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Louis-Gabriel Gauny, Les chemins de fer, 1851

Quand on entre, comme travailleur, dans la première cour d’un établissement industriel livré à la centralisation de quelques grandes fortunes, on sent une sorte de paralysie qui du front descend au cœur en comprimant la vie sous son étouffement. Mais aussitôt, la nature se débattant au sein des plus placides, elle jette à la gorge de ceux-là un cri de détresse, un mot de condamnation. Quand elle s’enflamme chez un insurgé, elle redresse ses entrailles ; atrabilaire et furieuse elle emplit sa bouche de paroles formidables contre les outrages qu’il doit subir.

C’est surtout dans l’exploitation des chemins de fer qu’on éprouve ce qu’a de pesant l’air du servage. Les ouvriers qui s’y débilitent sont rendus à la dîme du corps et de l’âme que prélève le capital, avec son escorte d’amendes, de mises à pied, d’espionnage et de livret. Ces maudits n’ont pas même cette insouciance courageuse qui quelquefois met en gaîté des compagnons dont la verve s’ébat au fond d’un atelier particulier. Là, toutes les faces sont soucieuses ; pareil au gibier dans la plaine, ces hommes ont l’oreille tendue au bruit du chasseur. Cependant, leur esprit de comparaison, quoique rouillé par la discipline, se hasarde à scruter furtivement les choses. A travers les hauts châssis de l’atelier, ils fixent une demeure décente et bien close, bâtie au centre de matériel : c’est la réunion des bureaux où se forge la chaîne ; c’est le sépulcre où souvent se tient des conseils de vampires qui, s’adjugeant le meilleur de la vie des esclaves, leur sucent la force et la santé jusque dans le ventre de leur femmes et l’estomac de leurs enfants.

Une discipline qui muselle l’indépendance est un crime de lèse humanité, car ses règlements sont des carcans d’esclavage. Dans leur vaste organisation, les chemins de fer ont raffiné les tourments qui désorganisent la liberté individuelle, ils sont en progrès de mal sur les autres entreprises qui n’ont pas comme eux d’aussi colossales ressources financières, ni tant d’espace pour tendre leurs pièges aux chômages du travail. Les maîtres et les contremaîtres, qui sont les patriciens de cette machine de cent lieux, sont des geôliers tenant en cage des affamés ; plus cruels que des bêtes féroces, dans leurs tyrannies contournées, ils leur mangent l’âme en entourant d’un cercle de famine ce divin besoin de liberté que Dieu mit au cœur de ses créatures comme un vaccin de lui-même.

Que ces négriers de la richesse soient dénoncés et maudits en attendant que l’association les chasse de leurs pouvoirs usurpés.

Dans les ateliers des chemins de fer, les forges numérotées, l’alignement des étaux et des tours, le ronflement monotone du moteur la surveillance font de ces lieux des asiles de pénitence où la souffrance ne manque pas aux incarcérés. La matière obéissante et complice des conceptions de l’inventeur, n’attend qu’un signal de son cerveau pour neutraliser le rôle des travailleurs ; elle commande sans pitié et trône au milieu de ses servants dont elle dégénère l’adresse et la pensée par son inerte compréhension qui remplace leur intelligence. Quand à ces derniers, qu’ils s’humilient devant la suprématie des rouages, s’ils ont quelque soucis de leurs membres, ils n’ont qu’à bien étudier la topographie anguleuse de l’atelier et ses issues de retraite, car les engrenages n’entendent pas quand on hurle de douleur ; avant qu’on puisse maîtriser le centre qui les active si violemment, l’homme peut être déchiré par lambeaux, ou laminé jusqu’à la moelle sans que la mort fasse un grand vide dans cette bataille du prolétariat contre la machine, il en meurt assez pour que l’on considère ces accidents effroyables comme de fâcheuses fatalités inhérentes à toute grande entreprise ; et bientôt après quelques banales condoléances, tombent dans l’oubli. Tout dans ces lieux conspire contre l’ouvrier ; les forges, entretenues par un foyer d’air qui ne tarit pas, chauffent fortement, sans repos, avec assiduité en exténuant l’homme par un travail et une attention continue ; il faut qu’il observe toujours le fer, car à la moindre distraction l’incandescence le brûlerait. La même turbulence monotone se répète pour les tours que fait mouvoir une puissance aveugle en usant le travailleur sous une tension sans relâche qui, l’incarnant à l’étroitesse de sa spécialité, fait de sa direction un esclavage. Dans ces ateliers, où l’homme est sacrifié à la chose, qu’il est pénible d’y subir les veillées quand, chacun parqué à sa place, s’enflamment des centaines de becs de gaz devant lesquels le même ouvrier s’occupe à parfaire un seul détail du tout ; de sorte que son adresse, tendue vers ce point unique, en a bientôt surpris toute l’habileté ; ce qui grossit le gain subreptice de l’administration, mais qui déforme et rétrécit l’intelligence du travailleur sous la perfection d’une partie. Les avis du salarié, son expérience, sa méthode, son âme sont mis hors la loi. Tout est prévu pour satisfaire la tyrannie de l’ensemble, le génie seul de l’inventeur s’abat là en autocrate sans souffrir d’objection. Les ouvriers savent bien que le système appliqué à leur travail devrait émaner d’eux, puisqu’ils sont la grande puissance qui l’anime ; et qu’il faudrait qu’une convocation de tous les industriels d’une même industrie, quelque fussent leurs titres, vinssent ensemble sanctionner le procédé général.

Il est triste d’entrer dans les vastes rotondes de traction où l’on répare et chauffe les locomotives. Le bruit incessant de l’ébullition, l’âcreté du coke, l’huile et la graisse répandue abondamment sur le jeu des ressorts, en souillant l’ouvrier d’un cambouis durable, offense même les sens de l’observateur. Ces tenders et ces machines, instruments de cauteleuses tortures, ont des formes patibulaires qui semblent prêter à escarbouiller le patient. Ces colosses de force, ces phénomènes de vélocité, bien loin d’enorgueillir l’ouvrier l’humilie en atténuant son importance industrielle. Les travailleurs qui s’activent autour de ces êtres ferrugineux soit pour les fourbir, soit pour les réparer, ont les regards mornes, la pose lourde, les gestes déformés par l’exigence automatique de leur tâche, et n’ont ni lumière au front, ni contentement dans la voix. Ces pauvres mercenaires semblent être abandonnés dans quelque ruine d’enfer et relégués à cent mille lieues de la nature qui, malgré tout, les appelle à la vue de la plus petite futilité qui passe devant eux sous forme de fleur de printemps, ou toute autre trace de sa beauté. Mais ils sont bientôt arrachés à ces sortes de visions bienheureuses par la meute des devoirs qui les obsèdent. Dans leur existence vendue, ils n’ont qu’un droit : celui de changer de maître et de lieu de captivité ; car les chemins de fer, les usines, les fabriques, les ateliers sont pour eux des prisons de quatorze heures sur vingt-quatre, puisque les plus favorisés ne travaillant que dix heures, en aliènent quatre autres : deux heures de repas et deux heures de courses, matin et soir, qui peuvent paraître exagérées, mais très souvent les ouvriers, pour plus d’économie, habitent des quartiers éloignés des centres d’industrie qui ont la propriété de faire renchérir tout autour d’eux. Puis viennent les amendes, les mises à pied, les déférences aux supérieurs, les renvois arbitraires ; exactions infâmes que commet l’invasion du capital sur les vaincus de la misère.

L’architecture de ces ateliers de force est combinée savamment afin que la matière s’y travaille sans motif d’obstacle, ou de distraction, et que les grandes manœuvres s’exécutent avec cette promptitude qui s’obtient au dépend de la fatigue humaine. La place ne manque pas, et pourtant l’air fait faute : c’est que l’esprit étouffe où rien n’est organisé pour le spirituel de la vie. Le corps et l’âme, ces deux modes de l’être, veulent leur satisfaction de liberté et d’abondance pour ne s’abâtardir dans une souffrance réciproque, sous cette condition, l’une se voûte dans sa puberté, l’autre se lamente jusqu’à la mort : l’un tue l’autre !… Dans notre époque de formidable examen, les travailleurs s’entretiennent toujours de leurs affaires politiques et sociales. Il en est parmi eux qui d’un mot implaçable forcent leurs frères à plonger au plus profond des malheurs. Depuis quelques années, les maîtres ont eu vent de cette sédition occulte qui se propage par un souffle, par un geste ; pour éloigner le jour de son soulèvement, ils ont emprunté aux prisons cellulaires ce qu’ils ont pu de leur système en construisant les ateliers sur un plan panoptique, afin que du point de centre, d’où divergent des mirages pareils aux fils rayonnant d’une toile d’araignée, le chef put voir les actes les plus intimes et les relations de ses subordonnés. L’ouvrier est tenu à l’œil, s’il se raidit contre l’oppression, ou, si plus terrible, il révolte les autres, on l’élague du travail, et cette mesure conservatrice échenille l’arbre de vie. Quand un rebelle se cabre il faut qu’il meure de faim !… Mais félicitez-vous, ô misérables ! de passer sous ces fourches puisque l’outrage vous donnera la conscience de vous venger. Vos imprudents ennemis ignorent ce qu’ils allument ; si leurs réflexions pesaient le poids de votre fardeau, ils frissonneraient sur l’heure de son renversement !

En parcourant les différentes divisions qui partagent les chemins de fer, on y rencontre des malheureux travailleurs qui la discipline frappe d’ilotisme ; sans aucune emphase bilieuse on assure qu’ils sont les esclaves de notre temps : on ne les jette point aux bêtes, on les livre à la faim. Dans les gares de marchandises, dans les embarcadères, les lieux de station, le service de la voie, on étrique leur vie en les tenant sans cesse sous les coups du fouet spirituel du chef. Ces pauvres serfs ! on les taille, on les rogne, on les tord, on les fausse, on les lamine sans danger, toujours, dit-on, pour la grandeur de l’ensemble et la sécurité des voyageurs ; aussi, en dehors de leurs attributions leurs sentiments sont vagues et leur bon sens dérouté ; pour leur pâture corporelle qu’ils font d’effroyables sacrifices ! leur être n’est plus à eux, ils l’ont vendu pour manger… Se croyant, à raison, espionnés jusqu’au fond des os, ils enfouissent leurs opinions dans l’oubli d’eux-mêmes. S’enhardissant de leur mutisme, les supérieurs se prélassent dans une incroyable outrecuidance et, malgré la hiérarchie qui les soumet à des maîtres, qui les oblige à des bassesses de rapports avec eux, ces personnages importants se persuadent que leurs conceptions encyclopédiques empêchent de tout détraquer ; sur cette bienveillante idée qu’ils ont de leur force, ils prennent des attitudes princières dont la maladresse ridicule découvre leur infirmité et rend plus abominable encore l’égoïsme de leur domination et l’orgueil de leur nullité.

Retranchée derrière la puissance dévastatrice du coffre-fort, ces Satrapes du capital se constituent ensemble maîtres souverains des ouvriers en imposant des jougs à leur misère tranquille dans leurs exactions, ils légifèrent contre eux une loi de gêne et d’abaissement sans que la magistrature contrôle ces violences faites à la nature humaine. Ils frappent d’amende l’inférieur sans que son délit soit souvent autre chose qu’une infraction à leur folie et sans qu’il porte atteinte au droit d’autrui. On comprend l’amende quand le coupable lèse par sa négligence ou son oubli les intérêts et la sûreté des autres ; encore doit-on lui laisser tous les moyens de justification afin qu’il s’accuse lui-même s’il ne trouve rien qui le décharge. Dans aucun cas, la justice n’investit le maître du pouvoir d’incriminer son subordonné suivant les caprices de sa vindicte personnelle, et surtout sans que cette amende soit antérieurement débattue, humanisée et acceptée par ceux qui, dans l’occurrence, peuvent en supporter le coup. La mise à pied est une autre extravagance détestable qui renverse les notions de justice. Un compagnon manque-t-il à son travail ? Le lendemain à sa rentrée dans l’atelier, le chef s’approche de lui en biaisant les yeux et commence par supposer que la débauche est la cause de sa désertion ; si l’autre veut se justifier en s’expliquant sur l’urgence de quelques affaires à régler, le chef ricane en niant qu’un ouvrier ait des affaires ; si le délinquant, entaché de philosophie, expose le besoin impérieux de recouvrer parfois son indépendance d’un jour qu’échauffent tant de peines, l’accusateur, dans l’abjection de sa servitude déguisée, gourmande de sa morale d’esclave le pauvre paria et finit par lui retirer pour un temps son travail : châtiment qui punit la faute en continuant la faute, condamnation cruelle qui frappe jusqu’au pain sacré de la famille en augmentant la pauvreté qui la poursuit. Cet ouvrier privé de son travail n’est donc pas indispensable à la célérité du centre industriel, puisque les jours qu’on les lui fait prendre sont plus dommageables à la besogne que celui qu’il a consommé sans l’humiliante autorisation du maître. Le temps du pauvre est son seul bien, il peut en faire ce que bon lui semble. En le traquant par la perte de son travail, on dément le mal qu’il a fait à ses engagements, on attente à la propriété inviolable de ses bras ; on attaque la famille dans sa bonne intelligence et son bien être ; on éveille sa haine s’il comprend ses droits ; on allèche sa paresse s’il est indolent. L’ouvrier qui divorce avec son travail est seul compétent pour se blâmer, puisqu’il n’use que sa possession. Mais les parasites qui vivent de sa chair et de son âme, en corrigeant le mal par un mal odieux, sont tout ensemble espions et gendarmes, geôliers et bourreaux.

L’émancipation est enchaînée par des milliers de mailles horribles qui se soudent d’un bout à toutes les misères et dont les extrémités, en remontant se joindre dans la sphère de la tyrannie, forment un piège savamment tendu sur le prolétariat, afin de le dompter sous le harnais de la servitude. Tout sert à la domination pour éteindre l’examen qui s’empare du travailleur. Toujours un sophisme est là pour dissimuler l’extorsion. Les respects de langage, le mutisme qu’observent les ouvriers devant le maître, les amendes, le livret sont des capitulations de vaincus tacitement exigées par l’hypocrisie du patronage qui n’ose pas s’expliquer ouvertement sur ces dîmes d’ignorance dans la crainte que les objections du tributaire ne soulève quelque réplique hérissée et contagieuse. L’arme qu’on oppose à l’implacable logique du sens commun est le renvoi. Ces turpitudes consolent l’enfance intellectuelle du genre humain en enterrant vivant son principe libérateur. Les élus des chemins de fer, observateurs religieux de la tradition d’esclavage, obligent leurs damnés de la voie, des embarcadères et des gares à porter livrée, que ces étouffeurs nomment uniforme, croyant qu’un nom déguise la chose ; leur linguistique de traître trouve toujours un terme pour dissimuler le carcan. Qu’ils sachent donc que l’uniforme est un ralliement et la livrée un enchaînement ; l’uniforme représente des droits, la livrée affiche des devoirs de valets en ridiculisant à dessein par sa couleur et sa coupe. Les chefs pérorent entre eux sur la nécessité de rendre impérieusement officiel le vêtement du fonctionnaire afin que sa consigne soit écoutée, ou que les plaignants le signalent sans équivoque. Un signe quelconque suffirait à cette double condition, le brassard remplacerait dignement la livrée. Selon la politique des maîtres la livrée est préférable : elle ensevelit l’employé dans un suaire d’humiliation, tel supérieur trouve que les cheveux coupés en brosse sont plus de mise avec l’écourtement de la livrée ; tel autre ordonne que la barbe soit portée avec une réserve conventuelle, ou rasée absolument. Les malheureux serfs de ces seigneurs entendent, s’ils protestent, courir derrière eux la faim après leurs enfants ; cette faim, qui les menace, les force à se laisser tronquer et profaner par la barbe, par les cheveux, par le cachet viril qu’ils reçurent de Dieu ! Souvent ces vassaux, créés avec la fougue d’un sang robuste, ont la barbe audacieusement fournie, ce qui déplait comme comparaison aux visages effacés et blasés de leurs commandeurs qui, grands porteurs de moustaches, sont des misopogons 1 pour leurs serviteurs. Il est des salariés qui soumis à ces lâchetés n’en sont pas moins redoutables dans leurs accusations qui vont loin ! Devant le droit des gens, ils citent le code qui punit les outrages fait à la barbe et aux cheveux à l’égal des lésions ou contusions faites au corps. Par ces violences que le capital commet contre la faim, d’avance ils se préparent au jour du grand jugement en appelant les criminel à la barre de leur tribunal futur ; les laissant libres dans leur défense, ils les voient éperdus, en balbutiant des paradoxes s’enferrer eux-mêmes dans leur condamnation.

Les maîtres des chemins de fer n’oublient rien de ce qui peut empiéger leurs esclaves et châtrer leur esprit. S’ils osaient ils déterreraient les vieilles coutumes féodales afin de leur emprunter quelques-uns des droits de leur bon plaisir ; mais ils se consolent de cette exhumation impossible en imposant à leurs travailleurs la charge accablante du livret. Ce petit bouquin sournois, mal broché, coûte assez cher à son porteur ; pour l’obtenir, il faut se courber sous l’humiliation d’un certificat du maître, visé par le commissaire devant deux témoins, perdre six heures en course, attente et formalités vexatoires à subir dans les bureaux de la préfecture, dont les employés, singes du despotisme, ont toute l’arrogance désirable pour offenser leurs clients et s’en faire exécrer. Après avoir répondu aux demandes impératives du nom, prénom, demeure, âge et profession, il faut poser pour le signalement que ces portraitistes incapables dénaturent par les distractions de leur fatuité qui s’occupe un peu trop d’elle-même. Tout n’est pas fini : ce livret ne se donne pas, il se vent en plus des actes de servitude qu’il a fallu endurer pour l’avoir !… Oh ! vol consacré, vol à main armée qui se commet sous l’escalier du tribunal ! Prolétaires, arrêtez vos réflexions sur cet impôt infamant, sur cette chaîne qu’on vous force de porter et qu’on vous oblige de payer ! Dans vos loisirs, lisez les règlements du livret, cette lecture brûle le sang d’une indignation sans partage. Malgré quelques simulacres d’obligation mutuelle entre le patron et l’ouvrier, jetés là comme une main de justice sur des baillons, vous frémirez de courroux devant les lanières de la tyrannie qui vous flagellent depuis votre apprentissage jusqu’à vos tentatives de résistance contre l’oppression des salaires surbaissés.

Pour le maître, ce livret est la table de ses droits ; C’est la bride et le mors de sa bête de somme. La rédaction de ce livret, malgré son style judicieusement ambigu, subalternise son titulaire. Quel espionnage ! Quel registre de honte pour le travailleur, tenu à l’état d’enfance, sans qu’il tienne un livret de représailles qui soit pour le maître la responsabilité de ses actes ! Parias, ce livret est toujours prêt à vous poursuivre ; c’est un mandat d’amener qu’on vous fourre dans la poche afin de s’en servir contre vous dans l’occasion. Rien n’y manque, depuis l’ordre d’en être porteur jusqu’au délit de coalition. Ce livret est un brevet d’esclavage que vous n’avez pas assez lu 2.

En attendant que l’association nous apporte son égalité, il faudrait, pour préparer ce grand jour, que le livret fut une garantie entre le maître et l’ouvrier, un contrat de droits partagés, une union de devoir supportés ; et qu’à côté du certificat du patron se dresse, comme contrepoids, le certificat du travailleur, et que signés chacun par leurs parties, ils légitiment l’acceptation en abolissant peu à peu, pacifiquement la maîtrise et le prolétariat. Mais laissons peser la compression, c’est le moyen nécessaire et fatal de la force des choses ; bientôt la vie emprisonnée du peuple éclatera comme une bombe avec cent mille indépendances.

Les amendes, les mises à pied, la livrée, le livret sont des outrages faits à la justice et pour la destruction desquels les forts doivent mourir s’il le faut. Quand on a en soi la logique d’un principe humanitaire, fut-on seul à la comprendre, on doit le rendre inviolable, au moins dans sa personne, et rester incorruptible dans l’âpre solitude de sa foi. Alors, le cœur embrasé par le feu d’une initiation préconçue, qui n’a pas encore d’adeptes, multiplie son courage par les innombrables vitalités qui viennent de l’essence de la raison, se plonger en lui et remuer ses profondeurs. Isolé, on vit en tous ; combattu par l’ignorance, on est vainqueur dans son inébranlable conviction qui jette à la face de l’adversaire sa protestation brûlante. Marchons donc seul, s’il le faut, guidés par notre conscience dans le désert de la foule ; enterré vif, crions dans le silence et les ténèbres de la fosse : Liberté !… Égalité !… Fraternité !…

Les prolétaires perdus dans les grandes centralisations du travail, souffrent tant, les sacrifices qu’ils y font sont si peu en rapport avec ce qu’ils en retirent qu’à travers la vieille lassitude de leur intelligence, des courroux exaspérés creusent leurs rides où se révèlent de singuliers événements. Parfois, les chefs qui les tiennent par la faim, ont l’imprudence de causer devant eux sur les mesures oppressives de leurs projets, sans s’apercevoir que ces vaincus portent tous, incrustée sur leur face, cette effroyable sentence de la fable : notre ennemi, c’est notre maître 3. Un sobriquet intempestif accompagne toujours le nom de celui qui leur commande. La sédition a pris racine chez les persécutés ; si les maîtres étaient physionomistes, ils découvriraient sur leur face l’indignation qui les enfièvre. Les salariés les plus accablés sont ceux qui, comprimés davantage, concentrent au plus profond d’eux-mêmes la flamme des réclamations. Il suffit d’un rebelle pour mettre le feu à tous les cœurs qui se dévouent à l’émancipation. Les exploiteurs ne se doutent pas qu’ils ont des exploités qui ne perdent jamais l’occasion d’éventer leurs pillages, et qu’ils propagent leur colère dont l’analyse touche du doigt la douleur de ceux qui les écoutent.

Le service des chemins de fer concrétionne certain de ses fonctionnaires jusqu’à l’oubli absolu de leurs droits natifs ; on leur forge une existence de fer qu’ils traînent sans ruades, où le renvoi les frappe et la faim les ronge. Les aiguilleurs et les cantonniers supportent une forte part de cet abrutissement. Ces jalons vivants, sans cesse aux aguets de la course des locomotives, ne peuvent dépasser le lieu dont ils sont responsables et qu’ils doivent surveiller sans distraction afin d’en prévenir les accidents. Chez eux, l’idée est tendue, étirée à droite, à gauche, devant, derrière sans jamais pouvoir se reposer. A les voir faire sentinelle, on peut supposer que le travail ne les harcèle que médiocrement ; cependant, l’activité passive de leur esprit les éreinte sous le fardeau de sa pétrification agissante. Dans leur va et vient, il faut qu’ils veillent à la sûreté des rails, qu’ils guettent chaque convoi, qu’ils appréhendent l’espionnage de leurs chefs et qu’ils mâchent, et mordent, et macèrent et mutilent leurs pensées qui pareilles à l’aimant, malgré leurs blessures, se dirigent vers leurs principes : le bonheur, l’infini ! Tel infime soit le fonctionnaire, son âme s’absorbe en poursuivant, dans de petites choses peut-être, ce qui manque à sa félicité. Le crâne de ses malheureux est rempli de pensées en ruine, éparses et brisées dans une étendue d’ombres où leurs tronçons cherchent en vain à se rejoindre ; prises de faiblesse et de peur, elles végètent et se réjouissent de cette défaillance qui les sauve de la réflexion. Ces ouvriers se bestialisent afin de supporter leur sort d’automates ; mais s’ils ne se surveillent pas assidûment, leurs pensées, au plus petit courant d’air, prennent leur volée et s’éparpillent dans les champs de l’imagination en détournant la main de son œuvre. Il est des lieux dont l’influence apathique atténue leurs organes. Quand ils sont engloutis dans des excavations qui ne laissent apercevoir que le ciel, ces misérables enterrés éprouvent des retours de désirs vers le bonheur d’errer dans de vastes horizons. Ils ont beau contempler les rares bardanes qui s’élèvent sur les revers du fossé, et les petites lisières d’herbes que quelques veines de terre humide font verdir, la satiété du regard les hallucine et l’ennui leur donne des agitations d’aliéné. Leur attention est tirée par le passage des convois comme par un réseau de fibres douloureuses. Toutes les misères qui déforment l’espèce par l’individu se ruent sur eux pour un salaire dont la maigreur montre les os en exigeant souvent seize et dix-sept heures de séance, l’exactitude la plus soutenue et les sacrifices qu’ils doivent à la propriété. Il leur est peu permis de cultiver un mètre de fleurs autour de leur guérite ; ces crucifiés sont voués à l’abnégation, n’ayant qu’un jour de liberté par mois et l’abrutissement qu’ils peuvent s’incarner pour s’étourdir sur leurs malheurs. L’exploitation qui soigne, développe, perfectionne si bien ses machines de fer, laisse dégénérer ses machines de chair qui ne sont les accessoires, à bon marché, de la matière et dont l’abâtardissement vicie l’âme des générations à venir.

L’administration d’un chemin de fer ayant, sous un semblant de responsabilité, l’omnipotence en partage, il en résulte que ses grands dignitaires taillent largement dans le bien commun. Comme la raison pure n’est pas toujours le pivot de leurs entreprises, le saccage s’y fait place aisément. La vanité individuelle, l’entêtement de l’incapacité, l’ignorance des détails y règnent sans contrôle. Ces dispensateurs du travail ne risquent rien contre eux dans leurs manœuvres, n’étant pas les intéressés d’une association : associez au même bénéfice tous les travailleurs d’une exploitation et pas un clou ne se perdra, c’est là le secret de la grande économie humanitaire. Ces chefs ont entre eux toute la complaisance désirable pour sauter par dessus les graves erreurs qu’ils peuvent commettre, on enterre la bévue sous dix mètres de remblais, ou tout autre expédient, et l’on recommence à expérimenter en grand l’essai hasardeux. Les ouvriers sont mis en campagne, on les force à violer la terre dans toutes ses utilités, dans toutes ses beautés, mais l’importance s’acquiert et le chemin s’achève avec une perte de matière et de force qui confiées à des travailleurs solidaires eurent doublé son parcours.

Sauf quelques honorables exceptions, les chemins de fers sont des rendez-vous de durs spéculateurs embourbés dans la fange du gain et ne s’inquiétant que du côté matériel de l’existence. Ces gens-là exigent de leurs subordonnés leurs âpres agitations et toutes leurs qualités, fructueuses pour eux seuls, sans jamais souffrir qu’ils aient le plus mince de leurs vices. Avec un tact diabolique, ils élaguent de leurs travaux l’ouvrier qui porte un cœur indépendant. Organisant l’espionnage et se prêtant main-forte dans leurs complots, par eux le travailleur subit autant d’autoritaires qu’il y a de chefs dans l’administration. Rien aussi n’est plus grossier, pour leurs inférieurs, que leur parole sèchement impérieuse et polie : c’est qu’à travers leurs convenances de haute civilisation, l’égoïsme et la domination y sont enracinés à perpétuité, et que malgré leurs formes, ils ne peuvent cacher le fratricide qui s’embusque sous leur astuce.

Ces appréciations de l’esclavage moderne peuvent paraître les erreurs d’une misanthropie en lutte avec le mal ; mais pourvu qu’on analyse de bonne foi les démences et les iniquités de notre état social, tel favorablement prévenu qu’on soit envers la vieille civilisation, on sentira remuer la conscience sous la honte des coupables, ou dans la colère des victimes.

Les chemins de fer essartent les forêts, épuisent les houillères, volent du terrain à l’agriculture, rompent les routes, éventrent les collines, atrophient l’homme sous son régime étouffant et font du monde un casier de muettes douleurs au profit d’une circulation plus active. En ravageant l’âme ils ravagent aussi la nature de choses par la monotonie de leur célérité et la turbulence de leur système. Sur un chemin de fer, il faut deux voies principales de parcours, sans compter les voies de garage et celles qui servent aux mutations des locomotives. En ne comptant que les deux premières voies, elles emploient à chaque mètre de longueur deux décistères de traverses en chêne qui, enfouies dans le sol, ne résistent que six ans, quand ces mêmes bois useraient plusieurs siècles s’ils étaient placés dans les conditions de leur durée. Pour le fer, l’usure en est moins dommageable, puisque la fonte régénère ses débris et que ses atomes en s’égarant rejoignent leurs affinités. La houille, ce combustible diluvien, qu’aucune puissance de vie ne renouvelle, est dévorée par la conflagration des locomotives avec une frénésie effroyable pour nos besoins futurs. L’excavation des houillères engloutit des forêts de charpentes pour étançonner ses voûtes ; elle suspend des villages sur ses abîmes plafonnés ; elle enterre des populations dans ses fouilles. C’est un combat de dangers sinistres ; c’est une tâche horrible qui tient ses travailleurs en dehors de la vie. Le soleil, le grand air sont perdus pour eux ; leur salaire ne représente que la stricte subsistance animale, et l’abominable de la question c’est qu’ils sont si trompés sur leurs droits, qu’ils se trouvent favorisés quand le travail donne du pain à leur famille. Ils ne demandent que la pâture et le sommeil ; l’abrutissement et la fatigue, où les tient leur destinée odieuse ne les occupent que de ces deux besoins. Dans notre siècle savant et pervers, où l’organisation du travail est mise hors la loi, si ces malheureux n’étaient pas engouffrés dans leurs trous, ils ne pourraient trouver l’emploi de leur force ; car avec nos séances de dix, douze et seize heures de travail, nos machines et la plèbe prolifique, les bras surabondent. Les chemins de fer perpétuent ces tortures et ces extravagances pour franchir en dix heures une distance qu’il serait charmant, si nous étions tous riches de la richesse commune, de parcourir en dix jours en se communicant le progrès ! L’énorme surface d’arpents que ces voies ferrées prennent à l’agriculture, oblige les cultivateurs à harasser eux et leurs animaux affin d’atteindre les passages qui conduisent à leurs champs rompus par la ligne des rails ; qu’ils doivent blasphémer contre cette invention qui serait même préjudiciable à des cultures nationales ! Voir des blés à moissonner de l’autre côté de la voie sans pouvoir escalader les treillages qui les séparent du moissonneur, c’est un chef-d’œuvre d’entraves qui surpasse en insolence tout ce que s’ingéra la propriété ! Les adorables accidents des sites, comme ils sont pourfendus ! les vallons sont remblayés, les coteaux et leurs couronnes d’arbres sont mis à mort ; on profane les beautés de la terre et l’inspiration se déflore en face de la nature mutilée. L’utilité publique doit embellir le spirituel de la vie par le matériel du travail en ordonnant toutes choses selon les linéaments suprêmes que Dieu traça partout avec tant de magnificence. Un outrage à ses œuvres est un attentat contre nous-mêmes. Cette agriculture fracturée, ces campagnes et ces forêts massacrées, cette déperdition d’enchantements et de matière, ces hommes surtout, dont on concréfie l’existence pour en faire les instruments passifs des chemins de fer, sont des catastrophes qui minent le genre humain dans son âme et dans son corps !

On a tant à dire sur ces questions, qu’on en oublie sans doute les plus importantes, il faudrait des volumes pour les poursuivre sans les épuiser.

La construction des chemins de fer est confiée à des gens si pressés de jouir de leur exploitation que la confusion la plus destructive est le résultat de leur activité. La terre végétale est enfouie sous les remblais sans qu’ils pensent à l’extraire afin d’en fertiliser un sol avare ; les moellons que produisent les fouilles sont souvent abandonnés aux décharges pour aller plus vite. Ils ont hâte d’avancer le jour de l’inauguration où leur poitrine s’étale en s’offrant, vaniteuse et grotesque, à la récompense de l’inaugurateur. L’énorme émission de titres que ces chemins de fer jettent à la bourse, est un moyen de mettre en rut toutes les fourberies qu’engendrent toutes les cupidités. Ces voies traversent des états en triturant la terre ; leur multiplicité nous enlace comme un serpent d’esclavage, n’ayant qu’une vélocité de marche dont les emportements sont des causes d’effroyables sinistres.

Il est une science qui, dit-on, doit nous affranchir de ces chemins de fer. L’aérostatique, qui maintenant chatouille l’hilarité des gens réputés sérieux, dirige déjà ses flottes entre terre et ciel, en domptant les vents elle se crée à la vie et soutient un poids remarquable par l’assemblage de ses globes aériféres. Encore quelques profondes expériences et les lois de la pesanteur appliquées à ce système seront connues et soumisses à nos besoins. Ces transports aériens, admirables d’économie, merveilleux dans leur course, planeront sous les nuages comme des volées d’oiseaux gigantesques en ne couvrant le sol que de leur ombre fugitive sans le saccager. Alors l’agriculture, déblayant les ruines des voies ferrées, rendra au monde ses sites et ses forêts, sa grâce et son émancipation, en occupant les ouvriers qu’abrutissent les terribles locomotives, au travail régénérateur qu’offre la culture mise en association nationale. Quand aux aéronautes, ils s’organiseront selon le pacte fraternel qui régira la société. Tous, selon leur temps donné, ayant part au bénéfice commun, chacun d’eux sentira sa fortune grandir par la fortune des autres. Alors les chemins de fer labourés, couverts de végétation, ne laisseront plus, après quelques années, que le lointain souvenir de leurs spéculations et de leurs catastrophes.

Louis-Gabriel Gauny (1806-1889)

Employé aux chemins de fer de Lyon de 1846 à 1851.

Texte issu de :

Louis-Gabriel Gauny, Le philosophe plébéien, textes réunis par Jacques Rancière, éd. La Découverte-Maspero, 1983.


Notes:

1 Misopogon, du grec misein « haïr » et pôgôn « barbe », qui haïssent la barbe (néologisme inventé par l’auteur ?). [NdE]

2 En 1803 fut institué par Napoléon le Livret ouvrier, afin de contrôler la circulation des ouvriers en France. Tout ouvrier voyageant sans livret est réputé vagabond et condamné comme tel. L’employeur doit inscrire sur le livret la date d’entrée dans l’entreprise puis la date de sortie, et indiquer que l’ouvrier le quitte « libre de tout engagement ». Il ne peut quitter un employeur qu’après que celui-ci eut signé un quitus sur le livret, la signature devant être certifiée par une autorité, et ne peut quitter une commune sans le visa du Maire ou de la Gendarmerie, avec indication du lieu de destination. Il est également stipulé dans le livret que « Toute coalition de la part des ouvriers pour faire cesser en même temps de travailler, […] sera punie d’un emprisonnement d’un mois au moins, et de trois mois au plus. […] les chefs ou moteurs du délit pourront, après l’expiration de leur peine, être mis sous la surveillance de la haute police pendant deux ans au moins et cinq ans au plus. » Le délit de coalition fut supprimé en 1864.

Ce « petit bouquin sournois » consacre la supériorité légale du maître, cru sur parole ; traité en mineur, l’ouvrier n’a même pas la possibilité de se défendre dans les conseils de prud’hommes (26 créés entre 1806 et 1813) où les patrons ont la majorité et où les salariés sont représentés par des chefs d’atelier, des contremaîtres, des artisans. L’encadrement, la surveillance ont un sens social, empêcher ceux dont la fonction est de fournir la force de leurs bras de s’évader de leur condition, et politique, les migrants saisonniers, les ouvriers des chantiers publics sont particulièrement redoutés comme possibles disséminateurs de troubles et exposés, à Paris, à être arrêtés et expulsés. Le Livret ouvrier fut supprimé en 1890. [NdE]

3 Fables de La Fontaine, Le vieillard et l’âne, VI, 8. [NdE]

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