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Radio: Herbert Marcuse, Progrès technique et répression sociale, 1962

Herbert Marcuse (1898-1979) est un philosophe et sociologue marxiste, naturalisé américain d’origine allemande, membre de l’École de Francfort, une école de sociologie critique de la société capitaliste et industrielle dont les membres ont, comme lui, fuit le nazisme dans les années 1930 pour se réfugier aux États-Unis. La pensée de Marcuse est fortement inspirée par Marx et Freud. Il est l’auteur de L’Homme unidimensionnel (1964), traduit et publié en français en 1968, et qui inspirera quelque peu les étudiants mêlés aux événements de cette année. Dans cet ouvrage, il veut démontrer le caractère bureaucratique, répressif et totalitaire du capitalisme des «Trente Glorieuses».

Dans cette conférence (donnée à la Chaux-de-Fond, Suisse, en mai 1962), Marcuse s’intéresse ici aux tendances lourdes des sociétés contemporaines qui sont principalement caractérisées par leur technicisme. Cette conférence constitue la trame de son ouvrage L’Homme unidimensionnel qui sera publié deux ans plus tard.

Pour lui, la société contemporaine se soumet aux règles de la libéralisation économique et d’une administration de plus en plus totalitaire et son avenir dépend surtout du développement de l’appareil technologique. Deux tendances contraires sont alors analysées: l’abolition ou la perpétuation du travail. En effet, la défense contre un ennemi extérieur, l’accélération du progrès technique, une productivité toujours plus grande et une augmentation du niveau de vie mènent, par souci de contrôle de l’individu, à la répression sociale par un travail obligatoire. Marcuse poursuit sa démonstration philosophique en discutant la théorie freudienne de la civilisation: aurons-nous la capacité de modifier la structure de la société afin de reconstruire un monde qui se rapproche de la rationalité et de la liberté?

J’ignorais que Marcuse parlait français, bien que ce soit avec un fort accent germano-américain et une élocution assez laborieuse, ce qui rend le contenu très philosophique de sa conférence plus aisément compréhensible…

Progrès technique et répression sociale

Je me propose de faire une conférence philosophique dans le sens où je parlerais des tendances de la société contemporaine, non seulement du point de vue des faits, mais aussi je veux essayer de donner une interprétation, une anticipation des quelques tendances de base qui caractérisent le développement de la société contemporaine.

Je commence par donner une définition de la société technicienne.

J’entends par société technicienne, une société qui est fondée sur la base d’une industrie mécanisée avec un secteur d’automation toujours croissant. Une société où la technique est appliquée non seulement dans la production, mais aussi bien dans la distribution et même dans la consommation, où la technique est appliquée aux ménages, aux loisirs, aux divertissements. Dans une telle société est devenue une façon de vivre, une façon d’exister, une façon d’éprouver, d’apprendre le monde tout entier. Dans une telle société, la nature aussi bien que l’homme sont éprouvés en tant qu’instruments, comme matière d’une transformation permanente. Transformation sans autre limite que celles posées par le niveau de notre connaissance, de la science, et par la résistance physique de la matière.

Transformation dans quels buts? Est-ce qu’on peut dire que la transformation permanente de la nature aussi bien que de l’homme qui est l’essence même du progrès technique est la satisfaction des besoins? Je crois que la satisfaction des besoins humains n’est pas, en tous cas, la force motrice du progrès technique. Si il y a satisfaction des besoins par le progrès technique, c’est plutôt un effet secondaire, un accident. Et ce sont plutôt les besoins de la société qui sont satisfaits par la technologie et par l’application de la technologie à la société.

En tout cas, la société technicienne est caractérisée par une satisfaction croissante des besoins pour un nombre croissant de la population, par une élévation du niveau de vie, et par une réduction graduelle du travail et du temps de travail. Mais ces réalisations de la société technicienne se font à quel prix? Au prix d’une croissance de la force destructive de la société, de la préservation de la pénurie et de la rareté à un stade historique où pour la première fois l’abolition de la pénurie et de la rareté est devenue possible.

Est-ce que ce prix constitue un accident ou une nécessité pour la société technicienne? Avant d’essayer de répondre à cette question, je veux mentionner un autre trait très inquiétant. A savoir, le spectre de la tendance internationale qui semble assimiler l’un à l’autre les deux grands systèmes opposés dans lesquels la société technicienne est organisée: le capitalisme et le communisme. Les différences entre ces deux systèmes opposés semblent s’affaiblir. Cette assimilation progressive se manifeste dans la tendance à la bureaucratisation, à l’administration, à la planification, qui semblent la tendance inévitable de la société technicienne. Elle se manifeste dans la société occidentale, et il faut le dire franchement, par une réduction, un affaiblissement des institutions démocratiques et des processus démocratiques. Il semble que la société technicienne et ses exigences, l’administration technocratique, la gestion bureaucratique, etc. ne soient pas compatibles avec les processus démocratiques et que, en tout cas, le libéralisme politique aussi bien que la démocratie représentative se réduisent progressivement.

Inversement, dans les sociétés communistes, il semble que, avec la croissance économique, une libéralisation de la dictature est inévitable. Personne ne sait au bout de combien de temps, mais en tout cas, cette libéralisation est un autre fait qui participe à cette assimilation des deux systèmes l’un à l’autre.

En tout cas, dans les deux systèmes nous constatons la préservation et l’extension de l’administration vers une bureaucratisation totale qui atteint toute la sphère de la vie, de la vie privée aussi bien que publique. Nous voyons que le contrôle politique, directement et ouvertement politique, sont remplacés par des contrôles technologiques. Les individus, les membres de la société n’obéissent plus d’abord aux hautes autorités et aux décisions politiques, ils obéissent simplement et raisonnablement à l’appareil technologique, à l’appareil de la production et de la distribution, ils obéissent aux exigences de ces appareils.

Mais en tout cas, et malgré tout les progrès, la vie, l’existence même de l’individu restent déterminées par les exigences de ces appareils de production et de distribution. Appareil partout présent et tout-puissant qui détermine le contenu de l’existence et la façon de vivre. Et si nous posons la question de savoir qui contrôle cet appareil, la réponse semble bien difficile.

Difficile parce que même les groupes dirigeants semblent subir les exigences de cet appareil économique et technologique, plutôt que de les déterminer. L’appareil de la production et distribution semble se mouvoir et se développer selon sa propre dynamique et déterminer le contenu de la vie et la façon de vivre de toute la société.

Donc, l’appareil technique fonctionne toujours comme appareil de répression. Autrement dit, l’homme reste toujours assujetti aux instruments de son travail, alors qu’il pourrait se libérer de cet assujettissement. On sait bien que ce n’est pas la faute de la technique et de la technologie, mais plutôt la faute de la résistance contre le progrès technique qui se manifeste toujours dans les sociétés établies. Mais il faut savoir résistance pour quoi.

Les notions que j’ai essayé d’indiquer jusqu’ici sont bien connues et ne sont pas du tout originales. Mais on ne veut pas voir suffisamment que cette notion semble condamner la société technicienne à un dynamisme, à un développement fatal, semble la condamner à son propre échec. Il ne s’agit plus d’une philosophie de la technique, il s’agit plutôt du développement actuel de la société technicienne. Et e vous propose une interprétation de ce dynamisme fatal.

Il semble que cette société que je décris dans ses formes les plus avancées, soit une société – j’anticipe des tendances plutôt que d’interpréter des faits – qui semble se développer par deux tendances contraires et contradictoires. L’une, création des conditions préalables et nécessaires pour l’abolition du travail. L’autre, résistance croissante contre la réalisation de cette possibilité. Je veux expliquer ces deux tendances brièvement.

La première tendance vers l’abolition du travail. J’entend ici par travail, tout travail dans lequel l’homme ne peut pas développer ses propres facultés et satisfaire ses propres besoins. Tout travail pénible, standardisé, routinier dans lequel l’homme n’est pas homme, mais instrument du travail socialement nécessaire. C’est ce travail que la société indsutrielle a la capacité, la potentialité d’abolir. Et déjà ce maudit travail se réduit progressivement par la mécanisation, exigée par la nécessité d’augmenter toujours la productivité du travail. Et le terme final de cette tendance vers la réduction du travail, c’est l’automation complète de tout travail qui peut être mécanisé, tout travail qui est nécessaire pour la reproduction de la société, mais qui est nuisible et pénible pour l’individu.

A suivre…

Téléchargez et écoutez sur le site de Radio Zinzine l’émission :

Progrès technique et répression sociale

Racine de moins un, une émission de critique des sciences, des technologies et de la société industrielle sur Radio Zinzine.

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