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Radio: Olivier Rey, Le darwinisme en son contexte, 2015

Dans la série Racine de Moins Un, émission de critique des sciences, des technologies et de la société industrielle, je vous propose d’écouter une conférence du philosophe et mathématicien Olivier Rey sur la critique du darwinisme, donnée à Strasbourg en novembre 2015.

En fait, Olivier Rey ne cache pas qu’il formule cette critique notamment à partir de sa foi chrétienne. Mais il n’est pas créationnisme pour autant, il ne croit pas que c’est Dieu en personne qui a créé les différentes espèces, ni partisan de l’Intelligent design, du dessein intelligent comme on dit dans les pays anglo-saxons, c’est-à-dire de l’idée que ce serait une puissance intelligente qui serait à l’origine de l’évolution des espèces.

Sa critique est plutôt d’ordre épistémologique et philosophique, en ce qu’elle s’attache à comprendre les conditions de possibilité et de pérennité de la formulation des idées et concepts scientifiques. Conditions qui sont souvent oubliées par les scientifiques eux-mêmes, dans le cours même de l’énoncé de leurs propres conceptions.

Ce faisant, il cherche à mieux comprendre les revendications des créationnistes, non pour les approuver ou les justifier, mais bien plutôt pour les resituer dans leur contexte social et politique.

Bref, c’est une approche suffisamment originale et critique, qu’il me semble intéressant de faire connaître, même si l’on ne partage pas la perspective très chrétienne qu’il formule à la fin de sa conférence… Car lorsqu’il déclare « car avant de s’adonner à la science, il faut accéder à une humanité capable de science et s’y maintenir », il me semble qu’il a tout à fait raison (ce serait la version actuelle de « science sans conscience n’est que ruine de l’âme » de Rabelais). Mais je pense que pour cela le christianisme n’est plus vraiment nécessaire ni utile, mais bien plutôt qu’une culture de critique historique et sociale sur la société capitaliste et industrielle serait d’un plus grand secours. Et cela ne s’enseigne pas dans les universités, et moins encore dans les Églises…

Voici donc la retranscription du début de cette conférence :

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Je vais évoquer la question du darwinisme en essayant de la resituer dans un contexte général. Et pour cela, je vais évoquer les trois blessures narcissiques que, selon Freud, l’homme moderne aurait subit de la part de la science au cours des derniers siècles. Freud comptait trois grandes « blessures narcissiques » qui seraient venues affecter [voire, comme certains darwiniens prétendent avec une certaine délectation, humilier] l’être humain :

La première étant le système de Copernic. Parce qu’auparavant dans le système dit de Ptolémée, la Terre était au centre et autour les orbites des corps célestes; avec le système de Copernic elle est exilée de cette position centrale, elle n’est plus qu’un simple satellite du Soleil qui lui dérobe sa position centrale.

La deuxième grande blessure narcissique, ce serait le darwinisme. Parce que l’homme est exilé de sa position d’exception à l’intérieur du règne vivant puisqu’il se trouve dans la continuité directe des autres êtres vivants, les animaux et en particulier les grands primates qui seraient nos derniers cousins. Une toute petite précision: on associe Darwin à la théorie de l’évolution [alors qu’il n’emploie pas le terme d’évolution dans L’Origine des espèces en 1859], en fait l’idée de l’évolution existait antérieurement à Darwin [chez Lamarck avec sa Philosophie zoologique dès 1809, bien qu’il n’emploie pas le mot évolution, c’est Herbert Spencer lui donne son sens moderne en 1850], mais c’est avec Darwin qu’elle a pris véritablement consistance parce qu’il a formulé le principe de sélection naturelle qui, selon lui, serait le moteur de l’évolution.

Et enfin, la troisième grande blessure narcissique qu’aurait subie l’être humain à l’époque moderne, ce serait la psychanalyse de Freud lui-même, qui apprend à l’être humain qu’il n’est pas le maître de sa propre pensée puisqu’il est doté d’un inconscient, et sans qu’il s’en rende compte, beaucoup de ce qu’il pense et de ce qu’il fait est piloté par des pulsions qui lui échappent.

Le texte auquel se réfère Olivier Rey est le suivant :

« Dans le cours des siècles, la science a infligé à l’égoïsme naïf de l’humanité deux graves démentis. La première fois, ce fut lorsqu’elle a montré que la terre, loin d’être le centre de l’univers, ne forme qu’une parcelle insignifiante du système cosmique dont nous pouvons à peine nous représenter la grandeur. Cette première démonstration se rattache pour nous au nom de Copernic, bien que la science alexandrine ait déjà annoncé quelque chose de semblable. Le second démenti fut infligé à l’humanité par la recherche biologique, lorsqu’elle a réduit à rien les prétentions de l’homme à une place privilégiée dans l’ordre de la création, en établissant sa descendance du règne animal et en montrant l’indestructibilité de sa nature animale. Cette dernière révolution s’est accomplie de nos jours, à la suite des travaux de Ch. Darwin, de Wallace et de leurs prédécesseurs, travaux qui ont provoqué la résistance la plus acharnée des contemporains. Un troisième démenti sera infligé à la mégalomanie humaine par la recherche psychologique de nos jours qui se propose de montrer au moi qu’il n’est seulement pas maître dans sa propre maison, qu’il en est réduit à se contenter de renseignements rares et fragmentaires sur ce qui se passe, en dehors de sa conscience, dans sa vie psychique. Les psychanalystes ne sont ni les premiers ni les seuls qui aient lancé cet appel à la modestie et au recueillement, mais c’est à eux que semble échoir la mission d’étendre cette manière de voir avec le plus d’ardeur et de produire à son appui des matériaux empruntés à l’expérience et accessibles à tous. D’où la levée générale de boucliers contre notre science, l’oubli de toutes les règles de politesse académique, le déchaînement d’une opposition qui secoue toutes les entraves d’une logique impartiale. »

S. Freud, Introduction à la psychanalyse, 1916.

Si nous examinons ces trois traumatismes, nous allons nous apercevoir que, en ce qui concerne le premier, Freud se trompe du tout au tout.

En fait, dans le système de Ptolémée, la position centrale était l’endroit le pire du cosmos. Le fait que la Terre soit au centre, ce n’était pas en raison d’une dignité particulière, mais au contraire en raison d’une indignité générale des choses terrestres. A la lointaine époque où l’on pensait que la Terre était plate, on avait la Terre en bas et le Ciel au-dessus. Il est clair que dans notre esprit, ce qui est en-dessous est moins bien que ce qui est au-dessus, la Terre était sous le Ciel, ce dernier valait davantage que la première. Sans rentrer dans les détails, lorsque les Grecs se sont rendu compte que la Terre était ronde, le Ciel a dû lui-même s’arrondir pour entourer la Terre, mais la hiérarchie est restée intacte, le Ciel était toujours la demeure des Dieux. Au centre, était la Terre, l’endroit le plus bas du cosmos, et au centre de la Terre se trouvait l’Enfer.

Lorsque le système de Copernic est arrivé en disant qu’au centre était le Soleil et que c’était la Terre qui tournait autour du Soleil, cela n’a pas été une blessure narcissique. Les plus grandes résistances qui ont été opposées au système de Copernic portaient au contraire l’accusation de vanité: l’être humain avait l’orgueil de se projeter dans le Ciel.

Pour étayer mes propos, je donnerais juste une citation de Montaigne, qui n’est pas l’archétype de l’arriéré, qui écrit ses Essais dans les années 1580, Copernic publie son système dans les années 1540 et devient connu lentement à travers toute l’Europe.

« La plus calamiteuse et frêle de toutes les créatures, c’est l’homme, et quant et quant la plus orgueilleuse. Elle se sent et se voit logée ici, parmi la bourbe et la fiente du monde, attachée et clouée à la pire, plus morte et croupie partie de l’univers, au dernier étage du logis et le plus éloigné de la voûte céleste, […] ; et se va plantant par imagination au-dessus du cercle de la lune et ramenant le ciel sous ses pieds. »

Avec cette citation, nous voyons que le traumatisme copernicien est l’inverse de ce que Freud à prétendu : Montaigne estime, au contraire, que c’est le narcissisme qui pousse l’homme à faire tourner la terre autour du soleil, et à se projeter ainsi dans le monde céleste. D’ailleurs Freud n’a fait que reprendre une idée qui était assez répandue à la fin du XIXe siècle.

Pour ce qui est du troisième traumatisme de la psychanalyse, la blessure narcissique qui aurait appris à l’être humain qu’il n’était pas maître chez lui, cela a été un traumatisme pour certains, notamment les bourgeois rationalistes de la fin du XIXe et du début du XXe siècle [et d’une manière plus générale pour les scientistes qui ont foi en la supériorité de la Raison et de la Science…]. Car dans l’Epitre aux Romains de St Paul (chapitre 7, verset 19), on trouve déjà cette idée :

« Je ne fais pas le bien que je voudrais, mais je commets le mal que je ne voudrais pas. »

Cette citation montre que les êtres humains savent depuis longtemps qu’ils ne sont pas « maîtres et possesseurs » d’eux-mêmes ; et au passage on peut se demander pourquoi ils ont tant invoqué les faveurs des Dieux s’ils s’étaient sentis pleinement propriétaires d’eux-mêmes. En fait, la psychanalyse vient blesser le sentiment de propriété du bourgeois rationaliste [qui croit être maître de lui-même grâce à sa Raison et « maîtres et possesseurs » de la nature grâce à la Science]. Mais on ne peut pas dire que ce soit un traumatisme pour l’humanité entière.

Le second, le traumatisme darwinien, est vraiment sérieux, et la discussion qu’il implique n’est pas terminée… Pourquoi nous pose-t-il un si grave problème ?

La science moderne apparaît en Europe à la fin du XVIe et début du XVIIe siècle ; la figure emblématique est Galilée lorsqu’il déclare que le monde est écrit en symboles mathématiques. La science moderne est fondée sur l’idée de l’objectivation du monde. Et de neutralisation morale du monde : on le soustrait à la question du bien et du mal, pour l’étudier de manière purement factuelle et objective. Mais pour qu’il y ait un objet, il faut évidement qu’il y ait un sujet. Et c’est là le fondement du dualisme associé à Descartes et qui imprègne toute la pensée moderne : pour pouvoir objectiver le monde grâce à la méthode des sciences, il faut d’abord un sujet capable d’objectivité.

Mais si avec le darwinisme on prétend qu’il n’y a rien d’essentiel qui différencie l’animal de l’homme, alors cette séparation entre l’objet et le sujet devient extrêmement problématique, et on ne sait plus très bien que penser. Car c’est le développement d’une pensée objectivante qui en arrive à formuler la théorie de l’évolution darwinienne, mais cette théorie, en plaçant l’homme dans la continuité de ce qu’elle-même objective [en gommant sa spécificité], a tendance à objectiver le sujet. Et donc on risque un effondrement du dispositif intellectuel qui produisait la science elle-même.

Le problème est d’autant plus important qu’en même temps que triomphait la science au XIXe siècle a grandi l’idée d’un gouvernement des hommes par la science. En voici un exemple tiré de Victor Hugo dans Les Misérables (Ve partie, livre 1er, chapitre 5) :

« Citoyens, où allons-nous ? A la science faite gouvernement, à la force des choses devenue seule force publique, à la loi naturelle ayant sa sanction et sa pénalité en elle-même, et se promulguant par l’évidence, à un lever de vérité correspondant à un lever du jour. (…) On pourrait presque dire : il n’y aura plus d’événements. On sera heureux. Le genre humain accomplira sa loi comme le globe terrestre accomplit la sienne. »

Cette citation exprime sur le mode lyrique propre à Victor Hugo, une pensée courante au XIXe siècle. La phrase finale exprime on ne peut plus clairement le rêve que les lois humains deviennent semblables aux lois de l’astronomie, c’est-à-dire objectives et inéluctables. Ce rêve est tout à fait absurde, car si jamais il existe des lois pour le comportement humain semblables à celles qui régissent le mouvement des astres, alors nous ne pouvons faire autrement que les suivre déjà. Et si ce sont des lois que nous ne suivons pas encore et que nous devrions suivre (et que nous pouvons, avec notre liberté, ne pas suivre), alors cela veut dire que ces lois ne sont absolument pas du même genre que celles de l’astronomie.

Ce qui permettait de laisser la contradiction dans le vague au XIXe siècle, c’était l’idée qu’il existait des lois scientifiques pour le comportement humain, mais qu’il s’agissait de « lois spéciales », spécifiques, propres aux seuls êtres humains. Et c’est cet « état d’exception » que vient briser le darwinisme, puisqu’en plaçant l’homme dans la continuité des animaux, il ne peut pas revendiquer pour lui-même, des lois particulières à l’intérieur de la nature. C’est d’ailleurs à partir de cette époque que va se développer l’idée de traiter l’être humain comme une espèce parmi d’autres, avec le développement de l’eugénisme, en tant que science officielle et reconnue, à la fin du XIXe siècle et dans la première partie du XXe siècle. C’est-à-dire l’application à l’être humain des techniques de sélection que les éleveurs appliquaient à leurs animaux.

Nous voyons là que le processus d’objectivation du monde se met à englober l’homme lui-même et que la conquête de la nature par l’homme s’apparente de plus en plus dans cette perspective à une résorption de l’homme lui-même dans la nature.

C’est le grand problème philosophique soulevé par le darwinisme, et auquel il est très difficile de répondre. Par ailleurs, le darwinisme propose un récit des origines de l’homme, très différent des récits des origines qui existaient antérieurement, et en particulier dans la Bible, avec la genèse.

La suite de cette conférence est la reprise du texte :

Olivier Rey, L’homme originaire ne descend pas du singe, 2013.

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Écoutez et téléchargez l’émission :

Olivier Rey, Le Darwinisme en son contexte, 2015

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Racine de moins un, une émission de critique des sciences, des technologies et de la société industrielle diffusée sur Radio Zinzine.

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