Accueil > Critique de la technologie, Histoire > Bertrand Louart, Technologie contre Civilisation, 1999

Bertrand Louart, Technologie contre Civilisation, 1999

Genèse de la technologie

« La puissance, telle une pestilence désolante,
Pollue tout ce qu’elle touche ; et l’obéissance,
Fléau de tout génie, vertu, liberté, vérité,
Fait esclaves les hommes et, de la charpente humaine,
Un automate mécanisé. »

Percy Bysshe Shelley, 1813.

Technology est à l’origine un mot qui désigne simplement une technique particulière ; le terme de technologie est un anglicisme qui s’est imposé pour désigner les techniques les plus modernes : on parle volontiers de technologie spatiale pour désigner la fabrication et l’usage des fusées, mais on ne parlerait de technologie à propos de menuiserie, de plomberie ou de maçonnerie que pour des outils ou des matériaux faisant intervenir un élément de ces techniques de pointe (par exemple, une machine à commande numérique, des pièces normalisées ou des matériaux nouveaux). Nous entérinons cet usage en utilisant ce mot selon le sens qui lui restera pour désigner le complexe industriel et technique propre à notre époque et l’idéologie du progrès matériel qui l’accompagne.

La technologie est un ensemble de techniques, d’outils et de machines, d’organisations et d’institutions, et également de représentations et de raisonnements, produits à l’aide d’une connaissance scientifique très-avancée de certains aspects de la nature et des hommes. Cette connaissance ne peut parvenir à ce degré de maîtrise et de précision spécialisée que grâce aux produits technologiques que ses précédentes avancées ont permis à l’industrie de mettre au point. Par exemple, les manipulations génétiques sont inimaginables sans des connaissances très-spécialisées en biologie moléculaire, qui elles-mêmes ne peuvent être acquises qu’à l’aide d’un appareillage complexe mettant en œuvre une maîtrise très-fine de la physique, de la chimie, etc.

Ainsi, chaque technologie met en œuvre des techniques très-diverses avec une grande précision, et donc le développement technologique induit une coordination entre les différents secteurs industriels, la normalisation des techniques et des produits, le réglage précis des échanges, et tout cela à son tour induit le développement des technologies par les capacités nouvelles de production et les éléments de base normalisés et recombinables à volonté dont se dote ainsi la production industrielle. Au début de l’ère technologique, avec l’apparition de l’industrie nucléaire et aéronautique, l’État avait d’abord assuré de manière autoritaire et volontariste cette coordination à grande échelle des différents secteurs industriels nécessaires à la production des armes nucléaires et de leurs vecteurs. Maintenant, le mouvement de concentration des capitaux en grandes sociétés aux activités diversifiées poursuit de manière autonome, sur sa lancée, cette unification du système technologique à l’échelle de la planète avec la mondialisation des échanges marchands.

En ce sens la technologie est un stade supérieur de la technique, d’abord parce qu’elle s’est acquise des bases qui lui sont spécifiques à partir des formes précédentes, mais surtout parce qu’elle s’est créée à partir de là, en quelque sorte, un monde qui lui est propre. Jusqu’alors la technique était essentiellement empirique, issue de la pratique des arts et métiers, du Néolithique jusqu’au siècle des Lumières, puis méthodique, avec le développement des connaissances scientifiques du XVIIe jusqu’au début du XXe siècle. Durant cette dernière période, la recherche scientifique n’avait que peu de rapports directs avec les applications techniques, qui étaient surtout l’affaire des ingénieurs. La science avait pour but principal la compréhension du monde physique et la description de la nature, la recherche s’effectuait conjointement à l’enseignement dans des universités et des instituts. La science n’était alors que le socle théorique sur lequel les ingénieurs s’appuyaient pour mettre en œuvre les techniques et maîtriser leurs applications industrielles. C’est seulement vers le milieu du XXe siècle que la recherche scientifique a été de plus en plus étroitement mêlée au développement des techniques, en même temps que ses méthodes étaient appliquées à l’étude du vivant, de l’homme et de la société. L’État a d’abord pris en charge son financement et ensuite son organisation pour l’orienter plus spécifiquement vers des connaissances directement opérationnelles et des applications techniques 1. A partir de là, réellement, tout savoir nouveau doit servir à accroître le pouvoir sur la nature et les hommes pour les institutions qui en sont les commanditaires.

Il faut reconnaître que la technique est un des aspects déterminants de l’histoire du XXe siècle, jusqu’ici relativement négligé par les différents courants de la critique sociale radicale.

« La majeure partie de la critique sociale a toujours considéré que les avancées scientifiques et techniques étaient des alliées absolues du processus émancipateur, et n’a jamais imaginé que, en tant que créateur de nouvelles servitudes, elles feraient de la domination une chose insurmontable. »

Miguel Amoròs, Où en sommes-nous ? Pour servir à éclaircir quelques aspects de la pratique critique en ces temps malades, février 1998.

L’affirmation courante selon laquelle « la technique ne vaut que par l’usage que l’on en fait » évite justement de se poser la question politique de savoir qui met au point la technique et pour en faire quoi exactement, et fait passer les moyens techniques comme politiquement neutres, comme s’ils n’induisaient aucune contrainte dans l’organisation des activités humaines : ce n’est pas pour rien que les staliniens ont soutenu le programme électro-nucléaire français qui implique pour sa sécurité et son fonctionnement un pouvoir fort et centralisé qui est la forme politique du pouvoir qu’ils ont toujours admiré.

La technologie – étymologiquement “science des outils” – est la technique scientifique, c’est-à-dire le discours rationnel (logos) appliqué à l’organisation de la production (tekhnê). Mais par “discours rationnel”, il faut entendre ici le discours de la raison abstraite des sciences et du calcul économique dont l’objectivité ne veut considérer que les qualités primaires de la matière – des objets pourvus d’une certaine quantité d’énergie sous forme de masse et de mouvement – et ne considère les intérêts et passions subjectives des hommes que comme une espèce d’irrationalité, tout juste exploitable par la publicité pour mieux mettre en mouvement la masse de ses marchandises. La technologie est donc aussi une idéologie, « la logique d’une idée » (H. Arendt), et cette idée qui en vient à déterminer toutes les activités sociales est que la technique (et l’échange marchand sur lequel le capitalisme veut fonder tous les rapports sociaux est en ce sens un acte purement technique, c’est-à-dire où n’entrent en compte que « le froid intérêt, le dur argent comptant » et aucune considération humaine) peut réaliser, en quelque sorte automatiquement, toutes les valeurs auxquelles les hommes aspirent, tout le Bien souhaitable. Au contraire des religions qui prêchaient la passivité et la résignation, toutes les idéologies se sont prétendues scientifiques, parce que leur but est de mobiliser l’activité humaine en vue de la réalisation sur Terre de leur idée. Elle veulent avoir une action effective sur le monde, elles partent donc de la connaissance scientifique de la réalité qui, par son objectivité, à la fois parvient à transformer effectivement les conditions existantes et prétend laisser les questions politiques aux mains de ceux qui en déterminent l’usage.

La technologie est l’Idéologie Matérialisée par excellence, elle a supplanté toutes les autres parce qu’elle est, immédiatement, la matérialisation en action et l’activité qui matérialise la raison abstraite, c’est-à-dire la vision et les présupposés métaphysiques de la science sur la nature et les hommes qui ont été, de manière sous-jacentes le fondement de toutes les idéologies particulières. Elle est l’aboutissement de l’idéal scientiste né avec le capitalisme, selon lequel le monde est régi par des lois précises et rigoureuses dont la science peut “arracher le secret à la nature” pour instruire les hommes et rendre par là leur existence et leur comportement enfin rationnels. Elle ne voit pas le progrès en termes éthiques et politiques, mais en termes exclusivement matériels et techniques : comment organiser rationnellement les hommes pour les contenter ? 2.

Or, la question historique et sociale par excellence est celle du progrès. Quelle vie mérite d’être vécue et quel monde voulons-nous habiter ? Quels moyens sont compatibles avec ces buts ? C’est à la réponse à ces questions politiques que l’usage et le développement des techniques devraient être subordonnés. Mais le monde moderne ne veut pas entendre parler de ces questions, pour lui la technologie a réponse à tout parce que la technique accroit l’efficacité et le rendement dans l’ordre matériel, le seul que veut, justement, considérer la raison abstraite. Les technologies n’ont d’autre fin que leur propre développement indéfini, qui seul peut matérialiser et par-là justifier les valeurs du progrès qu’elles-mêmes représentent.

A cet enchaînement circulaire, où l’usage de la technologie est justifié par les calculs très-rigoureux de la raison abstraite, et l’usage de la raison abstraite est à son tour justifié par les résultats très-particuliers de la technologie, on reconnaît la marque caractéristique de l’idéologie, qui ne considère de la réalité que ce que ses vues simplificatrices veulent bien en appréhender, et dont les raisonnements superficiels n’ont que mépris pour la vie ; ils représentent, selon l’expression de Marx pour qualifier l’Économie politique capitaliste dont elles sont toutes issues, « le reniement achevé de l’homme ». L’humanité n’est en effet ni efficace, ni rentable – les technologistes nous le rappellent à travers chacune de leurs inventions qui visent à se substituer à la nature et aux facultés humaines – et la vie ne se réduit pas à de la matière et à de l’information en mouvement – comme le montrent les nuisances qui résultent de la mise en œuvre d’une telle conception.

« Quelques uns d’entre-vous se disent certainement encore que la machine les libère. Elle les libère provisoirement, d’une manière, d’une seule, mais qui frappe leur imagination ; elle les libère, en quelque mesure, du temps ; elle leur fait “gagner du temps”. C’est tout. Gagner du temps n’est pas toujours un avantage. Lorsqu’on va vers l’échafaud, par exemple, il est préférable d’y aller à pied. »

Georges Bernanos, La liberté pour quoi faire ?, 1947.

morceaux d’idéologie

Les technologies prétendent supplanter en précision et en efficience bien des savoir-faire et des techniques anciennes, mais en réalité c’est parce que, d’abord, ont été supprimées les possibilités de mettre en œuvre d’une manière indépendante ces dernières. Que l’on songe au pléthorique et d’autant plus étouffant appareil réglementaire qui aujourd’hui sous prétexte d’hygiène, de sécurité et de protection sociale n’interdit certes pas mais complique considérablement les activités productives les plus simples (par exemple: pour porter des œufs du jour au marché, ceux-ci doivent être datés par une machine électronique certifiée et légalement contrôlée…), les mettant ainsi à la seule portée d’une entreprise et, plus généralement, la réservant à une organisation industrielle seule capable d’intégrer toutes les contraintes liées à la production de masse, la distribution à grande échelle et la gestion dans les normes édictées… avec pour conséquence la perte de la qualité des produits (falsifications et ersatz), la propagation des nuisances (vache folle, dioxine, etc.), l’accroissement des résistances bactériennes (salmonellose, listériose, etc.) et autres “pathologies atypiques” aux origines opaques.

Maintenant que l’automation s’est étendue à une très-grande partie de l’appareil de production, les pauvres sont dépossédés de leurs moyens de subsistance autonome, de ce qu’ils pouvaient auparavant tirer de leur activité libre combinée à celle de la nature. Par là, leur “exclusion”, qui n’est rien d’autre qu’un chômage forcé à l’intérieur du système, n’est à son tour possible que parce que cette même production industrielle leur fourni à bon marché des ersatz d’aliments 3. Ils sont ainsi à l’égal des plébéiens de l’antiquité romaine, chassés de leurs terres par le bon marché des blés importés des quatre coins de l’empire et par l’extension des latifundia, n’ayant plus d’autre perspective que le pain et les jeux, réduits à une masse de manœuvre disponible pour toutes les manipulations et les barbaries… en attendant que la décadence entraîne la chute de l’Empire 4. Ce qui existait autrefois indépendamment de l’industrie et de l’État (petits métiers, solidarités de voisinage, etc.), n’a donc aujourd’hui plus droit légalement à l’existence ; non pas que tout cela soit formellement interdit, mais plus subtilement que, au moment où la loi prétend tout réglementer, l’État tout prendre en charge et les autorités faire la preuve de leur compétence en tout 5, cela n’entre plus dans aucun cadre juridique. Le droit à changé de nature, ce n’est plus comme autrefois un cadre définissant certaines limites à la vie sociale, il tend maintenant à dicter à chacun sa manière de travailler et de se comporter en société ; il prétend régler les rapports entre les hommes à l’égal de lois physiques s’appliquant aux éléments d’une machine, et sous couvert de protéger les personnes contre elles-mêmes, réduit leur liberté et les livre à l’arbitraire bureaucratique.

Toute activité personnelle, tout travail réellement productif effectué en vue d’acquérir une certaine indépendance vis à vis de l’économie marchande (tel que le permettaient autrefois la paysannerie, l’artisanat, etc., qui sont les bases de ce que les économistes appellent l’économie informelle) tend donc à devenir impraticable ; la société industrielle en a fait une corvée, au sens que ce terme avait au Moyen-âge, à savoir, – étant soumis à impôts, cotisations, obligations et contrôles divers, ou au contraire travail au noir et donc “non-protégé” – « un travail gratuit que les serfs et les roturiers devaient au seigneur » et une tâche pénible, fonction subalterne du processus de production industriel. Combien de menuisiers ne font plus que du Ikea sur mesure, par exemple, alors que la production des meubles dits “traditionnels” est largement automatisée.

Pour maintenir l’indispensable cohésion d’un “tissu social” rendu ainsi de plus en plus évanescent, le même État de droit se voit obligé d’imposer autoritairement la “solidarité” et la “responsabilité” (par exemple entre parents et enfants) qu’il a par ailleurs rendu si difficile, tandis que l’industrie des loisirs et de la culture reconstitue une sociabilité, une authenticité et une nature de synthèse (de Disneyland en Center Parcs). Car en fait, cette société si démocratique, si libérale et si ouverte ne tolère rien qui lui soit extérieur, plus aucun mode de vie qui n’entre peu ou prou dans ses statistiques, ses réglementations et ses systèmes d’assurances ; rien sur quoi, par ce racket à la protection qui est le soutient de toutes les mafias, les spéculateurs et les bureaucrates puissent avoir, en définitive, le dernier mot.

« Actuellement, la scolarité prolongée, les stages et l’assistance sociale, sont les méthodes employées à outrance pour maintenir une partie toujours plus importante de la population loin de la production, tant qu’elle reste une force productive non nécessaire qu’il faut démobiliser : ces méthodes sont à la charge de l’État et sont présentées comme réussite sociale, expression du “bien être”. Par ces procédés, les jeunes, les chômeurs et les exclus en général, sont écartés des circuits de la production mais conservés en tant que consommateurs. La mondialisation a provoquée une augmentation des dépenses sociales au détriment des autres nécessités significatives de l’État, comme par exemple l’effectif policier et l’achat d’armement. Plutôt que d’avoir recours à l’impôt, les stratèges du pouvoir ont développé des politiques d’atomisation des forces productives inutiles, par le biais d’aide à des associations “à but non lucratif” financées par l’État, par des donations privées alléchées par un dégrèvement fiscal. Pour l’essentiel, il s’agit pour l’État de céder la gestion des services sociaux et du recyclage d’individus à des organisations inoffensives de volontaires, ou à des collectifs encadrant des jeunes, des chômeurs, etc., de manière à développer une économie intermédiaire neutralisant les inutilisables du marché global du travail. Cette économie est appelée à se développer dans les années à venir (en France, l’économie sociale représente plus de 6% des emplois). »

Miguel Amoròs, Où en sommes-nous ?, 1998.

L’idéologie du progrès matériel fait accroire que les machines et les technologies dernier cri sont toujours plus efficaces que les précédentes. Mais personne ne prend jamais la peine de vérifier précisément la réalité de ce qui n’est en fait qu’une pétition de principe. On préfère plutôt s’employer à supprimer tout point de comparaison qui permettrait de saisir précisément quel est le genre d’efficacité dont les technologies sont capables, quel est la manière très-particulière dont elles “rationalisent” les activités humaines 6. Pendant que la production s’automatise, les machines-outils les plus simples à mettre en œuvre et dont l’usage impliquait un véritable savoir-faire tendent à disparaître au profit d’un appareillage plus complexe, bourrée d’électronique difficilement réparable, mais qui se combine à merveille avec les matériaux technologiques et surtout ne nécessite aucune compétence particulièrement approfondie. L’efficacité de l’outillage technologique réside essentiellement, on le voit tous les jours, dans l’indépendance de son fonctionnement à l’égard du personnel qu’il emploie pour l’essentiel à des fonctions subalternes d’entretien et de maintenance de l’appareil productif, de gestion des flux d’intrants et de promotion de ses produits. La main-d’œuvre en est interchangeable, et ses compétences éphémères ou inexistantes ne peuvent pas gêner l’adaptation de l’appareil de production aux contraintes et fluctuations du marché, c’est-à-dire non à la demande sociale elle-même, mais, à travers la publicité et la mode, à la spéculation sur celle-ci rendue d’autant plus aisée par la dépossession et la déréalisation des salariés qu’engendrent partout l’usage intensif des technologies.

Le travail d’usine ou de bureau, où l’individu n’est plus qu’une fonction, un rouage dans la machine qu’est l’entreprise, est donc devenu le modèle des rapports sociaux, c’est-à-dire ce à travers quoi les individus et les institutions perçoivent maintenant toute activité sociale : à la fois au travers des catégories parcellaires (citoyen, consommateur, salarié, contribuable, usager, etc.) employées par la bureaucratie pour diviser les problèmes et mieux les gérer, et au travers de la volonté des individus de s’identifier à une de ces formes de la représentation sociale diffusée par le spectacle. Par exemple, lorsque des salariés revendiquent une plus grande « reconnaissance » dans leur travail, ils demandent par-là a être moins maltraités et aussi une « revalorisation de l’image » que leurs supérieurs hiérarchiques et autres autorités leur renvoient d’eux-mêmes. Il en est de même pour le « respect » que réclament parfois les habitants des banlieues à la suite de reportages télévisés qu’ils estiment calomniateurs à leur endroit. Les rapports sociaux et l’activité des individus ne sont, en effet, plus perçues et analysées que dans les termes diffusés et mis à la mode par la représentation sociale, parce qu’il n’existe plus de communauté à l’échelle humaine dans laquelle ces activités puisse prendre un sens pour la personne elle-même. Aussi l’individu atomisé, qui effectue un travail parcellaire à l’aide de compétences éphémères, n’a d’autre ressource que de rechercher un sens à son existence dans la société en son ensemble, mais cette abstraction ne laisse que la possibilité de s’identifier à ses représentations, de devenir soi-même une image dans le spectacle social.

La boucle est bouclée et, d’une manière générale, la rationalisation qui s’opère par l’automation tend à supprimer tout travail vivant au profit de la manipulation de signes sensés représenter la réalité. Les conséquences désastreuses d’une telle déréalisation de l’activité humaine s’étalent dans toute leur monstrueuse absurdité dans les activités en contact direct avec la nature, dans l’agriculture et l’élevage industriels.

Mais les gens réalistes nous diront que de toute façon « l’homme ordonne, la machine exécute » ; c’est bien, en effet, ce que nos sens nous font immédiatement percevoir, et l’on se contente de hausser les épaules devant celui qui prétend que la réalité est tout autre, que c’est la machine qui dicte à l’homme son emploi.

Les professeurs qui enseignement l’usage des machines à commande numérique et informatique, par exemple, répètent à l’envi que « Il ne faut pas se laisser diriger par la machine » voulant seulement rappeler par là qu’il faut toujours vérifier les ordres qu’on lui donne et ne pas se laisser aller à avoir confiance a priori dans les réglages précédemment effectués. Comment un automobiliste peut à la fois être maître de la conduite de son véhicule et être asservi à son usage social, voilà pourtant une expérience fort communément partagée, mais de laquelle l’habitude de la raison abstraite empêche de tirer le moindre enseignement. Comment une machine automatique, par l’investissement qu’elle représente, le volume de production qu’elle implique, le bon marché auquel elle astreint les autres producteurs et par-là auquel elle astreint ses propres détenteurs, fait que ceux qui la mettent en œuvre n’ont d’autre possibilité que de l’utiliser selon les nécessités technico-économiques non seulement qu’elle impose, mais qu’elle suppose par sa seule existence, voilà ce qu’aucune évaluation technique, ce qu’aucun calcul économique, ce qu’aucune expérimentation scientifique ne peut appréhender. On voit ainsi comment la raison abstraite des sciences se protège de toute évaluation objective, non pas de ses résultats – qui font toujours l’objet de rigoureux calculs –, mais de ses conséquences pratiques, concrètes et réelles, que chacun peut vérifier tous les jours de ses propres yeux, sans l’aide d’aucun expert, instrument de mesure sophistiqué, ni connaissance spécialisée, mais avec seulement un peu de curiosité et d’esprit critique – denrées ne pouvant, certes, être produites industriellement 7.

Le point de vue d’où nous formulons notre jugement critique sur la technologie est donc fort simple : c’est celui de la raison concrète qui ne considère pas isolement les faits et phénomènes, et pas seulement les conséquences apparentes et immédiates des actes, mais aussi le contexte social et historique où ils sont apparus et qui leur donne leur sens, c’est-à-dire à la fois la signification qu’ils peuvent avoir pour les hommes et la direction vers laquelle ils peuvent infléchir les événements ultérieurs. C’est dire que, contrairement à la méthode scientifique, dont l’objectivité appliquée aux sciences humaines est identiquement le point de vue « du plus froid des montres froids », de l’autorité et de la domination, de l’État et de l’Économie, « rien de ce qui est humain ne nous est étranger ».

Dans ce numéro et les prochains sous le même titre, nous allons donc évoquer les conditions historiques et sociales qui ont concouru à la genèse des technologies et à la naissance de la société industrielle dont nous voyons aujourd’hui qu’elle tend à s’unifier mondialement en un système totalitaire technologique. Nous exposerons ensuite quelques conclusions auxquelles la reconnaissance de ces faits nous mène nécessairement dans la mesure où nous ne voulons pas de ce monde et que nous entendons bien nous opposer à son parachèvement.


signification des technologies

• Technologies lourdes

– Nucléaire : Manhattan Project, conception, réalisation et utilisation de la bombe atomique en 1945, dirigé par Robert Oppenheimer (anti-nazi, accusé par la suite de sympathies communistes sous le président Eisenhower).

Energie en tant qu’absolu. Disponible pour tous les usages, donc produite abstraitement, sans aucun rapport avec l’usage particulier.

– Aéronautique : Avions à réaction, missiles et fusées réalisés en 1942, par Werner von Braun (Major de la SS qui dirigera ensuite la construction des fusées du programme Apollo pour le voyage sur la Lune).

Transport en tant qu’absolu. Déplacement sans rapport avec les lieux et indépendament de l’espace géographique et social traversé.

Transformation de la matière

– Matériaux plastiques : Ersatz, matériaux plastiques dérivés des hydrocarbures (Caoutchouc, Nylon), substances chimiques (engrais, pesticides, etc.).

Création de matériaux pour des propriétés spécifiques. Substitus et ersatz. Matières et objets pour un usage spécialisé et unique, c’est-à-dire à la fois jetables et inutilisables par ailleurs, et que les êtres vivants ne peuvent généralement assimiler (d’où pollution et nuisances).

– Antibiotiques et génétique : Pénicilline, antibiotiques, etc. Fonction de l’ADN découverte en 1944.

Manipulation du vivant en tant que matériau pour l’industrie. Le but n’est pas de soigner la maladie en luttant contre ses causes, mais de supprimer son apparition, d’inhiber les facteurs déclenchants pour habituer l’organisme à un environnement pathogène (d’où instrumentalisation et destructuration du vivant).

• Communication et Coordination

– Electronique : Transistor, radar, radio, etc.

Traitement des signaux. Contrôle et communication avec abolition de la distance.

– Informatique : Machines à calculer. En travaillant sur Enigma, machine à décrypter les messages codés allemands durant la guerre, Alan M. Turing établit les principes théoriques du fonctionnement d’une machine capable de résoudre tous les problèmes : l’ordinateur.

Manipulation des symboles. Traitement automatisé de l’information indépendament du sens.

– Cybernétique et automatisation : Robots, automatismes, etc.

Organisation rationnelle du travail et coordination entre les machines et les hommes, « l’usage humain des êtres humains » (Norbert Wiener, créateur de la cybernétique en 1942). L’homme n’est plus qu’un élément du système de la production industrielle, consommé autant que produit par lui.


genèse de la technologie

Du déclenchement de la première à la fin de la seconde Guerre Mondiale, le capitalisme a traversé une crise majeure : le système a dû lutter contre toutes les possibilités émancipatrices que son propre développement technique et économique antérieur avait fait éclore. Il a dû trouver les formes politiques et techniques pour neutraliser ces possibilités, pour lui critiques et révolutionnaires. D’autre part le laisser faire, laisser aller, l’anarchie capitaliste engendrait périodiquement les crises de plus en plus dévastatrices. Après avoir fait le tour de la planète et être ainsi revenu sur lui-même, le libéralisme mettait en concurrence le capital non plus contre les économies locales, mais contre lui-même. Le capitalisme devait mettre un terme à ces tendances autodestructrices, à la dispersion dans l’emploi de ses moyens et à l’inconscience sur ses propres fins 8. Pour cela, il a fait de la politique non plus un art, mais une simple technique ; il a fait de la technique non plus un simple moyen, mais un but politique. Il s’est alors emparé de l’appareil d’État pour en faire un moyen de régulation du marché et de coordination des différents secteurs industriels, en attendant que la concentration des capitaux – qui s’est réalisée depuis sous l’effet du développement technologique, des interdépendances et complémentarités qu’il engendre entre les différents secteurs industriels – y pourvoie d’elle-même. « Dès lors, l’histoire mondiale devient toujours plus l’histoire de la technique. » (M. Amoròs, op. cit.).

La classe ouvrière était, au début du siècle, une force sociale considérable qui a d’abord été neutralisée par l’écrasement des révolutions russe et allemande, puis récupérée dans les systèmes totalitaires, la lutte nationaliste contre ces régimes (seconde Guerre Mondiale et guerre froide) et en l’intéressant à la survie du capitalisme (accès aux biens de consommation, Welfare state, etc.). Le mouvement ouvrier représentait une menace d’autant plus grande que les moyens de production avaient atteint un développement tel que l’unité des moyens techniques alors réalisée rendait possible à la classe ouvrière de s’en emparer et de les mettre en œuvre pour son propre compte. Comme le remarque Simone Weil :

« La machine-outil [a] produit, surtout avant la guerre, le plus beau type peut-être de travailleur conscient qui soit apparu dans l’histoire, à savoir l’ouvrier qualifié. »

Simone Weil, Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale, 1934.

La normalisation des objets techniques, la simplicité et la polyvalence des machines-outils, l’éducation et la qualification d’une partie des ouvriers rendaient alors possible l’appropriation et la réorganisation dans un but émancipateur de l’appareil de production créé par le capitalisme .

Pour désamorcer définitivement ces potentialités révolutionnaires, le système capitaliste s’emploiera dès lors à supprimer la classe ouvrière et à compliquer le système technique de la production pour le mettre aux seules mains des spécialistes qui le conçoivent et le dirigent, techniciens, experts et gestionnaires. L’automatisation de la production n’a pas d’autre but que de faire en sorte que le capital se passe de producteurs ; elle est la volonté de réaliser l’autonomie de la technique à l’égard des hommes. Pour le capitalisme, elle est le seul moyen de supprimer radicalement la séparation entre le travailleur et son produit et de dépasser la contradiction aux conséquences subversives que cela représente. Ainsi, toutes les techniques nouvelles apparues lors de la seconde Guerre Mondiale, et qui constituent maintenant ce que l’on appelle couramment les technologies, ont pour caractère spécifique de limiter les possibilités d’intervention de l’homme en tant que sujet dans le fonctionnement de la machine. Il s’agit là d’une transformation qui va à l’encontre de tout le développement technique antérieur.

L’automatisation sous ses différentes formes, de la mécanisation élargie aux machines pilotées par ordinateur, représente, comparée à tout l’outillage traditionnel dont la machine-outil était le perfectionnement le plus aboutit, un saut qualitatif nettement régressif dans les rapports entre l’homme et la machine. En effet, la machine-outil se limitait à assister l’homme dans son activité, lui laissant toute latitude pour l’organiser à sa guise (ce qui a suscité l’éclosion de créations originales, comme en témoigne l’Art Nouveau et ses recherches de formes organiques), tandis que les machines automatiques se substituent à cette activité, réduisant l’homme au rôle de servant de la machine, l’obligeant à planifier de bout en bout la conception, l’approvisionnement en matières premières et la distribution de la production. C’est donc moins une production qu’il faut organiser à une échelle humaine, que des flux à gérer au niveau d’un système économique qui, dans la mesure ou ce genre de machine se généralise, bouleverse les rapports entre entreprises concurrentes et partenaires, accélère les échanges, et tend, à son tour, à échapper à toute maîtrise humaine. La tâche de l’ouvrier ne consiste plus qu’à alimenter, entretenir et surveiller la machine qui a remplacé le travail vivant et le savoir-faire de plusieurs dizaines de personnes, tandis que les ingénieurs qui planifient cette production automatisée et sa distribution à grande échelle ne peuvent plus se permettre beaucoup d’originalité, leurs marchandises produites en masse devant s’imposer par défaut au plus grand nombre pour être écoulées aisément. L’automatisation est donc une technique qui tend à s’appliquer à tout l’appareil de production en standardisant l’organisation et les produits en amont et en aval des machines automatiques, et de ce fait elle en vient à imposer ces caractères à l’ensemble de la société : l’uniformisation des produits disponibles sur le marché forme le goût pour une esthétique qui tend au dépouillement ornemental et à la fonctionnalité.

Il suffit de feuilleter un catalogue Ikea pour voir que l’on vend là, plutôt que des meubles ou des objets, un “mode de vie” jeune et branché… superficiel et creux qui correspond bien à la perte du goût et de toute compétence réelle qu’engendre la banalisation d’un tel mode de production 9.

de Guernica à Hiroshima

La seconde Guerre Mondiale est le creuset d’où est sorti le complexe industriel et social de la technologie. C’est en effet à partir des luttes contre les formes politiques du totalitarisme que vont se mettre en place dans le “monde libre” les éléments du totalitarisme technologique. Le fascisme, cet « archaïsme techniquement équipé » et le stalinisme, cette bureaucratie technocratique, sont les premiers régimes modernes à avoir traité les problèmes d’ordre politique comme des tâches essentiellement techniques : au gouvernement des hommes, ils ont substitué l’administration des individus atomisés, c’est-à-dire des hommes réduits à l’état de choses (des mouvements de masse aux camps de concentration) 10. Les régimes totalitaires ont fondé leur puissance politique sur des hommes désocialisés, des individus désolés 11, à la fois moralement par l’expérience de la première Guerre Mondiale, idéologiquement par l’écrasement des mouvements révolutionnaires et socialement avec la crise économique et le chômage de masse. Ils ont eu cette supériorité sur les anciennes formes de la démocratie bourgeoise de pouvoir se détacher de tout souci du “bien public” – l’administration des intérêts contradictoires au sein de la société – pour se concentrer exclusivement sur l’accumulation de la puissance, en suscitant l’adhésion frénétique des masses à leur exaltant mouvement pour la conquête du monde.

Dans cette lutte pour s’accaparer la puissance, qui se prolongera bien au-delà de la seconde Guerre Mondiale avec la “guerre froide”, sa course aux armements et au prestige technologique (des missiles intercontinentaux aux voyages sur la Lune), les moyens techniques se substitueront progressivement, partout et dans tous les domaines, aux fins politiques et inversement les réalisations politiques en viendront à ne plus être définies que comme mise en œuvre à grande échelle de gadgets technologiques. Et c’est dans le “monde libre”, que finalement se réalisera le parachèvement de la recherche de puissance absolue entamée par les systèmes totalitaires, et dont avaient seulement rêvé, avant eux, toutes les formes de domination.

Pour la première fois, avec le Manhattan Project, une organisation sociale et industrielle a été créée de toutes pièces – et sous le secret militaire – dans le but précis et unique de produire un objet technique qui dépasse, et de loin, toute mesure et toute maîtrise humaine : la bombe atomique 12. (Quatre usines pour la séparation des isotopes de l’uranium, employant plusieurs dizaines de milliers de personnes, ont été construites sur des sites tenus secrets et plus de 2 000 chercheurs, techniciens et militaires ont travaillé à la mise au point de la Bombe à Los Alamos). Ce type d’organisation est par la suite devenue le modèle pour la recherche scientifique et technique, la base pour le développement de l’industrie nucléaire en particulier, et pour toute l’industrie technologique, étroitement liée aux activités militaires. Et cette nouvelle organisation de la production transformera profondément à son tour les rapports sociaux.


La science et le bon sens

par Robert J. Oppenheimer

Le 16 juillet 1945, à Alamogordo dans le désert du Nouveau-Mexique, la première bombe atomique explose. A la fin de cet essai, Oppenheimer vit venir vers lui Bainbridge, le physicien responsable du test, qui en guise de commentaire lui jeta simplement : « Maintenant, nous sommes tous des salauds. » Oppenheimer lui-même conviendra que personne n’avait alors fait de remarque plus pertinente.

Au moment où le gouvernement américain lui demande comment utiliser la Bombe contre le Japon, il signera, avec trois autres savants, le texte suivant :

« Les opinions de nos collègues scientifiques sur l’emploi de ces armes [la bombe atomique] ne sont pas unanimes : elles vont de la proposition d’une démonstration purement technique à l’utilisation militaire conçue de façon à provoquer une reddition. […] Nous nous sentons plus proches de ces dernières vues ; nous ne pouvons proposer aucune démonstration technique susceptible de mettre fin à la guerre ; nous ne voyons aucune alternative acceptable [sic !] à l’emploi militaire direct.

En ce qui concerne les aspects généraux de l’utilisation de l’énergie atomique, il est clair que nous, en tant qu’hommes de science, n’avons aucun droit de propriété. Il est exact que nous sommes parmi le petit nombre de citoyens qui ont eu l’occasion de réfléchir longuement à ces problèmes durant les dernières années. Nous ne pouvons prétendre, cependant, à aucune compétence particulière pour ce qui est de résoudre les problèmes politiques, sociaux ou militaires provoqués par l’avènement de la puissance atomique. »

Au moment où ces messieurs se lavent les mains par avance des actes qu’ils ont conseillés, Léo Szilard, qui en 1939 par l’intermédiaire d’A. Einstein avait averti le gouvernement américain de la possibilité de l’existence chez les nazis de recherches sur la Bombe, fait circuler une pétition parmi les physiciens, qu’il compte adresser au président Truman pour empêcher son “emploi militaire direct”. Il tente d’obtenir les signatures des chercheurs de Los Alamos, mais se heurte à Oppenheimer, directeur scientifique de ce centre de recherches, qui « estime qu’il est inapproprié de la part d’un savant d’utiliser son prestige pour faire des déclarations politiques »

Par la suite Oppenheimer dirige le développement des armes atomiques (bombe A) préconisant leur emploi à des fins tactiques, comme soutien sur le terrain aux opérations militaires. Il s’oppose pourtant à la mise au point des armes thermonucléaires (bombe H), beaucoup plus puissantes, mais qui entraveraient le développement de la bombe A et relégueraient tout armement nucléaire au rôle sans gloire de dissuasion et de terreur.

Edward Teller, qui dirige les recherches sur la bombe H, parvient en 1951 à mettre au point le principe de son fonctionnement. Oppenheimer, au vu de l’ingéniosité de la chose s’exclamera alors : « It’s technically sweet ! » (“techniquement, c’est sublime !”) ;

« Quand je vis comment la faire, il m’apparut clairement qu’il fallait au moins tenter de la réaliser. Le seul problème qui demeurait serait celui de son emploi. […] Restait seulement à savoir comment traiter le problème militaire, politique et humain une fois que l’arme serait disponible. » 13

C’est bien là, formulé dès ses origines, le principe de tout développement technologique…


A la fin de la seconde Guerre Mondiale, le totalitarisme, sous sa forme la plus grossière et la plus brutale, le fascisme, était vaincu. Mais Hiroshima – et avant cela les bombardement massifs de villes allemandes et japonaises par les Alliés sans autre but stratégique que la démoralisation des populations civiles – ne fait qu’illustrer combien moralement il a vaincu, lui qui avait engagé les hostilités avec Guernica. Ainsi, la fin des camps de concentration nazis ne signifiait nullement la fin de la terreur de masse ; avec la bombe atomique et la course aux armements nucléaires cette dernière s’étend d’un coup à la planète entière, avec pour conséquence chez les populations un saut qualitatif dans l’indifférence à l’égard de leur propre sort.

La course aux armements et l’équilibre de la terreur sont la première manifestation de l’autonomie du processus technologique face aux êtres humains : lorsque des stratèges bien à l’abri dans leurs bunkers jouent sur ordinateur avec des scénarios impliquant des millions de morts en quelques jours de guerre nucléaire et font connaître de tels calculs au monde, il est signifié à chaque être humain combien il compte maintenant pour peu de choses dans le complexe étatico-militaro-industriel, la machinerie qui peut ainsi régler son sort en quelques instants 14.

Avec la Bombe, pour la première fois dans l’histoire, le pouvoir de l’État n’existe plus seulement en tant que pouvoir politique, mais principalement en tant que puissance technique d’annihilation du sujet politique (citoyens, société et nation) d’où émanait autrefois sa légitimité. Par là, ce pouvoir s’est rendu indépendant des populations dont il n’a maintenant plus que la charge, c’est-à-dire dont il doit gérer les “ressources humaines” au mieux des nécessités techniques imposées par l’économie mondialisée. Avec le Manhattan Project, venait donc de naître la société industrielle, une organisation sociale issue de l’organisation industrielle de la production sous l’égide des technologies. Cette société évolue au gré des nécessités économiques et techniques liées au fonctionnement de sa machinerie ; l’existence des hommes y est prise en charge aussi bien matériellement qu’idéologiquement par la production de masse qui occupe tout l’espace social ; les rapports sociaux se réduisent à des actes techniques, échanges marchands et communication d’informations.

Enfin son but essentiel – celui auquel tous les moyens sont subordonnés – n’est pas le renouvellement ni l’enrichissement de la vie humaine, mais une production d’objets techniques par lesquels le système accroît toujours sa puissance et étend son empire sur la totalité des conditions de la vie sur Terre.

Bertrand Louart

Publié dans:

Notes & Morceaux choisis

bulletin critique des sciences, des technologies et de la société industrielle

n°3 – juin 1999

Edition revue en 2003

.


Notes:

1 Sur l’histoire de l’institution scientifique, voir J.-J. Salomon, Science et politique, éd. du Seuil 1970.

2. Sur le scientisme, voir la brochure L’ennemi, c’est l’homme, 1993. Un aperçu sur la critique de la science dans Remarques sur l’agriculture génétiquement modifiée et la dégradation des espèces, éd. de l’Encyclopédie des Nuisances, 1999, p.26.

3. Voir de Venant Brisset, Tant qu’il est encore temps… Libre opinion sur l’agriculture, l’État et la Confédération Paysanne, Octobre 1998.

4. Voir de Arthur Koestler, Spartacus (1945), les discours de Marcus Crassus dans la 4e partie, ch. IV.

5. Avec comme contre-coup l’accroissement des recours juridiques contre les autorités pour “délits involontaires” : « Les gens ne supportent plus de penser qu’ils sont victimes de la fatalité. » s’indigne un député dans Le Monde du 30 avril 1999. Ne serait-ce pas parce qu’ils n’ont plus le loisir d’expérimenter aucune liberté ?

6. Voir, par exemple : Jean-Marc Mandosio, L’effondrement de la Très Grande Bibliothèque Nationale de France, éd. de l’Encyclopédie des Nuisances, 1999.

7. Sur « le déclin continu de l’intelligence critique et du sens de la langue auquel ont conduit les réformes scolaires imposées depuis trente ans » voir Jean-Claude Michéa, L’enseignement de l’ignorance et ses conditions modernes, éd. Climat, 1999.

8. Sur la fin du libéralisme, voir Karl Polanyi, La grande transformation, 1941 ; éd. Gallimard, 1983.

9 Cf. Bertrand Louart, “La menuiserie et l’ébénisterie à l’époque de la production industrielle”, Notes & Morceaux choisis n°6, 2004.

10. Voir de S. Tchakhotine, Le viol des foules par la propagande politique, 1939. Il faut remarquer que l’auteur voulait organiser une propagande progressiste qui aurait repris les mêmes méthodes de conditionnement des masses par identification réflexe à un mouvement politique que celle de la propagande fasciste qu’il voulait combattre.

11. Voir de H. Arendt, Le système totalitaire, 1951, particulièrement la fin du chapitre Idéologie et terreur : « L’homme désolé se trouve entouré d’autres hommes avec lesquels il ne peut établir de contact, ou à l’hostilité desquels il est exposé. »

12. Pour une analyse de « notre existence sous le signe de la bombe », voir Günther Anders, Sur la bombe et les causes de notre aveuglement face à l’apocalyse, chapitre de L’obsolescence de l’homme, 1956 (traduction aux éditions de l’EdN/Ivréa, 2002).

13. Les citations sont extraites du livre de Michel Rival, Robert Oppenheimer, éd. Flammarion 1995. Biographie intéressante parce que, quoique très respectueuse du “grand homme”, laisse néanmoins transparaître clairement son opportunisme débridé.

14. Voir de L. Mumford, Le mythe de la machine (1967), en particulier les chapitres 9 (La nucléation de la puissance) et 10 (La nouvelle mégamachine) du vol. II.

Advertisements
  1. Aucun commentaire pour l’instant.
  1. No trackbacks yet.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :