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François Jarrige, La tragédie des tisserands, 2013

Archéologie d’un monde disparu

Parmi les macro-récits historiques qui construisent les évidences de notre monde, l’histoire économique est l’un des plus puissants. Telle qu’elle est enseignée à l’école, l’histoire économique offre une représentation simple et rassurante de notre époque : il y a d’un côté la « modernité », riche et heureuse de son abondance et de l’autre les sociétés anciennes, traditionnelles, archaïques, nécessairement misérables et opprimées. La représentation de l’évolution de l’économie a été construite par les vainqueurs et les dominants, elle a puissamment enraciné les certitudes progressistes et industrialistes qui façonnent notre temps. Aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, alors que l’Europe était en ruine, que les États-Unis exportaient partout leur modernité et que les pays du Sud cherchaient les chemins de l’indépendance, beaucoup de théoriciens ont construit l’évidence progressiste de l’industrialisation comme chemin linéaire et inéluctable, évidence formulée brutalement par W. W. Rostow :

« Les sociétés passent [toutes] par l’une des cinq phases suivantes : la société traditionnelle, les conditions préalables du démarrage, le démarrage, le progrès vers la maturité et l’ère de la consommation de masse. » 1

Pourtant, si on abandonne un instant les grands agrégats statistiques, les visions linéaires et téléologiques pour se tourner vers les « vaincus », vers les expériences autres et oubliées, l’histoire en ressort désorientée. La figure du tisserand à bras peut nous offrir un accès à cette autre vision du passé, moins agressive, moins condescendante, plus tolérante aussi pour les formes de vie qui ont existé avant nous. Jusqu’au début du XXe siècle, les tisserands à bras étaient une figure familière dans de nombreuses campagnes du monde. Avec leurs métiers manuels, ces artisans transformaient les chanvres et les lins que leur livraient les paysans, ils travaillaient aussi des matières jugées plus nobles comme le coton, la laine ou la soie pour des marchés lointains. Au cours du XXe siècle, cette activité ancienne, longtemps omniprésente, avec ses modes de vie et ses traditions singulières, disparut presque partout sous l’effet des usines, des nouveaux matériaux synthétiques et de la mondialisation. Les tisserands, c’est-à-dire les artisans tisseurs, les ouvriers indépendants produisant des toiles en entremêlant deux séries de fils, deviennent les symboles d’un monde vaincu par le progrès industriel.

Omniprésents tisserands

Le tissage est l’un des plus anciens artisanats humains. Dans son Manuel d’ethnographie publié dans les années 1920, Marcel Mauss faisait du tissage « une invention importante de l’humanité. La première étoffe tissée a en effet marqué le début d’une ère nouvelle » ; Mauss remarque également que « le tissage est une industrie répandue à peu près dans toute l’humanité », que cette activité est productrice d’une « idéologie » spécifique, donne lieu à un « véritable culte » chez certaines populations comme les Maoris et les Berbères 2. Le tissage constitue en effet un art complexe et indispensable pour se vêtir. Dès le néolithique, on tisse au moyen de bâtons de bois enfoncés dans le sol entre lesquels sont tendus les fils de chaîne ; les techniques sont diverses et changent peu avant la fin du Moyen-Âge et l’apparition des métiers à tisser verticaux où la chaîne est tendue entre deux barres horizontales. Le nombre des tisserands s’accroît alors peu à peu au fur et à mesure de l’expansion des marchés urbains et des pratiques de consommation.

Dans les sociétés rurales dites préindustrielles d’Europe ou d’Asie la confection des tissus est familiale, les vêtements demeurent peu nombreux, composés de tissus souvent grossiers, sombres et rarement renouvelés. Les tisserands s’insèrent pourtant dans de nouvelles logiques commerciales, ils travaillent pour des marchands qui leur livrent la matière première à transformer. Ils se spécialisent pour répondre à la demande des plus riches, bourgeois et aristocrates, dont la consommation s’étend et se diversifie. En Inde, au milieu XVIIIe siècle, les tisserands produisent ainsi des tissus de grande qualité, avec un grand raffinement, leur bas coût permet de les exporter dans le monde entier, jusqu’à concurrencer l’industrie textile anglaise. Le niveau de vie de ces tisserands indiens est alors supérieur à celui des tisserands anglais, et la « Révolution industrielle » britannique a pu être interprétée comme une réponse à cette concurrence des productions asiatiques 3. Pour l’historien indien Prasannan Parthasarathi, et contrairement à la vision académique courante, la condition des tisserands indiens était meilleure au XVIIIe siècle qu’à l’époque coloniale qui a suivi 4.

Au XVIIIe siècle, la mécanisation précoce de la filature en Europe accroît considérablement la quantité de fils produits, tout en abaissant leur coût, ce qui entraîne une forte augmentation du nombre de tisserands. En Europe, aux États-Unis comme en Asie, leur nombre atteint sans doute son apogée dans la première moitié du XIXe siècle : en Angleterre, ils sont 250 000 en 1810. Mais outre-Manche leur nombre s’effondre ensuite rapidement sous l’effet de la mécanisation, et ils ne sont plus que quelques milliers en 1860, même si l’ampleur et le rythme de cette disparition ne cesse de faire débat 5. À cette date, sur le continent européen, ils sont encore très nombreux : en France il y a ainsi 200 000 métiers à mains contre 80 000 métiers mécaniques 6. De nombreux historiens ont décrit l’évolution de ce groupe dans les campagnes, comme Albert Demangeon au début du XXe siècle dans sa thèse sur la Picardie ou, plus récemment les historiens de l’économie partis en quête du fonctionnement proto-industriel des économies anciennes 7. La disparition de ces mondes sociaux originaux sous l’effet de la mécanisation et de l’industrialisation a suivi des chemins complexes et invisibles dans les statistiques abstraites des comptabilités nationales.

Hors de l’Angleterre où la tragédie des tisserands est précoce et brutale, la disparition de ces ouvriers suit des rythmes lents et saccadés, plus graduels que soudains 8. Dans de nombreuses régions du monde, le tissage manuel persiste et résiste aux usines mécanisées, même s’il existe de fortes variations nationales et régionales, à l’image de la Malaisie où cette activité subsiste longtemps en plein XXe siècle 9. En France, vers 1850, ils sont très nombreux : dans le Pays de Caux, en Normandie, il y a plus de 110 000 individus occupés au tissage à bras vers 1848, ils ne sont plus que 18 000 dès 1880 et quelques centaines seulement au début du XXe siècle. A cette date, ils « disparaissent les uns après les autres, soit par suite de changement de métier, soit par suite des décès » 10. L’un des cas les plus spectaculaires est la destruction de l’artisanat textile indien sous l’effet de la concurrence des productions mécaniques européennes et de l’impérialisme britannique. L’industrie indienne du tissage avait atteint un stade proto-industriel avancé et employait encore au début du XIXe siècle une masse considérable de bras dans le cadre d’une pluriactivité mêlant étroitement artisanat et agriculture 11. La disparition de ces tisserands indiens est célèbre, Marx l’a décrite dans un passage souvent cité du Capital (1867) en évoquant « les os des tisserands [qui] blanchissent les plaines de l’Inde » 12. Au début du XXe siècle, Gandhi a également fait de cette tragédie des tisserands l’un des symboles de l’oppression coloniale et des illusions de l’industrialisme européen. Il ne cesse de fustiger la machine qui a détruit le florissant artisanat textile du sous-continent :

« La civilisation machiniste ne cessera de faire des victimes. Ses effets sont mortels : les gens se laissent attirer par elle et s’y brûlent, comme les papillons à la flamme d’une bougie. » 13

Asservis au métier ?

Parler du tisserand en général est évidemment trop simple car il a existé de nombreux types distincts selon les régions, les matières travaillées, les produits fabriqués, les techniques utilisées ou les formes d’organisation du travail. Il existe ainsi des différences considérables entre les tisserands en soie – comme les fameux canuts lyonnais – les fabricants de futaines, et les nombreux tisserands ruraux à moitié paysans, présents un peu partout. Le tisserand est un ouvrier spécialisé et la connaissance de son métier implique un apprentissage poussé pour maîtriser les gestes des jambes et des bras nécessaires à la réalisation du tissu. Souvent dépeint avec condescendance, voire misérabilisme, le travail du tisserand à la main implique pourtant un savoir-faire et la maîtrise d’un outil complexe grâce auquel l’ouvrier réalisait un produit de qualité. Le métier à tisser lui-même variait beaucoup en fonction des adaptations et perfectionnements introduits à partir du XVIIIe siècle avec les métiers dits à la tire, à rapière, à la Jacquard, etc. Vers 1733, John Kay, tisserand britannique, met au point la navette volante qui permet de libérer une main de l’ouvrier et d’accélérer la production, mais la mécanisation et l’automatisation proprement dite ne s’amorcent qu’à la fin du XIXe siècle, lorsque l’ouvrier devient simple assistant de procédures automatisées.

Cette activité a modelé des traits culturels, des relations familiales comme des formes d’habitats originaux. Jules Michelet en donne une idée au milieu du XIXe siècle en opposant la liberté du tisserand à « la servitude de l’ouvrier dépendant des machines ». Alors qu’il avait visité les grandes régions industrielles britanniques, il décrit les premières usines textiles comme « un véritable enfer de l’ennui. Toujours, toujours, toujours, c’est le mot invariable qui tonne à votre oreille ». A l’inverse écrit-il :

« Le travail solitaire du tisserand était bien moins pénible. Pourquoi ? C’est qu’il pouvait rêver. La machine ne comporte aucune rêverie, nulle distraction […] Le tisserand à la main tisse vite ou lentement selon qu’il respire lentement ou vite ; il agit comme il vit ; le métier se conforme à l’homme. Là, au contraire, il faut bien que l’homme se conforme au métier, que l’être de sang et de chair, où la vie varie selon les heures, subisse l’invariabilité de cet être d’acier. » 14

Michelet propose une véritable anthropologie de l’activité du tisserand en suggérant que le métier à tisser, cet « instrument inerte à qui l’on donne le mouvement » n’est pas – contrairement aux machines – un obstacle à la culture et à la spiritualité mais l’un de ses véhicules :

« Les tisserands mystiques du Moyen-Âge furent célèbres sous le nom de lollards parce qu’en effet, tout en travaillant, ils lollaient, chantaient à voix basse, ou du moins en esprit, quelque chant de nourrice. Le rythme de la navette, lancée et ramenée à temps égaux, s’associait au rythme du cœur ; le spir, il se trouvait souvent qu’avec la toile, s’était tissé, aux mêmes nombres, un hymne, une complainte. » 15

L’habitat du tisserand se reconnaissait également car il répondait aux exigences du métier. Là où l’air est humide comme en Normandie ou en Angleterre il est inutile d’installer les métiers dans une cave, la maison du tisserand est alors organisée autour du métier. Le métier à tisser façonne aussi une forme originale de vie familiale et communautaire, avec sa morale, sa représentation du monde, ses logiques de sociabilité. Comme l’écrit un observateur des derniers tisserands à domicile normands dans les années 1920 :

« Toute la famille du tisserand était associée à son travail […] la femme fabriquait les étoffes, calicots, mouchoirs, dont la confection exige le coup de balancier le moins vigoureux. Les enfants même étaient occupés à dévider les écheveaux de fils de trame et à les enrouler sur les fuseaux de la navette. » 16

Cultures des tisserands

Loin d’être des barbares incultes, ignares, comme nos contemporains ont tendance à se représenter les populations préindustrielles, avec la bonne conscience de ceux qui se croient au sommet de l’évolution, ces tisserands possédaient une sociabilité riche et étaient engagés dans la vie de la cité comme dans le monde savant. Comme le remarquait Edward P. Thompson :

« Plus on observe de près leur mode de vie, moins les notions de progrès économique et de “retard” semblent pertinentes pour les évaluer. Il y avait certainement, parmi les tisserands du Nord, un noyau actif d’autodidactes capables de bien s’exprimer et tout à fait cultivés. » 17

En Angleterre, où ils étaient les plus nombreux et où ils ont été le plus étudiés, les tisserands possédaient une riche culture et chaque région avait « ses poètes, biologistes, mathématiciens, musiciens, géologues et botanistes ». Ils débattaient avec les industriels et les autorités, envoyaient des pétitions au Parlement pour exiger des hausses de salaires et des régulations de leur activité. Leur capacité à s’organiser et se faire entendre ne manquait pas d’étonner les élites du début du XIXe siècle : ils disposaient de réelles compétences culturelles, lisaient les journaux, participaient à de nombreuses sociétés de secours mutuel où ils débattaient de leurs intérêts communs. Ils étaient parfois très bien organisés, avec leurs clubs et comités centraux, et parvenaient à collecter de vastes pétitions discutées au Parlement pour défendre leurs droits 18. Thompson considérait même le radicalisme politique du Lancashire comme « un mouvement de tisserands » 19.

Certains étaient de véritables savants à l’image de ces « artisans botanistes » étudiés par Anne Secord 20. Des années 1770 au milieu du XIXe siècle, de nombreux tisserands de Manchester et de ses environs se passionnent en effet pour les sciences naturelles : ils collectent des plantes, apprennent à les reconnaître, se réunissent dans des sociétés de botanique pour acheter des livres et débattre de leurs découvertes. Ces sociétés qui se réunissaient dans des pubs mêlaient culture professionnelle et science populaire. Comme les savoir-faire du métier, l’art de la botanique s’enseignait par la parole et par la démonstration, elle devait témoigner de la fierté et de l’honneur d’un groupe professionnel en crise mais revendiquant sans cesse une décence ordinaire. Ces artisans restaient bien souvent dans l’ombre car leurs découvertes étaient accaparées par les savants botanistes qui avaient seuls accès à l’écrit et aux publications productrices de gloire. Jusqu’au milieu du XIXe siècle, la séparation entre la science et les savoirs profanes et populaires n’existait pas réellement, le territoire de la science demeurait contesté, et de nombreux acteurs d’horizon divers y participaient à parts égales. Peu à peu, avec l’institutionnalisation de la science, de ses espaces et instances de légitimation, le peuple a été exclu de la production du savoir, la séparation s’est creusée entre le public et les experts, la vulgarisation et la communication scientifique étant chargés de faire le pont entre ces deux mondes de plus en plus hermétiques. Les tisserands ont dès lors cessé d’être botanistes !

Résistances invisibles

Le déclin et la dégradation de la situation des tisserands tiennent à de multiples facteurs, et ce serait simplifier les choses à l’extrême de l’expliquer par la seule mécanisation 21. Celle-ci joua pourtant un rôle important. On ne peut réellement parler de métier mécanique que lorsque toutes les opérations du tissage sont réalisées de façon automatique. Les premières recherches pour mettre au point un métier à tisser automatique se développent au XVIIIe siècle en Angleterre, mais il faut attendre de nombreuses décennies pour qu’ils entrent dans la pratique. La diffusion du métier à tisser mécanique – le Power Loom – s’engage dès les années 1820-1830 dans le Lancashire, en Belgique ou encore en Alsace, car la machine se prêtait bien aux productions standardisées de masse réalisées dans ces régions. Ailleurs en revanche, l’industrialisation du tissage se fait très lentement car les machines ne conviennent pas aux vastes gammes de produits de qualité réalisées dans de nombreuses régions, et la plupart des artisans ne disposent pas des capitaux suffisants pour les acheter.

S’ils restent encore assez rares avant 1880, les tissages automatisés se généralisent ensuite rapidement. Dans le Nord, les usines se développent à la fin du siècle en provoquant régulièrement des plaintes et des conflits, comme lors de la grève des tisserands d’Hazebrouck de 1907-1908 contre l’installation de 50 métiers américains Northrop, qui permettaient à un travailleur de conduire simultanément jusqu’à 24 métiers automatiques 22. Dans le Bas-Dauphiné où dominait la Fabrique lyonnaise de soieries, l’implantation des tissages mécanisés s’accélère surtout après 1900 : dix mille métiers à tisser mécaniques sont ainsi installés entre 1900 et 1914 alors que dans le même temps trente-neuf mille métiers à bras sont démontés 23. Le patronat importe des Etats-Unis des techniques permettant d’accroître les rythmes et de diminuer la main-d’œuvre. Là aussi, « la protestation est endémique […] contre la rationalisation du travail qui accélère les rythmes et pèse sur les salaires et l’emploi » 24.

Beaucoup de témoignages soulignent combien les hommes et les femmes occupées au tissage rechignent à aller travailler en usine et à abandonner leur activité ancienne. Joubert, filateur et tisseur de lin à Angers expliquait par exemple en 1860 que « dans notre contrée […] les femmes ne veulent pas venir à notre tissage mécanique », elles « aiment mieux travailler en plein air que dans une fabrique » 25. Michelle Perrot constate que, « maîtres de leur rythme de production, [les tisserands] s’efforcent de conserver un tempo modéré auquel ils sont très attachés, préférant leur loisir à un gain supplémentaire » 26. Thompson insiste également sur le désir des tisserands anglais de conserver leur mode de vie et leur activité plutôt que de se soumettre au rythme de l’usine, quitte à supporter des conditions dégradées :

« Les communautés de tisserands les plus anciennes avaient connu un mode de vie que leurs membres préféraient au niveau de vie plus élevé de la ville industrielle ».

Il cite les souvenirs d’un tisserand, enfant dans les années 1820, qui rappelait que les ouvriers « passaient parfois de bons moments », lorsque « l’atmosphère n’était pas souillée par […] la fumée de la fabrique » :

« Il n’y avait aucune cloche pour les faire lever à quatre ou cinq heures […] ils étaient libres de commencer ou de ne pas venir si cela leur convenait. »

Un autre déclare en 1832 à une commission d’enquête qu’il préférait de loin le métier à bras à la fabrique :

« Je suis plus détendu, je peux regarder autour de moi et sortir me dégourdir un peu les jambes. » 27

Plus d’un siècle plus tard, dans l’Italie des années 1970, le grand résistant Nuto Revelli recueille le témoignage des paysans des régions de la province de Coni, dans le Piémont, victimes de la mécanisation à marche forcée. Ces « oubliés des temps modernes » disent le choc représenté par la modernisation des campagnes, le décalage entre les promesses et les réalisations. Margherita Lovera, née à Borgo en 1895, l’une des dernières paysannes tisserandes de la région, explique qu’elle travaillait avec son mari sur :

« Deux métiers à tisser, l’un à nous et l’autre à mon beau-frère. Les deux frères les avaient étudiés et fabriqués eux-mêmes : ils étaient intelligents. Dans la famille on s’entendait très bien. Nous gagnions bien en travaillant, c’était un bon métier, nous mangions dessus ».

Elle vante la qualité de ses toiles et rappelle qu’en 1960, lorsque l’activité disparaît complètement, il existe encore beaucoup de clients 28.

Devant l’avènement de l’usine mécanisée, la résistance prend des formes variées et subtiles. La destruction des machines et l’émeute violente sont rares dans ce secteur et n’interviennent que lorsque l’introduction des mécaniques coïncide avec une misère extrême comme ce fut le cas en Angleterre à l’époque du luddisme (1812) ou en 1826 à Bradford. Le plus souvent, les revendications sont pacifiques et argumentées. Les travailleurs exigent par exemple l’instauration de taxes sur les métiers mécaniques afin de réduire la concurrence; ils demandent que la durée du travail soit limitée dans les usines mécanisées, et que seuls des hommes adultes soient employés. D’autres choisissent de lutter contre la mécanisation en innovant pour garder le contrôle sur leur travail tout en rivalisant avec les nouvelles méthodes. Faute de sources, on connaît mal les formes de l’invention populaire, celle qui se déploie à l’écart des grandes industries et des laboratoires, dans les bricolages et adaptations locales. Pendant longtemps les tisserands bricolent ainsi leur métier pour le rendre plus productif, le « dandyloom » mis au point par William Radcliffe est l’un des plus utilisés en Angleterre après la crise de 1826 car il permet d’accroître de 50% la productivité du tisserand à domicile, et ainsi de rester compétitif 29. Leur refus de l’usine et du nouvel univers productif apparaît encore dans l’ampleur du turn-over dans les premières usines mécaniques, dont ne cessent de se plaindre les fabricants 30.

Prolétarisation et misère

La résistance des tisserands à l’égard de l’usine s’exprime tout au long du XIXe siècle. Mais cette résistance massive, souvent invisible, a paradoxalement été l’une des causes de leur misère : refusant d’aller à l’usine s’attacher aux machines, nombre de tisserands choisissent finalement d’allonger la durée et l’intensité de leur travail afin de rester compétitifs, d’où leur paupérisation et leur misère croissante qui frappe les observateurs sociaux de la fin du XIXe siècle. Alors que le forgeron est peint comme le symbole de la dignité associée au travail, les tisserands en viennent à symboliser l’exploitation et la misère la plus sombre des temps préindustriels 31. L’industrialisation poussée en vient à être justifiée au nom de l’effacement de ces prolétaires, véritable butte témoin de l’abrutissement des temps anciens, de l’aliénation des ouvriers à leur métier, de la déchéance des milieux populaires. Dès lors, et en dépit de leurs souffrances, leur disparition est perçue comme une bonne nouvelle.

Cette image négative du tisserand s’impose à la fin du XIXe siècle lorsque les derniers artisans disparaissent peu à peu, reliquats d’un monde préindustriel condamné par la vision triomphante du progrès. L’écrivain allemand Gerhart Hauptmann, lui-même petit-fils d’un tisserand de Silésie, évoque par exemple ces travailleurs réduits à l’esclavage et à la famine dans sa pièce naturaliste Les Tisserands parue en 1893. Interdit à sa sortie, l’ouvrage n’est pourtant ni révolutionnaire ni socialiste et l’auteur y prêche d’abord la résignation. Décrivant les soulèvements des tisserands de Silésie des années 1840, il évoque leur terrible condition qui les contraint au suicide ou à dévorer leurs chiens.

« La misère nous mange tout, s’écrie un vieux tisserand. Dans le temps, quand on pouvait encore travailler au métier, c’était dur, mais on s’en tirait tout d’même. Aujourd’hui y a pus moyen d’trouver d’ouvrage ».

L’auteur décrit l’hostilité entre patrons et ouvriers, mais aussi la haine des mutations industrielles et des « métiers mécaniques » car « toute la misère vient d’ces machines-là » 32. En France, la célèbre autobiographie de mémé Santerre, née en 1891, et recueillie dans les années 1970 par Serge Grafteaux livre aussi le témoignage de ce monde disparu, rude, à contre-courant de la modernité partout célébrée 33.

La misère de ces tisserands de la fin du XIXe siècle, victimes de la concurrence de la grande industrie mécanisée qui a peu à peu laminé leurs positions, ne doit pas dissimuler la richesse et la complexité de leurs univers sociaux et culturels. À l’heure où cette activité ancienne ne subsiste plus que sous la forme d’un folklore périmé, avec ses circuits touristiques, ou comme une activité résiduelle souvent en crise, il peut être utile de ranimer le souvenir de ces mondes perdus, sans mépris ni condescendance. A travers ce trop bref parcours dans l’univers des anciens tisserands, il ne s’agit pas d’idéaliser ces expériences sur un mode nostalgique, mais de désorienter les visions habituelles faisant du remplacement de ces artisans tisserands à domicile par les vastes usines mécanisées un processus nécessaire et progressiste. Si on doit juger de la moralité d’un mode de vie et du progrès, que penser de ces millions de travailleurs prolétarisés du textile qui vivent aujourd’hui dans des conditions effroyables au Bangladesh ou ailleurs, périssant dans des incendies monstrueux, travaillant dans des usines insalubres pour la satisfaction de consommateurs lointains. Est-on sûr de voir un progrès dans le remplacement de l’artisan fier et autonome du début du XIXe siècle, décrit par Thompson, par les ilotes de la mondialisation que sont les ouvriers du textile chinois ? Encore une fois, il ne s’agit pas de remplacer l’illusion progressiste par celle d’une vision nostalgique mais de désorienter les évidences qui enchaînent le présent.

François Jarrige.
Historien, maître de conférences à l’Université de Bourgogne.

Article paru dans la revue d’étude théorique et politique de la décroissance Entropia n°15, “L’histoire désorientée”, automne 2013.


Notes:

1 Walt W. Rostow, The Stages of Economic Growth. A Non-Communist Manifesto, Cambridge University Press, Cambridge, 1960; trad. fr. : Les Étapes de la croissance économique, Le Seuil, Paris, 1963, p. 13.

2 Marcel Mauss, Manuel d’ethnographie (1926), Payot, Paris, 1966, pp. 72-73.

3 Christopher A. Bayly, La Naissance du monde moderne (1780-1914), Editions de l’Atelier, Paris, 2006, p. 68, 199.

4 Prasannan Parthasarathi, The Transition to a Colonial Economy: Weavers, Merchants and Kings in South India, 1720-1800, Cambridge University Press, New York, 2002.

5 Duncan Bythell, The Handloom Weavers: A Study in the English Cotton Industry During the Industrial Revolution, Cambridge, Cambridge University Press, 1969; G. Timmins, The Last Shift. The Decline of Handloom Weaving in Nineteenth-century Lancashire, MUP, Manchester, 1993.

6 David Landes, L’Europe technicienne. Révolution technique et libre essor industriel en Europe occidentale de 1750 à nos jours, Gallimard, Paris, 1975, p. 124.

7 Didier Terrier, Les Deux Ages de la proto-industrie : les tisserands du Cambrésis et du Saint-Quentinois, 1730-1880, Éditions de l’EHESS, Paris, 1996.

8 Gail Fowler Mohanty, Mechanization and Handloom Weavers 1780-1840, Routledge, New York et Londres, 2006.

9 Maznah Mohamad, The Malay Handloom Weavers: A Study of the Rise and Decline of a Traditional Manufacture, Singapore, Institute of Asian Studies, 1996.

10 Gabriel Olphe-Gaillard, Les industries rurales à domicile dans la Normandie orientale, Bureaux de la science sociale, Paris, 1913, p. 30.

11 Reconceptualizing the Industrial revolution, MIT Press, Cambridge, 2010, pp. 271-290.

12 Karl Marx, Le Capital (Livre premier), in Œuvres, Tome 1, Gallimard, Paris, 1963, chap. XV: « Machinisme et grande industrie », p. 966.

13 Cité par Majid Rahnema et Jean Robert, La Puissance des pauvres, Actes Sud, Arles, 2008, p. 202.

14 Jules Michelet, Le Peuple, Paris, 1846, Flammarion, Paris, 1974, p. 99.

15 Ibidem.

16 Georges Dubosc, « Le Tissage à la main en Normandie », Journal de Rouen du 10 février 1924, en ligne : <http://www.bmlisieux.com/normandie/dubosc25.htm&gt;

17 Edward P. Thompson, La Formation de la classe ouvrière anglaise, Paris, Le Seuil, 2012 [1963], pp. 384-385.

18 Joanna Innés, « Des tisserands au Parlement: la légitimité de la politique du peuple (Angleterre, 1799-1800) », Revue d’histoire du XIXe siècle, n° 42, 2011, pp. 85-100.

19 Edward P. Thompson, op. cit., p. 388.

20 Anne Secord, « Les pubs du Lancashire : La botanique, fierté des artisans », La Recherche n°300, juillet-août 1997, pp. 58-62 ; et « Science in the pub : artisan botanists in early nineteenth-century Lancashire », History of Science, 32 (1994), pp. 269-315.

21 Edward P. Thompson, op. cit., p. 367.

22 Laurent Marty, Chanter pour survivre : culture ouvrière, travail et techniques dans le textile. Roubaix (1850-1914), Paris, L’harmattan, 1996, p. 62-63.

23 Jérôme Rojon, L’Industrialisation du Bas-Dauphiné : le cas du textile (fin XVIIIe siècle à 1914), S. Chassagne (dir.), Thèse d’histoire, Université Lumière- Lyon 2, 2007, 3e partie: « La préservation d’une suprématie (1880-1910) ».

24 Michelle Perrot, Mélancolie ouvrière, Paris, Grasset, 2012, pp. 108-110.

25 Enquête, traité de commerce avec l’Angleterre, Paris, Impr. impériale, 1860- 1862, tome 5, p. 190 et 194.

26 Michelle Perrot, « Les ouvriers et les machines en France dans la première moitié du XIXe siècle », Recherches n°32-33, 1978, pp. 347-373.

27 E. P. Thompson, La Formation de la classe ouvrière, op. cit., p. 383.

28 Nuto Revelli, Il mondo del vinti, Einaudi, 1977, trad. fr. Le Monde des vaincus, Maspero, Paris, 1980, p. 107.

29 Duncan Bythell, The Handloom Weavers, op. cit., pp. 77-sq.

30 Gérard Gayot, « La classe ouvrière saisie par la révolution industrielle à Verviers, 1800-1810 », Revue du Nord, T. 84, n° 347, 2002, pp. 633-666.

31 Jane Kristof, “Blacksmiths, Weavers and Artists: image of Labor in the Nineteenth century”, Nineteenth-Century Contexts, 1993, 17 (2), pp. 174-203.

32 Les Tisserands, Charpentier et Fasquelle, Paris, 1902, p. 49, 107

33 Serge Grafteaux, Mémé Santerre, une vie, Marabout, 1976.

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