Celia Izoard, L’opportunisme pandémique du néolibéralisme, 2021

Lors de la dernière Fête du Vent organisée par l’Amassada à la fin du mois d’août 2021, Celia Izoard a donné une conférence consacrée à la gestion sanitaire de la pandémie de Covid-19 en France, et plus largement, à l’impact des intérêts capitalistes sur les politiques de santé publique.

 

Celia Izoard introduit son propos en remontant à l’époque de l’incendie de l’usine Lubrizol à Rouen, le 26 septembre 2019. 10 000 tonnes de produits chimiques partent en fumée : reprotoxiques, mutagènes, cancérigènes… La population locale constate des effets directs sur la santé : crises d’asthme violentes, vomissements et diarrhée, pertes de capacité respiratoire qui perdurent…

« Ce qui est frappant, dès le départ dans cette catastrophe, c’est que très rapidement la préfecture a déclaré qu’il n’y avait pas de toxicité aiguë, en jouant délibérément sur les mots : pas de toxicité aiguë, ça veut juste dire qu’on ne va pas mourir tout de suite en respirant cet air. »

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Wu Ming 1, Q comme Qomplot, 2022

« Quand la gauche ne fait pas son travail, le conspirationnisme remplit l’espace »

 

L’un des membres du collectif bolognais Wu Ming revient pour Mediapart sur les élections italiennes et le livre décisif qu’il a écrit sur le complotisme en général et QAnon en particulier.

En 1999, « Luther Blissett », un pseudonyme collectif subversif militant et artistique publie, chez l’éditeur italien Einaudi, un livre intitulé Q, qui devient rapidement un best-seller. L’intrigue du roman, traduit en français au Seuil l’an dernier, se déroule entre 1517 et 1555 et tisse un long duel à distance entre un hérétique aux multiples noms et un agent provocateur papiste répandant de fausses informations au moyen de lettres signées du nom biblique Qohélet.

Vingt ans plus tard, les premières traces du mouvement QAnon sont pétries de références à cet ouvrage. Au point que lorsque des adeptes de ce mouvement convaincu de lutter aux côtés de Donald Trump contre un complot pédocriminel et sataniste réussissent à pénétrer dans le Capitole le 6 janvier 2021, le collectif italien Wu Ming, héritier du Luther Blissett Project, croule sous les demandes d’entretien pour savoir :

« S’il était vraiment plausible que ce qui avait déclenché un processus culminant dans une attaque du Parlement de la plus grande puissance mondiale, ça pouvait avoir été une blague inspirée d’un roman ».

Tel est le point de départ de l’enquête généalogique menée par Wu Ming 1, Roberto Bui, l’un des membres du collectif Wu Ming, dans l’ouvrage Q comme Qomplot. Comment les fantasmes de complot défendent le système, que publient les éditions Lux. Lire la suite »

Nicolas Bonanni, A propos du Manifeste conspirationniste, 2022

Note de lecture

Le Manifeste conspirationniste, publié anonymement (éditions du Seuil, janvier 2022), reprend certaines caractéristiques et thématiques des livres du Comité invisible (L’insurrection qui vient, A nos amis, Maintenant, et réputé proche de Tiqqun et l’Appel). Entres autres, même verve et même propension assumée à poser des propos clivants et péremptoires – un ton qu’on pourra à bon droit trouver pédant et surplombant, mais auquel il faut reconnaitre un certain style. Le jour de la publication du livre, le Comité invisible publie ce message sur Twitter : « Les livres du Comité invisible sont signés Comité invisible ». Dont acte. Reste que le Manifeste (peut-être écrit par d’anciens membres du Comité invisible) reprend une partie du raisonnement où l’avaient laissé les livres de ce dernier, c’est à dire une réflexion sur le Pouvoir et sur les forces qui s’opposent à lui.

Sur la question du Pouvoir, on sent une inflexion vers les thèmes techno-critiques, d’une façon intéressante qui prolonge certains passages d’A nos amis. Ce qui conditionnerait notre obéissance ce seraient les infrastructures logistiques, technologiques, dans lesquelles nous sommes pris, ainsi que des technologies d’ingénierie sociale (donc de manipulation). D’où le titre du livre : en effet ce livre prête des intentions au Pouvoir, cherche à qui profite le crime, parfois de manière outrancière (on y reviendra). Prolongement aussi sur la réflexion sur la cybernétique, sur le « libéralisme existentiel », sur la mentalité « démocratique »… Lire la suite »

Radio: Barbara Stiegler, L’idéologie du libéralisme autoritaire, 2020

Barbara Stiegler, professeure de philosophie politique à l’université Bordeaux-Montaigne, analyse comment les cabinets de conseil comme McKinsey ou la BVA Nudge Unit, se basant sur les sciences comportementales ont inspiré la gestion de l’épidémie de Covid-19 ces dernières années. Et plus généralement comment l’idéologie des biais cognitifs et des « nudges » constituent des éléments pseudo-scientifiques servant à justifier la forme autoritaire que prend le libéralisme aujourd’hui.

Conférence tenue dans le cadre de la Fabrique du citoyen le 7 avril 2022, animée par Manon Delobel.

SOMMAIRE DES QUESTIONS :

03:26 Qu’entendez-vous par l’idéologie des biais cognitifs ?
16:58 Que deviens la démocratie face à un discours qui dévalorise es capacités de jugement politique des populations ?
22:20 Y a-t-il des bons et des mauvais usages des biais cognitifs ? Que sont les « nudges » ?
41:49 Gérald Bronner, la commission « les lumières à l’ère numérique » et réseaux sociaux
51:48 Fin

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Racine de moins un
Une émission
de critique des sciences, des technologies
et de la société industrielle.

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Émission Racine de Moins Un n°77,
diffusée sur Radio Zinzine en juillet 2022. Lire la suite »

Fabian Scheidler, L’ombre de l’hydre, 2020

pandémies, crise de la biosphère
et limites de l’expansion

La crise du coronavirus a révélé une ambivalence fondamentale de notre civilisation : tandis que tous les moyens ou presque sont bons pour endiguer le Covid-19 – même une paralysie temporaire de l’économie –, les gouvernements n’ont en quarante ans presque rien fait pour désamorcer la crise climatique. Il aurait fallu pour cela remettre en question l’expansion et l’accumulation sans fin. Nous voilà donc face à un moment charnière : à quand la fin de la mégamachine ?

 

Une dizaine d’années seulement après le krach financier de 2008-2009, la crise du coronavirus a de nouveau violemment ébranlé l’économie globale. Bien que ces deux crises aient des causes très différentes, elles ont pourtant en commun de mettre en lumière la vulnérabilité et l’instabilité croissante de l’ordre mondial actuel. Un aspect de cette perturbation n’a pas encore suscité l’attention qu’il mérite : le lien entre les pandémies et la destruction de la biosphère, qui progresse à toute vitesse. Lire la suite »

Berrojalbiz, Denieul & Hidalgo, Au seuil de l’An III de l’Ère Covid, 2022

Les déclarations du chef du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, lors d’une interview radiophonique du 10 janvier dernier, ont suscité un certain écho dans la presse française. D’après certains médias, Sánchez, qui décréta le confinement le plus brutal d’Europe (les adultes ne pouvaient descendre dans la rue que pour faire leurs courses dans les magasins les plus proches de chez eux, tandis que les moins de 14 ans étaient purement et simplement renfermés dans leur foyer), s’est transformé en une sorte de Nostradamus annonçant l’avenir du développement de la maladie.

Inutile d’aborder ici la dimension scientifique des affirmations de Sánchez. Il est indéniable que, au-delà des fantaisies qui accompagnent souvent l’image qu’on a, en France, de ce qui se passe de l’autre côté des Pyrénées, il y a deux choses, dans son interview, qui méritent notre attention – moins pour ce qu’elles disent que pour ce qu’elles sous-entendent. D’abord, en disant que le covid-19 « se normalise » et devient une maladie endémique comme la grippe, Sánchez ne fait qu’exprimer la lassitude générale vis-à-vis de l’enchaînement des restrictions qui se sont abattues sur les populations depuis mars 2020, pas seulement en France ou en Espagne, mais partout dans le monde. Il semble reprendre à son compte le souhait le plus pressant de toute la planète : « On en a marre et on veut revenir dès que possible à une prétendue normalité ». Lire la suite »

David Cayley, De la vie, 2021

Lettre ouverte à Jean-Pierre Dupuy et Wolfgang Palaver

 

« Et Galaad s’empara des gués du Jourdain, avant que ceux d’Éphraïm n’y arrivassent. Et quand un des fugitifs d’Éphraïm disait : Laissez-moi passer ; les gens de Galaad lui disaient : Es-tu Éphratien ? Et il répondait : Non.

Alors, ils lui disaient : Eh bien, dis : Shibboleth ; et il disait shibboleth, sans faire attention à bien prononcer ; alors, le saisissant, ils le mettaient à mort aux gués du Jourdain. Il périt en ce temps-là quarante-deux mille hommes d’Éphraïm. » (Juges 12 : 5-6)

 

Un shibboleth est une ligne de démarcation, et c’est lorsqu’elles sont minces comme le fil du rasoir que les lignes de démarcation sont le plus clivantes. Pour Éphraïm, quarante-deux mille vies était le prix à payer pour rien de plus que ce que les linguistes appellent une fricative sourde. Nous n’en sommes pas encore là, mais il est certain que la pandémie crée des divisions entre amis. (Éphraïm et Galaad étaient-ils après tout si différents, si tout ce qui les distinguait était leur capacité à prononcer un son si essentiel ?) Il semble que l’un des shibboleths qui nous sépare soit le mot vie. Deux amis que j’admire se sont récemment trouvés en désaccord avec moi à propos de ce mot et de mon interprétation des idées d’Ivan Illich à ce sujet.

Dans un entretien accordé à l’hebdomadaire allemand Die Zeit du 23 décembre 2020, le théologien Wolfgang Palaver exprime sa crainte que l’affirmation d’Illich selon laquelle la vie est devenue un « fétiche » ne serve à justifier abusivement « le sacrifice des faibles. » Et dans un article intitulé Le véritable héritage d’Ivan Illich, pour le site Internet AOC, le philosophe français Jean-Pierre Dupuy affirme lui aussi que ceux qui suivent « la mode du covidoscepticisme » comprennent mal et s’approprient à tort les sévères critiques d’Illich au sujet de « l’idolâtrie de la vie ». Cet article est le second de deux articles de Dupuy sur la « prétendue “sacralisation” de la vie ». Le premier dénonce ce qu’il appelle « l’aveuglement des clercs ». Lire la suite »

David Cayley, Concerning life, 2021

an open letter to Jean-Pierre Dupuy and Wolfgang Palaver

 

“And the Gileadites took the fords of the Jordan against the Ephraimites. And when any of the fugitives of Ephraim said, “Let me go over,” the men of Gilead said to him, “Are you an Ephraimite?” When he said, “No”.

They said to him, “Then say Shibboleth,” and he said, “Sibboleth,” for he could not pronounce it right; then then seized him and slew him in the fords of the Jordan. And there fell at that time forty-two thousand of the Ephraimites.” (Judges 12: 3-6)

 

A shibboleth is a dividing line, and dividing lines are sharpest when they are razor thin. For the Ephraimites the price of forty-two thousand lives was nothing more than what linguists call an unvoiced fricative. Things are not yet quite so bad with us, but the pandemic has certainly brought division between friends. (And how great, after all, were the differences between Ephraimites and Gileadites, if all that distinguished them was the ability to make this crucial sound?) One of the shibboleths dividing us seems to be life. Recently two admired friends have taken issue with me over this word and the interpretation I have given of Ivan Illich’s views on the subject [see here].

Theologian Wolfgang Palaver, in an interview in the German weekly Die Zeit for Dec. 23, 2020, expresses concern that Illich’s claim that life has become “a fetish” is being abused as a justification for “sacrificing the weak.” And French philosopher Jean-Pierre Dupuy, in an article for the website AOC called “The True Legacy of Ivan Illich,” argues, similarly, that those who follow “the fashion of covidoscepticism” misunderstand and misappropriate Illich’s strictures on “the idolization of life.” Dupuy’s article is the second of two on the “alleged ‘sacralisation of life.’” The first denounces what Dupuy calls “the blindness of the intellectuals.” Lire la suite »

Mathieu Slama, Le gouvernement envisage de prolonger le passe sanitaire pour des raisons électoralistes, 2021

Le passe sanitaire qui devait initialement être abandonné après le 15 novembre pourrait être prolongé. Cette manœuvre vise surtout à séduire un électorat plutôt âgé et favorable au dispositif.

 

Cette fois, le doute n’est plus permis : le gouvernement prépare les esprits à la prolongation du passe sanitaire. Il y a quelques jours, il affirmait, par la voix de son porte-parole Gabriel Attal, que le passe sanitaire pourrait être supprimé dans certains territoires où le virus ne circule plus mais conservé dans d’autres. Puis on apprenait, par une «fuite» dans la presse (méthode de communication classique pour préparer les esprits à des annonces fortes et clivantes), qu’un projet de loi était en préparation pour prolonger la durée de vie du passe, initialement censé se terminer le 15 novembre dans le cadre de la précédente loi votée.Lire la suite »

Guillaume Zambrano, Le passe sanitaire est un moyen extrajudiciaire de désactiver socialement les gens, 2021

Selon le professeur de droit Guillaume Zambrano, le passe sanitaire est une atteinte aux droits fondamentaux ainsi qu’une sanction extrajudiciaire. Il a lancé une requête collective auprès de la Cour européenne des droits de l’Homme.

 

Reporterre : En quoi le passe sanitaire porte-t-il atteinte aux droits fondamentaux ?

Guillaume Zambrano : Être exclu des transports publics, hôpitaux, cafés, restaurants, bibliothèques, associations sportives et culturelles et autres lieux de réunion est une privation de liberté extrêmement lourde : c’est une privation du droit de réunion, de la liberté d’aller et de venir, une véritable exclusion de la vie sociale. Le plus grave est qu’il s’agit d’une sanction extrajudiciaire. Depuis le XVIIᵉ siècle et le Bill of Rights anglais destiné à limiter l’arbitraire des souverains, notre tradition juridique est fondée sur le principe de l’habeas corpus : toute personne privée de liberté a le droit de passer devant un juge. De fait, quand une personne est assignée à résidence ou condamnée à porter un bracelet électronique, la mesure doit être approuvée par le juge des libertés et de la détention. Quand on condamne des personnes pour des dommages sociaux comme le vol, la fraude fiscale, les coups et blessures, elles ont eu droit à un procès. Et généralement, le but visé est la réinsertion sociale : même pour des délits graves, il y a du sursis, des aménagements de peine. Mais avec le passe sanitaire, toute une catégorie de personnes reçoivent une sanction pénale maximale sans qu’il y ait eu de jugement, sans même avoir pu se défendre. Lire la suite »