Jean-Marc Lévy-Leblond, La culture scientifique, pourquoi faire ?, 2014

Un communiqué du Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche du 30 janvier 2014 m’a incité à reprendre ici le texte d’une intervention faite en 2011 lors des Journées d’études organisées par l’Espace Culture de l’Université de Lille I, alors dirigé avec dynamisme par Nabil El Haggar, sur le thème « Peut-on parler de culture scientifique » ?

Peut-on vraiment parler de culture scientifique ?

Oserai-je avancer que le syntagme de « culture scientifique », cette juxtaposition de deux mots en un seul terme, me paraît doublement inadéquat ?

D’abord, le mot culture tolère mal quelque étiquette ou épithète que ce soit. Dès lors qu’on lui colle un adjectif et qu’on le spécifie, en parlant par exemple de culture littéraire ou de culture musicale, on perd ce qui fait l’essentiel de la notion de culture, c’est à dire la capacité à lier différentes formes de pratiques humaines. La culture est, comme ce que souhaite être la République française, une et indivisible. En la spécialisant, en la cantonnant, on la mutile.

Une seconde raison pour laquelle cette terminologie est problématique, surgit si l’on s’interroge sur les nombreux textes, institutionnels ou militants, où il est question de « diffuser la culture scientifique ». Une telle perspective suppose que la culture scientifique existe quelque part et qu’il faille la propager, la partager. Mais où la trouve-t-on ? En général, quand on parle de diffuser la culture scientifique, c’est implicitement à partir des milieux scientifiques eux-mêmes. Ainsi, la loi d’orientation et de programmation de la recherche de 1982, dite loi Chevènement, avait la belle ambition d’élargir les fonctions des professionnels de la science en leur demandant entre autres de diffuser la culture scientifique — ce qui présumait qu’ils en disposaient. Mais il me semble que c’est loin d’être le cas, dans la mesure où l’évolution de la science, aboutissant au mode industrialisé et mercantile sur lequel, pour l’essentiel, elle se pratique aujourd’hui, a entraîné une véritable déculturation des milieux scientifiques [1].

Pour étayer ce jugement assez brutal, d’abord une constatation simple : ni dans la formation des futurs scientifiques, ni dans l’évaluation de leur carrière n’interviennent de considérations liées à leur culture – professionnelle, j’entends. Il ne viendrait à personne l’idée d’enseigner l’art sans le référer intimement à son histoire. Même chose pour la philosophie : l’histoire de la philosophie fait partie intégrante de la philosophie. On ne saurait imaginer enseigner la philosophie sans que, de Platon à Descartes, de Kant à Husserl, toute son histoire soit nécessairement présente.

Tel n’est pas le cas, en tout cas depuis un siècle environ, pour la science. Un siècle dis-je, car, au XIXe siècle, les méthodes de formation des scientifiques étaient très différentes de ce qu’elles sont aujourd’hui. Nos prédécesseurs avaient une culture générale bien supérieure. La plupart d’entre eux, étant donné leurs origines sociales, étaient éduqués dans le contexte des humanités classiques et, par exemple, savaient le grec et le latin. Aujourd’hui, si les jeunes physiciens connaissent évidemment les noms de Newton, Galilée et Einstein, 99 % d’entre eux n’en n’ont pas lu une seule ligne – et ne sont d’ailleurs nullement censés en avoir besoin. À l’inverse, aucun jeune artiste ne se contenterait de connaître les noms de Botticelli, Delacroix ou Picasso sans avoir étudié leurs œuvres et sans les avoir présentes à l’esprit.

L’idée de culture scientifique me semble donc désigner au mieux une sorte d’horizon, vide pour l’instant.

Des objectifs de la diffusion de la culture scientifique

Revenons sur ce qu’étaient, il y a une trentaine d’année, les buts que l’on assignait au développement de la « culture scientifique et technique ». En relisant les textes d’époque, on constate que sont le plus souvent affichés trois types d’objectifs, considérés à la fois comme cohérents et comme allant de soit – ceux-là même que l’on retrouve dans le communiqué ministériel cité plus haut.

Premier objectif, de type économique, au sens large. Il s’agirait de promouvoir une formation de meilleure qualité, des motivations supérieures et une plus grande compétence pour les futurs cadres et travailleurs de l’industrie, dans la perspective du développement des nouvelles technologies et de l’amplification de l’innovation, etc. Tout le monde connaît ce vocabulaire aujourd’hui. C’est ce qu’auparavant, dans un contexte différent, celui du marxisme plutôt que celui du libéralisme capitaliste, on appelait le « développement des forces productives ». L’idée ici est qu’une approche plus culturelle des sciences pourrait favoriser ce développement de la production matérielle.

Deuxième objectif de type politique. La potentielle mise en culture de la science permettrait d’élargir la démocratie et ses principes de choix collectifs aux décisions désormais déterminantes quant aux enjeux scientifiques et techniques : énergie, santé, défense, etc. Est-il possible, grâce à une meilleure culture de la population en matière de sciences, d’avoir une approche collective plus réfléchie, des débats ouverts sur ces problèmes, dont nous savons bien qu’ils échappent aux méthodes de décision démocratiques actuelles ?

Troisième objectif, de nature spécifiquement culturelle : amener chacun à mieux comprendre sa place dans la société, dans le monde, voire dans le cosmos, favoriser le développement de l’autonomie intellectuelle et de l’esprit critique, élargir les perspectives de la vie humaine, par exemple spatio-temporelles, au delà du proche et de l’immédiat.

Je voudrais examiner de plus près ces trois catégories d’objectifs dont il me semble qu’ils rencontrent plusieurs limitations qui sont restées trop implicites.

La culture scientifique pour l’économie ?

Considérons les implications économiques. Cet objectif procède de l’idée qu’il y aurait un couplage causal direct entre avancées scientifiques, innovations technologiques et développement économique : la science serait au cœur de l’activité productive et engendrerait par elle-même le développement technique et industriel. Mais d’abord, comment oublier que la science offre aussi la capacité de développer des forces improductives et même destructrices ? Outre la conscience des évidents usages militaires de la science, en l’espace de quelques décennies, s’est développée la sensibilité écologique, nous rendant attentifs aux risques qui pèsent sur la biodiversité, sur l’environnement, etc. D’où une méfiance collective beaucoup plus grande ou même une perte de confiance, par rapport à l’idée d’un lien automatique entre science et progrès. Je ne suis pas sûr, contrairement à ce qu’on dit souvent, que la majorité des citoyens aient peur de la science en tant que telle. Mais ils doutent, à juste titre, de l’existence d’un rapport consubstantiel entre progrès des connaissances scientifiques d’un côté, et progrès économique, industriel, social de l’autre.

Un deuxième argument limite considérablement la portée de l’objectif économique : si l’on considère de façon lucide les développements technologiques des dernières décennies, force est de constater que la plupart ne sont pas liés à des découvertes scientifiques fondamentales contemporaines. Ces développements, dont nous sommes tributaires, découlent certes de perfectionnements techniques récents mais fondés pour l’essentiel sur des connaissances scientifiques acquises depuis assez longtemps. Par exemple, le GPS met en œuvre la relativité générale, car il n’atteindrait pas son exceptionnelle précision s’il n’intégrait des corrections einsteiniennes. Mais la théorie de la relativité générale existe depuis les années 1920 et il a fallu attendre plus de 70 ans pour qu’elle trouve à s’insérer dans un dispositif technique. On pourrait faire la même observation à propos du laser dont le principe de base, l’émission quantique stimulée de radiation, est dû à Einstein avant les années 1920. Il a fallu attendre 40 ou 50 ans pour que les premiers lasers voient le jour comme instruments de laboratoire et encore plusieurs décennies pour qu’ils se transforment en ces petits dispositifs ne coûtant plus que quelques euros que l’on trouve dans n’importe quel lecteur de DVD.

On pourrait multiplier les exemples qui relèvent d’une constatation beaucoup plus générale : les progrès majeurs de la science moderne sont à peu près tous datés de la première moitié du XXe siècle. C’est le cas des grandes révolutions scientifiques, des ruptures épistémologiques, relativité, mécanique quantique, cosmologie évolutionnaire, etc., jusqu’aux débuts de la génétique moléculaire avec la structure en double hélice de l’ADN découverte en 1954. Dans la seconde partie du XXe siècle, il n’y a pas eu de révolution scientifique de la même ampleur. Non pas que les chercheurs n’aient rien trouvé : nous avons considérablement progressé, nous connaissons beaucoup plus de détails dans chacun de ces domaines. Mais chaque fois à l’intérieur des cadres de pensée admis, au sein des paradigmes théoriques établis. La science du début du XXe siècle a été beaucoup plus révolutionnaire que la science de sa seconde moitié, dont les avancées récentes les plus marquantes consistent d’ailleurs essentiellement à prendre acte de nouvelles ignorances inattendues : 95 % de la matière de l’Univers nous échappe et nous ne comprenons pas bien le rôle de 90 % de notre génome…

Cette idée reçue qu’il y a un lien intrinsèque entre progrès scientifique et développement économique tient à ce que nous sommes obnubilés par l’histoire particulière de la seconde moitié du XXe siècle qui a vu l’apparition de la technoscience, à savoir, un couplage si serré entre science et technique qu’il devient impossible de distinguer entre, d’un côté, recherches fondamentales spéculatives et désintéressées, et de l’autre, applications pratiques et concrètes. La science est désormais assujettie à la production de résultats à court terme ; à preuve le fait qu’elle soit désormais largement contractualisée quant à ses financements avec des échéances de temps qui sont au plus de quelques années et qui assignent au chercheurs des taches finalisées – développer des médicaments ou des matériaux nouveaux. Il est très difficile aujourd’hui de se lancer dans des programmes de recherche à long terme, aux résultats incertains, même lorsqu’il s’agit d’enjeux théoriques majeurs.

Troisième argument : contrairement à ce qui a été dit longtemps et qui reste souvent répété, le système économique et industriel dans lequel nous vivons n’a pas besoin de toujours plus d’ingénieurs et de chercheurs mieux formés. La lamentation universitaire, quelque peu égocentrique, sur la baisse du nombre de nos étudiants, découle surtout du fait que, en conséquence, nos départements perdent des postes d’enseignants ! Les statistiques montrent en réalité que depuis quelques décennies, le nombre total d’étudiants faisant des études scientifiques n’a guère diminué. Certes, il y en a moins à l’université mais il y en a plus dans les écoles d’ingénieurs, dans les filières courtes. Le nombre d’ingénieurs formés en France est même en légère croissance depuis une dizaine d’année. Nous sommes loin de la situation catastrophique complaisamment déplorée selon laquelle nous ne formerions pas assez de cadres techniques et scientifiques. D’ailleurs, si l’industrie avait vraiment besoin de plus d’ingénieurs et de techniciens, eh bien, elle les paierait mieux. Il y aurait un appel massif au recrutement de beaucoup plus d’étudiants, auxquels on offrirait de meilleurs salaires. En vérité, la délocalisation de la matière grise fait que pour beaucoup de firmes internationales, une grande partie des professionnels de l’ingénierie de base, surtout dans les technologies de l’information et de la communication, dans les entreprises de programmation, est recrutée à moindre coût dans les pays émergents, en Inde ou en Amérique Latine.

On doit donc admettre que le couplage entre acculturation scientifique sociale et développement économique et industriel est loin d’être clair et immédiat. N’en concluons pas pour autant de manière caricaturale qu’il ne serait plus la peine de faire de la recherche fondamentale puisque les découvertes des cinquante dernière années suffiraient aux applications techniques ! Mais comment justifier, au plan économique, la poursuite d’une activité de recherche ? L’économiste Derek de Solla Price dans un article quelque peu inconoclaste intitulé « De la valeur extrinsèque de la recherche scientifique » [2], prenait acte en 1977 de l’échec des nombreuses études menées au cours des années 1970 pour justifier les budgets de la recherche fondamentale qui avaient été en augmentation croissante, pratiquement exponentielle, depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Dès les années 1970, un certain nombre d’experts se demandaient si cette tendance pouvait se poursuivre longtemps et cherchaient à justifier cet accroissement de ressources en tentant de démontrer la rentabilité économique de la science fondamentale. Pouvait-on prouver que chaque dollar dépensé dans la recherche fondamentale engendrait, par implications successives, de la recherche appliquée au développement industriel, tant de points de PIB ? Mais aucune de ces études n’était conclusive, aucune n’arrivait à prouver la réalité de ce couplage, ni d’ailleurs l’inverse. Tant et si bien que de Solla Price en vint à proposer l’idée suivante. Selon lui, l’intérêt de la recherche scientifique ne se trouve pas essentiellement dans les rares connaissances nouvelles qu’elle produit directement, et qui ne sont en général pas applicables à court terme. Ce qui est important dans une société technologiquement développée, c’est d’entretenir une partie non négligeable du corps social qui ait la compétence nécessaire pour rester en état de veille par rapport à des développements technologiques nouveaux et en mesure de transférer cette compétence aux nouvelles générations. Autrement dit, nous avons besoin de chercheurs d’abord parce que nous avons besoin d’enseignants ! Voilà qui permet de jeter un regard nouveau et critique sur le découplage entre recherche et enseignement, que la France a mené de façon radicale avec la création des grands organismes de recherche où nombre de chercheurs mènent des carrières complètes à temps plein et ne sont pas mobilisés pour le partage des savoirs et la formation des jeunes générations.

Selon de Solla Price, donc, c’est la valeur extrinsèque de la recherche qui compte. En étant très caricatural, peu importe sur quoi on fait de la recherche, ce qui compte c’est que l’on en fasse et qu’il y ait un nombre suffisant de chercheurs. De Solla Price allait jusqu’à donner une estimation des ressources collectives qu’il était utile de consacrer à la recherche dans cette perspective. Il est intéressant de noter qu’il aboutissait à des chiffres proches de ceux sur lesquels les dépenses en matière de recherche se sont stabilisées précisément dans les années 1980. Car la courbe exponentielle croissante des budgets de recherche va grosso modo de 1945 à 1985 puis connaît un infléchissement brutal, et devient stationnaire depuis environ 30 ans dans presque tous les pays développés, qui désormais maintiennent entre 2 % et 3 % du PIB les dépenses de recherche et développement.

Tout ceci veut dire que ce premier argument de type économique, s’il n’est pas totalement infondé, n’a qu’une portée limitée et ne suffit certainement pas à servir de base à une argumentation en faveur de la « culture scientifique ».

La culture scientifique pour la démocratie ?

Considérons maintenant le deuxième objectif usuellement assigné à la “diffusion de la culture scientifique”, de nature politique, visant à l’élargissement de la démocratie. Notons d’abord que les pratiques démocratiques dont nous disposons à l’heure actuelle sont fort mal adaptées aux choix collectifs en matière technoscientifique. Il ne suffit certes pas de voter pour son député ou son président, ni même de participer à un éventuel référendum sur le nucléaire pour opérer un choix démocratique satisfaisant. On aurait intérêt à distinguer le principe de la démocratie qui veut que chacun ait un droit égal à donner son avis, homme ou femme, jeune ou vieux, savant ou ignare, et les pratiques par lesquelles ces avis sont recueillis et les décision prises. Les élections représentatives sont une des techniques possibles, il y en a d’autres. Nous avons grand besoin de pratiques politiques innovantes qui nous permettraient de délibérer et décider démocratiquement des choix technoscientifiques [3]. Il y a certes eu récemment des ébauches expérimentales fécondes comme les conférences de citoyens qui ont pu être organisées sur différents thèmes (OGM par exemple), mais elles sont restées marginales, et n’ont pas eu d’impact politique réel. Le développement des réseaux sociaux modernes à des fins d’élaboration politique, et pas seulement de protestation, reste encore embryonnaire. En vérité, nous avons assisté dans les dernières décennies non pas à un élargissement de la démocratie mais à son étiolement. Même si nous continuons à voter pour nos représentants au Parlement ou notre président de la République, le champ d’application des débats démocratiques est de plus en plus réduit, comme les événements des dernières années le montrent en matière d’économie. Les décisions capitales ne sont prises ni par les parlements, ni par les gouvernements, mais par les « marchés financiers ». Où sont-ils, qui sont-ils, comment fonctionnent-ils ? Nous ne le savons guère. Et il y a bien peu de contre-propositions dans ce domaine !

Mais je voudrais proposer une deuxième réflexion plus profonde sur les rapports entre développement culturel en matière de science et progrès de la démocratie. C’est une idée déplaisante, mais je crois que nous devons y faire face. Voici. Les exemples que nous avons sous les yeux, je pense entre autres au nucléaire, montrent que la possibilité d’un débat démocratique réel tient beaucoup moins à la connaissance des notions scientifiques sous-jacentes, qu’à la compréhension et à l’acceptation de leurs limites [4]. Je m’explique. Physicien théoricien, je peux faire sans mal un cours complet sur les principes de base de la physique nucléaire et sur ce qui se passe au cœur d’un réacteur nucléaire, les noyaux impliqués, leurs probabilités de réaction, leurs produits de fission, etc. Est-ce que pour autant, ce cours vous aidera véritablement à vous prononcer sur l’opportunité de la construction d’une nouvelle centrale ou sur la nécessité de fermer celles qui existent ? Certainement pas.

Car les véritables enjeux ne sont pas ceux de la physique nucléaire au cœur du réacteur. Ce sont d’abord des enjeux de nature technique, des questions de béton et de plomberie. C’est là que sont les vrais problèmes quant à la fiabilité et la solidité d’une centrale nucléaire. Ils mettent en jeu les techniques du bâtiment, les techniques de la métallurgie : est-ce que le béton est assez solide, est-ce que les tuyaux ne vont pas être corrodés, est-ce que la cuve n’a pas de micro-fissures, etc. – sans même parler des risques sanitaires. Ce sont aussi des questions géologiques, touchant à la sismicité et aux risques d’inondation. Le physicien que je suis n’a ici aucune compétence. Il ne s’agit pas de culture scientifique au sens de la science fondamentale mais de culture technique. C’est une question très différente. Mais surtout, en amont encore de la technique, se trouve la question d’ordre économique, et le physicien ou l’ingénieur sont là encore moins compétents.

Ce que j’essaie de dire avec cet exemple, c’est que le véritable nœud du problème quant à l’interaction entre connaissance scientifique et devenir politique démocratique, se situe beaucoup plus et d’abord au niveau des sciences sociales et humaines qui sont les grandes absentes de toutes les discussions sur la culture scientifique et technique depuis des décennies. On peut d’ailleurs le comprendre en commençant par prendre acte que leur statut culturel est beaucoup plus ambigu que celui des sciences… asociales et inhumaines. Quand je fais de la physique dans mon laboratoire en tant que professionnel, je sais que ce n’est pas une activité qui sera immédiatement reconnue comme culturelle dans le champ profane – à tort ou à raison. Je publierai des articles spécialisés que seuls mes collègues pourront lire. Si je veux partager mon savoir au-delà de mon milieu, il faudra que je fasse des conférences publiques, que j’écrive des livres de vulgarisation, etc. Du côté des sciences sociales et humaines, cette dichotomie n’existe pas avec la même prégnance. Les sciences sociales et humaines sont intimement liées à la culture ambiante. Il y a donc certainement nécessité d’une activité culturelle plus consciente dans ces secteurs, mais en tout cas le problème n’est pas le même.

À mettre l’accent dans les activités de culture scientifique, comme on le fait en général, sur les questions les plus pointues de la physique, de la cosmologie, de la biologie, etc., on risque fort de passer à côté de discussions beaucoup plus profondes. Par exemple : le problème du sida est-il d’abord et avant tout affaire de biologie et de médecine ? Certes, il y a intérêt à savoir ce qu’est le virus HIV, comment il agit, comment aider l’organisme à s’en débarrasser, etc. Mais une fois cela compris, on n’a encore rien obtenu. La question essentielle est : que sait-on sur les modes de propagation de l’épidémie, que peut-on faire pour rendre les traitements disponibles à des populations défavorisée, etc. Autrement dit, des questions qui relèvent de la sociologie, de l’économie, de la politique.

Ainsi donc, la question de l’enjeu politique et démocratique des projets de culture scientifique demande-t-elle à être replacée dans un cadre beaucoup plus large qu’elle ne l’a été jusqu’à présent.

La culture scientifique pour la culture ?

Le troisième objectif du programme d’acculturation scientifique est son programme proprement culturel. Il reste parfaitement valable à condition de poser la question du statut général de la culture. Or la culture dans notre société est aujourd’hui, comme nous ne le savons que trop, menacé par la marchandisation générale, à l’instar de toutes les activités humaines. La culture se voit désormais assignée au marché, comme on le voit à l’évidence pour la musique, le cinéma, etc. Nous ne pouvons parler sérieusement des enjeux culturels de la science que si nous prenons en compte la problématique globale de la culture dans une société complètement dominée par le marché.

Mais il y a d’autres difficultés plus spécifiques au sein même de nos pratiques. Comment parler de culture scientifique alors que les scientifiques eux-mêmes sont si peu cultivés quant à leur profession même ? Ils ne connaissent ni l’histoire, ni la philosophie, ni la sociologie, etc., de leurs propres disciplines. Certes, ils ne sont ni formés, ni payés pour cela. Bien sûr, certains mathématiciens sont amateurs de musique, certains physiciens sont des artistes du dimanche. Ce n’est pas pour autant qu’il y a une adéquation claire, un couplage fort, entre leurs intérêts culturels et leurs pratiques scientifiques.

Paradoxalement, rien n’illustre mieux ce décalage que l’émergence au cours des dernières années de tant de projets affichant une thématique “art-science”. Ce rapprochement entre art et science est devenu une sorte de poncif pour nombre d’institutions, de la plus grande aux plus modestes. Mais il semble bien que l’on a là l’une de ces bonnes intentions dont on sait qu’elles pavent sinon l’enfer du moins le purgatoire. Car la plupart du temps ces projets associent des scientifiques qui ne connaissent guère l’art contemporain et des artistes qui connaissent bien mal la science. Trop souvent, il semble s’agir pour les scientifiques de se doter d’un supplément d’âme en se rapprochant des artistes, et pour les cultureux de trouver une caution de modernité en travaillent avec des scientifiques. On ne peut pas ne pas songer à la fable de l’aveugle et du paralytique. Sans vouloir systématiquement rejeter ces projets bien intentionnés, on peut penser qu’ils nécessitent beaucoup plus de modestie et en même temps de vision à long terme pour, peut-être, en renversant la formule, arriver à mettre un peu de culture dans la science [5].

Mais au moins, dira-t-on, la culture scientifique ne saurait-elle favoriser le développement si nécessaire de l’esprit critique et par là même de favoriser l’accession aux formes les plus élevées de la culture ? Quid du sublime projet des Lumières à la fin du XVIIIe siècle, projetant grâce à la rationalité, scientifique en particulier, de faire accomplir un grand pas à l’émancipation humaine ? Cette superbe ambition avait effectivement un sens à l’époque, dans la mesure où le progrès scientifique était un développement minoritaire, marginal, brimé par les pouvoirs idéologiques et politiques. La science était dans son enfance, et son expansion se heurtait aux puissances dominantes, à l’Église, à l’État. Elle avait alors, de par sa posture historique, une portée libératrice et émancipatrice. Mais à partir du moment où elle triomphe, au XIXe siècle, elle s’institutionnalise, elle devient dominante. Désormais associée à l’innovation industrielle et au développement économique capitaliste, elle perd sa charge critique et conforte les pouvoirs établis, tant idéologiques que politiques.

Pour en revenir au projet des Lumières, un texte emblématique montre clairement l’admirable mais naïve confiance de nos prédécesseurs. C’est un article de l’Encyclopédie, dû à d’Alembert lui-même. Il s’agit de l’entrée « Géométrie », ce qui, dans l’acception de l’époque, renvoie aux mathématiques en général. On peut y lire ceci :

« On n’a peut-être pas encore prêté assez d’attention [à] l’utilité dont cette étude [de la Géométrie] peut être pour préparer comme insensiblement les voies à l’esprit philosophique, et pour disposer toute une nation à recevoir la lumière que cet esprit peut y répandre. C’est peut-être le seul moyen de faire secouer peu à peu à certaines contrées de l’Europe le joug de l’oppression et de l’ignorance sous laquelle elles gémissent […]. Faîtes naître, s’il est possible, des géomètres parmi ces peuples ; c’est une semence qui produira des philosophes avec le temps, et presque sans qu’on s’en aperçoive […]. Bientôt l’étude de la Géométrie conduira […] à la vraie Philosophie qui par la lumière générale et prompte qu’elle répandra, sera bientôt plus puissante que tous les efforts de la superstition. »

Des mathématiques comme sources même de la libération sociale et morale… On peut en sourire aujourd’hui ou s’en affliger, mais force est en tout cas de constater l’échec de ce beau programme.

Ce n’est pourtant pas parce que la notion de culture scientifique apparaît de plus en plus problématique qu’il faut cesser de s’intéresser aux rapports entre science et culture – bien au contraire. Il faut y travailler plus que jamais, mais en se posant des questions plus difficiles que celles que nous avons affrontées dans les dernières décennies et en sachant que nous travaillons nécessairement sur le long terme, et sans aucune certitude de réussite. Il se peut très bien, et c’est la trajectoire actuelle, que cette technoscience qui refoule progressivement les sciences fondamentales comme activités intellectuelles libératrices occupe l’essentiel du terrain. Après tout, rien dans l’histoire des civilisations ne garantit la permanence d’une activité scientifique au sens plein du terme. Il suffit à cet égard de comparer les civilisations grecques et romaines : si l’on vous demande de nommer un savant grec, vous n’aurez que l’embarras du choix, alors que vous aurez certainement du mal pour citer un savant romain de même envergure qu’Archimède, Euclide ou Ératosthène. Rome montre une immense et durable civilisation avec des architectes, des stratèges, des ingénieurs, des juristes, des politiques, des moralistes, des poètes de tout premier plan. Mais peu de scientifiques ! Nous sommes peut-être en train d’entrer dans la Rome moderne.

Une voie à (mieux) explorer : l’amatorat

Pour ne pas cependant tenir un discours par trop pessimiste, je voudrais terminer en évoquant une question que les acteurs de l’acculturation des sciences ont peut-être trop négligée au cours des dernières années et qui revient en force aujourd’hui – la question des amateurs. Alliage (culture, science, technique) a récemment publié un numéro spécial consacré aux amateurs de science [6], depuis l’amateur au sens du curieux cultivé du XVIIIe siècle, celui qui fréquente les cabinets de curiosités, qui converse avec les scientifiques dans les salons, comme la marquise avec qui Fontenelle débat galamment sur la pluralité des mondes, jusqu’aux formes contemporaines des activités amateurs novatrices en passant par les activités amateurs classiques dans les sciences naturelles, avec les associations de botanistes, d’entomologistes, etc.

Nous considérons certaines activités comme faisant partie de la culture sans même nous poser la question : la musique, les arts plastiques par exemple. L’un des critères qui nous amène à leur attribuer ce statut culturel est l’existence d’une totale continuité entre d’un côté la création la plus ésotérique, évidemment minoritaire et marginale, et de l’autre côté une importante pratique en amateur de cette activité, fut-ce de façon rudimentaire. Pour prendre l’exemple des arts plastiques, s’il y a des artistes d’avant-garde, c’est aussi parce qu’il y a des peintres du dimanche. Entre les pratiques personnelles spontanées qui ne prétendent à nulle reconnaissance publique et les créations d’avant-garde, il y a un spectre continu d’activités : visites d’expositions, collections d’art, fréquentations d’ateliers, etc. Cette continuité permet à la frange avancée des créateurs de rester enracinée dans une base sociale beaucoup plus large. On pourrait dire la même chose de la musique où, entre les compositeurs contemporains et les fans de variété populaire, il y a continuité, avec les centaines de milliers de jeunes gens qui grattouillent leurs guitares, les abonnés aux concerts (quel que soit le genre de musique), les instrumentistes amateurs de haut niveau, etc.

Pour des sciences d’observations et de terrain comme l’astronomie, peut prévaloir une situation analogue. Entre le simple curieux du ciel, celui qui a un télescope de qualité et qui enregistre des images photographiques sophistiquées, celui qui collabore à des activités de recherche professionnelles, il y a continuité. Aujourd’hui, la plupart des comètes sont découvertes par des amateurs, les astronomes de métier n’ayant pas le temps de procéder à des observations systématiques qui prennent énormément de temps pour des découvertes erratiques. Il suffit de fréquenter des festivals d’astronomie comme celui de Fleurance dans le Gers, remarquable lieu d’expérimentation sur ces questions, pour constater cette grande diversité du public, depuis le plus profane qui pour la première fois observe le ciel et apprend le nom des constellations, jusqu’à des connaisseurs chevronnés qui n’hésitent pas à interrompre, voir contredire, les spécialistes.

Mais peut-il y avoir des activités amateurs en physique des hautes énergies ? Des amateurs pourraient-ils vérifier si les neutrinos vont parfois vraiment plus vite que la lumière ? C’est évidemment plus difficile lorsque l’on connaît la sophistication des appareillages et des formalismes de cette physique.

Pourtant, l’on assiste aujourd’hui à une mutation intéressante et qui me semble au cœur d’un vrai problème, en conséquence du fait que les nouvelles technologies de l’information et de la communication suscitent un redéploiement des activités de type amateur. On peut ainsi trouver sur internet nombre de sites permettant à qui le souhaite de « participer » à des activités de recherche. Cela peut concerner des activités naturalistes traditionnelles, menées en collaboration avec des professionnels, comme par exemple des activités de recensement d’espèces sur le terrain. Mais on trouve désormais des activités du même genre en biologie moléculaire. Un des grands problèmes de la biologie moléculaire aujourd’hui, est celui de la structure tertiaire des protéines – comment elles se replient en formant des structures extrêmement complexes. Plusieurs des succès acquis récemment dans ce domaine sont dus à des amateurs qui pratiquent des simulations dans ce domaine comme des jeux en réseau sur le net. Même chose en physique des particules où beaucoup d’expériences fournissent des données si abondantes et difficiles à interpréter que la participation d’amateurs au traitement de ces informations se révèle utile.

Ce développement de nouvelles formes d’activités amateurs signifie-t-il pour autant que l’on entre dans une nouvelle phase d’acculturation scientifique ? Ce n’est pas évident et la question se pose. Car dans les exemples que j’ai évoqués, ce sont des scientifiques qui organisent ces réseaux d’amateurs et on n’est pas loin dans certains cas de l’exploitation pure et simple d’un bénévolat gratuit… Il y a d’autres situations plus intéressantes dans le cas de la santé où des associations de malades participent activement à des programmes de recherche, où elles sont directement impliquées et ne se laissent pas assujettir à des enjeux déterminés par les seuls scientifiques.

Il me semble que cette question de l’amatorat, terme sans doute plus approprié désormais que celui légèrement dévaluant d’amateurisme, est l’une des plus intéressantes aujourd’hui, et qu’associations et CCSTI pourraient s’y impliquer de façon plus active qu’ils ne le font jusqu’à présent.

Jean-Marc Lévy-Leblond,
Physicien et essayiste,
professeur émérite de l’université
de Nice-Sophia-Antipolis.

 

Article publié dans la revue Alliage, n°73 en mars 2014.

 


[1] Jean-Marc Lévy-Leblond, La science en manque de culture, Futuribles 2004.

[2] Derek de Solla Price, « An ‘Extrinsic’ Value Theory for Basic and ‘Applied’ Research », Policy Studies Journal 5, 1976, 160-168 ; traduction française : « De la valeur extrinsèque de la recherche scientifique », Alliage n°19, été 1994.

[3] Jacques Testart, « La recherche confisquée par l’innovation marchande », Alliage n°61, décembre 2007.

[4] Jean-Marc Lévy-Leblond, « En méconnaissance de cause », in La pierre de touche (La science à l’épreuve, Gallimard (Folio-Essais) 1996.

[5] Jean-Marc Lévy-Leblond, La science (n’)e(s)t (pas) l’art, Hermann 2011.

[6] Alliage n°69, « Amateurs ? », octobre 2011.

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