Groupe Grothendieck, Avis aux chercheurs, aux professeurs, aux ingénieurs, 2020

Dix thèses sur la technoscience

 

À l’apparence de calme élégiaque des universités et campus, où bourgeonne sur l’arbre de la connaissance les cerveaux de demain, correspond en réalité une machinerie infernale pompant nerfs, force de travail et ressources terrestres, avec rigueur et discipline, dans des laboratoires et des instituts où l’on transforme et désagrège plus que l’on étudie. Ces nouveaux temples, où les prêtres-experts propagent les mantras de la Vérité́ sous le nom de « connaissance scientifique », sont en liaison avec les autres arcanes du pouvoir que sont les militaires et les industriels et tout ceci forme la religion de notre époque. Cette religion, c’est la technoscience.

 

« La masse des hommes se laisse mener par des impératifs techniques qui sont vécus comme parole respectable mais étrangère, dans laquelle on ne se reconnaît pas. Cette parole se donne comme vraie et la vérité qui la garantit se trouve ailleurs, notamment dans les temples secrets de la science et de la technique. Lorsque c’est cette parole qui domine, il en résulte un délire technologique où la vie des hommes se trouve capturée, empêtrée dans les nécessités productivistes, hiérarchiques, techniques et dans le savoir dominant. C’est ainsi que la vie elle-même se trouve menacée et que la nature entre les mains des experts est transformée en débris. Et comble de cynisme, cette même technique, aux mains des mêmes gens, se pointe à nouveau pour résoudre les problèmes qu’elle a elle-même posées, par son pouvoir absolu. »

Denis Guedj et Daniel Sibony, “Discours de la méthode ou discours de la vie ?” in Survivre…et Vivre n°10, octobre-décembre 1971.

 

 

I. À L’APPARENCE de calme élégiaque des universités et campus, où bourgeonne sur l’arbre de la connaissance les cerveaux de demain, correspond en réalité une machinerie infernale pompant nerfs, force de travail et ressources terrestres, avec rigueur et discipline, dans des laboratoires et des instituts où l’on transforme et désagrège plus que l’on étudie. Ces nouveaux temples, où les prêtres-experts propagent les mantras de la Vérité́ sous le nom de « connaissance scientifique », sont en liaison avec les autres arcanes du pouvoir que sont les militaires et les industriels et tout ceci forme la religion de notre époque. Cette religion, c’est la technoscience.

Même si ce Triangle de Fer (science-armé-industrie) mit plus de deux siècles à se constituer, son hégémonie – technoscience arrogante, forces armées sur-puissantes, industries tentaculaires – ne fût écrasante qu’avec la « 3e révolution industrielle », celle de l’atome et de l’informatique. Cette révolution débutant en 1945 sous les auspices annonciateurs de la mort nucléaire dont les noms d’Hiroshima et de Nagasaki sonnent comme le renoncement suprême. L’effort surhumain à produire une énergie inhumaine n’a pu être réalisé qu’en combinant le savoir et la méthode du scientifique, avec le génie pratique des ingénieurs militaires et l’appui manufacturier des grandes industries américaines. Tous trois disciplinés et managés dans un appareillage militaro-étatique et plateformés par l’outil informatique en cours d’élaboration. La science nucléaire et la cybernétique sont les deux disciplines d’où découle la plupart des sciences modernes.

 

II. EN FRANCE, sous l’ère gaulliste, de véritables structures militaro-scientifico-industrielles se mettent en place afin de produire la bombe atomique, l’énergie nucléaire, l’outil informatique et la force de frappe qui va avec. La concentration se cristallisa autour du Commissariat à l’énergie atomique (CEA, 1945) et de l’Office national d’études et de recherches aéronautiques (ONERA, 1946) et fût plus tard coordonnée au sein de la Direction générale de l’Armement (DGA, 1961). Ces instituts en retour, permirent le renforcement des pouvoirs du « monarque présidentiel » et de sa cohorte gouvernementale. Au niveau mondial, il se mit en place à cette époque un état de guerre permanent en temps de paix dont les États-Unis ont été et sont encore les chefs d’orchestre. En effet, le Victory Program (1942) qui permit aux Alliés de remporter la guerre, et sa suite le Manhattan Project (1943) qui permit d’en commencer une autre alors que la précédente n’était pas encore terminée (Guerre Froide), initièrent un changement d’échelle dans la concentration et la dépense d’énergie. C’est le début de ce que Alvin Weinberg, un chercheur du Manhattan Project nomma la « Big Science » :

« Quand l’histoire se penchera sur le XXe siècle, elle verra la science et la technologie comme le thème du siècle. Elle verra dans les monuments de la Big Science – les énormes fusées, les accélérateurs de haute énergie, les réacteurs nucléaires de recherche – les symboles de notre époque tout aussi sûrement qu’elle trouve que la cathédrale Notre-Dame de Paris est un symbole du Moyen Âge. […] Nous construisons nos monuments au nom de la vérité scientifique, les gens du Moyen Âge ont construit les leurs au nom de la vérité religieuse ; nous construisons pour satisfaire ce que l’ex-président Eisenhower a appelé une nouvelle caste dominante scientifique, ils ont construit pour plaire aux prêtres d’Isis et d’Osiris. »

La technoscience ou son équivalent américain de « Big Science » se réalise à l’origine dans le domaine nucléaire comme science technologisée et étatisés à l’extrême. Elle s’opère dans les Grands Programmes nationaux se chiffrant en milliards de dollars et matérialisés par d’énormes dispositifs bureaucratiques et industriels comme les accélérateurs de particules ou les villes nouvelles peuplées de scientifiques et de techniciens (Oak Rides par exemple). Ces complexes appelaient « technostructures » sont gérée le plus souvent par l’élite militaire mue par la doctrine à cette époque de la « paix armée » (« Peace through strength »). Le programme Apollo (1961), le Human Genome Project, (1988) et plus récemment le programme spatial Google-Space X, en sont la continuité et montrent qu’ils ne s’agit pas seulement d’un ensemble de programmes militaro-scientifiques visant la création de nouvelles technologies, mais beaucoup plus d’un projet global de civilisation donnant le ton de l’époque, des États industrialisés à l’extrême au tempérament guerrier imposant la suprématie technologique et la guerre économique. Aujourd’hui labos, capitaux, industries, territoires immenses, masse de travailleurs, sont agrégés et coordonnés non plus par des militaires mais par des cadres administratifs et des managers, mais la pensée guerrière est toujours là. La séparation entre le producteur (chercheur) et le produit finit (connaissance et publication) y est plus que présente, déshumanisante ; le militaire et l’industriel maintenant invisible, se trouvant plus en avale, passant commande et récoltant les fruits d’une recherche dirigée bien souvent sans que le chercheur ne s’en rende compte : une nouvelle équation sur la résistance des matériaux peut permettre la miniaturisation du blindage d’un tank, la découverte d’un gène de la fatigue, le clonage du travailleurs de demain. Il n’y a plus de différence (y’en a-t-il eu un jour ?) entre recherche théorique et appliquée, l’une désintéressée et inoffensive, l’autre mercantile et mortifère. La pratique de la recherche professionnelle et les productions qui en résultent sont imbriquées dans ce réseau d’interdépendance avec les capitaux, les hiérarchies, les pressions des commanditaires et les applications futures. Le chercheur – humain séparé, réifié et aliéné – se situe à un maillon essentiel, celui du Cerveau-de-la-bande sans qui rien ne peut se faire. D’où la justification de ses hauts-revenus et de son prestige social dans notre société.

 

III. LA SCIENCE partant de l’énoncé de base que la nature (phusis) est constituée de briques élémentaires qui interagissent entre elles pour créer des « formes », cherche désespérément à unifier ce qui est en quelque chose qui se trouverait très simple et élégant (kosmos). La technoscience utilisant ses propres axiomes pour interpréter et transformer la nature suivant les exigences du capital et du pouvoir, fabrique elle-même ces objets-abstraits bien- que-réel, se rapprochant de son idéal-type et de « l’élégance » comptable (dite « élégance mathématique »). C’est ce que les experts nomment la convergence des technologies nano, bio, info, cognition (NBIC), la réification totale de la nature via sa réduction infinitésimale en des monades appelées bits, gènes, quarks, nombres, quanta. Vision mesquine et utilitariste de ce qu’est la nature et la vie humaine qu’elle contient. Ainsi par exemple, le réseau Internet, les bits, et l’information sont vu comme « la mémoire du monde » ou « un monde » en-soi, mais en réalité ils ne sont que des ersatz de monde, abstrait et sans consistance. Par contre la matérialité du système technique qui supporte ce réseau, est elle bien réelle, non élégante, colossalement énergivore et hors de portée dans son intégralité car d’une complexité inouïe. Le projet technoscientifique ne serait-il pas l’exfiltration de l’homme du monde pour l’incarcérer dans une bulle technique qui nous raconterait de « belles histoires » ?

 

IV. LE PROJET technoscientifique prend forme au moment où les deux grands récits occidentaux sont défaits.

Le premier récit est celui de l’émancipation politique par le progrès scientifique. Démarré chez les savants modernes (Galilée, Copernic, Newton… ), idéologisé sous les Lumières (Diderot, d’Alembert), mis en pratique par les socialistes utopistes (Fourier, Owen), cette idée fut mise à mal par la Grande Guerre Industrielle (1914-1945) dont l’apothéose, si l’on ose dire, ce situe le 6 Août 1945 lorsque 70 000 japonais furent vaporisés instantanément par le déchaînement des forces du progrès (atomique). Le récit sur le progrès a depuis lors changé en formule et perdu en consistance. Son but ne serait plus l’émancipation des hommes-libres mais l’assurance de la santé et du bien-être du citoyen-consommateur, quand ce n’est pas – depuis la prise de conscience écologique – la simple sauvegarde de l’existant. Défait ainsi, il ne s’agit plus d’un idéal-type à atteindre, mais bien d’une rengaine publicitaire qui, à défaut de stimuler les masses, ne galvanise épisodiquement que quelques ingénieurs et autres hackers perdus dans la techno-béatitude.

Le second grand récit mis à mal est celui de la réalisation de l’Esprit Universel, le Sujet Éclairé & Uni par la connaissance. Cette flamme mystérieuse entretenue par les humanistes puis les encyclopédistes et enseignée dans les foyers universitaires dont le modèle allemand du XIXe a été le plus abouti. La multiplication des universités et la masse considérable de connaissance acquise par les humains n’ont pas suffi à faire disparaître la mort et la misère des capitales européenne du Grand Vingtième. La flamme ravivée par les pays se tournant vers un socialisme « scientifique » et planifié (URSS puis la Chine) fût vite éteinte après que le voile de mensonge soit tombé. La pensée moderne finit de sombrer dans un profond désespoir suivi d’un nihilisme rampant. Les philosophes français dans les années 1980-90, à la suite de Lyotard, nommèrent cette période la « post-modernité ». Et l’Internet, enfin démocratisé, ranima pendant quelques décennies, ce récit sous les traits du « village planétaire ». L’écran remplaça l’amphithéâtre comme lieu où se créé le récit et la fondation de ce qui fait société, celle-ci ayant rompu avec tous idéal-types. Les néo-encyclopédistes et autres « humanistes-numériques » se prirent d’amour pour Wikipédia et les « MOOCs » pendant que sur les marchés (« market place »), les « opérateurs » vendaient de la donnée au Kilo-bit.

 

V. LA TECHNOSCIENCE n’est pas un surplus de science ou une partie de la science. Elle est la science de notre époque, cependant qu’elle n’a rien à voir avec ce que les Grecs anciens appelaient « épistémê» et les latins « scientia», ni avec ce que les « savants » des XVIIIe-XIXe siècles appelaient « philosophie naturelle ». Elle appartient plutôt à un certain « art pratique » (tecknê) de gouvernement (kubernétikê) par domination totale. La technoscience est le discours idéologique matérialisée de la technique (tecknê+logos) à l’aune de l’hégémonie de la véracité scientifique.

Il n’y a plus de visée humaine (morale, philosophique et éthique), la science cherche avant tout des moyens, c’est-à-dire des techniques en vue d’améliorer des problèmes techniques. Les buts finaux se sont perdus dans la chaîne des dépendances techniques. C’est pour cette raison qu’il y a de plus en plus d’artéfacts techniques et de marchandises, de routes, de câble et de machine. Le « pourquoi ? » a été balayé par le « comment ? ». Et les sacrifices humains qu’il a fallu consentir pour l’augmentation des moyens de production n’ont même pas pour but de suppléer aux tourments humains nécessaires à l’obtention d’une telle croissance, mais seulement d’accroître la masse de capitaux et de pouvoirs pour les capitalistes. L’humain est la variable ajustable. La paix économique occidentale est la continuation de la guerre faite aux humains sur d’autres continents et par d’autres moyens. La condition post-moderne de l’homme sans avenir, est un sacrifice consenti, sans salut ni rédemption :

« Tout se passe comme si la promotion de l’autonomie de la personne n’avait été qu’un miroir aux alouettes, un “argument de vente” pour faire consentir les êtres à une certaine forme de développement le temps que ce développement soit devenu suffisamment important pour que la personne à lui aliénée n’ait plus d’autre idéal que son propre reshaping afin de s’insérer harmonieusement dans le fonctionnement de la machine globale et se résorber dans ses flux. » (Olivier Rey, Une question de taille, 2014).

 

VI. LE RÉSEAU mondial des techno-scientifiques n’est pas une communauté du Savoir liée par le lien fraternel et la camaraderie, mais un vaste marché concurrentiel en réseau. Les universités en sont un des nœuds centraux (Internet fût d’abord un outil de diffusion des connaissances scientifiques entre les universités) permettant, avec les revues et les banques de données, de mobiliser des ressources intellectuelles dans le monde entier. Cette fluidité du réseau permet une compétition internationale acharnée afin d’amasser richesse et de fabriquer en premier les armes et les usines du futur. Bien que chaque État détienne une partie du monopole sur les découvertes et les innovations de son pays, c’est au niveau international que se jouent les avancées du projet technoscientifque. Celle-ci se fait en pillant en permanence les richesses adverses et en nouant des collaborations intrigantes afin de tirer la couverture de son côté. Une seule règle prévaut : garder l’apparence de cordialité et de neutralité des recherches, quand dans les faits, chaque État dominant a fait de cette « guerre pour l’innovation », une de ses fonctions régaliennes.

 

VII. LA TECHNOSCIENCE est plus qu’une religion. Elle a dépassé le fait religieux car l’adhésion à ses préceptes et dogmes est reconnue en sus et place de la transcendance traditionnelle de chaque culture prise dans les filets de l’ère industrielle. La technoscience est l’univers mental au sein duquel tout débat, toute pensée a lieu, même celle de la transcendance. Husserl parlait au début du XIXe siècle du « vêtements d’idées » que la science a étendu sur le monde. Parmi les stances de vérité proclamée, la vérité scientifique tient une place particulière en ce qu’elle est la vérité inégalée en efficacité et prédictibilité dans un monde technifié au plus haut point, où seul le critère d’efficacité a bâti ce monde et y est éligible. Elle dit que : « seul ce que je vois de mes yeux mathématiques existe et m’appartient en droit ». La technoscience n’est pas un paradigme mais la pensée en paradigme, sens de la véracité qui englobe aujourd’hui tous les faits, tout ce qui advient dans ce bas monde technique.

 

VIII. LA TECHNOSCIENCE ne vit que pour le futur, ne vit que dans le futur. En tant que projet, elle est « prospectiviste » et chaque jour qui apporte son nouveau lot d’innovation et de connaissance, met au rebut tout le vieux-monde-présent. Ce nettoyage à sec du présent s’accompagne d’un discours lancinant et prophétique sur l’Avenir, vu comme un monde toujours plus beau, où les dégâts causés par le système se résoudront par ce même système. Il permet la justification de l’injustifiable, l’attente interminable vers les contrées fleuries et l’avènement du meilleur des mondes, bien qu’ici et maintenant la boue et le sang crottent les bottes de nos prégnants. L’économie capitaliste qui doit renouveler sans cesse les moyens de production et les rapports qui en découlent, développe sans cesse des nouvelles technologies qui sont, avant d’être des marchandises, les véritables moyens de production. L’installation de la fibre optique et bientôt de la 5G sont avant tout des actes de renforcement du maillage technologique afin d’optimiser et d’intensifier la production. Les connaissances thésaurisées et archivées dans les revues et les disques durs, forment un pouvoir dormant (le « general intellect » de Marx) pour le renouvellement des moyens de production en vu de la domination économique et géopolitique. Chaque jour la loi de Gabor ou « impératif technicien » qui énonce que « Tout ce qui est techniquement faisable, possible, sera fait un jour, tôt ou tard, sans frein moraux ou économique », est vérifiée parce qu’elle est la conséquence de cette locomotive technoscientifique, dont le combustible à brûler sans relâche est la « connaissance scientifique », la part de la phusis réductible à des « données ».

 

IX. L’ESPÈCE humaine a acquit culturellement il y a plusieurs millénaires, la capacité de s’auto-construire dans un temps court que l’on nomme le temps historique ou plus simplement « l’histoire ». Son développement en nombre & force via la création d’outils puis de machine (la Technique) a pris de plus en plus le pas sur ses autres formes de « construction » historiques (spirituelle, philosophique, démocratiques, etc.). Autrement dit, c’est le prima de l’efficacité qui devint au cours des siècles, le moteur de l’histoire de certains peuples qui purent, grâce à cela, dominer et étendre leur « point de vue» sur de vastes territoires et peuples (empire gréco-latin ou empire chinois). L’histoire, qui à notre époque, est l’histoire du développement des forces productives, est régie par ce but d’efficacité optimale et ce, grâce au système technique. Cette assise technologique ayant démultiplié de façon disproportionnée la capacité de « développement » de l’espèce humaine (le fameux progrès), il en résulte une hégémonie incontestée dans la domination et la soumission sur la majorité des autres espèces et sur la nature vue comme « ce-qui-nous-échappe ». La prise de conscience de ce massacre de masse – dont les volontés remontent pourtant à l’Ancien Testament : « croissez et multipliez ! » – n’ont émergé qu’à partir du moment où les effets devenaient embêtants pour le développement lui-même, c’est-à-dire dans les années 1970. Bien trop tard s’il en faut, la catastrophe principale étant les effets irréversibles de l’empreinte du système technique sur nos vies, sur celle de la nature et de la possibilité d’un futur hors du paradigme du développement. La locomotive du Progrès roule à toute allure est n’est pas prête de s’arrêter.

 

X. BIEN QU’AUJOURD’HUI le projet technoscientifique insuffle ses directives et sa façon de voir le monde dans nombre de catégories de l’activité humaine, son cœur, sa capacité à agir, se trouve principalement dans la recherche scientifique et plus précisément dans les mastodontes des instituts de recherche dits « publics ». En France ce sont surtout le CNRS et le CEA qui agrègent la plupart des forces pour la bataille technoscientifique.

La décision d’arrêter au plus vite la recherche et de fermer ces instituts est une priorité sociale et politique. Nous ne pouvons nous réapproprier ces « moyens de production » qui ne sont pas fait pour le peuple mais contre lui. Les pseudo-bienfaits obtenus par la consommation des sous-produits du système ne compensent ni ne règlent les méfaits et les nuisances de ce même système. La satisfaction n’engendre pas automatiquement la liberté.

Cette décision d’arrêter, elle ne peut venir que d’en bas, des ingénieurs, chercheurs, professeurs, techniciens, c’est-à-dire des personnes qui font réellement tourner la machine, l’entretiennent, la perpétuent et propagent son idéologie. Ni un salaire, ni un statut, ni la jubilation d’une découverte ne peuvent justifier la perpétuation d’une telle barbarie. Voyons ce projet comme quelque chose de massif avec ses routines étatiques et son cheptel humain. Les gestes individuels du « si tout le monde faisait comme moi » n’y changeront pas grand chose parce qu’ils agissent à un niveau inférieur au politique. C’est-à-dire au niveau de l’éthique et cela n’est pas suffisant, pour enrailler le processus d’expansion. C’est au niveau de la communauté des humains, de la société, qu’il faut agir. Les combats se situent donc sur le terrain de l’action effective, des luttes d’idées et de l’organisation en groupes, collectifs, où toutes autres structures ouvertes, combatives et déterminées. Si nous agissons, personne ne peut prédire les issues des combats à venir.

Groupe Grothendieck, automne 2020.
contact : <groupe-grothendieck{at}riseup.net>

 

Thèses publiées sur le site Lundi Matin #269, le 4 janvier 2021.

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Le Groupe Grothendieck est l’auteur de
L’Université désintégrée,
La recherche grenobloise au service du complexe militaro-industriel,
éd. Le Monde à l’envers, 2021.

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Depuis un siècle et demi, Grenoble s’est imposée dans le domaine des hautes technologies grâce à la relation privilégiée qu’entretient l’industrie avec la recherche scientifique locale. Ce « modèle grenoblois », considéré comme une recette miracle de développement économique, a été reproduit dans toutes les régions de France (pôles de compétitivité). Mais cette symbiose implique un troisième acteur plus discret : l’Armée.

A travers le cas de la technopole grenobloise, L’université désintégrée met en lumière les liens inextricables entre enseignement supérieur et Armée.

 

Le groupe Grothendieck est composé d’étudiants, d’étudiantes, de démissionnaires de l’Université, de non-experts experts de leur vie, d’anti-tout jamais contents, de fouineuses d’informations, de perturbatrices de conférences guindées, de doctorants (bientôt chômeurs) fans d’Élisée Reclus…

Il nous fallait un nom. En forme d’hommage, Alexandre Grothendieck, de par son parcours, ses écrits et ses engagements, nous semblait refléter assez bien ce que nous avions envie de faire, bien loin des mouvements réformistes corporatistes.

 

Présentation de l’éditeur.

 

2 réflexions sur “Groupe Grothendieck, Avis aux chercheurs, aux professeurs, aux ingénieurs, 2020

  1. Même si je fais un certain constat qui va dans le même sens que le vôtre, je suis en profond désaccord avec votre discours que je qualifierai sans hésitation de complotiste. En effet, j’ai passé plus de 30 ans dans ce que vous appelleriez le complexe militaro-industriel. Puis, j’ai passé 2 ans comme professeur d’université à l’étranger. Je connais donc bien la technostructure dont vous parlez.
    Je dis que vous êtes complotistes, car vous suggérez que ce qui se passe est calculé, voulu par le système. Or, pour avoir vécu en sein, je puis vous affirmer que le complexe militaro-industriel n’a pas de volonté propre comme celle que vous décrivez. En France en particulier où il a, plus d’une fois, joué sa survie dans un contexte de baisse drastique des budgets suite aux décisions de ceux qui voulaient récolter les pseudos dividendes de la paix. Dividendes de la paix dans un monde qui devenait, en parallèle, de plus en plus dangereux, même si, entre temps, la nature de la menace avait changé.
    Par contre, ceux que vous ne visez hélas pas dans votre article sont ceux qui imposent le profit et n’hésitent pas à sacrifier des vies pour sauvegarder leur propre profit, voire, pour reprendre vos termes qui deviennent alors corrects, leur hégémonie. Ce sont ceux-là, seuls, qui imposent le tempo et l’exploitation toujours plus intense de la science connue.
    Mais ce système a ses limites. Vous l’écrivez vous-mêmes, les tenants de ce système ne recherchent pas la connaissance, mais son exploitation. Ils ne financent donc pas la réelle découverte de connaissance. Ils ont payé, en partie à prix d’or compte tenu du faible service rendu, des universitaires tenants de la doxa qui empêchent, en réalité, tout réel progrès et encore plus toute remise en question de la connaissance antérieure. Nous sommes donc dans une phase, au mieux, de stagnation sinon de régression de la connaissance fondamentale, celle que nous avons étant érigée en religion.
    Votre appel à arrêter la recherche est donc à la fois vain et contreproductif. Vain, car si la technologie progresse encore, sa connaissance devient de plus en plus empirique et de moins en moins scientifique. Elle est donc vouée à stagner. De l’autre côté, la connaissance scientifique, théorique en particulier, relève du dogme et conduit à la stérilisation des esprits. C’est contreproductif maintenant, car si nous voulons changer le monde, au contraire, il faut faire vaciller ses bases et il faut donc chercher (et trouver!) en dehors des organisations officielles. C’est en effet et à mon humble avis la seule façon de réformer le système en évitant un effondrement qui n’est jamais souhaitable.
    Je terminerai en enfonçant un peu plus le clou. Le problème n’est pas dans l’industrie ni le complexe militaro-industriel, il est dans la sphère financière, la banque en particulier et aussi à l’université, à parité avec la banque!

    • 1° C’est trop facile de traiter tout le monde de complotiste !
      Mettre en évidence les logiques structurelles à l’œuvre dans les institutions, ce n’est pas être « complotiste », mais simplement analyser les intérêts communs (et parfois aussi leurs divergences) que promeuvent les principaux acteurs de ces organisations fortement hiérarchisées. Pour mieux comprendre cela, vous devriez lire notre livre.
      Vous parlez de « menace » et « d’un monde qui devient de plus en plus dangereux ». C’est exactement le discours de papa-État face aux terrorismes !
      Mais nous qui ne sommes que de simples habitants de la Terre, nous ne trouvons pas qu’il y ai des « menaces » spécifiques ni que le monde devient de plus en plus dangereux ces dernières années. l’invention de la bombe atomique par justement papa-État l’a rendu invivable et en sursis. Par contre les Yéménites c’est sûr qu’ils doivent trouver le monde un peu plus menaçant eux en ce moment vu les bombinettes qu’ils se prennent dans la gueule! (dont certaines made in france).
      Jacques Ellul parlait des « propagandés » pour signifier les personnes qui recrachent bêtement la propagande étatiste et la font leur. On peut dire que vous en êtes un joli spécimen.

      2° La diminution drastique des effectifs de la DGA (Direction Générale de l’Armement) et consort suit la restructuration du « papa-État » dans sa nouvelle forme que la revue Temps Critique nomme « État-réseau » (moins de personnel, actionnariat intensif, fluidité des directives, technoscience – surtout R&D – comme fonction régalienne, flou entre public-privé, etc.).
      Cela ne change aucunement son implantation dans les deux plus gros instituts étatiques (on a du mal à dire « public » tellement les financements privés y sont abondant) français que sont le CNRS et le CEA. Notamment les participations aux thèses de nos futurs chercheurs, les financements de projets de recherche comme le Man Teaming-Machine (https://man-machine-teaming.com/) pour l’avion de chasse de nouvelle génération ou encore des partenariats avec des start-ups d’ex-ingénieurs devenu business men comme par exemple Novadem qui construit les drones NX70 pour l’armée.

      3° Le capitalisme n’est pas qu’une histoire de « finance » ou de « capital fictif », c’est devenu une organisation globale de la société.
      Et le Groupe Grothendieck à travers la dénonciation du complexe scientifico-militaro-industriel (comme aurait dit Roger Godement), pointe du doigt un gros morceau de cette organisation, celle qui permet de continuer les cycles du capital.
      La critique des « méchants de la finance » nous fait doucement rire parce que le capital fictif est au fondement du capitalisme depuis l’invention des places boursières au XVe siècle.

      4° Chez beaucoup d’universitaires il y a un mythe tenace : celui de l’Université humaniste et son Esprit de la Connaissance civilisateur, marchant toujours en avant vers un progrès (de quoi ? de qui ?) forcement sans limite. A-t-elle existée ? En tout cas l’université moderne que l’on connaît bien nous aussi n’a rien à voir avec cette image d’Épinal des « humanités ».
      Elle est un des rouages du capitalisme dans le sens quelle fabrique les agents d’encadrement et de renouvellement de la production que sont les ingénieurs/scientifiques/professeurs, ceux-ci fabriquent entre autres joyeusetés, « capital cognitif » comme « richesse dormante » qui sera un moment ou un autre mobilisable pour accroître les profits d’une quelconque start-up ou entreprise.

      5° Et enfin merde, on en a marre de nous faire passer pour d’affreux obscurantistes, complotistes, rétrogrades, etc.
      Lisez Alexandre Grothendieck, (Survivre et vivre notamment), Roger Godement, Günther Anders…
      Nous n’avons rien dit de neuf, juste repris leurs argumentaires que nous trouvons justes et on ne peu plus actuels. Nous ne critiquons pas la raison ni le savoir en tant que tels, mais cette logique à l’œuvre présente depuis le début de la science moderne (XVe-XVIe siècle) et que son chantre, Francis Bacon, résumait par ces termes : « La nature est une femme publique. Nous devons la mater, pénétrer ses secrets et l’enchaîner selon nos désirs ».
      Cela résume très bien, nous pensons, la façon dont les ingénieurs/chercheurs et leurs copains les industriels se comportent actuellement. Et ce, au final pour toujours plus dominer et accroître la richesse, pas forcément la leur propre (il y a toujours les dindons de la farce naïfs et zélés, en proportion toujours moins nombreux, qui n’ont pas su ou pas pu tirer deniers et prestiges des connaissances qu’ils ont participé à créer) mais pour cette organisation de la société dont l’État moderne est l’un de ses piliers.
      Nous comprenons bien qu’il soit difficile d’admettre, après avoir lu ce manifeste et passé 30 ans de sa vie à participer directement à cette machine mortifère, en tant que « petites-mains » (ou peut-être « gros cerveaux »), qu’on a fait quelque chose de mauvais, et que, avant de s’endormir on fasse quelques ronds dans son lit avant de trouver le sommeil.
      Si nous voulons « changer le monde », ce n’est pas pour « réformer le système » ni le préserver de ses tendances auto-destructrices. Quant à la recherche « en dehors des organisations officielles » que vous appelez de vos vœux, elle devra se faire (et elle se fait déjà) d’abord en dénonçant les compromissions, les complicités, la collaboration avec les industries mortifères.
      Il faut revenir à des choses simples : tuer c’est mal et les armes servent uniquement à ça, elles sont vendues pour cela.
      Groupe Grothendieck.

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