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T. Dubarry & J. Hornung, Qui sont les transhumanistes ?, 2008

Cet article fait partie du dossier Critique du transhumanisme

Résumé

Nous avons ici tenté de décrypter la nature, la structure et les modalités d’actions d’une minorité active contemporaine au sein des pays développés. Les individus qui composent le mouvement transhumaniste reflètent admirablement bien, à des degrés divers et variés, la situation conflictuelle qui est celle de l’espèce humaine en ce début de 3ème millénaire confrontée à l’importance croissante prise par les sciences, les techniques et la technologie dans nos vies quotidiennes. Discutant de l’avenir de l’humanité, les transhumanistes questionnent des problématiques essentielles qui mettent progressivement en valeur une nouvelle identité idéale posthumaine où la technique, mise au service de l’humain, restaure la légitimité sociale et cosmologique de celui-ci.

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L’orée du XXIe siècle, datée traditionnellement du début des années 1990 avec l’effondrement du bloc soviétique et la fin de la bipolarité, semble devoir exprimer avec force et clarté un besoin de rupture avec le siècle précédent en exacerbant les concepts d’ouverture et de complexité. Bien que la continuité de l’histoire humaine s’impose naturellement au bon sens, chaque période transitoire porte avec elle son lot d’espoirs avoués et de rêves secrets qui relègue le principe de filiation au second plan au profit d’idéaux de renouveau et de changement.

Les technosciences, nées au plein cœur du XXe siècle, apparaissent ainsi sous une nouvelle lumière, celle issue de la révolution Internet et des nanotechnologies tout particulièrement. Le téléphone, l’ordinateur, ou les transports sont quelques uns des symboles les plus marquants de la mutation de grande ampleur qui désormais façonne la civilisation humaine. Or, d’aucuns, à l’image du futurologue américain Ray Kurzweil, théorisent mathématiquement l’accélération du progrès, avec la promesse, à plus ou moins long terme pour l’humanité tout entière, d’un nouvel âge d’or :

« Nous aimons vivre. Évoluer encore et toujours, plus vite et plus loin. Nous voulons devenir l’origine du futur. Changer la vie, au sens propre et non plus au sens figuré : créer des espèces nouvelles, adopter les clones humains, sélectionner nos gamètes, sculpter le corps et l’esprit, apprivoiser nos germes, dévorer des festins transgéniques, faire don de nos cellules-souches, voir les infrarouges, écouter les ultrasons, sentir les phéromones, cultiver nos gènes, remplacer nos neurones, faire l’amour dans l’espace, débattre avec des robots, tester des états cérébraux modifiés, faire des projets avec notre cerveau reptilien, pratiquer des clonages diversifiants vers l’infini, ajouter de nouveaux sens, vivre vingt ans ou deux siècles, habiter la Lune, terraformer Mars, tutoyer les galaxies ; nous portons en nous le plus civilisé et le plus sauvage, le plus raffiné et le plus barbare, le plus complexe et le plus simple, le plus rationnel et le plus passionné. »

Manifeste des mutants <http://www.lesmutants.com/manifeste.htm&gt;

Il existe en fait tout un courant de pensée contemporain qui partage une conception du monde liée à l’avenir de l’humanité. Humains en transitions, humanistes en quête de transcendance, les transhumanistes cherchent à promouvoir l’amélioration de l’homo sapiens sapiens par le biais de la technique. Quelque sulfureuse que puisse paraître cette utopie (?), tant elle évoque inévitablement certaines des pages les plus sombres de notre histoire récente, elle s’est largement développée dans le monde anglo-saxon et rencontre incontestablement sympathies et soutiens à l’échelle internationale, en dépit de sa très faible notoriété en France.

Face à ce qu’il convient d’appeler une nébuleuse – un réseau multiforme, souvent réactualisé, dévitalisé parfois dans certaines sous-branches mais sans cesse élargi et recomposé – nous avons choisi d’adopter une approche empirique de type sociologique qui nous paraît avoir le mérite d’éclairer d’un jour différent les enjeux philosophiques et éthiques soulevés en s’attachant à leurs auteurs et aux individus qui s’en font les relais, évitant de la sorte l’approche classique de la critique frontale des concepts, qui ne seront pas discutés en tant que tels dans les limites de cet article.

Posons donc la question : qui sont les transhumanistes ?

L’enjeu est principalement de mieux saisir un mouvement transnational qui se propose de nous guider vers le prochain stade de l’évolution de l’espèce humaine en explorant les virtualités d’un meilleur avenir porté par les avancées des technosciences. Que l’on estime qu’il soit destiné à devenir un courant mainstream de notre civilisation ou que l’on considère au contraire leur existence et leurs agissements comme négligeables, il nous semble que le contexte contemporain qui a vu naître cette mouvance mérite – en quelque sorte rétroactivement – que l’on s’intéresse à l’un de ses acteurs les plus représentatifs.

Les nouvelles méthodes de soins avancés (thérapie génique, clonage, bionique…) ouvrent la porte au concept d’amélioration (from healing to enhancing 1) introduisant ainsi encore un peu plus de tension entre deux visions pourtant complémentaires de l’humain : l’humanité qui nous a été donnée et l’humanité que nous avons à créer. L’homme devenu œuvre de lui-même, conçu comme outil et non plus perçu selon un schème kantien, est-il encore un Homme ? Interrogation à laquelle nous ne prétendons pas répondre dans ce court article mais qui préfigure une autre question qui sous-tend notre analyse : comment penser l’Humanisme à l’heure de l’hyperscience, du consumérisme individualiste et de l’économie de marché mondialisée ? Comment appréhender le profil de ces « nouveaux » humanistes ?

La première de nos parties aura pour tâche d’analyser un mouvement en gestation. On tentera de le situer géographiquement et d’appréhender sa base sociologique. Dans un deuxième temps, nous étudierons les stratégies mises en œuvre par ses membres pour assurer la prospérité et la croissance du mouvement. Nous nous interrogerons enfin sur la capacité des transhumanistes à se métamorphoser en une arme cognitive.

I. Genèse d’une minorité active

1. L’abolition des frontières : réactivation d’un mythe américain

Le transhumanisme, entendu selon Jean Pierre Dupuy, philosophe des sciences à Polytechnique et Stanford, comme l’idéologie visant « le dépassement de l’imparfaite espèce humaine par une cyber-humanité » 2 ne s’enracine, plus ou moins ostensiblement, que dans les pays occidentaux les plus industrialisés 3 ; la Chine, le Japon, l’Inde ou encore le continent africain semblent pour l’instant très faiblement réactif à ce mouvement, d’après ce que nous avons pu constater en étudiant leur présence sur Internet ainsi que les publications « papier » consacrées au sujet. Si la WTA (World Transhumanist association) recense bel et bien une association kenyane ou une autre chinoise, avec liens hypertextes à l’appui, ces derniers n’aboutissent nulle part.

Parmi les pays du « Nord » occidentaux s’esquisse immédiatement une typologie entre les pays anglo-saxons, au premier rang desquels les États-Unis puis le Royaume Uni et les pays du Commonwealth, au fort activisme, et le reste des pays développés dont l’actualité du transhumanisme est généralement reléguée au plan de fantasmes infantiles et/ou dangereux portés par des individus qui n’ont de scientifiques que le nom. Au demeurant, l’anglais reste la langue officielle du transhumanisme.

Ainsi, le double critère de culture et de développement technoscientifique se conjugue à un facteur linguistique : ils constituent ensemble le terreau primitif du transhumanisme. Le critère géographique n’est pas déterminant en soi de par le choix ab initio d’Internet comme vecteur de communication et donc de croissance. Raison pour laquelle nous considérons le transhumanisme comme une idéologie « déterritorialisée ».

A ce sujet, il est peut être intéressant de se remémorer les travaux du sociologue Marshall MacLuhan qui étudia le rapport entre le contenu et le canal qui l’achemine. Le résultat de ses recherches, sur lesquelles il fonde l’essentiel de sa théorie, repose sur cette phrase : « the medium is the message ». Qu’est-ce à dire ? Selon MacLuhan, le moyen de transmission par lequel nous recevons le message, c’est-à-dire le média, exerce autant, sinon plus d’influence sur nous que le contenu lui-même.

Davantage encore, il existe ici manifestement une corrélation de fond entre le propos tenu et le medium utilisé : tous les deux nous parlent d’abolir les frontières ; tous les deux évoquent un monde virtuel, un monde possible, un monde rêvé. Le posthumain est un nouveau far-west.

2. Des hiérarchies d’intelligence : une utopie politique ?

La WTA ainsi que la très grande majorité des associations nationales qu’elle chapeaute à travers le monde depuis 1998 possèdent le statut d’association à but non lucratif. Alors même que l’on pourrait s’attendre à une hiérarchie issue de la structure traditionnelle d’une association (président, secrétaire, trésorier, adhérents) nous avons été amenés à constater en étudiant la composition sociologique que prévalent deux groupes d’individus.

Le premier est constitué de leaders, le second de son public afférent. Au sein de cette configuration telle que le conçoit Norbert Elias comme un champ d’interdépendances, c’est-à-dire « comme au jeu d’échecs, toute action accomplie dans une relative indépendance représente un coup sur l’échiquier social, qui déclenche infailliblement un contrecoup d’un autre individu (sur l’échiquier social, il s’agit en réalité de beaucoup de contrecoups exécutés par beaucoup d’individus) limitant la liberté d’action du premier joueur » 4, se profilent, pour filer la métaphore, des rois, des fous etc. mais peu de reines. Qu’est ce à dire pour le mouvement transhumaniste ? Celui-ci, vu comme une immense toile, un vaste réseau, plus ou moins actif, plus ou moins dense, décomposé en sous groupes idéologiques, s’affranchirait-il des logiques hiérarchiques en faveur d’un égalitarisme de façade ?

En réalité, il existe évidemment une hiérarchie, fût-elle peu ou prou occultée par ses dirigeants. Si celle-ci existe, elle ne s’apparente pas à la configuration établie dans une entreprise en vertu de laquelle prédominent les niveaux de salaires et les degrés de compétences taylorisées, les réseaux et les pouvoirs stricto sensu. A la légitimité « léga-rationnelle » dont parle Max Weber « reposant sur la croyance en la légalité des règlements arrêtés et du droit de donner des directives qu’ont ceux qui sont appelés à exercer la domination par ces moyens (domination légale) » 5, prévaut clairement une hiérarchie dont le socle est une légitimité fondée sur le charisme, « sur la soumission extraordinaire au caractère sacré, à la vertu héroïque ou à la valeur exemplaire d’une personne, ou encore [émanant] d’ordres révélés ou émis par celle-ci (domination charismatique) » 6 et l’intellect, aussi floue que soit cette dernière.

En effet, « l’intelligence » 7 est à la fois la vertu et la valeur centrale des transhumanistes. Elle préside à l’amélioration de l’espèce humaine : son objectif passe par l’utilisation de toutes les sciences possibles susceptibles de pallier les lacunes humaines. Elle passe aussi par le débat d’idées, autre valeur centrale du mouvement. C’est par celui-ci que se sont érigés les « pontes ». C’est pourquoi ces derniers sont quasiment exclusivement issus des milieux intellectuels et artistiques universitaires grâce auxquels, au fil des conférences et des publications, ils ont pu asseoir leur autorité « raisonnable ». D’après notre enquête, les femmes y sont sous-représentées.

Surtout, du côté des leaders chez qui pourrait bien s’esquisser à terme une sorte de cybermachisme. De l’ « ancien monde » (dixit) avec lequel ils entretiennent une distance ambiguë et quelque peu hautaine subsiste sans doute des reliquats tels que celui-ci.

Si les concepts et les valeurs qui alimentent l’idéologie du posthumain puisent leurs racines dans les États-Unis des années 1930 avec des personnalités comme l’écrivain Alfred Korzybski, l’architecte Buckmeister Fuller, le spécialiste des médias Marshall Mac Luhan ou l’anthropologue Gregory Bateson 8, ils s’expriment véritablement pour la première fois dans la Californie des années 1960, en partie portés par des représentants de la contre-culture beatnik, Timothy Leary en tête 9, mais c’est seulement au début des années 1980, à l’Université de Californie Los Angeles (UCLA), autour de l’athlète, philosophe et futurologue d’origine iranienne F.M. Esfandiary (dit aussi « FM 2030 » en hommage à l’avenir 10), de l’artiste performeuse et adepte du bodybuilding Natasha Vita-More et de leurs étudiants respectifs que le transhumanisme émerge progressivement en tant que mouvement organisé.

Il est symboliquement frappant, au regard de ce que nous avons dit sur la mythologie États-unienne du dépassement des frontières, que le transhumanisme soit précisément né en Californie, là où un peu plus d’un siècle plus tôt s’était arrêté la conquête de l’Ouest, face à l’océan Pacifique ; significatif également, le fait que l’Ecole de Palo Alto y ait vu le jour. Gregory Bateson, l’un de ses plus illustres ambassadeurs, y conduisit des recherches associant la cybernétique aux sciences sociales devenant ainsi le père de la cyberculture ; depuis les années 1990 jusqu’à aujourd’hui, la Silicon Valley enfin constitue l’un des pôles géographiques les plus réceptifs aux discours sur le posthumain.

La première fondation transhumaniste officielle ne date cependant que de 1988 avec la naissance de l’Extropy Institute par le philosophe anglais nationalisé américain Max More. Dix ans plus tard exactement, les philosophes anglais David Pearce 11 et Nick Bostrom 12 créent ensemble la WTA. Il s’agit des deux plus importantes associations. Mais il existe également des sous-groupes idéologiques comme « le singulatarianisme », « l’immortalisme », ou « l’impératif hédoniste » qui, sans avoir suivi la même démarche associative, n’en reflètent pas moins d’authentiques courants dont la présence se fait remarquer dans les débats sur Internet, les colloques et les diverses publications sur le sujet.

Chacune des associations ou des sous groupes créés l’ont été par des individus qui aujourd’hui bénéficient d’un statut de leader. Par ce dernier mot, nous entendons des personnalités qui se détachent nettement du reste du groupe pour avoir su présenter et concrétiser d’une manière ou d’une autre un discours original et dont le statut est légitimé à la fois par leur parcours universitaire et par l’audience conséquente qu’ils engendrent autour de leurs idées, fussent-elles polémiques. Le leader transhumaniste n’est pas le porteur de bonne parole ou le techno-prophète que l’on suit aveuglément, mais celui qui porte une vision jugée pertinente et novatrice sur la technique et dans laquelle d’autres membres se reconnaissent – ou non – à un moment donné.

« Entrepreneurs de morale », les leaders transhumanistes le sont sans doute. Howard Becker n’entendait paradoxalement par cette expression 13 rien de moral. Elle désigne toute personne ou institution qui s’assigne comme fonction et comme but d’attirer l’attention sur une potentielle ou effective infraction car elle y a intérêt : « pour crier au voleur, il faut y trouver un avantage ». Il se pourrait que les transhumanistes aient besoin d’interpeller la société civile sur les dérives possibles liées au progrès, de manière à légitimer en retour leur « héritage » humaniste mais aussi leur existence même au sein de la société ; en organisant un projet qu’ils rationalisent autour d’une vision cosmopolite et ouverte de l’humanité, ils sont également des entrepreneurs politiques. Leur credo implique la création d’une demande sur le marché politique en proposant une offre idéologique. Quant aux critiques négatives, elles légitiment de facto tout autant l’aura du leader que les critiques positives, l’essentiel étant qu’il y ait débat, polémique autour de ses idées.

Dans un premier temps, l’audience se limitait à un cercle relativement restreint d’étudiants et d’universitaires californiens, de scientifiques de la Silicon Valley, d’écrivains ou d’amateurs de science-fiction, qui échangeaient leurs points de vue principalement au cours de conférences ou sur l’Extropy-chat list, qui représente aujourd’hui encore une mailing list considérable sur le sujet.

Le public originel est donc composé d’individus confrontés à la problématique technoscientifique en raison d’un enthousiasme tout autant intellectuel que ludique, lié souvent à leur profession. Aujourd’hui, cette caractéristique semble inchangée à ceci près que la base sociologique s’est élargie et que s’y sont rajoutés une poignée de chercheurs qui analysent le mouvement de manière non partisane, des opposants dit « néo-luddites » 14 ou encore de simples curieux attirés par la médiatisation grandissante du phénomène, bien qu’encore faible en France.

Si « l’auditeur » transhumaniste peut être considéré comme un véritable statut qui redouble celui d’adhérent ou de membre sans pour autant se substituer à lui, c’est que, le débat d’idées fondant la légitimité même du mouvement, les leaders ont besoin d’une présence en face d’eux dont la cohérence puisse faire écho à leur propre statut et par là le justifie. Leur relation est d’abord d’interdépendance.

Arrivé à ce point, deux aspects conviennent d’être précisés. Il s’agit, d’une part, de la perméabilité des statuts et, de l’autre, du substrat sociologique commun qui unit, par delà les valeurs partagées, ou plutôt en deçà, la grande majorité des transhumanistes entre eux.

Si l’aura de leader est inséparable du statut universitaire qui l’accompagne, chez les personnalités actuelle de la mouvance tout du moins, il est flagrant de constater, sur Internet, l’émergence de voix fortes relayés principalement par des blogs ou des sites personnels et celle d’un public qui soutient leur dynamique en discutant leurs idées sur les forums ou dans les mailing lists. Inversement, les conférences et les colloques proposent un format qui impose aux leaders de passer alternativement du statut de meneur d’idées à celui d’auditeur.

L’interdépendance des rôles associée à leur relative perméabilité met en valeur un maillage social particulièrement effervescent, dont l’existence semble rendre compte tant d’une certaine « immaturité » en terme d’organisation, que d’une vision politique, qui n’est pas sans évoquer le concept d’open society ou « société ouverte », lancé par Henri Bergson et repris par Karl Popper dans les années 1940.

3. Des marginaux en quête de reconnaissance sociale

Mais il est une chose que les transhumanistes semblent partager plus intimement et plus obscurément que la foi en une humanité transfigurée par la technique et la technologie, c’est leur marginalité.

Une marginalité qui ne doit pas être perçue comme le trait d’une déviance au sens péjoratif que peut revêtir le terme pour la doxa mais plutôt comme l’expression d’un héritage qui trouve ses racines dans le système scolaire américain. Les transhumanistes d’aujourd’hui sont bien souvent les nerds ou les geeks des bancs de l’école et de l’université 15. Il est significatif de voir à ce sujet qu’ils ont tout à fait conscience de l’image qu’ils renvoient, et que certains d’entre eux cherchent à rectifier cette dernière, jugée nuisible au mouvement, en incitant leurs confrères à travailler leur apparence et changer leur mode de vie 16.

L’autre frange de la marginalité transhumaniste concerne la tendance cyberpunk et les adeptes des modifications corporelles. Il existe effectivement une sensibilité au sein de la mouvance pour qui le travail sur le corps, expérimenté jusqu’alors par le biais de tatouages, piercings ou implants, atteint un degré de séduction supérieur lorsque y sont associées des techniques de pointes issues de la bionique, des nanotechnologies ou des biotechnologies – ce qui reste encore pour l’instant principalement de l’ordre de la fiction.

Il convient ensuite de constater que les personnalités scientifiques transhumanistes à l’instar de Ray Kurzweil, Max More, du biogérontologiste anglais Aubrey de Grey ou encore du chercheur en intelligence artificielle américain Eliezer S. Yudkowsky bénéficient généralement d’une faible renommée auprès de leurs confrères. Il semblerait que la plupart d’entre elles soient considérées – surtout en Europe – comme un ensemble de pseudo-chercheurs, voire d’imposteurs, au sein même de la communauté scientifique 17, ce qui n’influence que fort secondairement leur aura médiatique – surtout aux États-Unis.

L’aspect minoritaire se trouve enfin redoublé à l’échelle nationale États-unienne par l’hostilité affichée de l’establishment actuel à la Maison blanche vis-à-vis de l’idéologie transhumaniste ; l’usage de la technoscience promue par les progressistes représentant aux yeux des néo-conservateurs et des évangélistes new born une vision concurrente de la leur, voire un véritable danger 18.

4. Le transhumanisme : une idéologie réactionnaire ?

Pourtant, nous semble-t-il, ce progressisme technophile si apparent conviendrait d’être nuancé. Les transhumanistes revendiquent certes l’idée de progrès comme horizon de leur programme, mais nous inclinons à penser que derrière les chantres des avancées techniques et scientifiques se dessinent en filigrane et non sans paradoxe des figures inquiètes porteuses d’un certain conservatisme.

Alors que les découvertes en science n’ont cessé de déloger l’humain du confortable cosmos anthropocentré où il a évolué pendant des siècles, et que la technique l’a amené à sortir de lui-même pour conquérir son écosystème, la technoscience, dont le « paradigme cybernétique » mis en valeur par Céline Lafontaine 19 en constitue l’un des concepts les plus percutants, aura achevé de le décentrer totalement pour en faire une entité moléculaire et communicante parmi d’autres – bien qu’admirablement agencée.

Dans ce contexte, il est remarquable que le transhumanisme propose une réappropriation des produits de la technoscience au service de l’être humain ; le cyborg est totalement maître des éléments qui composent son corps amélioré. La position transhumanisme se veut d’abord humaniste, ce qui n’est pas seulement un masque de légitimité mais bien un trait saillant d’une idéologie « réactionnaire ». On entend par là que le mouvement se met en porte à faux contre certaines dérives scientistes qui ne portent plus l’homme au cœur du progrès. Le volontarisme technophile de ses membres s’inscrit résolument dans une perspective où l’humanité doit fusionner avec son propre destin pour échapper à une déshumanisation issue d’un progrès dévoyé à sa propre ontologie. Ainsi, c’est parce que la science a rendu l’homme à son statut d’animal mortel que certains parmi le courant dit « immortaliste » cherchent précisément dans les techniques de cryogénie une nouvelle forme d’immortalité.

Le véritable moteur de la mouvance transhumaniste serait ainsi une inquiétude identitaire liée aux dangers que feraient peser les avancées de la technoscience sur la nature humaine. En s’attaquant à bras le corps aux problématiques du « je » à l’ère du tout numérique et bientôt à celle de la convergence NBIC (Nanotechnologies, Biotechnologies, technologies de l’Information, sciences Cognitives) 20, ses représentants se donnent les moyens d’apprivoiser la difficulté et d’y apporter peut-être, à commencer pour eux-mêmes, quelques éléments de réponse.

Finalement, nous aurions face à nous une sorte creuset où fusionnent plusieurs minorités actives pour en former une nouvelle sous la bannière transhumaniste, celle-ci leur permettant de transcender un déficit de reconnaissance sociale dont le posthumain serait tout à la fois la figure métaphorique de cette légitimation collective, un mythe, une utopie ainsi qu’un réel programme technoscientifique, destiné à assimiler et dompter une postmodernité dérangeante et agressive. Il nous reste désormais à y voir plus clair dans les modalités dont usent les transhumanistes pour affirmer leur identité face au groupe majoritaire.

II. esse est percipi 21

Il apparaît clairement que la grande partie de l’énergie dépensée par les transhumanistes consiste moins à produire des travaux de type universitaire, ou débattre de manière fertile sur tel ou tel sujet, qu’à communiquer, sur eux-mêmes, et leur vision de l’avenir de l’humanité. Nous croyons déceler deux niveaux à cette stratégie. L’une, explicite, qui affirme et revendique, sans complexe aucun, leur présence auprès des décideurs de la planète et la seconde, complémentaire, plus discrète aussi, qui joue sur les ressorts de la rhétorique pour faire valoir leur opinions.

1. De l’Université au Lobby : communiquer, un impératif vital

L’Extropy Institute (ExI), association pionnière comme nous l’avons dit plus haut, représente le meilleur exemple de la première démarche. La communication a toujours été considérée par ses dirigeants comme un principe fondamental, avec la création du journal Extropy dès 1988 (avant même la fondation de l’association, donc), celle, trois ans plus tard, de l’Extropy-chat list, ainsi que l’organisation de conférences tout au long de son existence. Dès les premières années, le courant extropien, formalisé par la création de l’ExI, joue ainsi simultanément sur trois tableaux : le web, la presse et les réseaux universitaires.

En 2006, le conseil administratif a décidé de dissoudre l’association, considérant que sa mission avait été globalement remplie, laissant au passage la WTA seule ambassadrice officielle du transhumanisme dans le monde. Il est intéressant de s’arrêter un instant sur ce point, car la décision qui a été prise relève d’un choix éminemment stratégique et met particulièrement bien en valeur la tournure d’esprit de leurs leaders.

En agissant de la sorte, le mouvement gagne indéniablement en cohérence aux yeux du grand public, ainsi qu’une image davantage policée, plus politiquement correcte, l’ExI ayant été souvent critiqué au sein même du courant pour certaines prises de position dont l’individualisme libertaire outrancier portait préjudice au transhumanisme tout entier. Par ailleurs, le document intitulé « Strategic Plan 2006 » mis en ligne sur le site de l’ExI indique que, parmi les différentes modalités de reconversion à mettre en place, figure la transformation de l’association en think tank à vocation lobbyiste.

“The goals of this Plan are designed to reflect the conscientiousness of Extropy Institute in being a leader and its role as a substantial think tank for futurists and advocates of the proactive use of technology (…) we advise the public and private sectors on policies and initiatives to better manage risks and maximize benefits and opportunities arising from emerging technologies.”

Strategic Plan 2006, p. 1-3.

A titre d’exemple supplémentaire, parmi les objectifs définis dans le document en question pour la période 2006-2009, figurent la nécessité de toucher le plus de monde possible, d’assurer la transition du noyau dur de l’association en un réseau multidisciplinaire professionnel ou encore d’assurer la stabilité financière grâce à des sponsors.

Enfin, signalons que Max More, le fondateur du courant extropien et de l’ExI, possédant les casquettes de philosophe, futurologue et conférencier, travaille également comme « Director of Content Solutions » chez Manyworlds.com, un think tank orienté business et nouvelles technologies.

Ray Kurzweil, peut-être la figure la plus populaire et la plus influente du transhumanisme aujourd’hui, possède à son compte un nombre de titres impressionnant. Conférencier, programmeur, inventeur, entrepreneur, futurologue, conseiller, auteur à succès… décoré par deux présidents américains… ; adepte des compléments chimiques, il expose régulièrement au cours de ses ouvrages et de ses représentations en public la manière dont il est parvenu à provoquer une modification de l’équilibre biochimique de son corps qui l’aurait rajeuni d’une dizaine d’années. Il incarne pour beaucoup un idéal, la figure accomplie du transhumaniste. A lui seul, Ray Kurzweil est un discours marketing, une marque, un label.

Un dernier exemple enfin : si nombre d’associations nationales recensées par la WTA ne rassemblent qu’un très petit nombre d’individus (souvent guère plus d’une douzaine), certaines d’entre elles sont plus importantes et plus actives. La UK transhumanist association fait partie de celles-ci et revendique très explicitement une démarche lobbyiste offensive :

“We aim to reach all levels of British society through a mix of lobbying, outreach and education, and networking.

Lobbying: Decisions in areas such as stem-cell research, biotechnology and nanotechnology are too important to be left to the (unaided) politicians. There is no shortage of pressure groups that have both a technophobic agenda and the ear of politicians sitting on crucial parliamentary committees. We aim to provide an alternative and positive approach with targeted position statements delivered where they are likely to have the most impact, i.e. the government and civil society institutions where those matters are discussed and decisions are taken.”

UK transhumanist association

Une approche identique est affirmée par le blog Extrobritannia :

“20.7.2007 Extrobritannia’s July Event : how to win friends and influence politicians. […] What would it mean if mainstream UK political parties absorbed Transhumanist ideas into their values and policy ? What if dogmatic inhibition of Transhumanist developments could be transformed into a rational, national and international reach for technological salvation ?”

Cette façon de revendiquer ostensiblement une position influente au sein de la société, dans un domaine suffisamment pointu où ils peuvent s’affirmer par conséquent sans rencontrer trop d’obstacles, s’inscrit bien, ainsi que nous l’avons pressenti, dans l’optique de revendication identitaire des transhumanistes en tant que minorité active.

2. Les ressorts de la rhétorique transhumaniste

Intéressons nous à présent à la dimension plus discrète de leur communication : dans les conférences, leurs publications, voire simplement les opinions exprimées sur Internet. On assiste au déploiement d’une rhétorique particulière dont le but est de convaincre voire de persuader. Cette rhétorique présente deux modalités : la première est argumentative, la seconde affective.

a. La raison

Nous voyons apparaître au fil des ouvrages et des discours un schéma récurrent qui s’avère être un format particulièrement rôdé, celui de la réponse aux critiques. Celles-ci y sont énumérées et réfutées une à une. Sur cet aspect apparemment délicat de la critique, les transhumanistes semblent y accorder une attention toute particulière ils y répondent point par point, comme pour annuler rétroactivement une menace symbolique.

Citons un document clé pour la compréhension de ce phénomène. Il s’agit du Transhumanist FAQ, (FAQ pour frequenly asked questions) un des documents de la WTA les plus diffusés, repris sur les blogs, traduit… Il constitue une sorte de modèle ou d’archétype pour un certain nombre de discours. Il est peu probable que sa fonction fut telle dès l’origine ; en revanche, tout laisse suggérer qu’elle l’est devenue. Citons par exemple, le sommaire du chapitre 3 de ce dernier document, « Society and Politics » :

3.1 Will new technologies only benefit the rich and powerful?
3.2 Do transhumanists advocate eugenics?
3.3 Aren’t these future technologies very risky? Could they even cause our extinction?
3.4 If these technologies are so dangerous, should they be banned?
3.5 Shouldn’t we concentrate on current problems …
3.6 Will extended life worsen overpopulation problems?
3.7 Is there any ethical standard …
3.8 What kind of society would posthumans live in?
3.9 Will posthumans or superintelligent machines pose a threat to humans who aren’t augmented?

La même volonté de proposer une réponse aux questions, ici plus clairement identifiées comme polémiques, se retrouvera dans l’article anglais de Wikipedia sur le transhumanisme, au chapitre « Controversy » :

6.1 Infeasibility (Futurehype argument)
6.2 Hubris (Playing God argument)
6.3 Contempt for the flesh (Fountain of Youth argument)
6.4 Trivialization of human identity (Enough argument)
6.5 Genetic divide (Gattaca argument)
6.6 Threats to morality and democracy (Brave New World argument)
6.7 Dehumanization (Frankenstein argument)
6.8 Specter of coercive eugenism (Eugenics Wars argument)
6.9 Existential risks (Terminator argument)

Encore ici, dans un article concernant l’hypothèse d’une religion transhumaniste, au chapitre « Objections to transhumanist religion » :

(1) Religion’s effects and influences are generally undesirable, especially because they lead to religious wars.
(2) New religions cannot be taken seriously, since all noteworthy religions must be ancient traditions.
(3) No one today is worthy enough to found a religion deserving of adequate reverence.
(4) Humans have an innate tendency to irrationality, uncritical thinking, superstition, and fideistic ‘leaps of faith’, so transhumanist religion cannot work.
(5) Religion is simply a bad idea. Secularism is preferable.

Enfin, Ray Kurzweil lui-même sacrifie le chapitre 9 « Réponse aux critiques » de son dernier opus, dont voici le sommaire, à ce qui fait de plus en plus penser à une figure obligée :

Un éventail de critiques
Des critiques incrédules
Des critiques malthusiennes
Des critiques des programmes
Des critiques du processus analogique
Des critiques de la complexité du processus neural
Des critiques des microtubules et du calcul quantique
Des critiques des thèses d’église
Des critiques des taux d’échecs
Des critiques des « lock in »
Des critiques ontologiques : est-ce qu’un ordinateur peut être inconscient ?
Des critiques des différences entre les riches et les pauvres
Des critiques de la probabilité d’une régulation gouvernementale
Des critiques du théisme
Des critiques du holisme

Dans ces deux derniers exemples, l’exercice est encore plus significatif car il s’agit de désamorcer la critique portant sur des points développés dans le texte et donc avant même qu’elle n’ait pu naître réellement chez le lecteur. Tout cela nous conforte une fois de plus dans notre hypothèse de la minorité active, car la méthode employée reflète les caractéristiques d’une posture défensive. Les transhumanistes se battent ici sur leur propre terrain, l’intelligence, le discours, et jouent ainsi de l’effet de levier dont bénéficie une argumentation a priori solide et détaillée auprès du reste de la société, pour l’emporter sur leurs adversaires.

b. l’affect

Cela ne les empêche cependant en aucun cas d’agir simultanément sur le registre, beaucoup moins attendu celui-ci, de l’affect et des passions.

Il s’agit par exemple d’emporter l’adhésion par le biais d’un discours imagé tout en provoquant, ainsi que le fait remarquer Francis Chateauraynaud, sociologue à l’EHESS, une distorsion de l’horizon temporel narratif, plaçant le lecteur dans un champ réflexif fictionnel : « demain on pourra », « dans le futur il sera possible de », « à l’avenir on aura » etc. 22, et d’y adjoindre toute une panoplie de fonctions qui vont de l’implant bionique au téléchargement du contenu d’un cerveau humain dans une puce de silicium (dit aussi mind uploading).

Cette distorsion est à l’origine de la critique de « prophétisme ». Or, ce travers semble curieusement partagé par un bon nombre de commentateurs dans les milieux universitaires ou dans la presse, relayant de la sorte le propos même qu’ils étaient sensés critiquer ; voilà assurément une rhétorique qui produit son effet.

Son expression à notre sens la plus aboutie réside dans la forme du manifeste, qui porte ici la marque filiale du Manifeste futuriste de Marinetti (1909). Le Manifeste transhumaniste, le Manifeste des mutants ou encore l’upwingers manifesto sont autant d’exemples de discours avant-gardistes destinés à susciter d’abord un vif enthousiasme, une adhésion émotionnelle et physique avant de toucher la raison :

“This is a glorious moment in human evolution.

These are the years, the decades, when so far as we know for the first time in evolution, living beings have broken away from this planet to stream to other worlds.

These are the years, the decades, when so far as we know for the first time living beings on this planet are transforming their biologies to overcome aging and death.

Millions of years from now – wherever we are in the Universe – whoever we are – however we look – we will always remember these years.”

Upwingers manifesto.

Il existe enfin de manière dispersée, tout un champ de concepts, de thématiques secondaires, d’expressions ou de labels qui, tout en allant dans le même sens, connotent un caractère religieux.

Ainsi en va-t-il de la notion de « Singularité », qui fait allusion au seuil, estimé généralement aux décennies 2050-60, au-delà duquel l’intelligence humaine sera si considérablement dépassée par l’intelligence artificielle que l’avenir de l’humanité ne pourra plus être envisagé. Ce concept, qui n’est pas sans évoquer une nouvelle Apocalypse, au cours de laquelle le monde sera divisé dans une perspective eschatologique entre les Élus (ceux qui auront été augmentés par la technique et qui auront une chance de survivre) et les Déchus (les autres, les homo sapiens sapiens ordinaires), figure parmi l’un des plus discutés sur les blogs ou les forums.

On évoque ainsi régulièrement l’avènement du règne des machines intelligentes, comme celui d’un nouvel Age d’or ou d’un cataclysme sans précédent ; l’utopie et la dystopie monopolisent le champ discursif de telle sorte que les interprétations plus modérées y font pâle figure et n’y sont donc guère populaires.

On parle également aisément de techniques capables de tous les miracles, aptes à rendre la vue aux aveugles et faire remarcher les paralytiques. L’existence de ce programme européen qui a été conduit de 1996 à 2000, nommé Stand up and Walk (SUAW), destiné très exactement à faire remarcher, à l’aide d’implants électroniques, des individus ayant perdu l’usage de leurs jambes, atteste de la démocratisation rapide de la rhétorique religieuse en dehors du cercle transhumaniste.

Le mouvement dispose ainsi d’une panoplie de moyens qui a pour résultat de déboucher sur une communication offensive, jouant sur plusieurs tableaux à la fois et dont la signification profonde ne paraît devoir obéir à rien de moins qu’à un impératif de survie.

III. Une arme cognitive ?

1. La convergence NBIC : nouvel Eldorado

Les techniques émergentes auxquelles le transhumanisme fait référence, et pour lesquelles les Américains ont créé le concept de convergence NBIC font l’objet d’une communication grand public particulièrement enthousiaste.

Le marché serait estimé à des sommes phénoménales 23 ; on invoque pour justifier ce dernier point, la transversalité propre à ces techniques, aptes à révolutionner nos modes de vie en transformant la matière à l’échelle des atomes ; on remarquera comment l’acronyme NBIC rappelle cet autre label, à la prospérité notoire, de NTIC (Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication) ; on voit régulièrement paraître dans la presse tel ou tel article consacré à ces « technologies d’avenir » dont on vante les mérites pour le bien-être de l’humanité, tout en évoquant la nécessaire consultation des citoyens, le débat démocratique, les conseils d’éthiques etc. ; le discours se fait volontiers sur le mode démagogique évoqué plus haut du « demain il sera possible de », « à l’avenir tout le monde aura ».

Si une bonne part de ces propos se déploie sur le registre infiniment fertile de la fiction, une chose est sûre cependant : ces mêmes techniques sont, aujourd’hui même, au cœur d’une compétition acharnée, dans les coulisses des laboratoires, des groupes financiers et des lobbies à l’échelle planétaire. Or, cette compétition se joue simultanément sur tous les tableaux, au premier rang desquels la recherche en tant que telle a autant d’importance stratégique que sa dimension marketing : tel article publié dans une revue scientifique de renommée internationale signé par des plumes prestigieuses aura un impact bien souvent décisif, et jusque sur les milieux décisionnaires étrangers, alors que tel autre, bénéficiant d’une médiatisation moins prestigieuse passera inaperçu ou presque, indépendamment de sa valeur intrinsèque.

2. Les États-Unis à l’ère du soft power

Dans la seconde moitié du XXe siècle, les États-Unis ont opéré un revirement important dans leur manière de concevoir leur rapport au conflit et à la concurrence vis-à-vis de leurs adversaires, en temps de guerre comme en temps de paix. On a vu naître et se complexifier, dans la continuité de la cybernétique et des recherches fantasmatiques de la CIA sur le lavage de cerveau (projets MK pour mind control) dans les années 1950-70, les concepts de soft power, d’information dominance, de deception, de perception management, ou encore de psychological operations (psyops). La particularité de cette nouvelle approche étant de privilégier la manipulation de l’information au rapport de force. C’est à l’aune de cette révolution qu’il faut comprendre les propos de John Arquilla et David Rondfelt, spécialistes de la guerre en réseaux (netwar) à la Rand Corporation :

« Ce n’est plus celui qui a la plus grosse bombe qui l’emportera dans les conflits de demain, mais celui qui racontera la meilleure histoire. » 24

Le succès contemporain de l’art du storytelling – l’art de raconter des histoires – dans les milieux d’affaires, le management, le marketing, la politique ou encore l’armée est à cet égard particulièrement révélateur d’une stratégie soft de persuasion et de manipulation des opinions publiques 25. Dès 1928, le père des « relations publiques » et neveu de Freud, Edward Bernays, évoquait la nécessité de structurer les marchés en orientant les goûts des consommateurs par le biais d’une propagande savamment orchestrée 26.

L’émergence de ce champ conceptuel arrivant progressivement à maturité, obéirait ainsi à une démarche – loin d’être propre aux États-Unis, bien que ceux-ci s’en soient fait les meilleurs représentants – qui consiste à conquérir de nouveaux débouchés pour les industries nationales. La puissance géopolitique passant progressivement de plus en plus par la maîtrise des flux d’information et de la diffusion des renseignements, les États-Unis en sont venus à ressentir naturellement le besoin de modeler les opinions (shape the mind), après avoir voulu modeler le monde à leur image (shape the world) 27.

Ce que nous avons dit plus haut sur le transhumanisme, son organisation en une nébuleuse d’associations et de mouvements secondaires, son maillage international, la présence en son sein de voix fortes et d’une audience raisonnablement critique, la mise en place d’une stratégie de communication, l’orientation récente de certaines de ses structures et de ses personnalités vers une forme de lobbying, prend désormais, au regard de ce que nous venons de dire, une connotation géopolitique de premier plan.

3. Les transhumanistes, ambassadeurs d’un marché complexe émergent

Les transhumanistes souffrent d’un déficit de légitimité flagrant auprès de la communauté scientifique et d’une bonne part de l’opinion américaine. Mais peut-être est-ce là leur véritable force. En se faisant passer pour ce qu’ils ne sont pas, en focalisant les débats sur des thématiques hautement prospectives, ils attirent sur eux des critiques qui détournent l’attention de l’essentiel : l’impact de leurs discours sur le posthumain sur les décisions qui sont prises aujourd’hui même par les politiques, les financiers, les militaires, les ONG etc.

Que les promoteurs de la posthumanité cherchent intentionnellement à influencer l’opinion en faveur des « nouvelles technologies » ou bien que leur besoin de reconnaissance sociale ait été instrumentalisé d’une manière ou d’une autre par le gouvernement américain ou certains représentants des milieux industriels, n’entre pas dans notre propos. Nous nous abstiendrons ainsi de marcher dans les pas de certains anti-transhumanistes pour qui il ne fait aucun doute qu’ « ils occupent des postes clés à l’université et dans les complexes militaro-industriels qui quadrillent et contrôlent aujourd’hui la planète » 28.

En tenant un discours à teneur messianique sur l’émergence de techniques en mesure de faire parvenir l’humanité au prochain stade de son évolution, le transhumanisme incite les populations à s’intéresser à la question et à critiquer les concepts proposés en bien et en mal, car, encore une fois, la communication importe bien davantage que le débat en tant que tel ; plus les populations seront familiarisées avec des notions comme la cryogénie, l’uploading, la colonisation spatiale, la thérapie génique, la bionique ou encore la Singularité et plus l’émergence des nouveaux marchés NBIC en sera facilité.

Si le champ polémique ne s’enrichissait pas de nouveaux acteurs, provenant de tous horizons, il se pourrait bien que nous assistions à la monopolisation symbolique en sous-main, par la mouvance transhumaniste, des concepts ayant trait de près ou de loin aux NBIC ; non qu’ils obtiennent de meilleurs résultats au cours de leurs recherches, ils auront simplement su raconter de meilleures histoires.

Notons également que, si le maillage transhumaniste mondial venait à se densifier, s’enraciner et se complexifier davantage, il pourrait constituer un réseau relativement efficace de collecte d’informations ouvertes ou « grises » ayant trait aux technologies de pointe, qui comme chacun le sait, constitue un créneau infiniment stratégique pour les économies d’avenir. Dans le domaine de l’intelligence économique, « la captation d’une information peut constituer à elle seule un transfert de valeur » 29. Et la plus-value ira à celui qui dominera le mieux le réseau.

Il existe, dans l’histoire des États-Unis, un précédent qui nous semble particulièrement bien entrer en résonance avec le transhumanisme. Indépendamment de l’aspect idéologique, qui dépasse le cadre de notre objet d’étude tel que nous l’avons défini en introduction, l’histoire du mouvement eugéniste américain présente toutes les caractéristiques d’un cas à méditer 30.

A l’aube du XXe siècle des associations eugénistes, témoignant de la prégnance des courants behavioristes et darwinistes au sein de la société américaine, furent créées un peu partout dans le pays. Dans les années 1920 et 1930, ces groupes d’experts dans lesquels se trouvaient d’éminents scientifiques parvinrent au faîte de l’État, en jouant dans les plus hautes sphères sur des ressorts semblables à ceux dont use le transhumanisme aujourd’hui : leur statut d’autorité scientifique, le sens du progrès, le mythe de « l’Homme nouveau », le besoin de relancer l’économie, l’utilisation des relations de réseau, la diffusion de l’information auprès de l’opinion publique et de décideurs ciblés. Progressivement, les associations s’étaient transformées en think tank. Elles faisaient désormais du lobbying. En 1950, trente-trois États américains sur cinquante possédaient des lois eugénistes telles que la stérilisation des handicapés.

Conclusion

Le transhumanisme est constitué d’une base sociologique hétéroclite quoique, comme nous avons tenté de le montrer, susceptible d’être appréhendé en deux catégories : les leaders dont le profil varie peu : universitaires, chercheurs indépendants, généralement des scientifiques, fussent-ils contestés dans leur scientificité. Viennent ensuite les auditeurs qui composent un public varié : une surreprésentation de nerds, de geeks et de cyberpunks mais aussi des cybercitoyens curieux du mouvement et du message relayé.

Tout semble indiquer que la nébuleuse ait pris forme progressivement en réaction à une double problématique identitaire, à laquelle le statut transhumaniste permet de répondre en transcendant la marginalité dérangeante en légitimité sociale (du nerd à l’expert en intelligence artificielle par exemple) et l’homo sapiens sapiens en posthumain (assimilation de la technique et création d’un être nouveau).

Les modalités d’accès à cette transcendance à double facette se font par le biais de stratégies de communication plus ou moins élaborées et avouées, qui servent par la même occasion les intérêts des industries concernées – en premier lieu américaines – en se chargeant d’une certaine façon du travail de défrichage des opinions publiques et favorisent par là l’émergence des marchés NBIC.

Thibaut Dubarry, Jérémy Hornung

Article publié dans la Revue électronique internationale Sens Public,
<www.sens-public.org>, mars 2008.

Ce recueil peut être librement reproduit et diffusé.

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Notes:

1 Ramez Naam, More than human, embracing the promise of biological enhancement (New-York, éd. Broadway Books, 2005) constitue dans son ensemble un ouvrage très éclairant sur le sujet, dans une perspective transhumaniste.

2 Jean-Pierre Dupuy, “Quand les technologies convergeront”, in Revue du MAUSS, n°23, janvier 2004.

3 La liste présentée sur le site de la World Transhumanist Association (WTA) en témoigne.

4 Norbert Elias, La Société de cour, p. 152-153.

5 Max Weber, Economie et société, Paris, Plon, 1971.

6 Ibidem.

7 Il est saisissant de voir à quel point « l’intelligence » devient chez bien des transhumanistes une sorte de « super valeur ». Les écrits du futurologue Ray Kurzweil sont très éclairants à cet égard. Voir par exemple son dernier ouvrage Ray Kurzweil, Humanité 2.0, La bible du changement, Paris, M21 édition, 2007.

8 Remi Sussan, Les Utopies posthumaines : contre culture, cyberculture, culture du chaos, Paris, éd. Omniscience, 2007.

9 Ibidem ; Le terme de « transhumanisme » semble être apparu pour la première fois sous la plume du biologiste Julian Huxley (frère de l’écrivain Aldous Huxley, auteur du Meilleur des Mondes) en 1957 ; celui de « cyborg » – cybernetic organism – en 1960 par le neuroscientifique Manfred Clynes et le psychiatre Nathan Kline, chercheurs au Rockland State’s Research Hospital Laboratory, dans : Clynes, Manfred et Kline, Nathan, « Cyborgs and space », in Astronautics, Septembre 1960.

10 F.M. Esfandiary aurait eu cent ans en 2030. Décédé en 2000 des suites d’un cancer de la prostate, son corps a été cryogénisé, et conservé par la fondation Alcor pour le prolongement de la vie (Alcor Life Extension Foundation).

11 David Pearce est le fondateur et le représentant le plus actif du courant transhumaniste hédoniste (The hedonistic imperative) qui cherche à abolir toute souffrance du vivant grâce aux nanotechnogies et à l’ingénierie génétique.

12 Nick Bostrom possède peut-être le parcours le plus discret des personnalités transhumanistes. Resté très proche des milieux universitaires, il s’est spécialisé progressivement dans les future studies après s’être bâti une solide culture philosophique classique. Représentant aujourd’hui l’un des meilleurs garants de l’intégrité intellectuelle du mouvement, il dirige le Future of Humanity Institute à l’université d’Oxford.

13 Howard Becker, Outsiders. Etude de sociologie de la déviance, Paris, éd. Métailié, 1985.

14 Le luddisme fait référence à un mouvement de révolte sociale dirigé contre l’industrie textile britannique au début des années 1810, au moment où la révolution industrielle bouleversait les méthodes de travail en introduisant notamment des machines pour effectuer certaines tâches et remplacer le travail des ouvriers. Par extension, le néo-luddisme renvoie à une contestation de la technoscience à l’époque contemporaine. Voir par exemple : Collectif, Les Amis de Ludd. Bulletin d’information anti-industriel, numéros un à quatre, Paris, éd. Petite Capitale, 2005.

15 Les nerds et les geeks font originellement référence à une certaine catégorie d’élèves dans le cursus scolaire américain, dont l’intelligence est inversement proportionnel à leur popularité. On les associe souvent à des individus très à l’aise avec les ordinateurs, bien souvent amateurs de jeux vidéos, de jeux de rôle, de science-fiction et d’heroïc-fantasy. Ils constituent aujourd’hui une frange non négligeable de la culture populaire.

16 Nous ne saurions que trop recommander la lecture des travaux de David Le Breton pour une meilleure compréhension de cet aspect du transhumanisme. En particulier : David Le Breton, Anthropologie du corps et modernité, Paris, éd. Puf, 2005.

17 Nous avons pu nous rendre compte du regard porté par la communauté scientifique sur les transhumanistes par nous-même, au cours d’une série d’entretiens que nous avons conduits auprès de chercheurs de différentes disciplines à la fin de l’année 2006 (Jeremy Hornung, Damien Paquier).

18 Francis Fukuyama, La fin de l’Homme : les conséquences de la révolution biotechnique, Paris, éd. Gallimard, coll. Folio actuel, 2004.

19 Céline Lafontaine, L’Empire cybernétique, des machines à penser à la pensée machine, Paris, éd. du Seuil, 2004.

20 Mihail C. Roco, William Sims Bainbridge (dir.), Converging Technologies for Improving Human Performance. Nanotechnology, biotechnology, information technology and cognitive science, Juin 2002.

21 « Être, c’est être perçu » suivant l’expression du philosophe idéaliste George Berkeley (1685-1753).

22 Françis Chateauraynaud, Nanosciences et technoprophéties (pdf <http://halshs.archives-ouvertes.fr/docs/00/11/19/98/PDF/nanotechnos_FC.pdf&gt;).

23 On annonce par exemple plusieurs centaines à plusieurs milliers de milliards de dollars pour les seules nanotechnologies, à l’horizon 2015.

24 Le Monde du 6 juin 1999, cité par Christian Harbulot et Didier Lucas (dir.), La Guerre cognitive : l’arme de la connaissance, Panazol, éd. Lavauzelle, 2002, p. 17.

25 Christian Salmon, Storytelling, Paris, éd. La Découverte, 2007.

26 Edward Bernays, Propaganda, comment manipuler l’opinion démocrate, Paris, éd. La Découverte, 2007.

27 Jean-Michel Valantin, “Shaping the mind, Stratégie globale et colonisation de la sphère des idées” in Christian Harbulot et Didier Lucas (dir.), Ibidem, p. 89-107.

28 Jordi Vidal, Servitude et simulacre, Paris, éd. Allia, 2007, p. 105.

29 Jérôme Dupré, Renseignement et entreprises. Intelligence économique, espionnage industriel et sécurité juridique, Panazol, éd. Lavauzelle, 2002, p. 47.

30 Jean-Jacques Salomon, Les Scientifiques, Paris, éd. Albin Michel, 2006 (voir le chapitre 8 « L’Eugénisme : histoire d’un fantasme »).

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