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Posts Tagged ‘pacifisme’

Edward P. Thompson, Notes sur l’exterminisme, stade suprême de la civilisation, 1980

17 novembre 2015 Laisser un commentaire

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Camarades,

Il nous faut une analyse de classe bien convaincante de la crise internationale et des menaces de guerre actuelles. Certes. Mais si nous dominons à notre analyse la structure d’une suite rationnelle d’arguments, nous imposons une cohérence rationnelle 1 à l’objet analysé. Et si l’objet était irrationnel ? Et si les événements n’étaient pas provoqués par une logique historique unique (« l’attitude sans cesse plus agressivement militariste de l’impérialisme mondial », etc.), qu’on pourrait analyser en termes d’origines, d’intentions ou d’objectifs, de contradictions ou de conjoncture ? Si les événements étaient simplement le fruit de l’inertie et du gâchis ? Une telle inertie peut résulter, dans la situation dont nous avons hérité, de toute une série de forces fragmentaires (formations politiques et militaires, impératifs idéologiques, technologies d’armement), ou plutôt de l’antagonisme de deux ensembles de forces de ce genre, imbriqués dans leur opposition. Ce que nous subissons aujourd’hui s’est formé dans l’histoire, et à ce titre peut être soumis à une analyse rationnelle, mais l’ensemble de la situation forme aujourd’hui une masse critique, à la veille d’une explosion irrationnelle. L’explosion pourrait être déclenchée par accident, par une erreur de calcul, par la progression lente mais implacable de la technologie militaire, ou par une poussée soudaine de fièvre idéologique 2. Si nous organisons tous ces éléments dans une construction logique trop rigoureuse, nous resterons sans ressources face à l’irrationalité de l’événement. Il y a vingt et un ans, dans la revue qui précéda celle-ci, Peter Sedgwick (répondant à des arguments avancés dans une conjoncture différente) nous mettait en garde contre cette irrationalité :

« Toutes les analyses produites sont implicitement fondées sur la thèse du complot. Les « cercles dirigeants des États-Unis consacrent tous leurs efforts à la « préparation d’une nouvelle guerre » ; « de nouveaux plans d’agression » sont sans cesse élaborés par ces mêmes milieux. On attribue ainsi à l’ennemi une capacité criminelle de prévision, ce qui n’est ni plausible ni conforme à l’analyse marxiste. Ce que Wright Mills appelle « la dérive et la poussée vers la Troisième Guerre mondiale » doit en fait être attribué à l’existence de classes dirigeantes oligarchiques et militaires (dont la répartition sur les continents du globe est, soit dit en passant, plus large que les Partisans de la Paix ne le laissent entendre). Mais le danger de guerre ne provient pas d’un plan établi consciemment par les élites […]. S’il en était ainsi, nous pourrions tous dormir sur nos deux oreilles, car il est bien peu probable que les « cercles dirigeants » préparent leur propre annihilation […]. Il est possible que la guerre éclate à cause des politiques engagées par ces minorités irresponsables, comme maillon final imprévu d’une chaîne de conséquences déterminées à chaque étape par le choix précédent d’une classe dominante. La Troisième Guerre mondiale pourrait éclater « sans que personne l’ait voulue », comme résultat d’une configuration de forces sociales en lutte […]. Si l’homme est un jour effacé de la terre par les armes qu’il a lui-même construites, on ne pourra pas donner de réponse nette à la question : est-il tombé, ou l’a-t-on poussé ? » 3.

Vingt et un ans après, l’urgence de la question et les nécessités politiques de la situation plongent l’esprit dans l’angoisse. Je ne peux proposer que des notes, des bribes d’argumentation. Certaines de ces notes prendront la forme de questions, adressées à l’immobilisme de la gauche marxiste. Lire la suite…

Pièces et Main d’œuvre, Mémento Malville, 2005

18 novembre 2014 Laisser un commentaire

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Une histoire des années 70

C’est du Comité Malville et du rassemblement contre Superphénix, le 31 juillet 1977, que date la notoriété de l’écologisme grenoblois. Le Comité Malville de Grenoble est le noyau moteur de la mobilisation contre la raison d’Etat, qui lance 60 000 manifestants contre 5 000 gendarmes, sous un déluge de pluie et 2 500 grenades à effet de souffle. Un mort, Vital Michalon. Deux mutilés, Michel Grandjean et Manfred Schultz. Une centaine de blessés. Pertes minimes par rapport aux tueries des manifestations italiennes de l’époque, ou à celles des manifestations parisiennes, quinze ans plus tôt, durant la guerre d’Algérie. Par rapport à l’enjeu du « Plan Messmer » (1975), la nucléarisation du sol français, l’édification à marche forcée d’une machine infernale susceptible de dévaster le Sillon Alpin (Lyon, Grenoble, Genève), et pourvue d’un appareil sécuritaire à sa démesure. Par rapport au dispositif de répression et au personnage qui le dirige : René Jannin, préfet de police d’Alger entre 1961 et 1962.

« Il fallait s’y attendre, d’abord – c’est une évidence – parce que le gouvernement mise énormément sur la politique nucléaire. Ensuite parce qu’il avait annoncé qu’il n’était pas question d’approcher du site. 5 500 hectares ont été interdits à toute circulation et l’on se serait cru dans cette zone, dans un pays en guerre. A l’intérieur même de la centrale, les forces de l’ordre étaient armées de pistolets mitrailleurs. C’est le prix qu’attache le gouvernement à toute manifestation d’hostilité à sa politique énergétique. »

Pierre Blanchet et Claire Brière. Anciens dirigeants maos grenoblois, envoyés spéciaux de Libération, le 1er août 1977.

Mais l’importance de cette journée va bien au-delà de l’exposition d’un courant politique local. Le rassemblement de Malville constitue une apogée et une liquidation. D’autres manifestations avaient rassemblé plus de monde dans les années 1970. Certaines, notamment des manifestations anti-fascistes, avaient été beaucoup plus offensives et quasi-militaires, quoique assez pauvres de contenu politique. Mais jamais avant, et jamais depuis, la contestation ne fut à la fois plus massive et plus radicale. Ce que combattaient les comités Malville au delà de « l’électro-fascisme », dans la confusion et les contradictions des courants qui s’y croisèrent (gauchistes, pacifistes, écolos, etc.), c’était moins « le risque majeur » (cela viendra avec la régression juridico-technicienne postérieure au rassemblement), que ce qu’on nommerait aujourd’hui : nécrotechnologie, système technicien (Ellul), techno-totalitarisme. Lire la suite…