iran si le raid des hélicoptères n’avait pas providentiellement échoué :

1) Des troupes américaines, appuyées par divers auxiliaires de la CIA, arrivent à Téhéran ;

2) Un combat sanglant a lieu, au cours duquel quelques otages sont libérés, et les autres massacrés ;

3) Les États-Unis bombardent des installations iraniennes ou engagent un corps expéditionnaire dans une opération punitive, pour venger le massacre des otages ou sauver la face du Président ;

4) Le gouvernement iranien fait appel à l’aide militaire soviétique ;

5) Une confrontation s’ensuit.

Il est clair que, à chaque étape de cette suite d’événements, les États clients de l’OTAN seraient restés prisonniers de la stratégie américaine, sans qu’aucune « consultation » ait lieu.

C’est malgré le caractère probable de tels scénarios que la Grande-Bretagne et la France prétendent préserver, geste à la fois piteux et coûteux, leur « force de dissuasion indépendante ». Les Polaris et les S-3 français ne sont pas pointés vers les pays du Pacte de Varsovie, mais vers la Maison-Blanche. Si les Américains peuvent nous impliquer, nous devons maintenir le mythe selon lequel nous aussi pouvons les impliquer. Nous achèterons les Trident pour 5 milliards de livres, afin d’acquérir une quantité minime d’influence sur le Pentagone. En tant que moyen de « dissuasion » à l’égard de l’Union soviétique, les Polaris, les Trident et les S-3 sont des absurdités : ce ne sont guère que des pistolets, qui nous appartiennent, et nous donnent le droit de choisir le moment où nous nous brûlerons la cervelle.

Mais à l’intérieur de cette contradiction, il se peut qu’apparaissent parfois des occasions. Les nations qui retrouveront une certaine capacité de changement seront celles qui se détacheront d’un pôle ou de l’autre. Le non-alignement entraîne un accroissement de l’influence diplomatique réelle. Les superpuissances doivent faire la cour à la Yougoslavie têtue : à la Grande-Bretagne prisonnière, on ne prête pas attention. Le désarmement nucléaire européen – la suppression des armes et des bases, l’indépendance vis-à-vis de la diplomatie des blocs – sera un acte d’autodétermination, qui atteindra le pouvoir en son point le plus sensible.

La poussée de l’exterminisme

Cette vision est utopique. Revenons à la structure profonde de la guerre froide, c’est-à-dire à la poussée de l’exterminisme.

Les chiffres indiquent un processus. Les chiffres globaux sont difficiles à manier, mais on peut calculer que le pourcentage du PNB mondial consacré aux dépenses d’armement est, depuis la Seconde Guerre mondiale, de 6 à 8% par an, alors que dans les années précédant les deux guerres, il n’avait jamais dépassé 3% 23. Les plans actuels des États-Unis et des pays de l’OTAN, qui prévoient une augmentation annuelle de 3% et plus, en données constantes, des budgets d’armement (augmentation qui sera sans nul doute imitée par le Pacte de Varsovie et la Chine) peuvent faire monter ce pourcentage à 10% dans les années qui viennent.

Pour comprendre ce que ce chiffre a d’effrayant, il faut considérer trois éléments. D’abord, le processus est concentré dans les économies des puissances industrielles. Les « alliances impliquant l’Europe » (l’OTAN et le Pacte de Varsovie) ont engagé, dans les années 1970, « les quatre cinquièmes des dépenses militaires mondiales » 24. Cela affecte de façon radicale la structure de ces économies. Deuxièmement, ces chiffres (tirés des budgets officiels) ne donnent qu’une vue partielle des dépenses réelles, car l’appui logistique (scientifique et idéologique) du militarisme a souvent un caractère civil : son coût est alors invisible.

Enfin ce chiffre faible de 8% indique l’existence d’un surplus, retiré à la circulation, aux dépenses sociales, à la consommation. C’est ce surplus qui en général indique les priorités, et incarne les symboles de l’autorité temporelle et des aspirations spirituelles caractéristiques d’une civilisation. Transformé en objets manufacturés, il montre ce qui lie les hommes et les femmes d’une nation, ce qu’ils révèrent : les grands tumulus, les cercles mégalithiques, les pyramides, les cathédrales, les fusées géantes dans leurs silos, les missiles MX.

Le projet de missile MX est d’une noble envergure : il dépasse en grandeur tout ce que les civilisations du passé ont imaginé. Il occupera un territoire de 15 000 km2 dans l’Utah et le Nevada ; il nécessitera 15 000 km de routes ; les circuits des missiles formeront 200 boucles, sur lesquelles seront placés 4 600 abris bétonnés. Les zones de sécurité, les routes d’accès et les installations auxiliaires pourront porter le territoire occupé à 50 000 km2. C’est un projet plus grandiose, et beaucoup plus coûteux, que le canal de Panama ou le réseau de pipelines de l’Alaska.

Sans nul doute, le système de missiles MX sera le plus grand projet jamais réalisé par une civilisation. Ce sera le grand temple de l’exterminisme. Les fusées dans leurs abris, pointées vers le ciel comme des menhirs géants, auront pour l’« Occident libre » un rôle non militaire, mais religieux. Elles nous protégeront contre les mauvais esprits, et appelleront les fidèles à participer aux rites phalliques de l’argent. Autour de ces grands cercles nucléaires magiques 25, les grands prêtres de l’idéologie accompliront le sacrifice rituel de l’impôt. Dans les lointains avant-postes de la nouvelle religion, à Londres, à Bruxelles, à La Haye, les druides locaux se prosterneront vers l’Ouest et entonneront des cantiques à la gloire des missiles.

Quelques milliers d’années plus tard, une mission d’archéologues venus d’une autre planète entreprendra des fouilles parmi les cendres encore radioactives et s’interrogera sur la fonction du grand temple. Le débat sera vain. Car le temple aura été bâti pour célébrer la dysfonction ultime de l’humanité : son autodestruction.

Économie nucléaire

Les deux modes de production tendent de plus en plus à produire des armes nucléaires, des chars, des sous-marins, des armes légères, des gaz paralysants, etc. 26. Certes, une partie de cette production est consommée. Le Tiers Monde a eu le privilège de multiplier par quatre ses dépenses d’armement, en l’espace de 20 ans : en 1960, elles représentaient 10% des dépenses mondiales ; en 1978, 24%. Et la progression s’accélère. Dans la même période le PNB du Tiers Monde a été multiplié par 2,7, les dépenses d’armement par 4,2. Les principaux concurrents sur le marché de l’armement du Tiers Monde étaient en 1978 les États-Unis (47%), l’URSS (27%), la France (11%), et l’Italie et la Grande-Bretagne (4%) 27. Mais l’Autriche non alignée et le pays du brave soldat Schveik sont également candidats à leur part du butin.

Il ne s’agit pas de hasard, mais d’un processus. La courbe des ventes d’armes n’a pas le même profil que celle de la confrontation diplomatique. Certes, chaque crise internationale donne une légitimité au processus et accélère la montée de la courbe. Mais même pendant les périodes tranquilles de la « détente », l’augmentation des ventes d’armes continue, selon une logique autonome. Depuis la guerre, la course aux armements s’est comportée comme une fusée à trois étages, avec donc trois poussées successives : la première guerre froide, la guerre du Vietnam, puis, après une accalmie, la troisième poussée, vers le milieu des années 1970, en pleine « détente ». Le S-3 français, opérationnel en mai 1980, avait été mis en chantier en 1974. La modernisation « Chevaline » des ogives des Polaris, qui coûta 1 milliard de livres, fut conçue peu après 1970, autorisée par Heath en 1973, léguée par lui à Harold Wilson, furtivement poursuivie par Callaghan, et annoncée triomphalement en janvier 1980 par M. Pym à un Parlement sidéré. Et nous avons déjà vu que l’actuelle « modernisation » des missiles de l’OTAN avait été préparée à partir de 1975.

La montée de la courbe des dépenses d’armement américain date de la même période : le budget de la Défense passe de 45,8 milliards de dollars en 1976 à 55,6 en 1977 et à 69 en 1979. Les projets de budget pour 1981-1985 tournent aux alentours d’un billion de dollars. L’augmentation des armements soviétiques semble avoir décollé dans les années 1960 et avoir été plus régulière, car elle était soumise à moins de variables politiques et bénéficiait des allocations centrales du plan, encore que certaines vagues d’augmentation puissent être attribuées à des phénomènes de réaction. Paradoxalement l’accord SALT I (1972), qui établissait des plafonds pour le nombre d’armes stratégiques, fournit un bon exemple de cette tendance à la croissance. Les stratèges américains ont accepté ces accords parce qu’ils savaient déjà qu’ils pourraient les tourner grâce aux MIRV (Multiple Independently Targeted Re-entry Vehicle : Vecteur de Têtes autonomes multiples). La réplique des soviétiques fut de développer avec succès leurs propres têtes multiples MIRV dès 1975.

Les socialistes de toute tendance peuvent se rassurer en cherchant la « cause » principale du processus dans l’impérialisme occidental, et seulement accessoirement dans la réaction soviétique. Le problème n’est plus là. Retourner aux origines, désigner qui est bon et qui est méchant, c’est fuir la réalité dans le moralisme. Les nations qui ont subi des attaques de destruction incessantes, la famine et la guerre civile, comme le Cambodge, ou qui se libèrent en se donnant une organisation militaire totale et qui sont prêtes à lutter longtemps, à faire tous les sacrifices, comme le Vietnam, ne sortent pas intactes de ces épreuves, ni libres de faire des choix politiques guidés par des convictions théoriques ou des préoccupations morales. Les superpuissances qui se sont bloquées, depuis trente ans, sur des positions de confrontation militaire imposent un caractère de plus en plus militaire à leur économie, à leurs institutions politiques, à leur culture. Ce qui avait commencé comme réaction est devenu une ligne. Ce que l’une des deux puissances peut qualifier de rationnel en fonction de ses intérêts propres devient, lorsqu’elles entrent en collision, irrationnel. Le processus obéit à une logique cumulative.

Cette logique est réciproque, bien qu’elle ne soit pas la même des deux côtés. Aux États-Unis, la dynamique normale de l’entreprise capitaliste géante contribue fortement à la poussée exterministe. De plus, on y observe une « volonté générale » capitaliste de survie et d’expansion, qui peut prendre la forme d’une réaction contre-révolutionnaire contre les mouvements anti-impérialistes du Tiers Monde 28 ou celle de la recherche de marchés et de matières premières (le pétrole notamment), selon les bonnes vieilles méthodes de l’impérialisme.

Emma Rothschild, dans un article très convaincant, a récemment réaffirmé (et mis à jour) l’argument selon lequel depuis la guerre les industries militaires ont eu le même rôle de « secteur de pointe » aux États-Unis que le coton dans la révolution industrielle anglaise ; elles ont fonctionné non « comme une branche industrielle unique ou complexe […] mais plutôt comme un groupement d’industries liées par des objectifs et un client commun ». Bénéficiant d’un marché en expansion, et de taux de profit assurés et élevés, ce secteur de pointe a à son tour stimulé le développement rapide de l’électronique, de l’aérospatiale civile, etc., et s’est assuré des enclaves de recherche et de développement civils. Elle avance l’hypothèse que c’est ce secteur de pointe qui a déterminé le profil de la courbe de croissance ainsi que la structure de l’économie nationale, comme le prévoient les critères de Schumpeter (« briser l’ancien et créer du nouveau, tant pour les lieux de pouvoir que pour les civilisations, les systèmes de valeur, les croyances et les décisions politiques » 29). E. Rothschild soutient aussi que ce développement est entré dans une phase de déclin. Le secteur est traversé de contradictions. Il est source de pressions inflationnistes et de chômage, car la production d’armes demande beaucoup de capital et peu de main-d’œuvre. Il connaît des formes spécifiques d’obsolescence technologique, et l’innovation y devient de plus en plus difficile 30.

Mais un secteur industriel de pointe au bord de la crise se comporte comme une bête féroce irrationnelle. On peut même montrer que lorsque l’hégémonie américaine a chancelé, à la suite de la défaite subie au Vietnam, et que les dépenses d’armement ont diminué, les efforts pour ranimer le secteur de pointe sont devenus plus délibérés, plus conscients, d’un caractère plus directement idéologique et politique 31. Ce qui avait été un processus « inconscient » devint, lorsque apparurent les menaces, conscient : l’exterminisme spontané se changea en état d’esprit et en volonté exterministes. Les gigantesques opérations de sécurité, les organismes de manipulation politique et de contrôle de l’information révélés par le Watergate n’ont pas été inventés par Nixon : ils constituaient le support logistique civil et idéologique naturel du complexe militaro-industriel. Les gaffes de Nixon ont attiré l’attention sur celui-ci, mais il existait bien avant Watergate et lui a survécu.

Et voici qu’en 1980 arrive la crise, en Afghanistan, en Iran : elle est la bienvenue. Des industries d’armement qui ont pris de l’âge et du poids se souviennent de leur verte jeunesse. Leur rajeunissement est accéléré par des injections considérables de fonds publics. « Les actions des industries de défense font monter la Bourse » titre le Wall Street Journal, en réponse au dernier budget de Brown. Les agents des groupes de pression (lobbies) – souvent d’anciens fonctionnaires du Pentagone qui pantouflent chez les industriels de l’armement – font une descente sur le Pentagone : ils représentent McDonnell Douglas, Boeing, General Dynamics, Grumman, Lockheed, General Electric, Westinghouse, Chrysler, AT&T. On intervient auprès des membres du Congrès en promettant d’investir dans leur circonscription. Pour graisser les rouages, on distribue un surcroît de pots-de-vin et de commissions. La pression s’étend aux unités terrestres et aériennes au niveau local et régional, et jusqu’aux ministères de la Défense et aux Parlements des pays de l’OTAN. Les contrats sont annoncés, à grands coups de trompette, par la presse, comme s’il s’agissait de nominations à des postes de très haut niveau. En voici un échantillon :

« La Société Lockheed (Missiles et Aérospatiale) a conclu un contrat de 18,2 millions de dollars avec la marine concernant l’ingénierie des missiles balistiques. »

« Grumman Aerospace a obtenu un contrat de 8,7 millions de dollars avec l’armée de l’Air pour des stabilisateurs de queue pour les chasseurs-bombardiers F-111. »

« La GK Technologies Inc. déclare que sa filiale, Automation Industries Inc. a conclu avec la marine un contrat de 9,6 millions de dollars pour la recherche, le développement, les essais et l’évaluation de systèmes d’armement. »

« La Southland Oil Co. a obtenu de l’Agence logistique de la Défense un contrat de 4,2 millions de dollars qui porte sur du carburant pour avions. » 32

Le système de missiles MX n’a pas encore fait l’objet de contrats. En juin 1979 son coût était évalué à 33 milliards de dollars. Au début de 1980, on en était à 56 milliards. A la mi-avril, la même année, les estimations dépassaient les 100 milliards 33. Le contrat le plus juteux jusqu’à présent (4 milliards de dollars) a concerné les 3 418 missiles Cruise pour l’armée de l’Air américaine (les missiles sol-sol pour l’Europe n’ont pas encore, à l’heure où j’écris ces lignes, fait l’objet de contrats). Bien que Boeing l’ait emporté en cette occasion, une partie du butin sera, selon un accord tacite préalable avec les concurrents 34.

Comme chacun sait, je ne comprends rien à l’économie. Je laisse à des esprits plus compétents le soin d’apprécier ces chiffres. Mais là gît certainement une des sources de la poussée vers l’extermination.

La poussée par inertie de la politique soviétique

C’est en vain que nous cherchons des poussées comparables dans l’action placide et planifiée de la bureaucratie soviétique. En fait, à moins d’être un spécialiste des affaires soviétiques, c’est en vain qu’on cherche à obtenir des informations (en dehors de la propagande de l’OTAN), car la presse soviétique ne révèle pas grand-chose, et il n’y a pas de scandale du Watergate pour nous permettre d’entrevoir les exterministes occupés aux tâches humbles et quotidiennes du pouvoir.

Pour essayer de décrire la nature de l’exterminisme soviétique, j’utiliserai l’image d’une université mal gérée, préoccupée par sa propre sécurité, dominée par un énorme département d’ingénierie, si puissant qu’il peut faire élire le Président, avoir la majorité au Conseil d’Université, s’approprier la majeure partie des crédits de recherche, attirer les meilleures étudiants, et placer ses hommes dans toutes les commissions. Ce département, c’est bien sûr le groupe de pression militaro-industriel. Nous étudions ici non la reproduction et les capacités d’expansion du capital, mais la reproduction et les moyens de pression d’une bureaucratie.

L’État soviétique est né d’une lutte armée ; il a transformé un empire branlant en une Union de Nations par la lutte armée. Même dans les années 1930, la priorité à l’industrie lourde avait un caractère nettement militaire : le militarisme n’est pas seulement dans la superstructure, il est aussi dans la base. Et il a naturellement connu une énorme expansion (et reçu son soutien populaire) lors de la Grande Guerre patriotique. En un sens important, l’économie soviétique a toujours été une « économie de guerre » 35.

Les industries liées à l’armement ont toujours été prioritaires dans l’attribution de ressources rares, y compris le personnel qualifié; les bonnes conditions de travail et les hauts salaires y attirent « les cadres hautement qualifiés ». En 1970, alors que les dépenses d’armement avaient cessé de croître, un quart des physiciens américains, un cinquième des mathématiciens et des ingénieurs travaillaient dans des branches liées au secteur de l’armement 36. Aujourd’hui la proportion est sans doute plus grande. Il n’existe pas de chiffres comparables pour l’URSS, mais on peut raisonnablement penser qu’une économie moins développée, qui par une concentration remarquable de ses ressources a réussi à fabriquer des systèmes d’armements presque équivalents à ceux des États-Unis en puissance et en complexité, a dû concentrer dans ce secteur une proportion nettement plus grande de ses meilleurs ingénieurs, physiciens, chimistes, mathématiciens et spécialistes d’électronique et de cybernétique.

Les industries d’armement constituent visiblement le secteur de pointe en URSS comme aux États-Unis, mais cette prééminence obéit aux modes d’organisation bureaucratiques. Certes, il y a quelques retombées de la technologie militaire vers l’industrie civile : dans le domaine de l’aéronautique ou de l’énergie nucléaire. Mais la technologie soviétique des armements, dont le rythme de développement est dicté par ses concurrents américains plus avancés, va trop vite pour que l’industrie civile puisse suivre :

« La technologie militaire récente est devenue trop complexe […] pour que la coopération soit possible. » 37

Le complexe militaire, à cause de ses succès, fait figure de modèle d’organisation et de techniques de gestion, qui sont exportées vers d’autres secteurs. De plus ses besoins – de planification centrale, d’accès prioritaire aux ressources, de canalisation des compétences scientifiques – affectent la structure globale de l’économie, et influencent les décisions des responsables politiques. C’est la menace qu’ils représenteraient pour l’équilibre et les intérêts de ce complexe qui interdit l’introduction des mécanismes de « marché » dans l’économie soviétique 38.

En même temps, on doit constater que la population soviétique est soumise plus directement à la propagande patriotique de l’État que les habitants des démocraties occidentales. Ce qu’accomplit (ou tente d’accomplir) chez nous le « libre » jeu des médias est effectué directement en URSS par des organisations de « volontaires » comme la DOSAAF (Société de Volontaires pour la Coopération avec l’Armée, l’Aviation et la Marine), qui a 80 millions de membres, posséde des clubs, des installations sportives, et dispense des cours de préparation militaire patriotique et de défense civile dans les usines, les fermes et les écoles. Le système bénéficie en plus de l’appui des services de sécurité, gigantesques et quasi autonomes, qui ont hérité d’une tradition despotique, soutiennent une idéologie patriotique et militaire et contribuent pour leur part à bloquer tout changement.

Selon David Holloway, ces activités patriotiques et militaires sont devenues « une caractéristique essentielle de la vie en Union soviétique » 39.

« Les forces armées et les industries d’armement sont retranchées dans l’appareil du Parti et de l’État. La priorité que la direction du Parti donne à la puissance militaire est devenue une caractéristique institutionnelle. »

Mais bien que les officiers aient dans la société un statut élevé et les privilèges correspondants, et que leur influence se fasse sentir dans la vie politique au plus haut niveau, celle-ci (en 1953, en 55, en 64) n’a jamais été décisive. Les intérêts militaires sont filtrés par le Parti, et ce serait une erreur de croire que l’armée constitue déjà un groupe de pression autonome. Brejnev, qui est arrivé au pouvoir grâce à l’appui du secteur militaro-industriel, auquel il était lié, a satisfait les aspirations de celui-ci.

De ce point de vue, la tendance à la croissance des armements et la poussée vers l’extermination en Union soviétique ne sont pas agressives et expansives, mais idéologiques et bureaucratiques. Pourtant cette tendance a, selon Holloway, acquis une force d’inertie autonome, incrustée dans la structure de la société soviétique : on ne peut plus la décrire comme une simple réaction à l’exterminisme occidental.

« Les influences étrangères sont réfractées dans le processus d’élaboration politique soviétique, dans la vision des Soviétiques, leurs conceptions militaires, leurs objectifs de politique étrangère ; les influences et les contraintes intérieures y jouent aussi leur rôle. L’effet des événements extérieurs sur la politique soviétique est complexe et nullement automatique. Dans bien des cas les influences étrangères se combinent avec des causes intérieures pour accélérer la dynamique interne de la politique d’armement soviétique. L’existence même d’une armée importante, d’une industrie militaire puissante et d’un réseau complexe de centres de recherche et de développement militaires est une source interne d’incitation à la production et au développement d’armements […]. Lorsqu’un système d’armes passe de la conception au développement, les intérêts des militaires et des bureaux d’étude s’y attachent immédiatement, et la pression se fait plus grande pour qu’on passe à la production. Lorsqu’il sera enfin produit […] les dirigeants d’entreprise souhaiteront probablement qu’il le soit en grande série. »

Notre analyse ne laisse pas apparaître une tendance agressive. Pourtant cette poussée par inertie est dangereuse : elle a ses faucons et ses impératifs idéologiques et stratégiques (la Tchécoslovaquie en 1968, l’Afghanistan en 1980), et pourrait bien entretenir dans la population des formes de chauvinisme, de xénophobie et même, lorsqu’il s’agit de la Chine, de racisme. Elle est d’autant plus dangereuse qu’elle ne peut être remise en question par des moyens démocratiques : nul ne peut demander publiquement pourquoi, après la mise en place des premiers ICBM, on a pris la décision absurde mais fondamentale d’obtenir, missile pour missile, la parité avec les États-Unis. Ce n’est que pendant une brève période, sous le règne impétueux et contradictoire de Khrouchtchev, qu’une résistance intermittente a été opposée au processus, et c’est le premier secrétaire lui-même qui l’opposa : elle prit la forme d’une retombée notable du taux d’accroissement des armements, d’un discours explosif sur les « dévoreurs de métal », et même d’un embryon de stratégie différente, internationaliste, qui s’appuyait sur le mouvement non aligné pour la paix ; en témoignèrent une aide civile généreuse au Tiers Monde 40 et les longues conversations d’homme à homme entre Russell et Khrouchtchev.

Après celui-ci, c’est l’inertie qui domina de nouveau : la paranoïa idéologique, la peur des divergences, la nullité orthodoxe de la vie intellectuelle officielle en Union soviétique, la terreur devant les déviations possibles en Europe de l’Est, l’hostilité à l’égard des mouvements authentiquement non alignés ou même de l’autonomie eurocommuniste. Tout cela n’empêchait pas dans le même temps de jouer à la « détente » 41 au niveau des états-majors, SALT par-ci, SALT par-là, d’injecter dans le Tiers Monde une « aide » de plus en plus militaire, et d’installer aux frontières de l’Europe ces menaces ignobles et nullement nécessaires que sont les SS-20 : une arme qui appelait, comme une réplique convenue sur le scénario commun de l’exterminisme, l’entrée en scène du missile Cruise de l’OTAN, qui attendait dans les coulisses. La poussée par inertie de l’URSS peut sembler aussi banale que les comptes rendus truqués d’un Parlement qui n’est pas maître des vraies décisions, mais lorsqu’elle se heurtera à la poussée fiévreuse du capital, elle suffira à nous tuer tous.

Annihilation et sécurité

Essayons de rassembler ces fragments.

Je propose, tout à fait sérieusement, le concept d’« exterminisme ». Ce concept pour moi n’implique pas une intention ou une capacité criminelle de prévision chez les principaux acteurs. Et je ne prétends nullement avoir découvert un nouveau « mode de production » exterministe. L’exterminisme indique les caractéristiques d’une société (exprimées, à des degrés divers, dans son économie, ses institutions politiques, son idéologie) qui la poussent dans une direction au bout de laquelle il y a l’extermination des masses. Le résultat final sera l’extermination, qui ne sera pas le résultat d’un accident (même si c’est par « accident » qu’on appuie sur la détente) mais bien la conséquence directe de décisions politiques antérieures, de l’accumulation et du perfectionnement des moyens d’extermination, et de la restructuration de sociétés entières en vue de cette fin. Pour passer à l’acte, l’exterminisme a bien sûr besoin de deux agents au moins, qui s’affrontent. Mais on ne peut attribuer un tel affrontement à un accident, si l’événement était prévu depuis longtemps, et si les deux agents se sont, par une politique délibérée, placés eux-mêmes sur des orbites de collision. Comme Wright Mills nous le disait il y a déjà longtemps :

« La cause immédiate de la Troisième Guerre mondiale est sa préparation. » 42

Les systèmes les plus proches de l’exterminisme sont le militarisme et l’impérialisme, avec lesquels il partage certaines caractéristiques. On peut utiliser ces notions pour décrire des sociétés relevant de modes de production différents : elles ne suffisent pas à caractériser des formations sociales, mais représentent beaucoup plus que de simples caractéristiques culturelles et idéologiques. Elles indiquent un aspect caractéristique d’une société, de son développement et de la direction de ce développement. Le militarisme et l’impérialisme ont des fondements institutionnels (la caste militaire, la marine, les compagnies à charte et les marchands d’esclaves, les industriels de l’armement, etc.) à partir desquels ils étendent leur influence à d’autres secteurs de la société. Arrivés à maturité, ils se présentent sous la forme d’ensembles d’institutions (politiques, économiques et idéologiques) dont chaque partie reflète et renforce les autres. L’exterminisme s’appuie sur un ensemble de ce genre, dont la base institutionnelle est fournie par les systèmes d’armement, avec leur support logistique économique, scientifique, politique et idéologique : tout le système social qui subventionne les recherches pour leur conception, les « choisit », les produit, décide d’une politique d’utilisation, les justifie, et leur permet de se maintenir.

La comparaison avec l’impérialisme nous aide, car elle indique à la fois une analogie et ses limites. L’impérialisme suppose normalement un agent actif et une victime qui y est soumise : un exploiteur et un exploité. La théorie vulgaire de l’impérialisme tendait à s’embourber dans la recherche des origines : la recherche de marchés, de matières premières, de nouveaux territoires à exploiter. Si l’on parvenait à désigner la « cause » originelle, tout s’expliquait. Pourtant ce type d’analyse n’a jamais pu rendre compte de nombreux aspects (impératifs stratégiques et idéologiques, espoirs de récompense, influence réciproque de la nation soumise sur la puissance impérialiste), ni expliquer l’irrationalité (en termes d’intérêts des agents) des moments de crise impérialiste : les rivalités impérialistes, la Première Guerre mondiale, les idéologies violemment irrationnelles dont s’est nourri le fascisme. Il est donc nécessaire de considérer l’impérialisme occidental comme une force produite par une matrice institutionnelle et économique rationnelle mais qui à un certain moment a connu un développement autonome et indépendant, qu’on ne peut plus réduire par l’analyse à la poursuite d’intérêts rationnels : le comportement devient si irrationnel qu’il en menace les empires qui l’avaient engendré et finit par les détruire.

Jusqu’ici, l’analogie est convaincante : elle nous montre ce qu’est l’exterminisme dans les armées 1980. Nous disposerons sans doute un jour d’une analyse complète des origines de la guerre froide, qui fera apparaître les motivations des agents comme rationnelles. Mais la guerre froide s’est depuis longtemps transformée en un processus auto- reproduit, l’exterminisme, où les tendances, les réactions et les intentions originelles jouent encore un rôle, mais sont dominées par une force d’inertie globale qui entraîne le monde dans un processus irréversible. J’avance ici une thèse qui, je l’espère, sera réfutée.

La situation ne tient pas à l’irrationalité des dirigeants politiques (bien que celle-ci y contribue). Elle est due au fait que cette poussée par inertie vers la guerre a une origine profonde et structurelle chez les puissances antagonistes. Nous avons tendance à éviter cette conclusion en employant des concepts qui limitent le problème : nous parlons (je l’ai fait moi-même) de « complexe militaro-industriel », du « secteur » ou des « intérêts » militaires, du « groupe de pression » des armements. Cela suggère que le danger est restreint à un champ connu et limité : son extension peut être contrôlée, il ne risque pas de contaminer la société tout entière.

Mais certains spécialistes des problèmes de la paix 43 emploient un concept plus approprié, celui d’isomorphisme :

« La capacité de se cristalliser sous des formes semblables ou très proches », « l’identité de forme et d’action entre deux ou plusieurs groupes. »

Considérés de ce point de vue les États-Unis et l’URSS ne possèdent pas des complexes militaro-industriels, ils en sont. Le secteur de pointe (systèmes d’armement et branches connexes) n’occupe pas dans la société un champ très vaste, et le secret officiel ne contribue pas à le rendre plus voyant : il impose néanmoins ses priorités à la société tout entière. Il infléchit la direction de la croissance. Dans le budget américain de 1981, 16,5 milliards de dollars ont été alloués « à la recherche, au développement, à l’expérimentation et à l’évaluation » d’armements ; 10% seulement de cette somme (à peine 1,5 milliard) est consacré au MX. Mais…

« Cela représente plus que l’addition des budgets de recherche et développement des ministères du Travail, de l’Éducation, des Transports, de l’Agence pour la Protection de l’Environnement, du Bureau fédéral de Lutte contre la Drogue et du Centre de Prévention des Épidémies ; et cela représente 140% du budget de la Fondation nationale de la Science. » 44

Étant donné la différence de niveau technologique entre les deux superpuissances, et l’extraordinaire degré de perfectionnement de l’arsenal soviétique, l’infléchissement dans ce sens de la recherche en URSS doit être encore plus considérable.

Les systèmes d’armement qui font une utilisation massive des découvertes scientifiques rapprochent les militaires des civils : mais en même temps ils militarisent de plus en plus de civils. La diplomatie de la « posture » et du bluff, et l’incitation à s’assurer quelque avantage technologique, entraînent des opérations importantes de renseignement et la manipulation de l’information. La nécessité d’imposer un consensus à l’opinion publique (le contribuable américain, le consommateur soviétique dont les besoins croissants demeurent insatisfaits) engendre de nouveaux moyens de former l’opinion. Il arrive un moment où les groupes dirigeants ont besoin d’une crise militaire perpétuelle, pour rendre légitimes leur pouvoir, leurs privilèges et leurs priorités, pour faire taire les désaccords, pour renforcer la discipline sociale, pour détourner l’attention de l’irrationalité manifeste de tout le processus. Ils se sont tellement habitués à cette façon de procéder qu’ils ne savent plus gouverner autrement.

Le parallélisme isomorphique est évident à tous les niveaux : dans la vie culturelle, politique, et surtout idéologique. Dans une lettre qui fit sensation, adressée l’an dernier à la Conférence des Présidents d’Université de Californie, Gregory Bateson, le célèbre psychiatre, utilisait une analogie empruntée à la biologie :

« L’effet de dissuasion immédiat est obtenu aux dépens d’un changement qui s’accumule sur une longue durée. Les actions qui aujourd’hui permettent de repousser le désastre ont pour résultat une augmentation de la puissance des deux parties, ce qui est source d’instabilité accrue et provoquera une destruction plus importante quand l’explosion aura lieu. Cette fuite en avant, d’action menaçante en action menaçante, transforme le processus en une forme de dépendance, comme s’il s’agissait d’une drogue. »

L’agressivité frustrée s’accumule, jusqu’à envahir la culture tout entière.

C’est par cette idéologie que la dépendance à l’égard de l’exterminisme se transmet. La confrontation entre les superpuissances a, depuis le début, un contenu hautement idéologique. C’est l’idéologie qui, au même titre que la recherche du profit et la croissance bureaucratique, a été le moteur de la course aux armements, qui a placé les puissances sur une orbite de collision, qui a même (quelquefois) protégé quelques victimes 45. L’idéologie remplit dans les deux camps une triple fonction : elle justifie les préparatifs de guerre, légitime le statut privilégié des professionnels de l’armement, et permet de contrôler l’opposition politique. Depuis plus de trente ans, l’anticommunisme est un moyen de contrôle de la classe ouvrière et des intellectuels américains ; remplacez le terme par « orthodoxie communiste », et vous avez le même contrôle idéologique, dans sa version stalinienne.

Les deux camps n’ont idéologiquement qu’un seul point commun : l’hostilité envers tout non-alignement véritable, le « neutralisme » ou « la troisième voie ». Car si une telle voie était possible, elle mettrait directement en cause la légitimité de l’exterminisme. Dubcek et Allende devaient être renversés, car ils avaient franchi la frontière la plus névralgique : leur succès aurait menacé les fondements mêmes du champ de force idéologique de l’exterminisme. La contagion aurait pu s’étendre, non seulement en Europe de l’Est et en Amérique latine, mais au cœur même de l’exterminisme.

Le concept d’isomorphisme permet aussi d’expliquer l’évolution de la Grande-Bretagne dans la dernière décennie. Dans cet État client de l’OTAN, dont l’économie est boiteuse, la cristallisation se produit particulièrement vite : procès pour violation de la loi sur les secrets officiels, mesures croissantes de sécurité et de surveillance, manipulation de l’information officielle et de l’idéologie du consensus, enquêtes sur les opinions des fonctionnaires, présence plus insistante de la police, filtrage des jurys, diminution du rôle du parlement et des procédures démocratiques, préparation des mesures administratives pour l’» état d’urgence national », mise sur pied de plans d’urgence par le gouvernement, futilités de la campagne « se protéger pour survivre ». Tandis que les industries disparaissent et que les « dépenses publiques » sont sabrées selon les recettes de Milton Friedman, de nouveaux systèmes d’armement sont mis à l’étude, et l’argent du contribuable est déversé dans l’égout de l’exterminisme.

La Grande-Bretagne au début des années 1980 présente l’image caricaturale d’une formation exterministe. Les impératifs de la « défense » empoisonnent l’économie nationale, ceux de l’idéologie détournent même la production rentable d’armements au profit de firmes américaines. Dans cette nation cliente, la poussée par inertie du complexe militaire national augmente les exigences financières de l’OTAN : une des causes du programme « Chevaline », qui a coûté 1 milliard de livres, est, nous le savons maintenant, « la nécessité de donner quelque chose à faire au grand Centre de Recherches d’Aldermaston » 46. Les hommes politiques qui ont décidé la mise en chantier de ces systèmes d’armement ont été remplacés ; leurs successeurs ne sont que les rouages du support logistique de ces systèmes 47, tout comme les hauts fonctionnaires, les scientifiques, les responsables du budget ou des chaînes de télévision, et les journalistes spécialisés dans les questions de défense qui ont fourni à ces systèmes soutien logistique et appui.

A l’endroit même où j’écris ces lignes, dans la campagne des West Midlands, je sais que j’ai des voisins : à Cheltenham, le centre d’interception de signaux du GCHQ 48 ; à Hereford, la base du SAS 49 ; à Kidderminster, la fabrique de combustible pour les missiles « Sea-Slug » (dont l’existence n’a été connue qu’après qu’une explosion y a causé des victimes) ; à Malvern, un centre de recherche sur les radars mais aussi sur des sujets soumis au secret officiel.

Le procès est cumulatif, car la cristallisation de la culture accélère celle de l’économie, et donc celle de la politique, et en retour elle-même. Les opérations de sécurité limitent l’activité des hommes politiques ; la sécurité de l’emploi dans les industries d’armement restreint la marge de manœuvre des syndicats ; le développement de la recherche militaire, principalement dans le « secteur public » engendre en Grande-Bretagne des pressions bureaucratiques qui rappellent étrangement ce qui se passe en URSS ; les ministres de la Défense et des Affaires étrangères, dans leurs voyages en Chine, en Oman, au Pakistan, défendent les dossiers des marchands d’armes ; tandis qu’en Angleterre des universitaires reçoivent des subventions pour préparer ces dossiers. Puisque tous ces éléments vont dans le sens de l’extermination, il est juste de leur donner le nom d’exterminisme.

Le moment de danger maximal

L’analogie avec l’impérialisme nous mène loin : elle finit pourtant par nous laisser en plan. L’impérialisme produit son propre adversaire, le mouvement national d’autodétermination du peuple dominé. Ce n’est pas le cas pour l’exterminisme, qui n’affronte que lui-même. Il n’exploite pas une victime, il est confronté à son égal. Chaque effort pour dominer l’autre provoque un effort équivalent en sens contraire. Nous avons là une contradiction non dialectique, un état d’antagonisme absolu, dans lequelles deux puissances grandissent en s’opposant, et qui ne peut être résolu que par l’extermination réciproque.

Pourtant l’exterminisme a aussi ses contradictions internes. A l’Occident, une économie fondée sur le développement scientifique ne produit pas seulement des systèmes d’armement, mais aussi de l’inflation, du chômage, une moindre couverture sociale. A l’Est, l’économie de guerre ralentit la croissance, la détourne et engendre des pénuries de ressources et de qualification. Les tensions les plus fortes se font sentir dans les États clients à l’intérieur de chaque alliance, où le ressentiment à l’égard de la domination grandit. Lorsque l’angoisse et l’insatisfaction s’accroissent, on voit se profiler, menace intolérable pour l’idéologie exterministe, la possibilité d’un mouvement réellement internationaliste contre les militaristes des deux blocs.

Cela nous amène à la crise. Une course aux armements qui va s’accélérant a placé les deux superpuissances sur une orbite de collision ; nous pouvons nous attendre à cette collision dans les deux décennies qui viennent 50. Pourtant cette accélération peut casser les économies et les idéologies des deux blocs. L’injection de deniers publics, et même le missile MX, pourraient bien ne pas éviter aux États-Unis la récession : ils pourraient même l’aggraver en élargissant la brèche entre une économie en progrès et une économie en récession 51. En URSS et dans les pays de l’Est, c’est la crise idéologique qui est la plus manifeste : combien de temps les vieilles méthodes de contrôle tiendront-elles ? La description officielle de la réalité n’engendre que l’ennui ; l’idéologie n’est plus intériorisée : elle devient un masque ou un discours vide appris par cœur, que la police est chargée d’imposer.

L’histoire nous a appris que cette conjoncture de crise, si elle est aussi riche de possibilités de changement, est la plus dangereuse de toutes. Les groupes dirigeants, habitués à leurs vieux modes d’action et de contrôle, sentent le sol se dérober sous leurs pieds. Faucons et colombes se regroupent dans des factions. On agit dans la précipitation, impulsivement. Le neutralisme, l’internationalisme, les mouvements démocratiques à l’Est et socialistes à l’Ouest apparaissent comme d’odieuses menaces pour les pouvoirs établis, qui contestent la raison d’être même des élites exterministes. Dans cette situation de confrontation probable entre les superpuissances et d’instabilité idéologique, il n’est pas raisonnable de penser qu’avec nos pauvres ressources, notre préparation politique incomplète, nos communications internationalistes inadéquates, nous gagnerons la partie. Il est probable que l’exterminisme atteindra sa fin historique.

Direction l’enfer

Je viens de lire Discussions au sein du marxisme anglais 52 et, laissant de côté accords et désaccords mineurs, je m’interroge sur une divergence que ni Perry Anderson ni moi n’avons précisément définie. Je vais essayer de le faire, pour répondre à l’invitation d’Anderson « d’explorer ensemble de nouveaux problèmes », même si ce problème-là est ancien. Il s’agit, bêtement, d’une question de génération.

Les membres de ma génération ont été les témoins, et à leur humble niveau les acteurs, du gel de l’Europe, imposé par la guerre froide, et de sa division en deux camps. Cette ligne de fracture (qui élargit celle des années 1920 et 1930) m’a toujours semblé être le point nodal de ce champ de force où l’antagonisme des deux pôles engendre l’exterminisme.

La seconde génération de la Nouvelle Gauche, qui a animé la New Left Review si longtemps et avec tant de ténacité, est entrée en scène alors que le gel de la guerre froide était un fait acquis, et que ses impératifs idéologiques faisaient partie de la routine. Vers 1960, la recherche capricieuse de la détente que mena Khrouchtchev, ainsi (c’est du moins la thèse que je soutiens 53) que la croissance des mouvements pacifistes du type de la CND, mirent en échec la poussée exterministe, contraignirent les gens au pouvoir à camoufler leurs opérations et à modifier leur vocabulaire agressif. Tout le monde était bien d’accord : la guerre nucléaire était « impensable ».

Dans le même temps surgissaient à la périphérie (l’Asie du Sud-Est était alors encore à la périphérie) des mouvements révolutionnaires de libération nationale, à qui l’Occident opposa une réplique brutale. La nouvelle génération de la gauche s’identifia promptement aux combattants de ce nouveau terrain de lutte : elle y prêta une attention très informée, et sa solidarité avec les mouvements anti-impérialistes d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine fut éloquente.

Ils avaient bien sûr raison. Mais cela détourna leur attention des lieux centraux du pouvoir : et ils en vinrent à penser, à tort, que la confrontation entre les deux blocs trouvait son origine à la périphérie, d’où elle se transmettait au centre, si bien que sa dynamique pourrait fort bien être expliquée en termes de poussée impérialiste et de résistance anti-impérialiste. Le rôle des militants de gauche occidentaux se limita de plus en plus à l’observation et à l’analyse d’une confrontation extérieure.

Mais ma génération, qui avait été témoin de la première utilisation de la technologie exterministe à Hiroshima, de son perfectionnement avec la bombe H, et de cette division idéologique incroyablement absolue que fut la Première Guerre froide (les procès Rajk et Rosenberg, la condamnation de la Yougoslavie par le Kominform, le mac-carthisme et la théorie de la « guerre préventive », le pont aérien vers Berlin et le mur de Berlin), n’a jamais oublié l’importance du « centre ». Nous nous étions habitués, au plus profond de notre conscience, à l’idée que la survie même de la civilisation était problématique.

Cette conviction ne nous vint pas instantanément, avec le champignon atomique sur Nagasaki. Mais je peux, quant à moi, apporter un témoignage assez précis. En 1950, j’écrivis un long poème, Le lieu nommé choix, qui était nourri de cette conviction. Je citerai la conclusion de sa partie centrale.

« … La moisissure se répand sur toutes les villes,
Sur les murs, sur les cathédrales ; elle grimpe aux cheminées qui crachent leur mélopée.
Sur chaque rebord elle flotte, attendant de germer :
Pour rendre notre maison blanche et vide et creuse, un crâne abstrait.
Déjà les fenêtres sont fermées ; déjà on a rappelé les enfants.
Ensemble nous attendons, dans l’obscurité contre nature
Tandis que dehors le dieu prend forme, la forme d’un champignon
Laissant de vastes traces ridées de sang sur la neige balayée par le vent.
Et voilà qu’il se penche sur nous, son haleine embue les carreaux,
Il aspire notre maison vers le vide infini de la matière,
De son casque et de son bec, il cogne, ses écailles s’entrechoquent,
De ses serres il griffe les tuiles, son sinistre regard de pierre nous fixe. »

Sans doute cette vision d’apocalypse, que j’ai toujours eue, ne me fait pas honneur. Hans Magnus Enzensberger, pour qui j’ai le plus grand respect, a récemment critiqué les futurologistes qui prédisent le pire, ces « utopistes négatifs » :

« Nous n’en sommes certainement pas à la fin du monde […] et jusqu’ici nul n’a pu m’apporter la preuve concluante qu’un tel événement va se produire dans un avenir prévisible. » 54

Et bien sûr, s’il est quelque chose de pire, de bien pire, que l’apocalypse c’est de se rendre intellectuellement ridicule. Je ne serais que trop heureux de connaître les arguments qui apportent la preuve concluante que mon analyse du développement menaçant de l’exterminisme est fausse.

Pourtant les arguments que j’ai avancés ont du poids, et la technologie exterministe a une existence bien réelle. Et les visions apocalyptiques de notre siècle ne furent pas toujours fausses. Ceux qui annoncèrent la Première Guerre mondiale ne prédirent que rarement toute l’étendue des dévastations ; personne n’envisagea toute la férocité de la dernière guerre. Et ceux qui prédisent la Troisième Guerre mondiale ne ressemblent pas aux prophètes auxquels l’histoire nous a habitués, prêtres excentriques, artisans fanatiques interprétant l’Apocalypse de Jean, femmes de chambre hystériques. Certains proviennent du complexe militariste lui-même, dont ils connaissent les plans stratégiques : Sakharov, Mountbatten, l’amiral La Rocque, Zuckerman. Ce n’est pas Joanna Southcott 55 qui a convoqué la Première Conférence de Pugwash, mais Einstein et Russell. Ce n’est pas Thomas Tany 56 mais Robert Oppenheimer qui a dit, en 1947 :

« Le monde avance en direction de l’enfer à grande vitesse, avec une accélération positive, et sans doute croissante. »

Nous devrions, même en matière d’apocalypse, faire attention à ce que nous disons. La catastrophe exterministe pourrait être évitée par une guerre nucléaire locale « limitée » (en Chine, en Afrique, dans le golfe Persique) dont les conséquences seraient si graves qu’elles effraieraient les exterministes eux-mêmes et susciteraient un nouveau mouvement de résistance. Et même le choc exterministe total dans l’hémisphère Nord, avec tout l’arsenal des missiles intercontinentaux, n’éliminerait pas nécessairement toute vie animale, à moins que la couche d’ozone qui entoure la planète ne soit irrémédiablement endommagée.

Ce qu’un tel choc détruirait, c’est la civilisation de l’hémisphère Nord, avec ses structures économiques et sociales. On peut imaginer que les survivants seraient exposés à la famine et aux épidémies, que les grandes villes seraient abandonnées aux rats ou à des mutants issus d’eux. Les hommes se disperseraient vers les territoires non contaminés, où ils tenteraient de réinventer une économie de subsistance et de pénurie, au milieu des difficultés dues à un lourd héritage de dégâts génétiques. Le banditisme renaîtrait ; on trouverait des fermes, des monastères et des communes fortifiés ; les religions étranges se multiplieraient. En fin de compte on verrait peut-être réapparaître de petits États-cités, avançant péniblement vers de nouvelles relations commerciales et de nouvelles guerres. Mais cela pourrait se passer encore plus mal. Des économies avancées pourraient survivre, sans grand dommage, dans l’hémisphère Sud, en Australie, en Argentine, en Afrique du Sud. Après une période de calme, le temps que la puanteur et les épidémies disparaissent, ils reviendraient avec leurs mousquets coloniser les tribus européennes, peut-être pour se disputer les dépouilles, peut-être pour établir la domination mondiale d’une unique superpuissance.

Je n’envisage pas l’extermination de toute vie sur la terre, seulement celle de notre civilisation. On ferait le bilan de deux millénaires, dans chaque domaine de l’activité humaine et de la culture, et on placerait un signe négatif devant chaque total.

Notre chance

Qui a vécu longtemps en s’attendant à cette catastrophe a vu se modifier, de façon profonde et subtile, sa position politique. La lutte des classes continue de se dérouler, sous des formes diverses, aux quatre coins du monde. Mais l’exterminisme n’est pas une « question de classe » : c’est un problème pour l’ensemble de l’humanité. Certaines positions « révolutionnaires », avec leur rhétorique qui exacerbe l’idéologie exterministe et introduit la division dans les alliances nécessaires à la résistance pour la survie de l’humanité, sont des luxes dont nous pourrions bien nous passer.

Il y a des contradictions dans le développement de l’exterminisme, et des forces s’opposent à lui dans les deux blocs. Je n’en ai pas encore dit grand-chose dans ces notes. Il me reste à indiquer ce que pourrait être un rassemblement de forces anti-exterministes et ce que pourrait être sa stratégie, s’il devait avoir la moindre chance de réussir.

D’abord, il devrait se mobiliser très rapidement, car nous sommes en vue de la collision. Les prophéties sont toujours arbitraires : mais le déploiement des missiles de croisière dans les pays d’Europe occidentale en 1983 pourrait être le point de non-retour.

Deuxièmement, la fracture au cœur de l’Europe demeure le lieu privilégié de l’affrontement des poussées exterministes, encore qu’une seconde fracture soit apparue en Asie, avec la politique imprévisible de la Chine 57. Aussi la stratégie du Désarmement nucléaire européen n’est pas une façon de se retirer du conflit. Elle s’attaque directement aux sources du conflit, en donnant naissance à une poussée en sens contraire, à un processus qui peut mener à la dissolution des deux blocs, à la démystification des mythes exterministes, et par là peut permettre aux nations européennes, à l’Ouest comme à l’Est, de retrouver leur autonomie et leur capacité de changement politique. Le neutralisme et le non-alignement, où que ce soit dans le monde, ne sont pas, ou pas nécessairement, des positions isolationnistes ou « pacifistes » : ce sont des interventions actives contre le déterminisme exterministe.

Troisièmement, ce rassemblement doit, naturellement, conclure des alliances avec les mouvements anti-impérialistes et de libération nationale partout où il y en a dans le monde. En même temps, en apportant son appui à la politique de non-alignement, il constituera une force capable de mettre en échec la militarisation croissante des États postrévolutionnaires d’Asie et d’Afrique.

Quatrièmement – et ceci est peut-être le point critique et décisif – il doit mener un travail discret et non provocateur pour conclure des alliances entre le mouvement pacifiste occidental et les éléments du monde communiste (en URSS et en Europe de l’Est) qui sont prêts à affronter les structures et l’idéologie exterministes dans leur propre pays.

Ceci est une nécessité. Sans des alliances internationalistes qui traversent la fracture, nous échouerons. Comme nous l’avons vu, la poussée exterministe d’un des blocs suscite et accroît celle de son adversaire. La poussée en sens contraire ne peut donc pas venir de l’adversaire, mais seulement de la résistance des peuples à l’intérieur de chaque bloc. Mais tant que cette résistance reste limitée à l’intérieur d’un bloc, elle peut contrarier la tendance à la guerre, mais elle n’est pas capable en fin de compte d’imposer une autre direction. Tant que le mouvement de résistance dans chaque bloc peut être considéré comme l’« allié » de l’autre bloc, l’exterminisme (avec ses bases importantes dans le complexe militaro-industriel) sera capable d’imposer sa domination sur son propre territoire, d’y perpétuer son contrôle idéologique et, en fin de compte, de reprendre sa marche en avant.

Seul le renouveau de l’internationalisme peut faire surgir des forces suffisantes pour répondre aux nécessités de la situation. Cet internationalisme doit être consciemment anti-exterministe. Il doit s’opposer aux impératifs idéologiques des deux blocs. Il doit incarner, dans ses analyses, dans ses échanges, dans son action, dans son expression symbolique, les impératifs de la survie écologique de l’humanité. Un tel mouvement ne doit pas être récupéré par les porte-parole officiels ou semi-officiels des deux blocs : les partis euro-communistes qui refusèrent de participer à la Conférence de Paris en avril 1980 étaient conscients de cette nécessité. La stratégie des Appels pour la Paix de Stockholm et celle du Conseil mondial de la Paix sont aussi vaines que la stratégie de l’exilé de Gorki, qui veut imposer le respect des droits de l’homme en URSS par des résolutions du Sénat américain.

L’internationalisme de notre temps exige le refus sans équivoque de l’idéologie de chacun des blocs. Le mouvement qui se développe en Europe occidentale contre la « modernisation » de l’OTAN doit arracher aux idéologues et aux responsables de l’armement soviétique de réelles concessions : l’ouverture de l’Europe de l’Est à des échanges véritables et sa participation au mouvement internationaliste. Ceci n’est pas une question de dissimulation tactique mais de principe. Là est peut-être le point crucial pour la dissolution du champ de force exterministe. Il sera contesté avec la même violence par les idéologues de l’OTAN et par la bureaucratie et la police communistes. Il rendra nécessaires des manifestations symboliques et un moral internationaliste à toute épreuve. Et il nous fera courir à tous des dangers.

Enfin, il va sans dire que l’on doit opposer à l’exterminisme l’alliance populaire la plus large, en utilisant toutes les ressources de notre culture. Les divergences secondaires doivent s’effacer devant l’impératif de survie écologique de l’humanité. L’immobilisme dont fait parfois preuve la gauche marxiste est fondé sur une grande erreur, qui est de penser que la rigueur théorique et la position « révolutionnaire » constituent le fin du fin de la politique. L’objet de la politique est l’action, et l’action efficace. Ces voix qui nous serinent, dans le registre aigu du militant, que la « Bombe » (comme s’ils en connaissaient tous les secrets) est une « question de classe », que nous devons en revenir aux drames de la confrontation et éviter la contamination des chrétiens, des neutralistes, des pacifistes et autres ennemis de classe – ces voix ne font entendre qu’un contrepoint dans le chœur de l’exterminisme. Seule une alliance qui englobe les Églises, les eurocommunistes, les socialistes, les dissidents d’Europe de l’Est (et pas seulement les « dissidents »), les citoyens soviétiques en dehors des structures du Parti, les syndicalistes, les écologistes – seule une telle alliance peut avoir une force et un élan internationalistes suffisants pour nous débarrasser des missiles de croisière et des SS-20.

Si nous obtenons la victoire dans cette lutte-là, le monde se remettra en marche. Si nous commençons à démanteler ce champ de force, le blocage politique en Europe (à l’Est, au Sud, à l’Ouest), qui date de trente et un ans, commencera à céder. Nous n’obtiendrons rien facilement : mais si nous arrivons à faire que les deux blocs quittent leur orbite de collision, ils se mettront alors à changer. Les responsables de l’armement et la police commenceront à perdre de leur autorité, les idéologues oublieront leur leçon. Un nouvel espace s’ouvrira à la politique.

A l’ombre menaçante de la crise exterministe, l’Europe prend conscience, et une occasion favorable se présente. Ces notes ne sont que des esquisses, et les lecteurs voudront sans doute les améliorer. Mais je leur demande aussi de passer à l’action.

Edward Thompson, mai 1980.

Je remercie Ken Coates, Mary Kaldor, Dan Smith, Dorothy Thompson et les rédacteurs de la New Left Review pour leurs commentaires et leurs critiques ; j’assume seul la responsabilité des conclusions.

Notes on Exterminism, the Last Stage of Civilization, may 1980.

Traduit de l’anglais – éd. PUF, 1983.

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Notes sur l’exterminisme

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Edward Palmer Thompson (3 février 1924 – 28 août 1993), historien britannique.

Auteur de :

La formation de la classe ouvrière anglaise, 1963 (éd. Gallimard/Seuil, 1988).

Temps, discipline du travail et capitalisme industriel, 1993 (éd. La Fabrique, 2004).

Misère de la théorie, contre Althusser et le marxisme anti-humaniste, 1978 (éd. L’Échappée, 2015).


Notes:

1 J’utilise dans ces pages le terme « rationalité » pour désigner la poursuite rationnelle de son intérêt propre par une nation, une classe, une élite politique, etc. Considérées d’un autre point de vue, ces activités pourraient bien sembler peu rationnelles.

2 L’aventure de Suez (1956), l’intervention en Tchécoslovaquie (1968) et le raid d’hélicoptères en Iran (1980) sont pour moi des exemples de ces poussées de fièvre. L’intervention soviétique en Afghanistan est une action politico-militaire plus calculée : une poussée de fièvre délibérément provoquée.

3 Peter Sedgwick, “Nato, the Bomb and Socialism”, University and Left Review, 7, automne 1959 (c’est moi qui souligne).

4 Les titres pourtant ne manquent pas. On trouvera une première bibliographie critique dans Ulrich Albrecht, Asbjörn Eide, Mary Kaldor et al., A Short Research Guide on Arms and Armed Forces, Londres, 1978. Cf. également la bibliographie de Asbjörn Eide et Marek Thee, Problems of Contemporary Militarism, Londres, 1980. Ces bibliographies sont régulièrement mises à jour dans le Rapport de l’ADIU (Unité de Recherche en Sciences politiques, Université de Sussex).

5 Elles seront, je le crains, oubliées dans ces pages. La diplomatie chinoise est pour moi une énigme.

6 Avant 1960, les exactions de l’OPEP et l’activité agressive des étudiants iraniens auraient certainement provoqué une riposte militaire occidentale.

7 Herbert Saville Jr, “America’s Greatest Construction”, New York Review of Books, 20 mars 1980.

8 Mary Kaldor, “The Significance of Military Technology”, in Problems of Contemporary Militarism, pp. 226-269.

9 Cf. M. Kaldor et A. Eide, The World Military Order, The Impact of Military Technology on the Third World, Londres, 1979,

10 Satanic mills : allusion à une expression de William Blake décrivant les premières fabriques de la révolution industrielle. [NdT]

11 J’utilise ici les estimations prudentes de Deborah Shapley, qui n’incluent pas les armes tactiques. D’après d’autres estimations, prenant en compte d’autres catégories d’armes, le total mondial dépasse déjà les 50 000.

12 Deborah Shapley, “Arms Control as a Regulator of Military Technology”, Daedalus, n°109, été 1980.

13 Alva Myrdal, The Game of Disarmament, New York, 1976, pp. 11-12; Lord Zuckerman, “The Deterrent Illusion”, The Times, 21 janvier 1980 (article reproduit dans Apocalypse Now, Spokesman Books).

14 On trouvera une évaluation sérieuse de la croissance des armements dans les deux blocs dans Dan Smith, The Defence of the Realm in the 1980s, Londres, 1980, en particulier les chapitres 3 et 4.

15 Myrdal, p. 8.

16 Circular Error Probability : mesure de la précision du tir d’un missile. Rayon d’un cercle dont le centre est la cible, et à l’intérieur duquel 50% des missiles tirés sur la cible sont censés tomber ; [NdT]

17 Lawrence Freedman, directeur du Département de Stratégie à l’Institut royal des Affaires internationales, dans le Times du 26 mars 1980.

18 « La menace d’une attaque nucléaire soviétique en Europe occidentale pourrait contraindre l’OTAN à faire rapidement appel à l’arsenal américain, ce qui ferait courrir des risques aux villes américaines […]. Les missiles déployés en Europe laisseraient au Président américain un choix intermédiaire. » Gregory Treverton, directeur adjoint de l’Institut d’Études stratégiques, dans The Observer du 19 novembre 1979.

19 Interview parue le 30 mars 1980 dans le New York Sunday Times.

20 Herbert F. York, “The Nuclear ‘Balance of Terror’ in Europe”, Ambio, 4, n°5-6, 1975.

21 Dans The Game of Disarmament de Myrdal, au chapitre 2, on trouve une description exhaustive de la stratégie du « théâtre d’opérations ». Le livre date de 1976.

22 On trouvera un récit mondain de cette délinquance bureaucratique dans Stephen R. Hanmer Jr, NATO Review, février 1980.

23 Les estimations du SIPRI, l’Institut international de la Recherche pour la Paix de Stockholm, sont résumées dans Frank Barnaby, “Global Militarization”, Proceedings of the Medical Association for The Prevention of War, mars 1980.

24 Myrdal, p. 4. Mais le Tiers Monde nous rattrape ; en 1978 (Barnaby, passim) il a dépassé 24% du total mondial.

25 Allusion au cercle préhistorique de Stonehenge, dont l’origine et la fonction restent mystérieuses [NdT].

26 On trouvera une analyse lumineuse des préparatifs actuels de guerre chimique dans le Scientific American, avril 1980.

27 Cf. Barnaby, Global Militarization.

28 L’étude remarquable de l’« archipel du Goulag américain » de Noam Chomsky et Edward Herman, The Washington Connection and Third World Fascism, et After the Cataclysm (publiés par Spokesman Books en 1979) n’a pas reçu en Grande-Bretagne toute l’attention qu’elle méritait, à cause de divergences d’interprétation sur les événements d’Indochine. Pour certains des épisodes les plus horribles (et qui méritent – autant que les événements du Cambodge – le qualificatif d’exterministe), les puissances occidentales ont agi indirectement, grâce à des intermédiaires : cf. A. Kohen et J. Taylor, An Act of Genocide : Indonesia’s Invasion of East Timor.

29 Emma Rothschild, “Boom and Bust”, New York Review of Books, 3 avril 1980.

30 Depuis que j’ai écrit ces lignes, j’ai lu l’important rapport de Mary Kaldor, Le rôle de la technologie militaire dans le développement industriel, présenté en mai 1980 devant le Groupe d’Experts de l’ONU sur la Relation entre le Désarmement et le Développement. Mary Kaldor défend une position proche de la mienne mais plus complexe, et insiste plus sur les aspects « baroques » de la technologie militaire : de plus en plus coûteuse, compliquée, inefficace, elle conduit à des déformations ou des impasses technologiques. Mary Kaldor voit dans les industries d’armement aux États-Unis et en Grande-Bretagne moins un « secteur de pointe » qu’un secteur qui limite et détourne le changement industriel, et conduit à la « stagnation technologique, symptôme d’un cercle vicieux dans lequel le déclin industriel stimule les dépenses militaires qui paradoxalement accentuent à leur tour le déclin industriel ». Elle pense que l’exportation de cette technologie vers le Tiers Monde est totalement négative, implantant les germes de la décadence dans la recherche même de la croissance.

31 Cf. James Petras et Robert Rhodes, “The Reconsolidation of US Hegemony”, in New Left Review, 97, et la discussion dans les n°101 et 102 de la même revue.

32 Wall Street Journal, 4 avril 1980.

33 Cf. Scoville, New York Times (supplément scientifique), 15 avril 1980 ; cf. aussi The Guardian, 13 mars 1980.

34 Time Magazine, 7 avril 1980 ; The Guardian, 27 mars 19S0 ; sur l’activité du lobby de l’armement, New York Times, 30 mars 1980.

35 Oskar Lange, Papers in Economics and Sociology, Oxford, 1970, p. 102.

36 Rothschild.

37 Jaurès Medvedev, “Russia under Brezhnev”, in New Left Review n°117, sept.-oct. 1979.

38 Alec Nove, Problems and Prospects of the Soviet Economy, New Left Review119, janv.-févr. 1980.

39 David Holloway, War, “Militarism and the Soviet State”, Alternatives, juin 1980 ; cf. également, du même auteur, “Soviet Military R&D”, in J. Thomas et U. Kruse-Vancienne, Soviet Science and Technology, Washington, dc, 1977. J’utilise abondamment dans cette section l’article de David Holloway, et je le remercie de m’avoir autorisé à le faire : je porte bien sûr la seule responsabilité de mes conclusions.

40 Cf. Jaurès Medvedev, pp. 11-12.

41 Cf. mon article, “Detente and Dissent”, in Ken Coates, Detente and Socialist Democracy : a Discussion With Roy Medvedev, Nottingham, 1975.

42 C. Wright Mills, The Causes of World War III, New York, 1958, p. 47.

43 Cf. Jan Oberg, “The New International Military Order”, in Problems of Contemporary Militarism, pp. 54-64.

44 Emma Rothschild.

45 C’est peut-être leur importance idéologique, et non des considérations stratégiques, qui a évité à la Yougoslavie et à Cuba d’être envahis. On peut comparer le pitoyable amateurisme de l’expédition quasi officielle de la baie des Cochons, et la violence militaire inouïe à laquelle le Vietnam a été soumis.

46 La citation est du spécialiste des questions de défense du journal The Guardian, le 27 mai 1980.

47 Cf. l’ineffable William Rodgers, porte-parole du Labour Party sur les questions de défense, dans le Labour Weekly du 23 mai 1980 : « Environ 750 000 hommes et femmes sont aujourd’hui membres des forces armées ou employés dans des industries travaillant pour la défense […]. Si le Labour Party cessait de se préoccuper des questions de défense, nous perdrions leur soutien et ne gagnerions plus jamais les élections. »

48 GCHQ : Government Communications Head Quarters, Centre de Communication des Services de Renseignement britanniques. [NdT]

49 SAS : Special Air Service, régiment de commandos de l’armée anglaise. [NdT]

50 Si la Chine prend finalement position pour un des deux blocs, mettant tout son poids dans la balance, on ne voit pas comment la collision pourrait être évitée.

51 Cf. Emma Rothschild, Boom and Bust, et Mary Kaldor, The Role of Military Technology in Industrial Development.

52 Perry Anderson, Arguments within English Marxism, Londres, New Left Books, 1981. [NdT]

53 Je ne suis pas du tout d’accord avec l’analyse d’Anderson qui tend à déprécier la CND comme pacifiste, neutraliste, petite-bourgeoise, et « condamnée à l’échec », et à canoniser la VSC (Vietnam Solidarity Campaign). Mais pour le moment, je laisse de côté cette discussion.

54Two Notes on the End of the World”, New Left Review, 110, juillet-août 1978.

55 Prophétesse victorienne, qui croyait être la mère d’un nouveau Messie, et fonda une secte qui eut un certain écho dans les milieux populaires. [NdT]

56 Extrémiste religieux du milieu du XVIIe siècle, une des principaux ranters. [NdT]

57 Par « lien », je ne veux pas dire que la détonation se produira nécessairement en Europe. Le Pakistan ou les États du Golfe sont de meilleurs candidats.

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