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Écran Total, Des lits, pas des applis!, 2020

Les services de réanimation des hôpitaux sont actuellement surchargés, pour plusieurs raisons : parce que les malades atteints le plus gravement par le Covid-19 nécessitent un séjour très long, trois semaines, parfois un mois ; parce que le nombre de lits d’hôpital et de personnel est en constante diminution depuis des décennies, et enfin parce que la politique de prévention est presque inexistante (elle se limite au confinement, faute de mieux – et de tests).

Malgré tout, l’hôpital a « tenu ». Pourquoi ? Un peu grâce au confinement, un peu parce qu’on a réorienté certains malades depuis les régions les plus touchées par le coronavirus vers celles qui l’étaient moins, beaucoup grâce à l’abnégation du personnel, et aussi, et peut-être surtout, parce que la technocratie a, contrainte et forcée par la situation, desserré sa contrainte sur l’organisation du travail à l’hôpital et laissé un peu de marge de manœuvre aux soignants.

De nombreux témoignages confirment le surgissement d’une liberté inédite. Le directeur du centre hospitalier universitaire de Bordeaux constate l’arrêt de la tarification à l’acte (la fameuse et honnie T2A) : « Ce mécanisme ne fonctionne plus » [1]. Un chef de cardiologie à l’hôpital Bichat :

« Dans cette crise, plus de temps pour les divisions et les obstacles entre les différents acteurs de l’hôpital. L’urgence a prévalu. Cette solidarité a d’ailleurs fait resurgir au sein de l’hôpital un climat étrange de “bienveillance mutuelle”, où ce qui était compliqué et bureaucratique quelques jours plutôt devenait subitement plus fluide et simple. » [2]

Les marges de manœuvres accordées ont permis une réorganisation de l’hôpital :

« L’épidémie actuelle renverse brusquement les cartes. Considérés comme des incapables, médecins et infirmiers isolés s’appellent, se regroupent, montent des organisations informelles, fluides, en quelques jours installent avec l’aide d’élus pragmatiques des centres de consultation, mettent en place par la débrouille des collectes de matériels que les ARS [Agences Régionales de Santé] ne sont pas capables de leur fournir. » [3]

Comment expliquer autrement qu’un service public de santé, que l’on dit exsangue, qui manque de l’essentiel (« Nous manquons de bras, nous manquons de masques, nous manquons de surblouses, nous manquons de lunettes, de visières, de gants, de pyjamas, nous manquons de respirateurs et de leurs consommables, nous manquons de seringues, de pousse-seringues, nous manquons de médicaments… », écrit le personnel de l’Hôpital Saint-Antoine, à Paris[4]), ait pu affronter la « vague », selon l’expression quotidiennement matraquée ?

Puisque les analogies guerrières sont à la mode, la situation fait penser à celle du front russe, pendant la Deuxième Guerre mondiale, qui a cessé d’enregistrer catastrophe sur catastrophe (du point de vue soviétique) à partir du moment où l’on a aboli l’institution des commissaires politiques et relâché le contrôle idéologique et politique sur l’armée, l’économie et la société en général. Dans certaines régions, la machine bureaucratique avait même complètement disparu, et les populations ont pu organiser elles-mêmes des régiments de partisans.

De la même manière, en mars 2020 en France, les bureaucrates font profil bas, ont arrêté de mettre des bâtons dans les roues du personnel. On ne parle plus de suppression de lits, de plan de modernisation, mais de soin, de dignité. Il faut applaudir les « héros ». La doctrine officielle a changé. C’est pour l’avoir compris trop tard que le directeur de l’ARS Grand-Est a été limogé.

Pour l’instant, on ne touche pas à l’hôpital. Et après ? Après l’épidémie ? Tout le monde le dit : après il faudra embaucher, et augmenter les salaires. Bref, « Du fric pour l’hôpital public ». L’épidémie donne raison au mouvement de grève du personnel hospitalier, qui réfrène sa colère le temps de l’urgence, et promet un après Covid-19 mouvementé.

Nous, membres du collectif Écran Total, nous disons : attention ! Car les coupes budgétaires ne sont qu’un aspect de la modernisation de l’hôpital. Le deuxième tranchant du sabre utilisé pour saccager le service public, c’est le déploiement des outils gestionnaires, en particulier informatiques, c’est le pouvoir insupportable de l’administration qui empêche les soignants de faire le métier pour lequel ils ont été formés en leur imposant une « rationalisation » de leur activité. Avant la crise, durant le mouvement de grève des hôpitaux, on a entendu cette revendication, qui indique le niveau d’absurdité où nous sommes arrivés : il faut que ce soient les praticiens qui organisent les soins, pas les gestionnaires [5].

Or nulle part on ne lit ni n’entend : Embauchez des infirmières, virez des managers ou, plus simplement : Des lits, pas des applis.

*

La situation actuelle présente un contraste saisissant entre d’une part le manque de moyens et la difficulté à mettre en œuvre des mesures basiques pour soigner les malades et contenir l’épidémie (en testant et en isolant les cas positifs) et d’autre part le tintamarre médiatique autour de solutions hyper coûteuses, démesurées, comme le transfert de malades en TGV ou la fameuse appli de traque utilisant Bluetooth (même si, bien entendu, il est impossible de savoir quelle mesure est efficace et laquelle ne l’est pas). De ce point de vue, les pays pauvres, dont il est annoncé qu’ils vont connaître un désastre sanitaire (de manière si insistante qu’on dirait presque que le désastre en question est souhaité), ont l’air mieux armés. Au Maroc, « les masques sont en vente dans les rayons de tous les supermarchés pour la modique somme de 8 centimes » [6]

Notre situation rappelle le mot de Pierre Desproges sur l’URSS, « surdéveloppée techniquement puisqu’on y produit en moyenne chaque année une chaussure de  pointure 42 et une bombe thermonucléaire par habitant ». On pourrait dire qu’en France on est capable de produire par an et par habitant un masque FFP2 et une start-up en e-santé.

Mais plus que le contraste, c’est la fierté qui en est retirée qui est frappante : au lieu de dirigeants politiques mourant de honte de ne pas avoir assez de lits en Île-de-France (un syndicaliste a justement fait remarquer que l’Hôtel-Dieu avait été fermé) et de journalistes démontrant un minimum d’esprit critique, il est fait étalage des prouesses techniques, signe d’une mentalité crassement technophile qu’aucun fait n’ébranle.

Cela nous donne un indice sur les tendances futures : le gouvernement va sans doute lâcher du lest sur les salaires et les effectifs (en partie payés par l’inflation, « l’argent hélicoptère »), pour mieux avancer sur l’essentiel, la modernisation de l’hôpital. Il n’a pas déclaré vouloir abandonner le sinistre plan Santé 2022, qui prévoit la numérisation de la santé tous azimuts, l’éradication du « médecin isolé », voué à rejoindre de mirifiques « communautés professionnelles territoriales de santé », sortes de kolkhozes médicaux pilotés par l’ARS. Sans doute, des mesures seront prises pour réaffirmer la domination bureaucratique après la détente provisoire de la crise.

Et le personnel, comment va-t-il réagir ? Va-t-il chercher à faire perdurer la liberté acquise ? La T2A n’a-t-elle pas fait preuve de son inefficacité, puisque dans les moments où il faut vraiment être efficace, rapide, organisé, la première chose que l’on fait, c’est de s’en débarrasser ? Pourquoi ne pas continuer ainsi à l’avenir ? Les soignants vont-ils défendre une pratique autonome, ou accepteront-ils de se voir imposer de nouveaux « Copermo », ces Comités interministériels de performance et de la modernisation de l’offre de soin, en échange d’augmentations de salaire, de matériel et d’embauches ?

La situation est particulière à l’hôpital, car la contrainte gestionnaire et informatique s’est desserrée, alors que dans de nombreux autres secteurs, elle s’est accrue, au moyen du télétravail. Mais la question fondamentale reste la même : va-t-on demander au gouvernement après la crise, et durant la période d’agitation sociale qui s’annonce, de rendre des comptes, c’est-à-dire, en définitive, des postes et de l’argent, ou tenter d’enrayer la spirale modernisatrice dont la folie nous éclate en plein visage ?

Car passé un premier moment de stupeur, l’administration s’est remise en ordre de marche. Déjà, elle a pondu des codes pour faire la T2A des patients Covid-19 et, surtout, elle a investi en masse dans des outils pour permettre la télémédecine. L’urgence a ainsi servi a sortir des cartons des mesures qui, en temps normal, auraient pu susciter l’opposition de certains patients. Il serait donc naïf de croire que le « gouvernement », la Haute Autorité de santé, les agences régionales de santé, etc., aient ouvert les yeux à l’occasion de la crise du Covid-19 et « entendent » les revendications du personnel de l’hôpital, car ils ne parlent pas la même langue, et vivent dans un autre monde, un monde où l’hôpital doit passer d’une logique de « stocks » à une logique de « flux », où l’on interdit aux membres d’une famille de tenir la main à un parent mourant, « c’est la norme », la même norme qui dicte de mettre les corps sans attendre dans un sac plastique, qu’on zippe, avant de l’asperger d’eau de javel.

Les technocrates seront peut-être même tentés d’effectuer une pirouette triomphaliste, sur le mode :

« On a tenu les cordons de la bourse pendant trente ans, et on a su, lorsque les circonstances l’exigeaient, relâcher la pression, s’adapter, accompagner et optimiser les initiatives locales. Et la victoire est à porter à notre crédit. »

Staline aussi, après Stalingrad, s’appropria une nouvelle gloire militaire en se nommant lui-même maréchal de l’Union soviétique et généralissime.

*

Alors oui, la lutte contre les coupes budgétaires qui s’annonce est on ne peut plus légitime, nous la souhaitons ardemment. Mais elle serait lourde de désillusions si elle ignorait  la question des logiques gestionnaires qui ont fait la pleine démonstration de leur absolue nuisance, si elle ne revendiquait pas la liberté des pratiques professionnelles.

Groupe Écran total
section Paris-Ile de France,
3, rue Chéro,
93 600 Aulnay-sous-bois.

 


[1] “Journal de crise des blouses blanches”, Le Monde, 16 avril 2020.

[2] Philippe Gabriel Steg, “Coronavirus : trois premières leçons sur l’épidémie”, Les Échos, 11 avril 2020.

[3] Christian Lehmann, “Journal d’épidémie”, Libération, 6 avril 2020.

[4] Sud-Santé, « Un lourd tribut à la crise », 10 avril 2020.

[5] Stéphane Velut, auteur de L’Hôpital, une nouvelle industrie, sur les ondes de France Culture, le 24 janvier 2020.

[6] “L’exemple marocain”, Le Canard enchaîné, 15 avril 2020.

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