Maxime Ouellet, Castoriadis et la critique de l’économie politique, 2019

Résumé

Nous analyserons le rapport qu’entretient Castoriadis avec la critique de l’économie politique élaborée par Marx et le marxisme. La théorie critique de la société capitaliste moderne formulée par Castoriadis demeure fortement inspirée par la pensée de Marx, pensée de laquelle il n’a jamais véritablement réussi à se détacher, et ce, en dépit de sa prétention à instituer une rupture définitive avec cette dernière. Cette première trame argumentative servira d’assise pour juger de la postérité de la pensée castoriadienne dans les sciences sociales contemporaines en général, et dans le domaine de l’économie politique et de la sociologie économique en particulier. Nous montrerons que certains éléments de sa pensée nourrissent la réflexion contemporaine en sociologie économique et en économie politique critique. Tant sa critique du marxisme traditionnel que sa réflexion sur le rôle des représentations dans l’orientation de l’agir économique trouvent écho dans certains travaux contemporains en économie politique critique qu’on pourrait qualifier de « post-marxistes ». Lire la suite »

Aurélien Berlan, Rationalisation et réification chez Max Weber, 2014

La notion de réification (Versachlichung) se retrouve souvent sous la plume de Max Weber, plus encore que sous celle de Karl Marx [1]. Weber l’utilise notamment pour souligner un aspect particulier, et inquiétant, du processus de rationalisation lié au développement du capitalisme et de l’État modernes. A ses yeux, ces deux puissances poussent les individus à agir « sans considération de la personne » [ohne Ansehen der Person [2]], en suivant les règles régissant le champ d’activité dans lequel ils sont pris. Le bureaucrate applique le règlement sans considérer le sort des personnes à qui il a affaire, ou plutôt : en étant convaincu que son rôle est de ne pas en tenir compte – sinon, « c’est l’arbitraire ». Lire la suite »

Écran Total, Des lits, pas des applis!, 2020

Les services de réanimation des hôpitaux sont actuellement surchargés, pour plusieurs raisons : parce que les malades atteints le plus gravement par le Covid-19 nécessitent un séjour très long, trois semaines, parfois un mois ; parce que le nombre de lits d’hôpital et de personnel est en constante diminution depuis des décennies, et enfin parce que la politique de prévention est presque inexistante (elle se limite au confinement, faute de mieux – et de tests).

Malgré tout, l’hôpital a « tenu ». Pourquoi ? Un peu grâce au confinement, un peu parce qu’on a réorienté certains malades depuis les régions les plus touchées par le coronavirus vers celles qui l’étaient moins, beaucoup grâce à l’abnégation du personnel, et aussi, et peut-être surtout, parce que la technocratie a, contrainte et forcée par la situation, desserré sa contrainte sur l’organisation du travail à l’hôpital et laissé un peu de marge de manœuvre aux soignants. Lire la suite »

Écran Total, Ne laissons pas s’installer le monde sans contact, 2020

Appel au boycott de l’application Stop-COVID19

 

Ne nous y trompons pas, la distance sociale a commencé il y a des années.

Du point de vue sanitaire, l’épidémie de COVID-19 mettra du temps à livrer tous ses mystères. Le brouillard qui entoure l’origine de la maladie, sa diffusion et sa létalité ne pourra se dissiper que lorsqu’elle cessera de frapper dans autant de pays à la fois. A ce jour, personne n’a l’air de savoir quand une telle accalmie se produira. D’ici là, pour continuer de vivre, nous ne devons ni sous-estimer, ni surestimer cette épidémie en tant que telle.

Par contre, ce que nous sentons très clairement, c’est que la crise sanitaire a des chances importantes de précipiter l’avènement d’un nouveau régime social : un régime basé sur une peur et une séparation accrues, encore plus inégalitaire et étouffant pour la liberté. Si nous prenons la peine de lancer cet appel, c’est que nous pensons que cela n’est pas joué d’avance et que des possibilités vont se présenter, pour les populations, de l’empêcher. Mais alors que nous, simples citoyens, ressentons violemment la fragilité de nos existences face à la menace du virus et d’un confinement long, l’ordre politique et économique en vigueur semble, lui, à la fois ébranlé et renforcé par la secousse en cours. Il paraît en même temps fragile, et très solide sur ses bases les plus « modernes », c’est-à-dire les plus destructrices socialement. Lire la suite »

Groupe Oblomoff, Le Monde en pièces, vol. 1, 2012

Les éditions La Lenteur ont publié Le Monde en pièces, pour une critique de la gestion, volume 1: Quantifier. Ci-dessous une brève présentation.

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Avant-propos

À l’automne 2009, un séminaire intitulé “Critique de la gestion” démarre dans les locaux d’un site anonyme du CNRS. Chaque séance se déroule sur la base d’un ou deux exposés, dont la, le ou les auteurs fournissent sur-le-champ un résumé sur papier aux participants.

Les textes ici rassemblés sont issus des exposés présentés au cours de la première année, consacrée au thème de la quantification.

La deuxième année du séminaire (2010-2011) a été consacrée à l’informatisation, la troisième (2011-2012) à la certification. Deux autres ouvrages devraient suivre sur le modèle de celui-ci.

L’introduction est signée Oblomoff, un groupuscule obscur dont l’influence réelle – l’habile noyautage de ce séminaire par exemple – est sans commune mesure avec le nombre réduit de ses membres, sélectionnés à l’issue d’un rite mystérieux au sujet duquel peu d’informations ont filtré. Lire la suite »

François Bott, Les situationnistes et l’économie cannibale, 1971

Au début de l’année 1968, un critique, traitant de la théorie situationniste, évoquait, en se moquant, une « petite lueur qui se promène vaguement de Copenhague à New York ». Hélas, la petite lueur est devenue, la même année, un incendie, qui a surgi dans toutes les citadelles du vieux monde. A Paris, à Prague, à Rome, à Mexico et ailleurs, la flambée a ressuscité la poésie, la passion de la vie dans un monde de fantômes. Et beaucoup de ceux qui, alors, ont refusé le sort qui leur était fait, la mort sournoise qui leur était infligée tous les matins de la vie, beaucoup de ceux-là – jeunes ouvriers, jeunes délinquants, étudiants, intellectuels – étaient situationnistes sans le savoir ou le sachant à peine.

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Barrages populaires, 2018

Le 21 décembre 2017, une nouvelle étape du « projet de territoire » pour la vallée du Tescou a été franchie. Les acteurs invités à participer à ce « processus de concertation » ont signé une « charte préalable », sorte de déclaration de principe censée permettre la « co-construction » du futur « projet de territoire ».

Sans surprise, il s’agit d’un pur exemple de langue de bois bureaucratique, avec tout le jargon à la mode (développement durable, gouvernance, solutions innovantes, etc.). Néanmoins, un cap clair est donné : tandis que la question des « besoins en eau non satisfaits » est martelée, il s’agit de « développer le tourisme, l’attractivité de la vallée et une économie autour des énergies renouvelables et des nouvelles technologies ». Bref, alors que chaque jour nous prouve mieux que le développement économique met en danger la vie sur terre, il semble hors de question de laisser cette petite vallée indemne.

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Hugues Berger, Je ne connaissais pas Jérôme Laronze, 2018

Je ne connaissais pas Jérôme Laronze. Pas plus que je ne connaissais Angelo Garand, Joseph Guerdner, Amine Bentounsi, Rémi Fraisse, Adama Traoré ou les autres victimes de meurtres policiers 1. Mais parmi les horreurs que nous livre chaque jour l’actualité, celle-ci est tombée si près de moi que j’ai tremblé. Nous avions presque le même âge. Nos fermes étaient distantes de quelques kilomètres seulement. Nous étions tous deux révoltés par l’industrialisation de l’agriculture. Malheureusement, nous ne nous sommes jamais rencontrés.

J’ai appris la mort de Jérôme au détour d’une conversation. Un de ces faits divers qu’on a lus dans la presse et qui relance facilement une discussion en panne.

« L’agriculteur en cavale a été tué. Les gendarmes ont tiré alors qu’il leur fonçait dessus. »

Stupeur.

« Comment ? Tu n’as pas entendu parler de cette histoire de dingue ? »

Il faut dire que durant neuf jours, le journal local en a fait le personnage principal de son feuilleton. Rendez-vous compte ! Dans cette campagne où les journalistes attendent les accidents de la route pour faire la une, un agriculteur offre la trame d’un western. Présenté tantôt comme un forcené, tantôt comme un idéaliste rêveur, ils ont fait de Jérôme Laronze un cowboy. Combien de bêtises ont-elles été écrites à son sujet ? Combien de mensonges ont-ils circulé de bouche en bouche ?Lire la suite »

Xavier Noulhianne, Le Ménage des champs, 2016

Après l’interview de Yannick Ogor qui présentait son ouvrage Le Paysan impossible, voici – dans la série Racine de Moins Un, émission de critique des sciences, des technologies et de la société industrielle – une interview en deux parties de Xavier Noulhianne qui présente son livre Le Ménage des champs. Tous deux publiés par les éditions du Bout de la Ville.

Ci-dessous la présentation de l’ouvrage par l’éditeur:

Il est devenu banal de voir des ouvrages fustigeant « les dérives du productivisme » pour vendre les bienfaits d’une agriculture fonctionnant selon les principes de la science écologique. Ces livres, tous écrits par des spécialistes aux mains blanches, partagent la même condescendance, quand ce n’est pas du mépris, pour les agriculteurs. Ces derniers y sont décrits comme de stupides producteurs incapables de saisir la réalité des nuisances dont ils seraient la cause ; seule une petite minorité d’entre eux agirait pour le futur, héros purs, hors du temps et hors du monde. Dans ce livre, Xavier Noulhianne change le regard que nous portons habituellement sur le monde agricole.Lire la suite »

Yannick Ogor, Le Paysan impossible, 2017

« J’ai choisi une vie d’éleveur de brebis et de maraîcher. Avant tout, je voulais fuir le néant du salariat. Devant l’horizon saturé de la société industrielle, j’aurais pu me satisfaire d’une discrète fréquentation du vivant : un petit jardin, une petite basse-cour, deux ou trois brebis, quelques fruitiers… […] Mais j’ai eu ce pressentiment tenace : qu’à ces petites fréquentations de la nature quelque chose manque, ou plutôt, que d’une fréquentation, on peut toujours s’absenter ; et que cela, confusément, je n’en voulais pas. Au contraire, je cherchais à être pris. »

Yannick Ogor, ancien animateur de la Confédération paysanne, éleveur et maraîcher en Bretagne, retrace la contestation agricole en France depuis soixante ans, ses tentatives et ses impasses. Mêlant récit autobiographique et histoire, il revient aux racines de la question agricole, éclaire les lieux de pouvoir et les faux-semblants qui structurent l’alimentation des masses. Pour qu’on puisse enfin se départir de l’immuable et mensongère figure du « paysan » qui ne sert qu’à justifier l’asservissement de l’agriculteur à la logique capitaliste et industrielle.Lire la suite »