Revue Centraliens, Quels choix technologiques pour une société durable ?, 2016

« J’ai la conviction que la conception mécanique du monde, qui apparut au XVIIe siècle, doit être remplacée par une autre conception rendant toute justice à la nature humaine. Pour sauver notre science et notre technique, nous devons d’abord sauver l’homme. La réponse aux problèmes posés par la technique, on ne la trouvera pas dans la technique ni dans l’application de ces méthodes de pensée qui ont justement créé une disparité tellement ironique entre nos moyens physiques et nos fins sociales, entre la méthode scientifique et la discipline morale. »

Lewis Mumford, Technique et Civilisation, 1950.

Les ingénieurs se sont souvent trouvés à la croisée des innovations technologiques et des évolutions sociétales. A l’heure où la nécessité de construire une société « durable » est devenue criante, dans un monde plus que jamais transformé par les technologies, des Centraliens toujours plus nombreux, de toutes générations, citoyens, parents, consommateurs ou professionnels engagés, se posent la question : nos choix technologiques actuels sont-ils réellement appropriés à la durabilité des sociétés humaines ?

Ces choix devraient favoriser une consommation réduite ou nulle de ressources rares ou non recyclables, et rechercher non seulement l’efficacité mais aussi la stabilité et la résilience. La high-tech appliquée sans jugement permet-elle cela, ou bien faudrait-t-il privilégier l’articulation appropriée et raisonnée de tous les savoirs et savoir-faire technologiques accumulés, certains à la pointe du progrès comme d’autres à redécouvrir et à recombiner de manière originale (dans une approche low-tech) ?

Forts de leurs parcours d’ingénieurs dans des secteurs variés, et dans la continuité de travaux déjà effectués au sein de notre communauté d’anciens, des Centraliens ont tenté de répondre à ces questions, ou du moins d’ouvrir le débat. Scientifiques, historiens, philosophes des sciences, ingénieurs et spécialistes sectoriels nous amènent, de manière factuelle et argumentée, à réfléchir au-delà des effets de mode. Leurs conclusions devraient interpeler tous ceux qui aspirent à « changer le monde ». Elles confirment la nécessité d’une approche citoyenne de l’ingénieur, qui devra changer de paradigme, en repensant l’innovation technologique au service d’un projet sociétal durable, sans rejeter les leçons des savoirs passés.

La high-tech triomphante peut-elle « sauver le monde » ? Ou pas ? Vous pourrez vous faire votre propre opinion en lisant cet opuscule.

[Ci-dessous, seulement quelques articles extraits de cette brochure]

 

 


François Jarrige

Brèves remarques sur les choix technologiques dans l’Histoire

 

L’intérêt pour les low-tech s’inscrit dans une longue généalogie de réflexions sur les trajectoires et les choix techniques. Dans les années 1960-1970, beaucoup ont cherché à définir ce que seraient des technologies douces. Qu’il s’agisse des technologies « intermédiaires » (E. F. Schumacher), « libératrices » (M. Boochkin), « démocratiques » (L. Mumford) ou encore « conviviales » (I. Illich), il s’agissait d’imaginer des trajectoires techniques à petite échelle, décentralisées, sobres en énergie, respectueuses de l’environnement et à forte utilisation de main-d’œuvre.

S’émancipant des alternative trompeuses et trop binaires en terme de refus ou d’acception des techniques, ces auteurs et beaucoup d’ingénieurs et d’expérimentateurs avec eux, ont cherché à penser ce que serait des dispositifs à la fois socialement bénéfiques, écologiquement durables et politiquement démocratiques. Contre l’idée que les techniques sont neutres et que seul leur usage définit leur sens, les théoriciens et promoteurs des technologies douces – qui ressurgissent aujourd’hui sous le terme low tech – considéraient qu’il ne suffit pas d’intervenir par la fiscalité, le droit ou les prix pour réguler les changements, c’est le type même des technologies et des infrastructures matérielles utilisées qui devait être interrogé.

L’âge d’or des années 1970

Les années 1970 ont été l’âge d’or de ces technologies douces et des mouvements sociaux qui les portaient. Les publications et les expérimentations ont alors été innombrables, notamment aux États-Unis. Face au déferlement des nouveaux objets, aux débats sur la crise de l’énergie et aux vastes projets grandioses hérités de la guerre froide, beaucoup se sont tournés vers des outils sobres et fabriqués de façon artisanale, certains croyaient même que ces « technologies douces » allaient quitter leur « ghetto marginal » pour conquérir le monde [1].

Pourtant le mouvement disparut rapidement au cours des années 1980 [2] et l’enthousiasme initial est retombé avant de renaître timidement aujourd’hui. Si ce mouvement reste mal connu en France, il a été abondamment étudié aux États-Unis, notamment par Langdon Winner qui date sa disparition de l’élection de Ronald Reagan à la présidence des États-Unis en 1980. L’échec tient à de nombreux facteurs : le poids des grands lobbies industriels, les choix d’investissements, la compétition internationale exacerbée, l’aspect naïf de nombreuses expériences, ou encore les difficultés de définition : quels outils, quels instruments, quels appareils, quelles machines, quel réseau ou système technique adopter ? Selon quels critères peut-on en effet juger du caractère doux, démocratique ou convivial d’une technique ?

Ces questions demeurent décisives. Les techniques douces devaient ainsi être écologiquement saines, peu gourmandes en énergie, ne polluant pas ou peu, être façonnées avec des matériaux recyclables, elles devaient fonctionner très longtemps, favoriser l’emploi et la polyvalence contre l’obsession de la productivité et l’hyper-spécialisation, permettre une intervention manuelle et artisanale, être appropriables localement.

Mais ce type de liste soulève de multiples problèmes et les critères définissant ce que pourrait être une bonne technologie émancipatrice sont ambigus et souvent contradictoires entre eux. Ainsi, l’aspect décentralisé ou profitable en termes d’emploi n’est pas nécessairement conciliable avec le caractère écologiquement bénéfique de tel ou tel dispositif.

Retrouver les alternatives passées

L’urgence de ces réflexions s’impose plus que jamais à l’heure de l’effondrement écologique global, de l’épuisement des ressources, et du chômage de masse. Mais les low tech et leurs défenseurs demeurent mal connus, rejetés de nos imaginaires comme des trajectoires périmées, absents des grandes histoires héroïques des techniques célébrant le génie des grands inventeurs, l’innovation et les découvertes qui ont changé le monde.

L’histoire des techniques reste souvent le récit de l’avènement des high tech, de l’accroissement de la productivité et du gigantisme. Les sources à partir desquelles s’écrit l’histoire privilégient certains types de techniques sur d’autres, elles donnent le premier rôle aux grands dispositifs spectaculaires qui frappent l’opinion et retiennent l’attention des pouvoirs.

Elles privilégient les outils permettant l’accumulation de puissance sur les technologies douces qui visaient l’autonomie. L’importance des technologies douces n’a donc cessé d’être minorée alors même qu’elles constituaient le monde technique dominant des populations et que leurs partisans étaient plus nombreux qu’on ne le pense.

Depuis les débuts de l’industrialisation, de nombreux observateurs ont en effet dénoncé les ravages écologiques et sociaux des nouvelles techniques de production capitalistes et tenté d’imaginer d’autres dispositifs permettant d’instaurer une harmonie avec le monde. Les premiers socialistes du XIXe siècle comme Charles Fourier dénoncent fréquemment les effets avilissants et dégradants des machines de leur temps, ils repoussent la technologie bourgeoise comme un instrument d’accroissement des inégalités et, parfois, de danger pour l’intégrité physique du globe. Souvent ingénieurs, ils croyaient pourtant au progrès de la science ; pour réconcilier leur aspiration à l’égalité et leur foi dans le progrès technique ils ont tenté d’imaginer des technologies qui seraient à la fois harmonieuses et bénéfiques au plus grand nombre. Outre Manche, le poète John Ruskin rêve de son côté dans les années 1870 d’une communauté idéale où les machines qui suppriment l’exercice physique et le travail artistique seraient interdites, seuls seraient utilisés les outils permettant l’épanouissement de la créativité individuelle. Contre les machines à vapeur qui polluent et exploitent, les seuls moteurs autorisés seront ceux qui utilisent les forces naturelles du vent et de l’eau.

Certains moments de changement des systèmes techniques furent particulièrement propices à ce type de réflexion comme le fut l’apparition de l’électricité à la fin du XIXe siècle ou celle du numérique un siècle plus tard. Toutes les deux ont inauguré l’espoir d’un monde technique plus doux, décentralisé et socialement plus acceptable que la grande industrie capitaliste, avant d’être réinvesties par les logiques du gigantisme. Après la Seconde Guerre mondiale, alors que les transferts techniques s’intensifiaient vers les pays du Sud, certains ont également contesté l’exportation sans nuance des grandes technologies occidentales peu adaptées aux besoins du Tiers Monde.

Des mondes de techniques douces

Mais au-delà de ces multiples projets et utopies cherchant à réorienter le sens de l’évolution technique, c’est la réalité même des objets techniques du passé qui doit être réexaminée. L’histoire des techniques est largement une histoire mythique 3 . Contre le schéma modernisateur polarisé par la seule innovation et identifiant l’industrie aux vastes machines et infrastructures imaginées par les laboratoires et les multinationales, ce sont les outils simples, ordinaires, bricolés qui ont longtemps façonné la vie des individus et accompagné l’industrialisation. Vivant dans un monde aux ressources et à l’énergie rare, les sociétés passées ont longtemps privilégié les low tech en recourant prioritairement à des outils simples, peu coûteux et fabriqués localement.

Au XIXe siècle, à côté de la production de masse encore minoritaire qui employait des machines spécialisées et du travail déqualifié afin de produire des biens standardisés, il existait ainsi une production « flexible » fondée sur un travail qualifié et des machines souples, qui permettent la fabrication de produits variés en utilisant la force humaine. Avant de s’imposer massivement au XXe siècle, l’automatisation, le taylorisme et les énergies dites fossiles restèrent longtemps limités en dehors de quelques régions.

L’énergie hydraulique et la force animale ont fait l’objet de nombreuses améliorations et perfectionnements avant d’être rendus peu compétitifs par le bon marché des énergies fossiles ; aujourd’hui encore les techniques agricoles douces et les animaux de travail restent abondamment utilisés dans le monde et sont souvent plus efficaces et adaptées aux enjeux locaux que les vastes machines fonctionnant au pétrole ou les high-tech imaginées dans les laboratoires de la Silicon Valley.

L’histoire des techniques devrait cesser d’être le récit linéaire de la victoire inéluctable des high tech sur les technologies anciennes pour penser plutôt la rivalité constante entre hautes et basses technologies, entre des technologies de la puissance fondées sur l’exploitation des ressources et la spécialisation des tâches et des technologies sobres et économes vers lesquelles devrait s’orienter la créativité des ingénieurs, malgré la pression des actionnaires et des pouvoirs publics.

François Jarrige
Historien à l’université de Bourgogne.
Il s’intéresse à l’histoire sociale de l’industrialisation, des techniques et de l’environnement.
Il a notamment publié Technocritiques : Du refus des machines à la contestation des technosciences (La Découverte, 2014) et La Modernité désenchantée. Relire l’histoire du XIXe siècle (avec E. Fureix, La découverte, 2015).

 

 


Philippe Bihouix

Vers des technologies sobres et résilientes

 

Il faut l’admettre : les problèmes environnementaux auxquels nous faisons face ne pourront pas être résolus simplement par une série d’innovations technologiques et de déploiements industriels de solutions alternatives. Nous allons nous heurter en effet à deux problèmes : il faut des ressources métalliques pour capter les énergies renouvelables ; ces ressources ne peuvent qu’être imparfaitement recyclées, ce phénomène s’aggravant avec l’utilisation de hautes technologies. A terme, nous devrons en passer par la sobriété et développer des technologies adaptées beaucoup plus économes en énergie et ressources.

Energies et ressources sont intimement liées

Certes, les énergies renouvelables ont un potentiel énorme et les scenarii sur des mondes « énergétiquement vertueux » ne manquent pas : Troisième Révolution Industrielle du prospectiviste Jeremy Rifkin, plan Wind Water Sun du professeur Jacobson de l’université de Stanford… Tous sont basés sur des déploiements industriels très ambitieux – 3,8 millions d’éoliennes de 5 MW et 89 000 centrales solaires de 300 MW à installer en 15 ans pour Wind Water Sun, soit 30 fois le rythme actuel pour l’éolien, et l’inauguration de quinze centrales solaires par jour !

Rien d’impossible sur le papier, mais il faudrait alors une véritable économie de guerre, pour organiser l’approvisionnement en matières premières – acier, ciment, résines polyuréthanes, cuivre, néodyme –, la production des équipements, la logistique et l’installation (bateaux, grues, bases de stockage…), la formation du personnel… Sans parler des dispositifs de transport et de stockage de l’électricité !

Mais l’irréalisme tient davantage aux ressources qu’aux contraintes industrielles ou financières. Car il faut des métaux pour capter, convertir et exploiter les énergies renouvelables. Moins concentrées et plus intermittentes, elles produisent moins de kWh par unité de métal mobilisée que les sources fossiles. Certaines technologies utilisent des métaux plus rares : argent, tellure, indium, sélénium… Il faut aussi des métaux pour les équipements annexes, câbles, onduleurs ou batteries.

Nous disposons de nombreuses ressources métalliques, mais leur qualité et leur accessibilité se dégradent, car nous exploitons un stock de minerais qui ont été créés, enrichis par la nature « vivante » de la planète : tectonique des plaques, volcanisme, cycle de l’eau, activité biologique… Logiquement, nous avons exploité d’abord les ressources les plus concentrées, les plus simples à extraire. Les nouvelles mines ont des teneurs plus basses que les mines épuisées – ainsi du cuivre, passé d’une moyenne de 2% dans les années 1930, à 0,5% dans les nouvelles mines –  ou bien sont moins accessibles, plus dures à exploiter, plus profondes. Il faut alors dépenser plus d’énergie pour les exploiter.

Si nous n’avions qu’un problème d’énergie et de climat, il « suffirait » de tartiner le monde de panneaux solaires, d’éoliennes et de smart grids. Si nous n’avions qu’un problème de métaux, mais accès à une énergie concentrée et abondante, nous pourrions continuer à exploiter la croûte terrestre à des concentrations toujours plus faibles. Mais nous faisons face à ces deux problèmes au même moment, et ils se renforcent mutuellement : plus d’énergie nécessaire pour extraire et raffiner les métaux, plus de métaux pour produire une énergie moins accessible.

Utopie de l’économie circulaire et fausse promesse de la croissance « verte »

Les ressources métalliques, une fois extraites, ne disparaissent pas. L’économie circulaire devrait donc être une réponse logique à la pénurie métallique. Mais celle-ci ne pourra fonctionner que très partiellement si l’on ne change pas radicalement notre façon de produire et de consommer.

D’abord parce qu’il faut pouvoir récupérer physiquement la ressource pour la recycler, ce qui est impossible dans le cas des usages dispersifs. Les métaux sont couramment utilisés comme produits chimiques, additifs, dans les plastiques, les encres, les peintures, les cosmétiques et bien d’autres produits : 5% du zinc, 10 à 15% du manganèse, du plomb et de l’étain, 15 à 20% du cobalt et du cadmium, et 95% du titane dont le dioxyde sert de colorant blanc universel.

Ensuite parce qu’il est difficile de recycler correctement. Nous concevons des produits d’une diversité et d’une complexité inouïes, à base de composites, d’alliages, de composants de plus en plus miniaturisés et intégrés… mais notre capacité, technologique ou économique, à repérer les différents métaux ou à les séparer, est limitée. C’est particulièrement vrai de l’électronique, et de nombreux métaux high-tech et autres terres rares sont recyclés à moins de 1%.

La croissance « verte » telle que définie actuellement ne fera qu’aggraver ces phénomènes, car elle repose essentiellement sur des innovations technologiques non réfléchies, basées sur des métaux moins répandus, aggravant la complexité des produits, faisant appel à des composants high-tech plus durs à recycler. Ainsi des voitures, où le besoin de maintenir le confort, la performance et la sécurité nécessite des aciers alliés toujours plus précis pour gagner un peu de poids et réduire les émissions de CO2.

L’idée des « low-tech »

Il nous faut prendre la vraie mesure de la transition nécessaire et admettre qu’il n’y aura pas de « sortie par le haut » à base d’innovations purement high-tech (ou qu’en tout cas il serait bien périlleux de tout miser dessus). Nous devrons faire baisser, en valeur absolue, la quantité d’énergie et de matières consommées. Il faut travailler sur la baisse de la demande, pas seulement sur le remplacement de l’offre, le tout en conservant un niveau de « confort » acceptable.

C’est toute l’idée des low-tech, les « basses technologies », par opposition aux high-tech. Il s’agit avant tout d’une démarche, orientée vers l’économie réelle de ressources, ni obscurantiste ni opposée à l’innovation ou au « progrès », mais recherchant les technologies les plus appropriées (passées, présentes ou futures), et qui consiste à se poser trois questions.

Pourquoi produit-on ? Il s’agit d’abord de questionner intelligemment nos besoins, de réduire à la source, autant que possible, le prélèvement de ressources et la pollution engendrée. C’est un exercice délicat car les besoins humains (nourris par la rivalité mimétique) étant a priori extensibles à l’infini, il est impossible de décréter « scientifiquement » la frontière entre besoins fondamentaux et « superflu », qui fait aussi le sel de la vie.

Il y a toute une gamme d’actions imaginables, plus ou moins compliquées, plus ou moins acceptables. Certaines devraient logiquement faire consensus ou presque, à condition de bien exposer les arguments : suppression de certains objets jetables, des supports publicitaires, de l’eau en bouteille…

D’autres seront un peu plus difficiles à faire passer : retour de la consigne, réutilisation des objets, compostage des déchets, limite de vitesse des véhicules… D’autres enfin promettent quelques débats houleux  : réduction drastique de la voiture au profit du vélo, adaptation des températures dans les bâtiments, urbanisme revisité pour inverser la tendance à l’hyper mobilité…

Que produit-on ? Il faut ensuite augmenter considérablement la durée de vie des produits, bannir la plupart des produits jetables ou dispersifs, s’ils ne sont pas entièrement à base de ressources renouvelables et non polluantes, repenser en profondeur la conception des objets : réparables, réutilisables, faciles à identifier et démanteler, recyclables en fin de vie sans perte, utilisant le moins possible les ressources rares et irremplaçables, contenant le moinsd’électronique possible lorsque ce n’est pas justifié, quitte à revoir notre « cahier des charges », accepter le vieillissement ou la réutilisation de l’existant, une esthétique moindre pour les objets fonctionnels, parfois une moindre performance ou une perte de rendement… en gros, le moulin à café et la cafetière italienne de grand-mère, plutôt que la machine à expresso dernier cri !

Comment produit-on ? Il y a enfin une réflexion à mener sur nos modes de production. Doit-on poursuivre la course à la productivité et à l’effet d’échelle dans des giga-usines, ou faut-il mieux des ateliers et des entreprises à taille humaine ? Ne doit-on pas revoir la place de l’humain, le degré de mécanisation et de robotisation parfois injustifié, la manière dont nous arbitrons aujourd’hui entre main-d’œuvre et ressources/énergie ? Et puis il y a la question aigüe de la territorialisation de la production.

Après des décennies de mondialisation facilitée par un coût des transports suffisamment bas, le système actuel, basé sur une Chine « usine du monde » et des flux complexes et mondialisés, est-il vraiment résilient face aux risques de perturbations futures ?

Un projet de société

Compte-tenu des forces en présence et des tendances de fond, il y a bien sûr une part utopique dans un tel projet de société. Mais n’oublions pas que le scénario de statu quo, de maintien ad vitam aeternam de notre civilisation industrielle sur ses bases actuelles, de sa fragile trajectoire « accélérationniste », est probablement encore plus irréaliste. Pourquoi ne pas tenter une autre route ? Nous avons largement les moyens, techniques, organisationnels, financiers, sociétaux et culturels pour mener une telle transition. A condition de le vouloir.

Philippe Bihouix
 (Ecole Centrale Paris 1996) a travaillé dans différents secteurs industriels (bâtiment, chimie, énergie, transports) comme chef de projet, ingénieur conseil puis dirigeant.
Il est auteur de L’âge des low-tech : vers une civilisation techniquement soutenable (Seuil, 2014) et membre fondateur de l’Institut Momentum (L’anthropocène et ses issues).

 

 


Olivier Rey

Une technique pour habiter le monde

 

Nous employons le même mot de « société » pour désigner aussi bien une tribu de chasseurs-cueilleurs du paléolithique que les gigantesques agrégats humains contemporains, comme si les formes de vie collective n’étaient pas radicalement différentes dans les deux cas ; nous qualifions de « démocratie » aussi bien le système politique de l’Athènes du Ve siècle avant notre ère que celui de l’Inde contemporaine, comme s’il y avait une essence de la démocratie qui demeurait inaltérée lorsqu’on passe d’une population de 400 000 habitants, dont un dixième seulement de citoyens, à une population de plus de 1,2 milliard d’habitants, avec plus de 700 millions de votants aux élections générales.

Quel sens y a-t-il à ranger sous la même étiquette des réalités que les changements d’ordre de grandeur rendent si dissemblables ? Il en va de même avec « la » technique. Comme s’il y avait une essence de la technique qui se conservait inchangée entre la taille des silex par les hommes préhistoriques et l’industrie informatique ou les centrales nucléaires d’aujourd’hui, comme si une pratique qui ne suppose que des cailloux et l’usage de ses mains était commensurable à un complexe scientifico-industrialo-économique qui n’est à la mesure de personne. En appelant tout cela, indistinctement, technique, on n’éclaire pas la pensée, on l’aveugle. De là la stupide alternative qui nous est ordinairement proposée, entre « technophilie » et « technophobie » : il faudrait tout accepter ou tout rejeter, s’enchanter de l’artificialisation totale de l’existence ou retourner à la bougie, voire à la caverne et aux peaux de bête.

Un immense mérite du concept de low-tech est de venir briser la fausse homogénéité de la technique ; et de nous placer devant la véritable alternative, qui n’est pas adhésion ou opposition à la technique, mais persévération dans le développement de techniques de plus en plus lourdes et sophistiquées, ou orientation vers le développement de techniques « conviviales », c’est-à-dire, au sens où Ivan Illich entendait ce terme, proportionnées à nos capacités naturelles. Certes, de telles techniques ne sauraient permettre tout ce que les techniques de pointe réalisent ou promettent. Difficile, par exemple, de songer avec elles à se transporter un jour sur une autre planète. Mais notons-le : le voyage interplanétaire suppose, pour être accompli, une dépendance absolue du voyageur à l’égard du dispositif qui le transporte, et l’astronaute ressemble bien davantage à un serviteur impotent qu’à un maître triomphant. Par ailleurs, le voyage interplanétaire serait moins le témoignage d’une réussite éblouissante des humains que le signe de leur échec monstrueux : leur incapacité à habiter correctement la terre, les portant à chercher loin d’ici un nouveau lieu à ravager et à détruire. Les low tech ont, pour ce qui les concerne, un double objectif : au lieu d’humilier et d’écraser les capacités naturelles des êtres humains par des dispositifs démesurés elles visent, au contraire, à permettre à ces facultés de s’exprimer au mieux ; au lieu de viser une domination sans partage du monde, elles cherchent à élaborer les modalités matérielles d’une vie en harmonie avec lui.

Ambition médiocre ? Ambition immense au contraire, auprès de laquelle le déchaînement de puissance dont le développement technique a donné le spectacle au cours des deux derniers siècles apparaît pour ce qu’il est : une échappatoire, une façon de se ruer vers le plus facile, une fuite devant la tâche qui nous incombe vraiment.

Beaucoup pensent que si la high-tech peut s’avérer dangereuse, du moins l’intelligence, la hardiesse et l’innovation sont de son côté ; à rebours, low-tech signifierait vie étriquée et stagnation. C’est l’inverse qui est vrai. Au point où nous en sommes, s’entêter sur l’unique voie des high-tech relève non seulement de l’aveuglement devant les limites naturelles, auquel nous allons nous trouver de plus en plus durement confrontés, mais de la paresse d’esprit. Plus le mouvement se poursuit, plus nos possibilités de vie s’amenuisent. La modernité fait grand cas de l’autonomie : il serait temps de se rendre compte que cette autonomie, la technique ne peut la servir que par son versant low, si négligé au cours des siècles écoulés. Les progrès à accomplir sur ce terrain laissé en jachère sont innombrables. Et si les quantités de matière et d’énergie que les low-tech mettent en jeu demeurent limitées, l’ingéniosité technique susceptible de s’y investir est quant à elle illimitée.

Olivier Rey
Chercheur au CNRS, membre de l’Institut d’histoire et de philosophie des sciences et des techniques (IHPST, Paris). Il a enseigné les mathématiques à l’École polytechnique dont il est ancien élève (1984) et enseigne aujourd’hui la philosophie à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.
Son dernier essai publié, Une question de taille (Stock, 2014), est tout entier consacré aux questions d’échelle, de proportions et de juste mesure.

 

 

Articles parus dans le hors-série de la revue Centraliens en 2016
éditée par l’Association des Centraliens,
8 rue Jean Goujon, 75008 Paris.

La brochure complète peut être téléchargée au format PDF.


[1] L. Samuel et D. Simonnet, « Technologies douces », in, L’homme et son environnement : De la démographie à l’écologie, Paris, Encyclopédie moderne, 1976, p. 477.

[2] L. Winner, La baleine et le réacteur. À la recherche des limites de la haute technologie, 1986 ; traduit en français par M. Puech, Descartes & Cie, Paris, 2002.

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