Gerald Joyce, La définition de la vie par la NASA, 2013

La définition de la vie par la NASA et cette interview qui en retrace l’histoire sont symptomatiques de la confusion de la pensée qui se prétend scientifique sur les notions et concepts généraux qui devraient être au fondement de la réflexion sur ce que sont les êtres vivants en tant qu’objets physiques, c’est-à-dire les bases mêmes de la biologie. Nous en proposons une traduction inédite et une analyse critique.

 

Qu’est ce que la vie ?

C’est une question apparemment simple qui mène à des réponses complexes et à des discussions philosophiques et scientifiques passionnés. Certains se concentrent sur le métabolisme comme la clé de la vie, d’autres sur la génétique, et il a même été suggéré que nous avons besoin d’un tout nouveau domaine de la science afin d’arriver à une définition satisfaisante.

Si jamais nous espérons identifier la vie ailleurs dans l’univers, nous devons comprendre ce qui sépare les créatures vivantes de la matière non vivante. Une définition récemment utilisée par la NASA est :

« La vie est un système chimique auto-entretenu capable d’évolution darwinienne. »

“Life is a self-sustained chemical system capable of Darwinian evolution”.

[Avec une telle définition, il n’est pas certain que la vie sur Terre existe vraiment !]

Cette définition est souvent attribuée à Gerald Joyce du Scripps Research Institute. Les recherches de Joyce se concentrent sur l’origine de la vie, et son laboratoire a été le premier à produire un système auto-réplicatif, composé d’enzymes ARN capable de croissance exponentielle et d’évolution.

Dans cette interview, Joyce dément l’affirmation selon laquelle il a inventé la définition de la vie de la NASA, puis retrace l’histoire et la pensée qui la sous-tendent. Il révèle également pourquoi il a été si difficile de trouver une définition englobant tous les aspects et toutes les dimensions de la vie telle que nous la connaissons.

 

Leslie Mullen : J’ai entendu dire que vous avez créé la définition de la vie actuellement utilisée par la NASA.

Gerald Joyce : Non, ce n’est pas moi. Pour expliquer un peu l’histoire : John Rummel, directeur du programme d’exobiologie de la NASA à l’époque, dirigeait quelque chose nommé « le groupe de travail sur l’exobiologie » [Exobiology Discipline Working Group, EDWG dans la suite].

[L’exobiologie cherche à détecter la vie sur d’autres planètes. Les chercheurs ont donc besoin d’une définition qui permette de la détecter, contrairement aux simples biologistes qui se contentent de constater l’existence de la vie sur Terre.]

Ce n’était pas un comité dont les travaux étaient relus par les pairs [peer-review], mais plutôt un groupe consultatif qui évaluait les tendances et élaborait les orientations futures pour ce domaine. Le groupe était composé de douze personnes, et il était très large en ce qui concerne l’expertise scientifique. J’en étais membre, et le président du jury était Dick Young, qui était le premier directeur du programme d’exobiologie de la NASA. Il est maintenant décédé. John Rummel voulait que nous mettions sur pied quelque chose appelé « l’orientation scientifique de la discipline », qui donnerait des indications sur les directions à suivre. Nous l’avons fait, mais ce n’est pas un document public – c’était un document interne pour aider John ou les gestionnaires de programme subséquents.

Le panel a longuement parlé des origines, de l’évolution et de la distribution de la vie, et à un moment dans la discussion nous nous sommes demandés :

« Qu’en est-il de la définition de la vie ? Nous n’arrêtons pas de dire que nous allons la chercher, que nous allons essayer de l’élaborer, que nous allons comprendre comment ça s’est passé et comment ça évolue… alors qu’est-ce que c’est ? »

C’est devenu un sujet de discussion, à la fois dans les sessions formelles et au dîner dans la soirée. Et bien sûr, vous ne pouvez pas définir rigoureusement la vie parce que pour commencer ce n’est pas un terme scientifique, c’est un terme populaire. Même parmi les scientifiques, en essayant de traiter la vie comme un terme scientifique, il existe différentes façons d’aborder le problème. Certains veulent une liste d’attributs, d’autres veulent un processus fondamental, d’autres réclament un ensemble d’attributs physiquement reconnaissables pour détecter la vie.

[La vie est ce qui anime les êtres vivants. Ce qui est important, ce n’est donc pas de « définir la vie », mais de déterminer ce qu’est un être vivant d’un point de vue scientifique, c’est-à-dire avant tout en tant qu’objet matériel. La bonne question est donc : « Quelle est la spécificité des êtres vivants par rapport aux objets inanimés qu’étudie la physique et par rapport aux machines que cette science nous permet de construire ? »]

Nous avons donc réalisé que nous n’allions pas élaborer une définition. Tout d’abord, nous n’avions pas pour mission d’en élaborer une, et de toute façon ce n’est pas vraiment possible. Pourtant, nous avions l’impression qu’il était possible d’en donner une sorte de définition de travail [working definition]. Le document d’orientation ne dit pas : « La définition de travail est… ». C’était juste une question en discussion, afin que nous sachions ce dont nous parlions.

[Mais comment savoir de quoi l’on parle si l’on ne propose pas en conclusion une définition. Attitude typique de la recherche universitaire qui semble avoir peur de conclure au risque de se retrouver au chômage !]

Il y avait différents termes sur la table, et je pense que j’ai suggéré l’expression « système chimique auto-entretenu ». Mais tout cela faisait partie de la discussion collective. Il y a une mention dans le document d’orientation qui parle de l’émergence d’un tel système comme l’équivalent de l’origine de la vie.

Tout cela s’est passé vers 1992. Bien sûr, la structure de l’ADN a été découverte en 1953, et la discipline était encore dominée par un point de vue orienté vers la génétique, contrairement à celui basé uniquement sur le flux chimique du métabolisme. C’était donc un moyen de profiter de tous les progrès réalisés en biologie et de comprendre les principes fondamentaux de la biologie, mais aussi d’essayer de penser plus largement.

La chose la plus cool dans la discussion, qui n’était pas dans le document d’orientation, était d’apprécier comment l’évolution darwinienne atteint l’attribut clé de la vie, qui est de permettre aux systèmes complexes de persister malgré un environnement souvent imprévisible et changeant. Et elle le fait par la mémoire moléculaire sous la forme d’informations génétiques qui sont établies et conservées par l’évolution darwinienne.

[Par « évolution darwinienne » Gerald Joyce entend donc les mutations génétiques aléatoires et la sélection naturelle des plus aptes dans la lutte pour la survie et la reproduction. Mais on comprend mal l’articulation ou le raccourcit qu’il fait entre « l’attribut clé de la vie » et la « mémoire moléculaire » génétique.

Rappelons que les gènes que porte l’ADN de chaque être vivant codent les protéines complexes qu’autrement le métabolisme cellulaire ne pourrait synthétiser sur la base des réactions biochimiques plus simples qui ont lieu en son sein.

Gerald Joyce semble croire – comme beaucoup de biologistes à l’époque (et encore aujourd’hui) – que la survie des êtres vivants serait due à une sorte de « mise en mémoire », d’enregistrement de l’expérience passée dans un « environnement souvent imprévisible et changeant » par la sélection naturelle. Il néglige ainsi la plasticité adaptative des êtres vivants parce qu’il a implicitement une conception de l’être vivant comme machine : les machines ne fonctionnent bien que dans un environnement prévisible et stable, autrement elles tournent mal et se dérèglent.]

Existe-t-il une façon totalement différente de le faire ? En ce qui concerne la vie sur Terre, c’est quelque chose que nous n’avons jamais vu, mais peut-être y a-t-il une autre façon de faire ailleurs ? Ce serait une percée majeure, s’il y avait un paradigme autre que l’évolution darwinienne qui produirait ce que l’évolution darwinienne vous donne. C’était une partie amusante de la discussion, mais bien sûr, personne n’avait d’alternative précise, et je n’ai jamais entendu personne faire une proposition crédible sur la façon de réaliser tout cela sans l’évolution darwinienne. Quand nous allons à la recherche d’autres formes de vie, nous devons penser non seulement aux produits chimiques, mais aussi à la façon dont ils font partie d’un système qui a une mémoire moléculaire et qui permet l’évolution darwinienne.

[Dans la conception « darwinienne » de l’évolution – en fait, l’articulation entre sélection naturelle et génétique faite lors de l’élaboration de la « théorie synthétique de l’évolution » dans les années 1930 –, l’histoire des êtres vivants est inscrite dans la « mémoire moléculaire » génétique, et nulle part ailleurs.

La survie de l’être vivant semble ici tout entière dépendre de cette mémoire. Cela implique donc que le comportement de l’être vivant dans certaines circonstances soit également mis en mémoire, conformément à la définition du « programme génétique » donnée pour la première fois par le biologiste américain Ernst Mayr (1904-2005) en une seule phrase dans un article scientifique :

« Le code ADN, entièrement propre à l’individu et pourtant spécifique à l’espèce de chaque zygote (la cellule-œuf fertilisée), qui contrôle le développement du système nerveux central et périphérique, des organes des sens, des hormones, de la physiologie et de la morphologie de l’organisme, est le programme de l’ordinateur comportemental de l’individu. »

Et il ajoute à la suite pour être bien clair :

« La sélection naturelle fait de son mieux pour favoriser la production de codes garantissant un comportement adaptatif. […] L’action intentionnelle d’un individu, dans la mesure où elle est fondée sur les propriétés de son code génétique, n’est donc ni plus ni moins intentionnelle que les actions d’un ordinateur qui a été programmé pour répondre de manière appropriée à diverses circonstances. »

(“Cause and effect in biology”, Science, vol. 134, n°3489, november 1961)

Cette déclaration invraisemblable – qui n’a d’ailleurs jamais fait l’objet d’une quelconque vérification expérimentale ni d’une discussion scientifique alors même que l’idée de programme génétique a dominé la biologie moléculaire pendant 50 ans (et encore aujourd’hui avec la biologie synthétique) – et la conception de l’être vivant qui en découle selon Gerald Joyce, illustrent surtout le déni de l’autonomie du vivant par rapport à son milieu qui a cours dans le milieu scientifique.]

Maintenant, la raison pour laquelle je suis étiqueté comme l’inventeur de la définition de la vie de la NASA, ce n’est pas parce que j’ai mis des mots sur la table, mais parce qu’il y avait un livre intitulé Origine de la vie : les concepts centraux [Origins of Life: The Central Concepts] de David Deamer et Gail Fleischaker. Il a été publié en 1994, et il contient les articles « à grands succès » [greatest hits] de l’époque sur l’origine de la vie – une collection de documents classiques dans le domaine. On m’a demandé d’écrire l’avant-propos. J’ai fait référence à la définition de travail dans l’avant-propos, et les gens font référence à ce texte.

Leslie Mullen : Donc, vous avez juste repris la définition élaborée collectivement.

Gerald Joyce : Oui, et j’ai fait référence au EDWG, mais bien sûr, cela n’existe pas en tant que document public, donc les gens citent plutôt l’avant-propos du livre. Et, vous savez, je pense toujours que c’est une définition de travail raisonnable, et beaucoup de gens sur le terrain le pensent aussi. Mais c’est juste une définition de travail ; il n’y a rien d’officiel à ce sujet. Personne n’a voté là-dessus, même si cela reflète un consensus. La raison pour laquelle cela est devenu « la définition de la NASA » est parce cela vient d’un panel de la NASA, le EDWG. Mais la NASA ne cautionne pas la définition ou n’utilise pas la définition pour décider si une recherche est digne ou non d’être financée, ou si un programme de recherche a réussi ou échoué. Rien de la sorte.

Leslie Mullen : Mais la NASA n’utilise-t-elle pas cette définition pour décider quel type d’instruments mettre sur les rovers, par exemple ?

Gerald Joyce : Non, la NASA ne n’évaluera jamais une mission à partir d’une chose aussi rudimentaire qu’une définition de travail. Je pense que la définition de travail consiste à faire gamberger les gens et à dire : « Ok, donc nous ne pouvons pas simplement chercher des composés organiques, car ils peuvent être biogènes ou abiogènes. » Qu’est-ce que cela signifie s’ils sont biogéniques ? Eh bien, cela signifie qu’ils sont issus d’un processus vivant, ce qui, selon la définition de travail, signifie qu’il existe un système darwinien qui a engendré des molécules fonctionnelles codées qui orientent la chimie vers la biochimie. Donc, c’est une façon différente de le dire : la différence entre la vie et la non-vie est la différence entre la chimie et la biochimie. Mais c’est tautologique.

Ce qui différencie la biochimie de la chimie, c’est qu’elle a une histoire, et que cette histoire est écrite dans les bits qui ont été établis par l’évolution darwinienne. Si vous pensez de cette façon, c’est un bon indicateur pour guider la pensée et pour que les gens échangent sur ces idées les uns les autres.

[L’histoire est réduite à une la mémoire encodée dans l’ADN. Ce « guide pour la pensée » mène surtout dans la voie d’une réification de l’être vivant !]

Alors vous dites : « Comment allez-vous chercher du matériel génétique si vous ne savez même pas ce que c’est ? » s’il est comme le nôtre, vous pouvez l’amplifier par PCR (réaction en chaîne de la polymérase). Mais que faire s’il n’est pas comme le nôtre ? Certains pourraient dire que vous devriez chercher des modèles répétitifs de structures ou de formes qui sont apériodiques et pourraient donc abriter des bits d’information.

[L’être vivant est donc avant tout une machine à traiter l’information, seulement capable de générer des « réponses adaptatives » préprogrammées aux différentes situations qu’il rencontre dans le milieu.]

Il y a quelques subtilités dans la définition de travail. Ce n’est pas seulement un système darwinien. C’est un système auto-entretenu… un système chimique… capable de subir [undergoing] l’évolution darwinienne. [Ce terme ne figure pas dans la définition qui est donnée au début, et renvoie très clairement à la conception machinique de l’être vivant qui n’écrit pas sa propre histoire mais ne fait – comme tout objet inanimé, inerte et mort – que subir les circonstances.] Nous avons discuté de tous ces termes. Il y a une discussion dans le document d’orientation pour savoir si la vie doit être chimique. Est-il possible que la vie soit juste des bits dans l’éther ?

[Pour Gerald Joyce et ses pairs, la vie est avant tout de l’information, pas un processus matériel… Voilà qui est symptomatique de la primauté de l’abstrait sur le concret qui règne dans les sociétés hiérarchisées où les dirigeants dominent ceux qui exécutent leurs ordres.]

A cette époque, la vie artificielle sur ordinateur était une chose nouvelle [Et faut-il rappeler qu’elle n’existe toujours pas !]. Il y a une déclaration dans le document sur la façon dont les études de soi-disant « Alife » [abréviation anglaise d’artificial life, vie artificielle, qui joue sur les mots : alife peut signifier sans vie…] – la vie simulée par ordinateur – devraient être encouragées dans la mesure où elles peuvent fournir des indications aux études sur la vie chimique. Mais la NASA ne s’attend pas à trouver un tas de superordinateurs sur Mars ou Titan. Ou même des PC ou des iPhones. Donc, au moins pour les objectifs de la NASA, nous voulions nous concentrer sur la vie chimique.

[Il est curieux de constater que « l’éther » invoqué tout à l’heure redevient d’un seul coup très matériel… La vie pourrait être dans une machine, mais elle n’est pas une machine.]

« L’évolution darwinienne » est associée a une liste de propriétés : vous ne pouvez pas avoir une évolution darwinienne sans auto-réplication ou reproduction. Vous ne pouvez pas l’avoir sans mutabilité, héritabilité et variation de forme et de fonction. Et le métabolisme est là aussi. Vous ne pouvez pas avoir une évolution darwinienne sans, à un certain niveau, un flux de matériaux de départ à plus haute énergie vers des produits à plus faible énergie qui pilotent les processus de réplication et tout ce qui est nécessaire pour soutenir la réplication.

[Le métabolisme semble ici réduit à sa fonction de « réplication » de l’ADN qui pour Gerald Joyce et ses pairs est la condition de la « reproduction » de l’ensemble de l’être vivant. Le métabolisme ne semble pas avoir de rôle dans le maintien et l’élaboration de l’organisation de l’être vivant !]

Et puis il y a les propriétés de spécialisées comme la locomotion, l’irritabilité, les propriétés écologiques telles que la compartimentation, et ainsi de suite ; ce sont toutes des adaptations. Et puis des choses comme la photosynthèse, la chimiosynthèse, le stockage d’énergie, et ainsi de suite ; ce ne sont que des stratégies d’adaptation. Tout cela est subsumé sous l’expression « évolution darwinienne ».

[L’adaptation est tout dans la théorie darwinienne qui fait des êtres vivants des machines, c’est-à-dire un système réalisant diverses fonctions.

Gerald Joyce marche sur la tête en mettant l’évolution avant le métabolisme. Celui-ci est réduit à des « stratégies d’adaptation » dans la lutte pour la vie ; mais adaptation à quoi au juste ? Comme si l’énergie n’était pas le moteur de la vie, c’est-à-dire avant tout du métabolisme !

Cette conception du vivant occulte l’autonomie et la plasticité adaptative due au métabolisme. Si l’être vivant est dépendant de certains éléments du milieu pour son existence (eau, air, nourriture, etc.), cela le rend également indépendant d’autres éléments ou circonstances propre à ce milieu (ses réserves nutritives permettent la mobilité ou l’attente, etc.).

L’« évolution darwinienne » permet donc de ne pas penser l’être vivant dans sa spécificité et son unité.]

Décrivons maintenant ce qui est sous le terme « capable ». C’est la population, ou même l’écologie, qui fait le système vivant. « Capable » ne se réfère pas à une entité individuelle ; cela ne constitue pas un système vivant. Un seul individu peut sembler capable de subir l’évolution darwinienne, mais peut en fait être mort, ou un résidu fossile, ou sur le point de mourir, ou incapable de trouver un partenaire. Donc, c’est le système qui est censé être capable, pas l’individu.

[Gerald Joyce oublie l’organisme au profit de l’abstraction de la population. Selon la théorie darwinienne de l’évolution – suite à l’élaboration de la « théorie synthétique de l’évolution » dans les années 1930 –, qui s’appuie en cela sur la génétique des populations, ce sont avant tout des collections de gènes qui en mutant et en étant sélectionnés engendrent l’évolution des espèces. L’organisme individuel n’est donc pour (presque) rien dans l’évolution, quand bien même c’est lui qui est porteur de la vie qui l’anime !

Les contorsions de Gerald Joyce pour donner une définition de la vie sans se référer au métabolisme ont donc aussi cette origine : faire rentrer l’ignorance quant à la spécificité de l’être vivant dans une conception de l’évolution du vivant qui ne prend pas en compte cette spécificité !]

Puis enfin « autosuffisant ». C’est celui dont je pense que les gens sont le plus confus car le métabolisme est implicite dans l’évolution darwinienne, mais pas dans la définition de travail. Les gens disent : « Auto-entretenu ? Rien n’est auto-entretenu. » Mais « auto-entretenu » se réfère ici seulement à ce qui est dans le reste de la définition. Auto-entretenu se réfère à l’information nécessaire pour subir l’évolution darwinienne. L’information chimique est le produit de l’évolution darwinienne. Donc toute l’information nécessaire pour que le système subisse l’évolution darwinienne doit faire partie du système.

[Belle tautologie ! De nouveau Gerald Joyce relègue a l’arrière plan l’aspect matériel de l’être vivant pour privilégier l’information. Dans la définition qu’il propose, le métabolisme est simplement surajouté à « l’évolution darwinienne », histoire de ne pas oublier sa dimension matérielle, bien qu’elle soit manifestement secondaire pour lui et ses pairs.]

Peut-être aurions-nous dû dire : « Un système chimique capable de subir l’évolution darwinienne de manière auto-entretenue. » Mais cela pourrait encore faire trébucher les gens parce qu’ils diraient : « Cela ne peut pas être auto-entretenu, parce que cela constituerait une machine à mouvement perpétuel. »

[Ce scientifique semble oublier qu’il mange, bois et respire tous les jours et que c’est à cela, et à rien d’autre, qu’il doit son existence, et non à un quelconque « mouvement perpétuel » informationnel.

On est là face au déni du phénomène fondamental de tous les êtres vivants, à savoir l’assimilation !

L’être vivant est capable de puiser dans l’environnement de quoi renouveler son organisation interne et assurer sa propre activité ; il est une auto-organisation de la matière qui est elle-même auto-catalytique, qui s’engendre elle-même. La principale caractéristique d’un être vivant est donc qu’il est « un corps qui forme lui-même sa propre substance » (Jean-Baptiste Lamarck, Hydrogéologie, Paris, 1802, p. 112) à partir de celle qu’il puise dans le milieu. Le processus d’assimilation est le phénomène fondamental, à la racine de tous les autres phénomènes caractérisant les êtres vivants, qui distingue radicalement et irréductiblement les êtres vivants des objets inanimés et des machines.]

Leslie Mullen : Je pensais que « auto-entretenu » signifiait que vous n’aviez pas besoin de continuer à le pousser pour le faire, il le fait tout seul.

Gerald Joyce : Il le fait seul dans un sens informationnel [???]. Donc, selon la définition de travail, un virus ne fait pas l’affaire. Un virus est un système chimique capable de subir l’évolution darwinienne, mais si vous y pensez en termes de système, un virus n’est pas capable de subir une évolution darwinienne autosuffisante. Le génome viral évolue uniquement dans le contexte de la cellule hôte.

Leslie Mullen : L’argument que j’ai entendu contre la partie auto-entretenue est que nous sommes tous interdépendants.

[Confusion classique entre les notions d’autonomie, qui consiste à « se donner à soi-même ses propres règles de conduite » et autarcie, « se suffire à soi-même ». Pour les êtres vivant, l’autonomie signifie une certaine indépendance par rapport aux conditions du milieu. Par exemple, l’oiseau, comme tout objet matériel, est soumis à la loi de la gravitation, mais il utilise la résistance de l’air pour en devenir indépendant dans une certaine mesure et aller où bon lui semble.]

Gerald Joyce : Oui, mais quelque chose dans le système, au sein du système collectif, doit fournir toutes les informations nécessaires pour provoquer l’évolution darwinienne. Le virus seul ne peut pas atteindre cela, mais le virus et la cellule hôte peuvent le faire. Ensuite, vous avez le fait qu’il existe des outils biotechnologiques qui vous permettent de réaliser une évolution dirigée. Vous pouvez faire évoluer l’ARN dans le tube à essai en utilisant des protéines biologiques pour le copier, le faire muter et faire toutes ces choses amusantes qui le font évoluer. Mais ce n’est pas vivant parce que tous les outils que vous utilisez – les polymérases protéiques, etc. – n’ont pas évolué dans le système et ne peuvent pas évoluer dans le système. Ils ont évolué dans des virus, des bactéries, des eucaryotes, puis ont été cooptés comme « information gratuite » pour provoquer des processus darwiniens. Ces outils d’information ne sont pas soumis aux règles du même jeu. C’est le concept clé: toutes les informations nécessaires à un système collectif pour subir l’évolution darwinienne doivent être présentes dans le système collectif. Il n’y a pas un marionnettiste qui manipule toutes les informations en coulisses, et les molécules ne sont que le spectacle de marionnettes. Vous pouvez compter le marionnettiste dans le système, mais le marionnettiste doit aussi évoluer. Donc c’est assez difficile. Je trouve qu’un bon moyen d’éviter la confusion est de se demander : où sont les bits d’information ? Si vous parlez d’évolution darwinienne, vous parlez d’information moléculaire. Les bits dans le système ou en dehors du système ? Si tous les bits nécessaires au système pour évoluer sont dans le système, alors il peut répondre à la définition de travail.

[Répétition de la même tautologie que tout à l’heure ! Ce charabia ne peut se comprendre que lorsque l’on admet le postulat que l’« information moléculaire » est tout l’être vivant et que le métabolisme n’est pour rien dans la vie qui l’anime. Si l’être vivant est une machine, il lui faut un « créateur » ou un « marionnettiste », une information qui le « met en forme » de l’extérieur (ici par la sélection naturelle)…]

Leslie Mullen : Pensez-vous que la définition de travail a été utile à la NASA ?

Gerald Joyce : Vous devriez demander à John Rummel ou à Mary Voytek, mais je le crois. Nous avons connu cette époque – qui semble être terminée maintenant – où les différents points de vue sont devenus rivaux. « Il faut que ce soit le métabolisme avant la génétique ! » « Non, ça doit être la génétique avant le métabolisme ! ». Et peut-être que la définition de travail pour un certain temps a aggravé la situation. Mais j’aime penser que cela a amélioré les choses en fournissant un point de référence commun.

Leslie Mullen : En effet, nous n’avons toujours pas trouvé la vie ailleurs, donc il est nécessaire d’avoir une définition pour nous aider à l’identifier.

Gerald Joyce : Les scientifiques s’en rapprochent beaucoup en laboratoire, je pense. Mon propre laboratoire a développé un système chimique auto-entretenu capable de subir l’évolution darwinienne. Tous les éléments nécessaires à son évolution font partie du système évolutif. Alors pourquoi n’est-ce pas la vie ? Eh bien, je crois qu’il y a un peu plus à voir avec la partie « capable ». Nous avons vraiment besoin d’élargir cette partie de la définition de travail. Notre système de laboratoire est capable d’évoluer, mais jusqu’à présent, il n’a pas évolué vers de nouvelles fonctions.

On en revient donc à la question suivante : pourquoi l’évolution darwinienne est-elle mise en avant dans la réflexion sur la vie ? Parce que c’est un moyen pour les entités complexes de se maintenir, non pas en tant qu’individu mais en tant que système, face à un environnement changeant et sujet à des changements imprévus. Un système évolue pour s’adapter aux changements environnementaux. Il doit être capable d’inventer de nouvelles fonctions parce que ces changements environnementaux peuvent être plus que progressifs. Mais cela nous entraîne sur une pente glissante : à quel point doit-il être « capable » avant que nous le considérions comme « capable » ? Comparez une chose qui a évolué pendant 40 minutes et dont on n’a plus jamais entendu parler, à une chose qui a évolué pendant 40 millions d’années et dont on n’a plus jamais entendu parler parce qu’un météorite géante l’a emportée. Le seuil de « capacité » est donc un peu délicat.

Leslie Mullen : Je pensais que le « capable » était un moyen d’éviter de « montrer » l’évolution. Parce qu’il serait difficile de dire si quelque chose que vous regardez sur le terrain est en train de subir une évolution.

Gerald Joyce : C’est exactement la raison pour laquelle « capable » a été mis dans la définition de travail. Mais quelle est la capacité de ce que je suis en train de faire. Capable de jouer avec la 3e ou la 4e décimale d’un attribut particulier ? Certaines personnes veulent dire « capable d’une évolution darwinienne illimitée ». Mais « illimité », c’est trop parce que la vie sur Terre n’est pas complètement illimitée. Si la Terre devait être frappée par une météorite vraiment massive, la vie serait finie ici. Donc la vie n’est pas ouverte à tous les événements possibles. Je pense que « largement pluripotentiel » est la bonne expression, mais je ne pense pas que cela fera partie de la définition de travail. Comment « large » est « largement ». Beaucoup de choses peuvent changer dans l’environnement, dans un ensemble de limites, et le système peut supporter ces changements et, dans un sens darwinien, peut survivre. Je ne pense pas que vous puissiez faire beaucoup mieux que la définition de travail actuelle sans entrer dans des termes relatifs.

[Il est tout à fait possible de faire beaucoup mieux que cette définition à condition de partir de la réalité des êtres vivants, et non pas des idées confuses accumulées en deux siècles de biologie…

Mais pour cela, il faudrait commencer par comprendre un tant soit peu le métabolisme pour ensuite aller vers l’évolution. En effet, l’histoire des êtres vivants (l’évolution) est une conséquence de l’activité autonome des êtres vivants (que leur confère leur métabolisme). Gerald Joyce et ses pairs marchent sur la tête en partant d’une idée préconçue de l’évolution (qui ne tient pas compte du métabolisme) pour ensuite tenter de cerner ce que sont les êtres vivants (comme des machines adaptatives soumises aux contraintes de l’environnement).]

Leslie Mullen : Mais il n’y a pas de définition de la vie actuellement acceptée par tout le monde. Est-ce parce que les scientifiques ont des objectifs de recherche différents et ont donc des idées différentes sur ce qui est le plus important ?

Gerald Joyce : Cela en fait partie. Mais les gens ont aussi des points de vue philosophiques différents sur ce qui est important et ce qui ne l’est pas. Certaines personnes disent que la génétique n’est qu’une stratégie qui entraîne le flux de matières premières à plus haute énergie vers des produits à plus faible énergie. Certains diront que la génétique est une sorte d’adaptation elle-même. Je ne dirais pas cela parce que, pour moi, la génétique est la base fondamentale de l’évolution darwinienne.

Je pense en termes de ce qui suit : ce qui rend la biologie différente de la chimie, c’est que la biologie a une histoire. Cette histoire commence quand l’évolution darwinienne commence, et chaque page suivante de ce livre d’histoire est chaque génération successive et tous les génotypes qu’elle contient. La chimie n’est pas comme ça. La chimie ne s’enregistre pas, ça arrive juste.

[Une fois de plus, l’histoire est réduite à une mémoire. Gerald Joyce oublie au passage que la chimie des êtres vivants, la biochimie, n’est pas simplement linéaire, mais est constituée de processus cycliques.

Et donc, en effet « la chimie ne s’enregistre pas » dans une mémoire, c’est au contraire une véritable histoire qui se répète à travers des cycles biochimiques qui perdurent et évoluent au sein du métabolisme. Gerald Joyce semble ignorer que ce qui se transmet à travers les générations, ce n’est pas seulement le matériel génétique (l’ADN), mais également les processus biochimiques du métabolisme qui permettent sa traduction en protéines et par là le maintien et l’élaboration de l’organisation de l’être vivant en son ensemble.]

Certains disent que l’évolution darwinienne elle-même n’est rien de plus qu’un système chimique. Mais pour moi, c’est étrange à dire, car une fois que le système est capable d’évolution darwinienne, ce n’est plus seulement un système chimique. Il a des attributs historiques et, par définition, il est biologique.

[Comme beaucoup de biologistes obnubilés par l’ADN et l’information, Gerald Joyce oublie qu’il y a une continuité des processus biochimiques à travers les générations. Et que cette continuité dessine une véritable histoire – l’évolution des espèces à proprement parler – à travers la construction historique des êtres vivants : au cours de l’évolution, ils développent « des organes diversifiés et des facultés plus éminentes » (Lamarck) ; diversification adaptative et complexification de l’organisation des êtres vivant.]

Leslie Mullen : Cela ressemble presque à une définition : la vie est de la chimie avec une histoire.

Gerald Joyce : C’est plutôt bien – j’aime ça ! Mais vous ne pouvez pas avancer cela comme une définition de travail parce que les gens deviendraient fous. Ils diraient qu’il y a toutes sortes de systèmes chimiques qui traversent des oscillations, des comportements chaotiques et des trajectoires non-réversibles. Ces systèmes ont une histoire, mais pas de mémoire moléculaire. Vous pouvez obtenir l’histoire contingente dans des systèmes chimiques complexes comme conséquence de trajectoires de réaction particulières.

Mais la biologie est différente en ce sens qu’elle enregistre réellement l’histoire. Comme un palimpseste, un document qui est écrit encore et encore et encore, la biologie est un enregistrement de ce qui s’est avéré adaptatif à l’époque, à maintes reprises. C’est un moyen vraiment puissant d’organiser la matière.

Gerald F. Joyce, M.D., Ph.D., is a professor and investigator in the Skaggs Institute for Chemical Biology at the Scripps Research Institute.

 

Defining Life: Q&A with Scientist Gerald Joyce
by Leslie Mullen published on Space.com, August 1, 2013

 

Remarques conclusives

Cette interview illustre à notre sens ce que Gérard N. Amzallag qualifie d’ère de la post-connaissance :

« En perdant son caractère hypothétique pour devenir un dogme inébranlable, la théorie dominante prend l’allure d’un mythe. Loin de constituer un handicap épistémologique, cette dynamique est revalorisée par l’émergence d’un nouvel horizon scientifique, celui de l’ère de la post-connaissance. La science entre alors dans une phase de conformisme de pensée, celle du scientifically correct, à partir duquel il devient très difficile d’accuser les scientifiques de fraude consciente. En effet, en l’absence de toute alternative théorique, les résultats se doivent d’être interprétés dans le cadre métaphysique qui définit leur science, quitte à laisser de côté tout phénomène inexplicable. » (Gérard N. Amzallag, La Raison malmenée, p. 132)

Voire même la simple réalité observable et l’expérience vécue des êtres vivants que nous sommes tous !

Gerald Joyce expose ainsi en toute candeur la conception idéaliste (et non matérialiste) du vivant qui domine actuellement dans le milieu scientifique. Idéaliste en un double sens, c’est-à-dire d’une part en tant qu’elle promeut une vision du vivant comme machine informationnelle, comparable aux machines les plus perfectionnées produites par la société industrielle actuellement, à savoir les ordinateurs, d’autre part en tant qu’ensemble des idées confuses accumulées sur les êtres vivants depuis deux siècles, notamment en ce qui concerne la génétique (le métabolisme régit par un « programme ») et l’évolution (« l’adaptation » par sélection naturelle comme seul contenu historique, accumulation d’anecdotes).

Ce faisant, il montre au grand jour l’incohérence et l’absurdité de la conception actuelle du vivant ; du moins pour ceux qui n’ont pas la cervelle encombrée par ce système d’idées préconçues et reçues comme un dogme incontestable. Cette idéologie n’est malheureusement que trop répandue, et elle participe à ce projet de domination de la nature et des humains qui est au fondement du capitalisme industriel et qui est à la source du désastre écologique et social actuel.

Il nous apparaît donc nécessaire de combattre cette idéologie pour s’opposer un tant soit peu à ses conséquences mortifères et tenter d’ouvrir la voie à d’autres conceptions et pratiques…

Bertrand Louart, juillet 2022.

 

Bertrand Louart est menuisier-ébéniste
dans une ferme-coopérative de Longo maï.

Il est l’auteur de
Les êtres vivants ne sont pas des machines,
La Lenteur, 2018
et de
Réappropriation,
jalons pour sortir de l’impasse industrielle,
La Lenteur, 2022.

 

Sur ce sujet, à lire prochainement, du même auteur :
Qu’est-ce que la vie ?
Éléments pour une biologie nouvelle
.

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