Nicolas Bonanni, A propos du Manifeste conspirationniste, 2022

Note de lecture

Le Manifeste conspirationniste, publié anonymement (éditions du Seuil, janvier 2022), reprend certaines caractéristiques et thématiques des livres du Comité invisible (L’insurrection qui vient, A nos amis, Maintenant, et réputé proche de Tiqqun et l’Appel). Entres autres, même verve et même propension assumée à poser des propos clivants et péremptoires – un ton qu’on pourra à bon droit trouver pédant et surplombant, mais auquel il faut reconnaitre un certain style. Le jour de la publication du livre, le Comité invisible publie ce message sur Twitter : « Les livres du Comité invisible sont signés Comité invisible ». Dont acte. Reste que le Manifeste (peut-être écrit par d’anciens membres du Comité invisible) reprend une partie du raisonnement où l’avaient laissé les livres de ce dernier, c’est à dire une réflexion sur le Pouvoir et sur les forces qui s’opposent à lui.

Sur la question du Pouvoir, on sent une inflexion vers les thèmes techno-critiques, d’une façon intéressante qui prolonge certains passages d’A nos amis. Ce qui conditionnerait notre obéissance ce seraient les infrastructures logistiques, technologiques, dans lesquelles nous sommes pris, ainsi que des technologies d’ingénierie sociale (donc de manipulation). D’où le titre du livre : en effet ce livre prête des intentions au Pouvoir, cherche à qui profite le crime, parfois de manière outrancière (on y reviendra). Prolongement aussi sur la réflexion sur la cybernétique, sur le « libéralisme existentiel », sur la mentalité « démocratique »…

Mais sur la question des forces qui s’opposent au Pouvoir, cet opus à l’intelligence de décaler le point de vue par rapport aux ouvrages précédents. En effet, L’Insurrection qui vient et les livres suivants étaient destinés à un public d’étudiants en rupture de ban, de déserteurs bac+5 à fort capital culturel. Le public de destination de ce livre-ci, ce sont tous les gens qui éprouvent un sentiment diffus de malaise avec l’ordre établi ; typiquement, les participants aux manifestations contre le Pass sanitaire, Gilets jaunes, non-vaccinés, ceux qui cherchent des « contre-infos » sur internet sans s’en tenir aux médias traditionnels et qui « font leur propres recherches »… On pourra considérer comme une preuve d’intelligence que de s’adresser à ce public, et de déserter les déserteurs, même si ceux-ci se sont peut-être sentis vexés de ne pas être au centre de l’attention.

Bien sûr, et il faut le dire dès maintenant, le livre comporte certains passages problématiques, qui laissent entendre que la pandémie avait une réalité toute relative, et qu’il s’agissait en fait d’une offensive médiatique uniquement destinée à faire cesser les mouvements de révolte de l’année 2019 et à accélérer l’incarcération dans un monde-machine (chapitre 4). Cette thèse est fausse : il y a bel et bien eu un virus, avec des taux de létalité et de contagion imposant des mesures sanitaires. Nos gouvernants en ont profité pour faire avancer leurs propres mesures sanitaires et leurs propres projets de société. Nul besoin de nier l’existence du Covid-19 ou d’affirmer, comme le Manifeste, que « les « vaccins » dominants sont plus néfastes que le virus pour la plupart des gens » pour livrer une analyse des projets du Pouvoir. Ceci me semble une faiblesse, et ça restera un point de désaccord avec les auteurs. Mais cela n’enlève rien aux qualités d’analyse du texte.

Précisons d’abord l’objet du livre. Il s’agit d’armer le « mouvement de dissociation sociale en cours ». Le livre s’adresse à ceux qui refusent le discours dominant, ceux qui refusent les formes sociales dominantes. Ceux qui veulent la démission de Macron, le retrait du passe sanitaire. Ceux qui refusent les formes de vie libérales, individualistes, égoïstes. Le propos veut renforcer les forces révolutionnaires qui veulent abattre la société. Et, si on veut bien imaginer que le Manifeste conspirationniste entretient une filiation avec les livres du Comité invisible, la question est de construire un « communisme » qui soit à mille lieux de ce qui s’est fait en Russie soviétique, un communisme fait de liens, d’expériences singulières et d’un rapport au monde partagé. Partant de là, le Manifeste se livre à une analyse de la crise du Covid, et cherche à la rattacher à une histoire longue : l’histoire de la domination des individus par les institutions sociales au cours du XXe siècle, pour chercher une piste de sortie. Examinons ses trois thèses principales avant d’évoquer brièvement les propositions pratiques qui en découlent [1].

Thèse 1

Le Pouvoir cherche à façonner des citoyens qui lui conviennent

« Il est légitime d’influencer, comme tentent de le faire les architectes du choix, le comportement des gens afin de les aider à vivre plus longtemps, mieux et en meilleure santé. Autrement dit, nous souhaitons que les institutions publiques et privées s’efforcent délibérément d’aiguillonner les individus vers des décisions susceptibles d’améliorer leur qualité de vie. » Thaler et Sunstein, Nudge, 2008.

« Maintenant que nous disposons des techniques, allons-nous de sang-froid traiter les gens comme des choses ? » Margaret Mead, 1941.

Lors de l’opération de communication qui a entouré les mesures coercitives de 2020, les nudges ont été largement mobilisés. Le nudge, c’est le fait de chercher à influencer le comportement d’autrui « pour son bien ». Le présupposé, c’est que les individus ne seraient pas capables d’agir directement dans leur propre intérêt, ne seraient pas rationnels. Il faudrait donc les « forcer » pour qu’ils agissent rationnellement. Le Manifeste conspirationniste réinscrit cette pratique dans une histoire du XXe siècle faite de conditionnement de l’opinion, de manipulation de masse et d’ingénierie sociale. C’est une histoire utile, dans laquelle on apprend quelques faits qui font froid dans le dos.

Le Manifeste rappelle l’importance pour les Etats de la « guerre psychologique », c’est à dire de s’assurer de la stabilité et de la fidélité de l’opinion publique. Un ensemble d’exemples historiques montre comment, depuis le début du XXe siècle, les sciences sociales, la psychologie, la biologie, les sciences cognitives, etc., ont été mises à contribution par tout un ensemble d’institutions crées dans le but de comprendre et modifier les comportements humains. Ces sciences ne sont évidemment pas de simples outils destinés à améliorer la connaissance du comportement humain : elles ont des applications bien concrètes. Reste que la liste que le Manifeste dresse d’intellectuels, de sociologues, de psychologues ou d’anthropologues ayant participé, de façon tout à fait consciente à ces projets, est accablante (Gregory Bateson et Margaret Mead en prennent plein la tronche).

Le propos de fond, c’est que le libéralisme autoritaire, la société dans laquelle règne la guerre de tous contre tous, dans laquelle chacun est entrepreneur de sa vie, est un projet politique concerté. C’est pour que celui-ci advienne, les États (États-Unis en tête) se sont livrés à de nombreuses manipulations ayant pour but de créer un type spécifique d’être humain, de lui inoculer des comportements et des valeurs adaptées au projet politique en question. Ces manipulations n’ont pas eu lieu au coup par coup, n’ont pas été l’œuvre d’un ou deux détraqués : elles ont été encadrées et promues par de nombreuses organisations et ont bénéficié de la collaboration de nombreux intellectuels progressistes et scientifiques.

Le livre se livre à « des petites généalogies » visant à restituer la création d’un type humain :

« cool, sympa, empathique, collaboratif, adaptable, pas névrosé ni obsessionnel, dépourvu de ressentiment, au delà des conflits intérieurs, sans façon, sans attache et sans conviction trop affirmées – smart en somme. […] Cette humanité démocratique a été construite, et elle a été construite dans le cadre d’une guerre, la Seconde Guerre mondiale puis la guerre froide. »

En effet :

« Depuis 1914-1918, les guerres ne sont plus seulement affaires de corps d’armée, mais relèvent de la mobilisation totale des sociétés comme des êtres. […] En dernier ressort, l’ennemi, celui qu’il convient de briser, c’est la volonté de résistance, le moral des populations adverses […]. »

L’idée générale étant de faire triompher une conception de l’humanité contre une autre, dans les pays adverses comme dans les pays occidentaux : tous les moyens sont bons.

« L’information est un corset qui aide à se tenir droit », selon la formule d’un responsable de la communication militaire. Le Manifeste montre comment les mêmes techniques de manipulation (voire les mêmes techniciens) ont circulé de la guerre d’Algérie à la l’acceptation de la société libérale, de la guerre froide aux nudges de 2020. La communication de temps de crise doit être millimétrée, afin d’amener les populations a adopter les comportements, donc les valeurs, attendu(e)s.

C’est une drôle de conception de l’humain qui est sous ce projet politique : « Le comportement humain est programmable. Il suffit de connaître le code. » Et c’est très paradoxal ! Toutes ces mesures sont mises en œuvre pour faire triompher le projet libéral, et pourtant elles sont intrinsèquement autoritaires.

« Le monde libéral ne parvient plus à se maintenir que par la négation de tous les principes sur lesquels il s’est historiquement construit : la liberté d’expression, l’autonomie individuelle, le respect de la personne humaine, le rejet du paternalisme. »

Le libéralisme reposait sur l’idée que l’être humain est un être de calcul, un être rationnel. Et aujourd’hui, on nous explique qu’il n’est même pas rationnel, qu’il fut donc le diriger à son insu, le nudger.

Cette réflexion est intéressante, et rejoins les travaux d’Aurélien Berlan dans les premiers chapitres de Terre et liberté (La Lenteur, 2021). A ce sujet, voir aussi la passionnante enquête philosophique de Dardot et Laval, La nouvelle raison du monde. Essai sur la société néolibérale (La découverte, 2009) sur les contradictions internes au libéralisme. Cela évoque aussi les travaux de l’Ecole de Francfort (Adorno, Horkheimer, Marcuse…) qui ont montré précocement (dès les années 1930) que ce qui se mettait en place était une société de masse ; et on peut douter qu’un « individualisme » soit possible dans une société de masse, d’où une contradiction entre l’idéologie libérale et la réalité technologique.

Thèse 2

Nous habitons dans un piège

« La plus redoutable des conspirations, c’est celle des infrastructures. » Manifeste conspirationniste.

« L’économie est la méthode ; l’objet c’est de changer l’âme. » Margaret Thatcher.

Cette réalité technologique, c’est justement le deuxième grand thème du livre. Le Manifeste récuse « la fable » selon laquelle le capitalisme de surveillance et le flicage d’internet remonteraient au 11-Septembre, qu’il s’agirait d’une inflexion récente, qui aurait consisté à ajouter des dispositifs de contrôle à une société qui s’en passait bien jusque là. Il rappelle à quel point le contrôle est intimement lié à la création même du réseau, de l’informatique et de la cybernétique (pour mémoire, Norbert Wiener, le fondateur de la cybernétique, définissait celle-ci comme « la science du contrôle et de l’information »).

L’extrait suivant résume très bien la thèse :

« Notre absence de liberté ne réside pas dans l’autorisation ou non d’aller et venir, mais dans l’état de dépendance sans borne où cette société nous tient. […] Le pouvoir qui nous [détient] s’incarn[e] bien moins dans […] la scène politique, que dans la structure même de la métropole, dans les réseaux d’approvisionnement à quoi notre survie est suspendue, dans le panoptique urbain, dans tous les mouchards électroniques qui nous servent et nous cernent, bref : dans l’architecture de nos vies. Voilà tout un environnement sur lequel nous n’avons aucune prise réelle, que d’autres ont pensé pour nous, et où nous sommes faits comme des rats. » « Nous vivons dans un monde intégralement designé. Un monde conçu de part en part, saturé d’intentionnalités muettes. »

On ne saurait mieux dire que dans la société de masse, la technologie est partout, et qu’elle n’est pas neutre [2].

« Il y a un concepteur derrière chacun des innocents objets dont nous nous saisissons […]. Il y en a même derrière les termes de novlangue que nous reprenons, et qui sont là pour nous faire gober quelque arnaque. »

Le design, selon le Manifeste, c’est la production du cadre de nos existences par les techniciens de la société industrielle. Une tâche « d’arrière-fond » de nos existences, dont il est impossible d’avoir conscience au quotidien : dans les métropoles c’est notre milieu de vie en entier  qui a été pensé, conçu, fabriqué, pour produire un certain type de comportement. Un monde intégralement designé a pour procédé « de devoir toujours cacher ses desseins pour les voir advenir » ou, comme le dit Apple en 2012 pour la sortie de l’iPad :

« la technologie atteint son summun lorsqu’elle devient invisible, quand vous ne pensez plus à ce que vous faites. »

Si on rejoint globalement cette analyse, on pourra cependant adresser un reproche aux auteurs du Manifeste conspirationniste, qui exagèrent la cohérence de l’ensemble de ces dispositifs. Certes, chaque dispositif, chaque outil, chaque technique, loin d’être neutre, transporte avec lui/elle un monde (cf. les analyses de Günther Anders dans L’Obsolescence de l’homme). Certes, donc, les projets avoués ou inavoués, conscients ou inconscients des concepteurs du dispositif se matérialisent dans l’outil. Mais peut-on prétendre 1° que tous les techniciens soutiennent le même projet dans leurs réalisations ?, 2° que le dispositif ne produit que les effets prévus par le concepteur ? Cela semble bien audacieux… mais caractéristique du livre lui-même, qui présuppose une cohérence d’ensemble à l’ensemble des éléments du monde (cf. en particulier p. 83, la notion d’ « intérêt fondamental »).

Un autre reproche. On se souvient qu’en 2015, après la publication d’A nos amis, Pièces et Main d’œuvre avaient ironiquement salué « le chauffeur balai du Comité invisible » pour avoir « samplé » leurs textes sur le sujet de la technologie. La critique était juste : depuis 2014, visiblement inspirés par les textes de PMO, les membres du Comité invisible semblent avoir pris en compte l’importance de la technologie dans la marche du monde moderne (il était temps !) et tâchent de théoriser en quoi celle-ci impacte nos vies. Il est patent que les auteurs du Manifeste conspirationniste ont eux aussi lu le livre Terreur et possession de PMO (L’Echappée, 2009), et le samplent à nouveau. Plusieurs motifs y reviennent en commun : attaque contre les sociologues qui critiquent les « théories du complot », généalogie des dispositifs de contrôle, mise en avant du rôle de la technologie pour le pouvoir, convergence NBIC. Sur la méthode également, cette espèce de farandole presque infinie de citations, de faits historiques, de personnages (qui donne le tournis et perturbe parfois le jugement si on n’a pas une énorme culture historique) relie les deux ouvrages. Et sur le ton qui « s’épargne le style démonstratif ». Propos, méthode, ton… la mise à jour est plutôt bien faite, mais le DJ aurait pu créditer ce featuring.

Quoi qu’il en soit, c’est la seconde thèse forte du Manifeste : le XXe siècle a été celui de la construction totale d’un environnement. Et on sait que modifier les comportements d’êtres qui se croient libres est le meilleur moyen de modifier jusqu’à leurs opinions, jusqu’à l’idée qu’ils se font d’eux-mêmes, du vrai, du juste et du bon. (C’est un des enseignements de la psychologie sociale : quand un être humain ressent une contradiction entres ses idées et son comportement, il est plus simple de changer d’idées que de comportement !)

Thèse 3

La société est un concept réactionnaire

« La joie de conspirer est celle de la rencontre, de se découvrir des frères et sœurs là même où l’on s’y attendait le moins. Les catégories sociales ne sont pas réelles. » Manifeste conspirationniste.

D’où vient cette volonté de « changer l’être humain », de « construire un type anthropologique » ? Si on suit le Manifeste conspirationniste, il existe une filiation qui court des théoriciens de la contre-révolution (de Maistre, Bonald) aux positivisme (Comte) puis à la biologie moderne. Leur point commun, ce serait une pensée de la société « d’en haut ». De se revendiquer d’une conception de la vie en commun assimilable à un organisme géant, dans lequel les individus ne sont que des parties du tout et doivent s’y soumettre. En ce sens, l’idée de « société » est un concept réactionnaire auquel il faut s’opposer, pour lui préférer une autre vision du collectif. Détaillons.

A en croire le Manifeste, « le premier penseur à s’atteler à une “science de la société”, le premier théoricien du “lien social” » serait Louis de Bonald. Opposé à la Révolution, cherchant à conjurer l’arrivée du peuple sur la scène politique, soucieux de rétablir « l’ordre naturel », celui-ci invente en 1796 la notion de « société ». La société serait donc un concept qui servirait dès le début à assurer la cohésion de « l’ordre social » et la hiérarchie. La société, première, exige l’asservissement des individus. De Bonald :

« L’homme n’existe que pour la société, et la société ne le forme que pour elle. »

De cette fondation du concept de société découlerait, un siècle plus tard, les conceptions positivistes et sociologiques. Le positiviste Auguste Comte, disciple de Durkheim et l’un des fondateurs de la sociologie, serait inspiré des penseurs réactionnaires. Reprenant donc l’idée de société, il veut lui aussi assujettir les individus au social. Comte :

« L’ordre social demeurera toujours incompatible avec la liberté permanente de remettre chaque jour en discussion indéfinie les bases mêmes de la société. »

La sociologie est considérée comme une « physique sociale » (si les pages consacrées à Comte sont édifiantes, celles traitant de l’origine réactionnaire de l’idée de société sont expédiée trop rapidement, donc pas assez convaincantes).

Il est vrai qu’il y a toujours eu un paradoxe dans la sociologie, qui veut (souvent) émanciper les personnes, les aider à être sujets de leur histoire, tout en traitant (toujours) les faits sociaux comme des choses. La sociologie fait-elle des individus des sujets ou des objets ? Pour le Manifeste conspirationniste, la question est réglée : sous ses atours de discipline « de gauche », la sociologie n’est qu’une tentative d’asservir les individus à l’ordre social.

Les notions de société, de social, qui sont des marqueurs de gauche, prennent sous la plume des auteurs une tonalité nettement négative [3].

« La question sociale, qui sonne si positive à nos oreilles, chargée qu’elle est de tant de bonnes intentions depuis deux siècles par tant de réformateurs et de révolutionnaires qui l’ont bêtement enfourchée, est une manœuvre. Elle sert à envelopper l’expropriation des êtres de leur monde […]. » « Il n’y a jamais eu de sciences sociales qu’en vue de leur application comme ingénierie sociale. »

Dans la conception positiviste, l’humain n’est qu’une pièce du grand jeu social, un atome auquel n’est du aucun droit mais seulement des devoirs, d’où une drôle de conception de l’altruisme, de la solidarité et de l’empathie, toutes synonymes en dernier instance de soumission des corps individuels au corps social, auquel tout est du.

Ce qui fait assez écho aux discours entendus lors de la crise sanitaire.

Lors de l’épisode de 2020, les individus devaient respecter des injonctions destinées à protéger « la vie ». Le Manifeste conspirationniste fait un lien entre cette conception où les individus doivent se soumettre au « corps social » et l’invention de la biologie moderne, qui réduit les individus à des corps. Le Manifeste se livre a une généalogie de cette idée de la vie réductible à la biologie, et à l’assimilation de la société à un organisme géant. Filant là encore tout un tas d’évènements du XXe siècle, les travaux du biologiste Alexis Carrel, l’eugénisme, la fondation Rockfeller, et s’appuyant sur la notion de biopolitique chez Michel Foucault, le livre pointe les partis-pris idéologiques qui ont caractérisé les biologistes, et affirme que les liens qui nous unissent sont avant tout d’ordre éthique, et non biologiques [4]. Car, au final, si la société est un concept réactionnaire, si nous ne sommes pas des corps, quelle conceptions les auteurs du Manifeste défendent-ils ?

« Il y a une autre façon de composer les réalités collectives, qui ne pose pas l’individu face à la totalité sociale pour mieux le soumettre, qui part des liens que nourrissent les êtres et bâtit à partir de cela. »

« S’il n’y a pas de “grande famille sociale”, c’est parce qu’il y a des liens entre les gens qui les situent, et non des corps homogènes qu’il suffit d’agglomérer. »

La société veut nous imposer une identité dans le but de nous assujetir à notre place. Le Manifeste lui oppose « des expériences singulières vécues ».

Cette question philosophique débouche sur l’autre question : comment résister ?

« Ce qui est ingouvernable, c’est ce qui ne peut être ramené à un atome flottant dans le cyberspace, à un travailleur rentrant seul chez lui le soir, à une silhouette qui fuit éperdument dans les gaz lacrymogènes, à un automobiliste filant sur le périphérique. C’est ce qui se tient, ce qui est indestructiblement lié, ce qui est sûr de ses attaches et de son fait. »

Même si on rejoint l’idée de fonder la politique sur l’éthique et non sur la science (sociologique ou biologique), on peut tout de même lire entre les lignes de ce texte plus que de l’éthique, mais quasiment de la foi.

En 2007 déjà, L’Insurrection qui vient se signalait par une absence presque totale d’exemples historiques. Le texte se concentrait sur le style, dans le but d’exprimer le malaise de l’époque, celui qui poussait – déjà – les étudiants à fuir leur destin tout tracé. Ce qui donnait un texte qu’on pourrait légitimement considérer avant tout comme de la poésie (ce n’est pas péjoratif, mais il ne faut pas confondre le registre de la politique et celui de la poésie). Cette impression était renforcée par les nombreuses occurrences religieuses qui émaillaient les textes de Tiqqun, il y a plus de vingt ans. Tiqqun est lui-même un mot tiré de la Cabbale juive. La revue du même nom se présentait originellement comme traitant de « métaphysique critique ». On affirmait dans les textes de cette époque ne pas chercher à convaincre (L’Appel : « L’évidence est ce qui se partage ou partage » – dans le Manifeste : « Nous n’écrivons pas pour convaincre »). Si on ne cherche pas à convaincre, sur quoi faire repose l’engagement si ce n’est sur la foi ?

Cette confusion des styles se retrouve dans le Manifeste conspirationniste. On ne pourra pas lui faire la critique de ne pas étayer son propos par des exemples historiques. Par contre, le vocabulaire et les motifs religieux sont encore là. Le capitalisme serait un « envoûtement », les déserteurs auraient créé un « schisme », le tout serait de « poser les conditions de possibilité d’une communication d’âme à âme », quatrième de couverture : « Nous vaincrons parce que nous sommes plus profonds », etc. C’est sans doute là plus qu’un effet de style. Alors, l’éthique, oui, mais laquelle ?

Le Manifeste, pas plus que le Comité invisible, ne répondent jamais. C’était frappant dans A nos amis : le contenu des « dispositions éthiques » n’était jamais défini. C’est tout de même gênant, car il serait possible de le faire : coopération, dignité, liberté, par exemple (pour ceux qui voudraient creuser cette question, les critiques faites par Frédéric Lordon dans Vivre sans ? au concept de « forme de vie » étaient assez stimulantes).

Pour en revenir au concret, le livre s’appuie sur le constat que nombre de gens n’ont pas respecté l’ensemble des mesures sanitaires, ont tenu des propos critiques, sont allés manifester à l’été 2021, etc., pour affirmer que ce projet de reconstruction totale de l’humain est un échec. La dénonciation lancinante du « conspirationnisme » par les médias, les intellectuels et les gouvernants est la preuve que bon nombre de gens ne prennent pas pour parole d’Evangile le discours que le Pouvoir tient sur lui-même.

A ce mouvement en cours, le Manifeste fait quelques propositions tactiques concrètes, succinctement résumées ainsi : « séparatisme, primat de l’expérience, concentration territoriale ». Pour le dire autrement : déserter, de toutes les façons possibles, les rôles qu’on veut nous faire jouer ; fuir, faire fuiter des secrets, ne pas jouer le jeu ; se lier avec d’autres, conspirer donc ; agir clandestinement pour être efficace ; et cela sur des espaces restreint où puissent se tisser des liens suffisamment denses.

Une étude sur la censure chinoise citée par le Manifeste nous livre une anecdote intéressante à ce sujet :

« [Cette étude] a montré que les critiques, mêmes cinglantes, de l’Etat ou du Parti ne sont pas particulièrement censurées. Ce qui l’est en revanche systématiquement, ce sont les publications qui présentent le moindre risque d’encourager à l’action collective, particulièrement si cette volonté d’action et les adresses IP correspondantes se concentrent sur une même zone géographique. “L’appareil de censure semble valoriser la passivité de la population par-dessus tout – et étonnamment, même lorsqu’il semble que les personnes concernées souhaitent organiser une action favorable au gouvernement.” »

C’est sans doute plus qu’une anecdote : on peut tout penser, tout dire. Nos cœurs et nos âmes sont libres, à condition que nos corps, nos bras et nos jambes restent fidèles à la marche du monde. Dans un livre d’un tout autre style et écrit 80 années plus tôt, Sébastien Haffner [5] raconte les années 1930 en Allemagne avec comme fil une thèse similaire : pour conquérir nos âmes, le pouvoir exige de nous des gestes, qui lui ouvrent la voie de nos convictions. La conclusion qui s’impose donc dans le Manifeste (et nous la rejoignons même si nous ne partageons pas tous ses présupposés) est qu’il faut déserter, non seulement en esprit mais également en pratique.

Nicolas Bonanni, octobre 2022.

 


Yves Pagès

Sous-entendus mortifères du Manifeste conspirationniste

Janvier 2022

 

La sortie du Manifeste conspirationniste par une fraction schismatique du défunt Comité Invisible, adoube les délires méta-complotistes soi-disant propices à la révolte collective, en accréditant l’hypothèse d’une pandémie « planifiée » pour justifier un « ordre mondial » de la surveillance généralisée. Bref, en pariant sur une politique du pire mortifère.

 

En ces temps de management étatique autoritaire, dérégulant tout à la trique (et à la bio-mé-trique), s’il est un secteur qui marche à plein régime, c’est bien celui de la fabrique des ennemis intérieurs.

Un demi-siècle durant, ce furent les sempiternels « faux-chômeurs » selon Raymond Barre, rebaptisés au fil du temps « fraudeurs de l’assistanat » (alors que d’évidence le haut actionnariat monopolise l’essentiel de la fraude et de l’assistanat).

Puis au tournant des années 2010 ce fut le tour des « anarcho-autonomes » de Tarnac et leur Comité Invisible orchestrant partout la dévastation aveugle via leurs Black Blocs (alors que d’évidence ces théoriciens affinitaires affutaient plutôt des armes stylistiques qu’un groupe fantoche de lutte armée, n’en déplaise au criminologue policier Alain Bauer, tandis que les fameux petits lutins noirs défilant en tête de manif ne s’encapuchonnaient pas de ténèbres parce qu’ils empruntaient l’uniforme d’une « milice factieuse » comme le prétend le syndicat Alliance, mais pour mieux échapper à l’omni-vigilance répressive et pouvoir taguer ou briser des symboles marchands en paix).

Furent ensuite ciblés les « islamo-gauchistes », selon un mot-valise inventé par Pierre-André Taguieff en 2002 pour stigmatiser les mouvements altermondialistes, expression chimérique devenue le mot d’ordre officiel des ministres de la Macronie (qui rappelle funestement celle d’« hitléro-trotskiste » dont usèrent les stalinistes « anti-boches » durant la Deuxième Guerre mondiale, après celle de « judéo-bolchévique » colportés par les maurassiens après 1914-18).

 

Et voici qu’apparaît l’ultime épouvantail brandi par le Comité de Défense sanitaire qui nous gouverne hebdomadairement avec ses tours de pass-pass biométriques : les honnis « anti-vax », ou plus exactement, afin de radicaliser la figure d’un ennemi servant d’exutoire à la détresse ambiante, ces agents viraux délibérés mettraient en péril le reste de la population, soit le pêle-mêle des 4 ou 5 millions de méchants irresponsables refusant mordicus les vaccins en toute malfaisance (alors que, parmi ces infectieux présumés coupables, les opposants délibérés au vaccin, usant de thèses complotistes ou abusés par des rumeurs orwelliennes, sont une quantité presque négligeable, tandis que l’immense majorité est composée de personnes isolées, radiées ou déboutées de la plupart de leurs droits sociaux, défiantes souvent à juste titre envers la médication à outrance, et que, prenant pour la plupart des précautions d’hygiène élémentaire, ils ne sont pas plus que les vaccinés responsables de la circulation des variants, sans oublier que parmi celles et ceux finissant par agoniser à l’hosto en pleine asphyxie, la majeure partie est surtout constituée d’immuno-déficients et de personnes très âgées, sans vaccin à jour il est vrai, mais de plus longue date jamais contactés ou mal soignés de leurs pathologies chroniques ou n’ayant fait l’objet d’aucune démarche par des services sociaux ou une aide psychologique, ni la moindre approche de proximité pour les tester gratuitement et les convaincre du bienfait relatif de cette piqûre, à dose pourtant presque homéopathique).

Ceci étant posé avec autant de clarté que possible, tout n’est pas limpide pour autant dans nos têtes embrumées, la mienne y compris. Anti-passe je suis (mais vite échaudé par l’hégémonie parano-cinglée lors de ma première et seule manif à ce sujet) ; vacciné par trois fois je suis mais conscient jusqu’à l’écœurement que ces doses profitent de façon éhontée aux cyniques breveteurs des géants pharmaceutiques sans pour autant être la panacée qu’on nous vend contre des pandémies déjà chroniques, dont il faudrait tarir les causes à la source (c’est-à-dire partout où l’on piétine la fourmilière du vivant afin de redonner un énième souffle à la logique prédatrice du capitalisme) ; méfiant je suis envers le poids des lobbys industriels, des amalgames trompeurs de nos décideurs, des incohérences d’un protocole sanitaire sans cesse réajusté selon les nécessités impérieuses de la reprise économique (et tant mieux si pendant le premier confinement certains ont pu chômé avec les trois-quarts de leur revenu, mais ce ne fut pas mis en place dans un souci humanitaire, ne soyons pas dupe, juste pour éviter la faillite généralisée des entreprises), sceptique envers les fake news intentionnelles ou du moins tellement consensuelles que douteuses des médias, bref de tous les signes extérieurs d’une déraison d’État permanente, mettant à nu sa pseudo-expertise technocratique, mais il y a un mais…

Je préfère les fameuses « révoltes logiques » (qui depuis la nuit des temps ont combattu les arguties sophistiques des puissants et leur monopole de la vérité légitime) aux mirages de la suspicion critique, autrement dit aux hypothèses complotistes, en quête d’un faisceau de présomptions envers un « ordre mondial » (plus ou moins « nouveau ») orchestrant le grand tout par la « ruse et la force », selon un machiavélisme omniscient. Je crois que l’illogisme réactif et l’opportunisme pragmatique, qui sont l’essence même de toute thermodynamie gouvernementale, suffisent à expliquer le mortifère désordre mondial, sa misère psychique et les chantages à la survie qui en découlent, sans main invisible nulle part ni savant fou cherchant par tous les moyens à nous entuber au bénéfice d’un cartel, d’une franc-maçonnerie ou d’un think tank en orbite au-dessus de nos têtes.

 

D’où ma consternation à la lecture du Manifeste conspirationniste publié récemment aux éditions du Seuil, sous couvert d’un anonymat cachant mal une ultime (?) surenchère d’une fraction schismatique du défunt Comité Invisible, décidé, non pas à retourner le stigmate infâmant du conspirationnisme pour mieux le rendre risible, mais à accréditer ses pires effets de style, ses sous-entendus retors, son goût maniaque de la coïncidence révélatrice, bref sa force de prestidigitation mentale, en lui insufflant une très artificieuse visée révolutionnaire, si ostentatoirement rhétorique que sonnant faux de bout en bout.

Quand des grévistes farceurs de l’Université Paris VIII avaient recouvert en 2018 les murs de la fac de slogans douteux mais à dessein : « POUR UN CALIFAT AUTOGERÉ », « CHARIA INCLUSIVE », etc., seuls les crétins de la fachosphère l’avaient pris au pied de la lettre sans saisir le goût narquois du paradoxe : retourner le stigmate « islamo-gauchiste ». Et ce geste-là était délicieusement malin et mutin.

Avec ce Manifeste appelant à investir la puissance d’affect et de frustration, de rage et de confusion, des milieux complotistes pour mettre à bas l’emprise xénophobe et fascisante qui s’y déploie comme poisson dans l’eau, on pourrait y voir l’éternel avatar d’un insurrectionnalisme des « singularités quelconques » chères à Giorgio Agamben, sinon la resucée triomphaliste du vieil « entrisme » cher au Léon de la IVe Internationale. Mais comme dirait un autre graffiti malin et mutin : « Trotski tue le ski ». Et surtout, trop de tactique crée de très sales tics. Dénoncer à mot couvert la Fondation Bill Gates comme ayant planifié dans l’ombre (le mot « plan » est bien employé) les scénarios de cette pandémie plusieurs années auparavant, tient de l’élucubration rétrospective et joue délibérément avec les lignes rouges des procès d’intention QÂnonnés par Trump ou Bolsonaro, dans la lignée bébête et immonde de la « paranoïa critique » prônée par le bouffon franquiste Salvador Dali.

De fait, ce Traité de contre-contre-insurrection à la prose ciselée mais fourre-tout, aux illustrations démagos tirés du Net et à la provoc mûrement calibrée mais si prévisible, exprime une irrésistible pulsion publicitaire – celle d’être désigné par les autorités comme les pires « ennemis intérieurs ». Tout un programme : se vanter chez un grand éditeur d’être les agents secrets de la sédition finale, renversant les puissances occultes du Big Brother économique au moyen d’une coalition confuse entre toutes les rancœurs socio-politiques, fraternelles ou xénophobes, queer ou machistes, boutiquières ou précaires, peu importe du moment qu’on fasse bloc sous les cagoules. Pauvre stratagème confusionniste faisant miroiter ce miracle chimérique : et si les extrêmes confluaient pour le meilleur, c’est-à-dire à l’encontre d’un épouvantail commun… ?! Ce qui, dans l’Histoire, est toujours revenu à une politique du pire.

Dès lors, comment s’étonner que cet ouvrage y dédaigne les millions de morts du Covid, qu’on y fasse l’impasse sur la réalité même du virus (dans la lignée des écrits récents d’Agamben se demandant si ce n’est pas un leurre destiné à renforcer une société de contrôle, selon l’adage bas-du-front : « à qui profite le crime ? », flirtant ici avec un négationnisme sanitaire : une pathologie inventée de toutes pièces pour que l’occasion nous fassent larrons d’un ordre sécuritaire). Et comment s’étonner ensuite qu’on pourfende d’abord dans ce Manifeste les anti-complotistes comme autant d’alliés béats du système mystificateur en place. Et qu’on se moque avec morgue en général de celles et ceux qui créent des cantines populaires, fabriquent des masques, auto-organisent des protocoles sanitaires cohérents, maintiennent des lieux de rencontre alternatifs en prenant soin les un.e.s des autres.

 

On ne concédera donc à ce pamphlet confusionniste qu’un rare point d’accord : la trame de toute gouvernance (privée ou publique) est par nature faite de complots, ententes, conjurations, délits d’initiés, jeux d’influence. Et à cet égard, nous faire croire que le complotisme et ses fausses nouvelles seraient les symptômes collectifs d’une psychopathologie des « foules haineuses » (comme la doxa macroniste nous le répète) fait partie d’un enfumage propagandiste, alors que ce sont les pouvoirs en place qui voudraient garder le monopole de leur diffusion. Ici s’arrête toute adhésion aux amalgames et raccourcis de mauvaise foi de ce brûlot scandaliste.

 

En prenant un peu de recul, on y décèlera les traces d’un travers plus ancien, emprunté à coup sûr à un membre fondateur de l’Internationale Situationniste, Guy Debord, lui qui n’ayant pas pu supporter l’hétérogénéité dissensuelle de son collectif d’agitation politico-artistique à tout fait pour en devenir l’éminence grise, chose faite de façon posthume (avec Philippe Murray comme principal disciple droitier, ça devrait en faire réfléchir certains…). Je ne rappellerai que deux jalons du virus complotiste déjà à l’œuvre dans la dérive des quinze dernières années de Debord.

N’oublions pas que son plus proche compagnon durant les années 1970 fut Gianfranco Sanguinetti, auteur d’un premier livre sous le pseudo de Censor : Véridique rapport sur les dernières chances de sauver le capitalisme en Italie. Si on y trouvait une analyse en partie juste sur la « stratégie de la tension » mise en place par l’état mafieux italien, commanditaire de plusieurs attentats attribués à des anarchistes, l’analyse dérapait assez vite vers une hypothèse doublement fausse : les brigades rouges seraient les marionnettes de la Démocratie Chrétienne, et l’objectif serait d’aboutir au compromis historique avec le Parti communiste. C’était, avec ces lunettes paranoïdes, ne rien comprendre à la lutte de classe qui se déroulait alors en Italie (ainsi qu’aux tentations minoritaires de passer à la clandestinité armée) et se tromper lourdement sur les objectifs de l’État profond (tenu par la loge P2), qui allait sacrifier le séquestré Aldo Moro (exécuté par les Brigades rouges, malgré l’avis contraire de toutes les sensibilités du Mouvement de lutte en cours) pour écarter justement l’hypothèse d’un gouvernement d’union sacré. Le même Sanguinetti récidivera d’ailleurs en tentant d’incriminer l’activisme de la gauche extra-parlementaire comme ayant été le jouet de l’oligarchie démocrate-chrétienne, secondée par la CIA, pendant ces années de braise fondues au plomb de la répression.

Un autre personnage de cette trouble galaxie mérite de ressortir de l’ombre : Michel Bounan, médecin homéopathe de Debord, ayant fait paraître un opuscule sur le VIH : Le Temps du Sida. Là encore, il s’agit d’un passage à la limite d’une conception critique dont on pourrait partager les premiers axiomes. Oui, le Sida est sans aucun doute lié à des « cofacteurs environnementaux », aux effets durables de la pollution et, déjà, à de possibles conséquences sur la faune des forêts africaines, mais au-delà de cette prescience assez subtile, l’auteur poussait le bouchon nettement plus loin, en dénonçant l’usage de toute la pharmacopée occidentale et surtout la vaccination dans les pays dits sous-développés. Et comment s’étonner que ce pionnier de l’anti-vaccination, ne publie, à l’aube du troisième millénaire, sa Logique du terrorisme, où, ravivant les thèses de Sanguinetti sur les groupes de lutte armée italienne comme pure fiction étatique –, il laisse planer un terrible doute à propos des attentats des Twin Towers, non sans adouber les hypothèses délirantes de Thierry Meyssan :

« Les services de renseignement américains, qui prétendaient tout ignorer de l’attentat, étaient si bien avertis dans les heures qui ont suivi, qu’ils pouvaient nommer les responsables et les exécutants, diffuser des comptes rendus de communications téléphoniques et des numéros de carte de crédit. Cette imprudence était à la dimension du crime et plusieurs ouvrages ont été publiés affirmant cette fois que le plus monstrueux attentat terroriste de l’histoire civile avait été tout bonnement fomenté et exécuté par les services secrets américains. »

Il aurait été dommage de ne pas exhumer cette filiations post-situ de triste mémoire pour saisir dans quelle impasse nous entraîne toute alliance mortifère avec les traqueurs d’Illuminati, les obnubilés anti-Rothschild et autres ego-survivalistes New Age.

 

Quant à l’allusion sous-jacente à l’adage fétiche de Radio Alice à Bologne en 1977 – « CONSPIRER, C’EST RESPIRER ENSEMBLE » –, c’est trahir la folle inventivité des Indiens Métropolitains qui tenaient l’antenne, leur refus festif de la société fordiste, du patriarcat démocrate-chrétien et de l’ouvriérisme stalinien, que de les enfermer dans un pseudo cheval de Troie conspirationniste.

 

P.S. : Reste un scrupule de dernière minute : et si cet opuscule à l’anonymat tapageur n’était qu’une farce de mauvais goût, pour faire tache et ridiculiser à jamais le blabla complotiste, un peu à la manière des canulars montés par le groupe Luther Blisset dans les années 1990, puis plus tard via les romans médiévaux écrits par le collectif Wu Ming ? Seul élément pouvant accréditer ce semblant de doute, la quatrième de couverture du Manifeste, ainsi libellée : « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus profonds. » Un instant j’ai cru y deviner une contrepèterie, mais non, rien de probant. Ou alors un jeu avec la citation du ministre des Finances Paul Reynaud le 10 septembre 1939 : « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts. » Drôle de blague rendant hommage à cette « drôle de guerre ». Peu probable. Décidément, les auteur.e.s du Manifeste devraient relire Groucho Marx au lieu de se prendre pour les rejetons d’un Blanqui peu regardant pour le rouge ou le brun, en pariant sur une Éternité par les (dés-)astres. À moins que cette profondeur revendiquée (doublant l’État profond sur son propre terrain), ne soit que le pôle opposé d’une même posture méprisante : se prétendre en surplomb et plus profonds que nous autres, aliénés de base demeurés à la surface des choses.

P.P.S. : Plutôt que ce bouquin extra-lucidaire à deux balles (et 17 euros), on ferait mieux de se procurer une vraie fiction politique indémodable : La conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole.

Yves Pagès

 

Article publié sur le blog Médiapart de Yves Pagès le 27 janvier 2022.

 


[1] Le texte est structuré en 14 chapitres : c’est nous qui choisissons de découper le livre en trois thèses.

[2] Des thèses proches ont été développées par le groupe Marcuse dans La liberté dans le coma, essai sur l’identification électronique et les motifs de s’y opposer, La Lenteur, 2012-2019.

[3] On peut préciser que la notion de « gauche » n’est pas particulièrement sympathique aux auteurs du Manifeste conspirationniste.

[4] Ce qui peut aussi faire écho à des thèmes développés par Giorgio Agamben ou Céline Lafontaine.

[5] Sébastien Haffner, Histoire d’un Allemand souvenirs, 1914-1933, Babel, 2002.

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