Dwight Macdonald, La Bombe, 1945

Le matin du 6 août 1945, à 9h15, un avion américain a largué une bombe sur la ville japonaise d’Hiroshima. D’une puissance de 20 000 tonnes de TNT, cette bombe à elle seule a détruit en un clin d’œil les deux tiers de la ville et probablement tué ses 343 000 habitants. Sans aucun avertissement. Cet acte épouvantable nous rabaisse, nous, les « défenseurs de la civilisation », au même niveau que les monstres de Majdanek. Et nous, le peuple américain, ne sommes pas moins, ni plus, responsables de ces horreurs qu’eux, le peuple allemand.

Cette responsabilité ne fait pas de doute mais il y a pourtant beaucoup plus à dire. La bombe atomique est un événement tel qu’elle fait passer au second plan la victoire alliée sur l’Allemagne et le Japon. Lire la suite »

Dwight Macdonald, The Bomb, 1945

At 9:15 on the morning of August 6, 1945, an American plane dropped a single bomb on the Japanese city of Hiroshima. Exploding with the force of 20,000 tons of TNT, the bomb destroyed in a twinkling two-thirds of the city, including, presumably, most of the 343,000 human beings who lived there. No warning whatsoever was given. This atrocious action places “us”, the defenders of civilization, on a moral level with “them”, the beasts of Maidanek. And “we”, the American people, are just as much and as little responsible for this horror as “they”, the German people.

So much is obvious. But more must be said. For the “atomic” bomb renders anticlimactical even the ending of the greatest war in history. Lire la suite »

Roger Godement, Science, technologie, armement, 1997

Le lecteur innocent et beaucoup de mathématiciens confirmés seront probablement surpris de trouver dans mon livre quelques allusions très appuyées à des sujets extra-mathématiques et particulièrement aux relations entre science et armement. Cela ne se fait pas : la Science est politiquement neutre [1], même lorsque quelqu’un la laisse par mégarde tomber sur Hiroshima. Ce n’est pas non plus au programme : le métier du mathématicien est de fournir à ses étudiants ou lecteurs, sans commentaires, des instruments dont ceux-ci feront plus tard, pour le meilleur et pour le pire, l’usage qui leur conviendra.

Il me paraît plus honnête de violer ces misérables et beaucoup trop commodes tabous et de mettre en garde les innocents qui se lancent en aveugles dans des carrières dont ils ignorent tout. En raison de ses catastrophiques conséquences passées ou potentielles, la question des rapports entre science, technologie et armement concerne tous ceux qui se lancent dans les sciences ou les techniques ou les pratiquent. Elle est gouvernée depuis un demi-siècle par l’existence d’organismes officiels et d’entreprises privées dont la fonction est la transformation systématique du progrès scientifique et technique en progrès militaire dans la limite, souvent élastique, des capacités économiques des pays concernés. Lire la suite »

C. Bonneuil et J.B. Fressoz, Capitalocène, 2017

une histoire conjointe du système terre et des systèmes-monde

Si, selon le mot de Frederic Jameson [Jameson, 2003], il est plus facile « d’imaginer la fin du monde que celle du capitalisme », c’est que ce dernier est devenu coextensif à la Terre.

Les trois derniers siècles se caractérisent par une accumulation extraordinaire de capital : en dépit de guerres destructrices, ce dernier s’est accru d’un facteur 134 entre 1700 et 2008 [Piketty, 2013] [1]. Cette dynamique d’accumulation du capital a sécrété une « seconde nature » faite de routes, de plantations, de chemins de fer, de mines, de pipelines, de forages, de centrales électriques, de marchés à terme et de porte-conteneurs, de places financières et de banques structurant les flux de matière, d’énergie, de marchandises et de capitaux à l’échelle du globe. Bien plus qu’un « anthropos » indifférencié et considéré sous l’angle principalement démographique, c’est cette technostructure orientée vers le profit qui a fait basculer le système terre dans « l’Anthropocène ». Le changement de régime géologique est le fait de « l’âge du capital » [Hobsbawm, 1968] bien plus que le fait de « l’âge de l’homme » dont nous rebattent les récits dominants. Lire la suite »

J.B. Fressoz et D. Pestre, Risque et société du risque depuis deux siècles, 2011

Les sociologues qui, depuis trente ans, pensent la crise environnementale et les risques technologiques – et dont Ulrich Beck est l’un des représentants les plus éminents et stimulants – réfèrent à une série d’oppositions entre modernité et postmodernité (voire modernité réflexive), entre société du progrès et société du risque. En faisant du risque l’objet central de la situation présente, ils proposent une image – et un système d’oppositions – qui, nous semble-t-il, servent d’abord à faire valoir notre supériorité, la nouveauté radicale et exemplaire de nos attitudes.

Les risques ne seraient pas seulement devenus notre nouvelle condition, ils auraient aussi changé de nature. Ils ne sont en effet plus d’abord naturels mais issus de la modernisation elle-même ; ils ne sont plus circonscrits mais ont mué en incertitudes globales ; ils ne sont plus des effets secondaires du progrès mais constituent le défi premier de nos sociétés. Les savoirs multiples qui font connaître les risques invisibles mais globaux que produit la technoscience se retrouvent ainsi au cœur du politique et doivent devenir nos guides. On peut alors dire de la modernité qu’elle est devenue réflexive, qu’elle est capable de questionner sa propre dynamique, voire de la maîtriser [Beck, 2001]. Lire la suite »

Groupe Grothendieck, Avis aux chercheurs, aux professeurs, aux ingénieurs, 2020

Dix thèses sur la technoscience

 

À l’apparence de calme élégiaque des universités et campus, où bourgeonne sur l’arbre de la connaissance les cerveaux de demain, correspond en réalité une machinerie infernale pompant nerfs, force de travail et ressources terrestres, avec rigueur et discipline, dans des laboratoires et des instituts où l’on transforme et désagrège plus que l’on étudie. Ces nouveaux temples, où les prêtres-experts propagent les mantras de la Vérité́ sous le nom de « connaissance scientifique », sont en liaison avec les autres arcanes du pouvoir que sont les militaires et les industriels et tout ceci forme la religion de notre époque. Cette religion, c’est la technoscience.
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Lewis Mumford, Lettres à des Allemands, 1945

Peu de temps après la défaite de l’Allemagne, l’Office of War Information [Service de renseignement des armées américain ; NdT] me demanda d’écrire un bref ouvrage à l’adresse des Allemands, afin de leur donner une idée de la manière dont les Américains considèrent l’histoire du Nazisme et des crimes qui furent commis au nom de l’Allemagne. Cette tâche s’avérait ardue si je suivais à la lettre la directive que j’avais reçue et si je m’adressais à la masse anonyme des Allemands. Je ne pouvais m’imaginer un seul Allemand lisant trois pages de ce que j’avais à dire : la distance psychologique entre nous était trop grande.

C’est ce qui me poussa à adopter la forme d’une lettre, adressée soit à quelqu’un qui existait vraiment, soit à une chimère formée de personnes et d’amis que j’avais effectivement connus dans l’Allemagne d’avant la guerre. Cette méthode avait ses limites, surtout parce qu’elle me confinait à des gens de ma génération ; mais cette limite avait un certain avantage, en ceci qu’elle me permettait de traiter de faiblesses qui n’étaient pas à l’origine particulièrement national-socialistes. Il est important, tant pour les Allemands que pour les Américains, de réaliser à quelle profondeur plongent les racines du Nazisme allemand ; nous ne devons pas commettre l’erreur de penser une nouvelle fois que nous avons détruit l’arbre quand nous n’avons fait qu’en couper les branches et que le tronc demeure. Lire la suite »

Günther Anders, Machines, 1987

Briseur de machines ?

1.Croire, comme nos pères l’ont encore fait, que des machines peuvent et doivent nous remplacer et que leur travail peut et doit remplacer le nôtre est totalement obsolète. Là où nous travaillons, nous ne travaillons la plupart du temps pas « encore » mais « à nouveau » : nous remplaçons en fait les machines. Ou bien parce qu’aucune machine ne peut s’en charger, ou bien – et ici l’adverbe « encore » est encore légitime – parce que les machines, qui devraient « en fait » s’en charger, n’ont scandaleusement pas encore été inventées. Du coup, nous remplaçons des machines qui n’existent pas encore. Bien sûr le remplacement que nous assurons est toujours lamentable. Si les instruments que nous remplaçons pouvaient observer les efforts que nous faisons pour les remplacer, ils s’amuseraient de notre tentative maladroite. Je dis « si » et j’emploie le conditionnel car, bien sûr, en tant qu’instruments, ils sont fiers d’être incapables de s’amuser et même d’être incapables d’être fiers de quoi que ce soit.

2. Aujourd’hui, il me faut une fois de plus lire que je serais un « briseur de machines réactionnaire ». C’est le plus absurde des reproches qu’on peut me faire. Car mon combat ne vise pas les modes de production, comme au XIXe siècle, mais les produits eux-mêmes. Je n’ai encore jamais proposé que nous produisions des missiles manuellement et dans le cadre d’un travail à domicile au lieu de les produire en usine. Ce que j’ai toujours proposé, c’est qu’on ne produise pas de missiles du tout.

3. Ceux qui nous traitent de « briseurs de machines », nous devons les traiter en retour de « briseurs d’hommes ».

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Jean-Pierre Dupuy, Confusionniste nucléaire, 2019

Lettre ouverte au mensuel La Décroissance

Quelle surprise de lire dans La Décroissance n°159 de mai 2019 une interview tout ce qu’il y a de plus complaisante et servile de la Pourriture Nucléariste et du Technocrate Pseudo-Critique Jean-Pierre Dupuy!

Ce personnage pour le moins ambigu – en tout cas qui se veut un conseiller des dirigeants et qui travaille clairement pour «l’acceptabilité sociale» de toutes les innovations technologiques – l’a certainement mauvaise de s’être fait doublé par Pablo Servigne & Co et sa start-up de l’Happy Collapse sur les questions de risque technologique auprès des instances gouvernementales et patronales. C’est manifestement cet aspect qui lui vaut de paraître en toute innocence dans votre journal.

Mais ce polytechnicien, avec son dernier ouvrage La Guerre qui ne peut pas avoir lieu, essai de métaphysique nucléaire (éd. Desclée de Brouwer, 2019) est toujours aussi à côté de la plaque et hors de la réalité. Lire la suite »

Mathieu Gaulène, De quoi la Fondation Sasakawa est-elle le nom?, 2011

A lire le bilan de la Fondation franco-japonaise Sasakawa (FFJS), branche française de la très influente Fondation Sasakawa, on serait tenté de penser que l’on a là à faire à une banale institution culturelle japonaise. Pourtant, à de nombreuses reprises ces dernières années, des affaires ont rappelé ce qui se cache derrière cette fondation. Dernière en date, le procès de Karoline Postel-Vinay a servi de piqûre de rappel.Lire la suite »