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Posts Tagged ‘seconde guerre mondiale’

Jean-Marc Lévy-Leblond, Faut-il faire sa fête à la science?, 2006

13 octobre 2017 Laisser un commentaire

Depuis une vingtaine d’années, la Fête de la science a pris sa place dans le programme des événements festifs que bien des institutions culturelles organisent depuis les années 1980 pour tenter de (re)trouver le contact avec le public, aux côtés de la Fête de la Musique, de Lire en fête, des Journées du Patrimoine, etc.

Pour autant, le projet de célébrer la science, de lui donner un caractère festif, ludique et populaire, n’est pas si nouveau qu’on pourrait le croire. Le xixe siècle a connu d’importantes manifestations de ce type, dont le spectaculaire reposait déjà sur les nouvelles technologies – celles de l’époque s’entend. Ne donnons qu’un exemple : le soir du 29 octobre 1864, plus de deux mille visiteurs se pressent dans les galeries, les amphithéâtres et la bibliothèque du Conservatoire des arts et métiers. L’Association pour l’avancement des sciences y donne une fastueuse « soirée scientifique », une « fête grandiose de la science et de l’industrie » dont Cosmos 1 rend compte en des termes significatifs :

« À huit heures, les portes du Conservatoire s’ouvrirent : un faisceau de lumière électrique faisait le jour sur le passage des invités, se prolongeant jusque dans la rue Saint-Martin, où les badauds attroupés se complaisaient niaisement [sic] à cet éblouissement. […] La chapelle, éclairée par deux appareils électriques, offrait un magnifique coup d’œil. Cette lumière si intense, si vive, qu’on dirait qu’elle pénètre, qu’elle absorbe les objets, produisait un effet magique sur les chutes, les jets, les nappes d’eau qui s’échappaient de toutes les machines hydrauliques. »

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Dwight Macdonald, Le socialisme sans le progrès, 1953

20 juin 2017 Laisser un commentaire

Présentation des éditeurs

Cet ouvrage est la traduction de “The Root is Man”, article publié en 1946 dans la revue new-yorkaise Politics. Il comprend les notes et les trois appendices ajoutés par l’auteur lors de sa republication sous forme de livre en 1953.

Dwight Macdonald, journaliste et écrivain américain, est né à New York en 1906. Contributeur de Time puis de Fortune dans les années 1920, il s’intéressa aux idées marxistes dans le contexte de la Grande Dépression. En 1937, il devint membre du comité de rédaction de la Partisan Review, proche du Parti communiste américain, puis du Parti trotskiste auquel il adhéra en 1939. Mais, à partir de 1941, il se démarqua de ce courant et adopta une position résolument pacifiste en réaction à l’entrée en guerre de son pays.

En 1944, il fonda sa propre revue, Politics, qui devint une référence pour la gauche anti-stalinienne aux Etats-Unis. Cette revue accueillit les contributions de bon nombre de « non-conformistes » de cette époque : Daniel Bell, Charles Wright Mills, George Orwell, Albert Camus, Hannah Arendt, Karl Jaspers, Bruno Bettelheim, Victor Serge, Ignazio Silone ou encore Simone Weil. Les trois articles les plus importants qu’y signa Macdonald furent : “The Responsability of Peoples” (1944), “The Bomb” (1945) (1) et “The Root is Man”. Lire la suite…

Paul Tibbets, J’ai lancé la bombe atomique sur Hiroshima, 1965

16 juin 2017 Laisser un commentaire

Battu sur terre et sur mer, le Japon poursuit quand même la lutte [c’est faux, le Japon à cherché à capituler plusieurs mois auparavant; NdE]. Le 6 août 1945, un quadrimoteur américain apparaît au-dessus du Japon. Il emporte vers Hiroshima l’arme terrible qui va bouleverser le monde. Le Général Paul Tibbets, commandant de la super-forteresse volante qui bombarda Hiroshima, raconte pour la première fois les détails de sa mission.

Jusqu’en février 1943, je fus stationné en Afrique du Nord où je dirigeais un groupe de bombardiers B-17. C’est là qu’un beau jour je fus convoqué chez le général Doolittle :

« Le général Arnold me demande mon meilleur spécialiste en bombardement. Puisque vous avez terminé votre tour d’opérations, c’est vous que j’enverrai. Préparez-vous à rentrer immédiatement. »

De retour aux États-Unis, je fus affecté aux essais et à la mise au point définitive du nouveau bombardier B-29, celui que nous allions appeler la « super-forteresse volante ». Je pus ainsi étudier à fond ce type d’appareil, d’autant que je possédais, en plus de ma formation strictement militaire, un bagage technique assez considérable. C’est à cette époque, alors que je me trouvais au Nouveau-Mexique, que j’eus une première indication de la mission capitale qui allait bientôt m’échoir. Lire la suite…

Gérard Nissim Amzallag, Invitation à l’antiphonie, 2009

15 avril 2017 Laisser un commentaire

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Réflexions d’un biologiste
à la lecture d’Henri Maldiney

« Et nous demandons qu’on veuille réfléchir sur ceci : la religion et l’art ne sont pas des ruptures d’avec la simple vie moins expressément humaines que ne l’est la science ; or quel esprit sincèrement religieux, quel artiste authentiquement créateur, poursuivant la transfiguration de la vie, a-t-il jamais pris prétexte de son effort pour déprécier la vie ? »

Georges Canguilhem, La connaissance de la vie.

Henri Maldiney parle fort peu de science. On peut en découvrir la raison dans ses écrits. La pensée du rien [soit de ce qui semble insignifiant en apparence ; NdE], c’est-à-dire de ce qui est en amont de l’existence et qui la fonde, tient une place centrale dans son œuvre. Or Maldiney considère que la science ne permet pas d’entrevoir ce rien dans sa réalité propre. Il écrit ainsi :

« L’Homme de science ne parle du rien que pour l’exclure. Ce rejet, né de la conviction que l’étant est en tout positivité permet d’en déterminer l’en-soi dans la forme de l’objectité. Mais pour opérer sur quelque chose dans le monde, il faut d’abord avoir ouverture à lui. » 1

On ne peut que lui donner raison. Le concept de rien na aucune réalité propre en science. Il s’insère tout au plus comme négation d’une réalité positive comme le signe accablant d’un échec expérimental. Lorsque le rien fait surface, le savoir positif se rétracte Mais dans ce cas, n’est-ce pas le signe de sa remise en question, prémisse de son renversement impromptu ? Pas vraiment, parce que le rien dont il est question en science est un vide dénué de potentialité créatrice. Il n’anticipe pas une ouverture vers l’inconnu, mais invite seulement à rejeter la théorie dont il dévoile, par son irruption, les lacunes. L’expérience étant étroitement conçue en rapport à une théorie, elle ne peut engendrer de réponse hors du dualisme vrai-faux dans laquelle elle est par avance emprisonnée. C’est pourquoi la réponse nulle en science, le “rien” de l’expérience qui a échoué n’a pas grand chose à voir avec l’apparaître 2, et encore moins avec l’impression originaire qui lui est intimement associée 3. Or cette impression, Maldiney la caractérise ainsi :

« Elle ne se développe pas (elle n’a pas de germe), elle est création originaire. » 4

Dans l’impossibilité d’appréhender le rien, la science moderne se trouve dans l’incapacité d’appréhender la dimension créatrice contenue dans son “objet d’étude”. Elle se voit condamnée à une représentation déterministe du monde qu’elle étudie, dans lequel le temps est linéarisé et sécable à l’infini si bien qu’aucune rupture, aucune discontinuité n’en devient concevable. C’est la répétition éternelle du même, d’un réel inerte se transformant au gré de lois immuables, enfermé dans la “dichotomie du vrai”. Lire la suite…

Georges Orwell, Le rôle du sabotage, 1942

22 octobre 2015 Laisser un commentaire

J’ai prononcé il y a peu une causerie sur la politique de la terre brûlée qui, dans cette guerre, joue un rôle de premier plan ; ce qui m’amène tout naturellement à vous parler du sabotage. Le sabotage est la tactique des peuples soumis à l’occupation étrangère, tout comme la terre brûlée est celle d’une armée en retraite. Un bref aperçu sur l’étymologie de ce vocable permettra de mieux saisir les mécanismes qu’il implique.

Tout le monde a entendu parler de sabotage. Ce mot est de ceux qui se sont introduits dans toutes les langues ; mais la plupart des gens qui l’utilisent ignorent son origine. Il s’agit, en fait, d’un vocable français. Dans le nord de la France ainsi que dans les Flandres, paysans et ouvriers portent de lourdes chaussures de bois appelées sabots. Voici maintenant bien longtemps, des travailleurs en révolte contre leurs patrons s’avisèrent d’introduire leurs sabots dans les rouages d’une machine en marche, provoquant ainsi d’importants dégâts. Cette initiative dommageable fut dénommée sabotage. Depuis lors, dans le monde entier, ce terme désigne tout acte accompli de façon délibérée en vue de détériorer le matériel et de mettre par là même les entreprises hors d’état de fonctionner. Lire la suite…

Teilhard de Chardin, Quelques réflexions sur le retentissement spirituel de la bombe atomique, 1946

4 octobre 2015 Laisser un commentaire

Nous proposons à nos lecteurs un texte sur la bombe atomique du Père jésuite et paléontologue Teilhard de Chardin (1881-1955), qui aurait pu tout aussi bien s’intituler comment j’ai appris à aimer la bombe et ne plus m’en faire… En effet, c’est là un des textes de l’époque à la gloire de la Bombe probablement le plus stupéfiant de tous. A le lire, on croirait ce personnage tout droit descendu de l’île volante de Laputa (cf. Jonathan Swift, Les voyages de Gulliver, 1726) : tout occupé à chanter la gloire de la science et de la toute-puissance qu’elle confère à « l’homme », il en oublie que le Manhattan Project était avant tout un projet militaire initié dans le contexte d’une guerre des plus meurtrières et destructrices qui ait jamais été, et que la course aux armements et la guerre froide – qui en septembre 1946 était déjà des évidences – promettaient des dévastations encore plus considérables.

Tous les poncifs du scientisme et du progressisme le plus vulgaire y passent : on exalte « les nouveaux pouvoirs de l’homme » – quels hommes ? les militaires et les chefs d’État avec un pouvoir de domination maintenant illimité ? ; la Bombe n’est que la suite de la conquête du feu – tout le monde peut bricoler une Bombe dans son garage, c’est bien connu ! ; cette arme absolue va tuer la guerre et réconcilier les peuples – tout comme les précédents perfectionnements de l’armement, n’est-ce pas ? ; ce progrès en annonce d’autres qui nous rendent « comme maîtres et possesseurs » de la création en totalité – on voit encore aujourd’hui comment les puissances industrielles continuent à ravager le monde sur cette base ; etc. Lire la suite…

Bertrand Louart, Technologie contre Civilisation, 1999

30 août 2015 Laisser un commentaire

Genèse de la technologie

« La puissance, telle une pestilence désolante,
Pollue tout ce qu’elle touche ; et l’obéissance,
Fléau de tout génie, vertu, liberté, vérité,
Fait esclaves les hommes et, de la charpente humaine,
Un automate mécanisé. »

Percy Bysshe Shelley, 1813.

Technology est à l’origine un mot qui désigne simplement une technique particulière ; le terme de technologie est un anglicisme qui s’est imposé pour désigner les techniques les plus modernes : on parle volontiers de technologie spatiale pour désigner la fabrication et l’usage des fusées, mais on ne parlerait de technologie à propos de menuiserie, de plomberie ou de maçonnerie que pour des outils ou des matériaux faisant intervenir un élément de ces techniques de pointe (par exemple, une machine à commande numérique, des pièces normalisées ou des matériaux nouveaux). Nous entérinons cet usage en utilisant ce mot selon le sens qui lui restera pour désigner le complexe industriel et technique propre à notre époque et l’idéologie du progrès matériel qui l’accompagne. Lire la suite…

Bertrand Louart, Tecnología contra civilización, 1999

30 août 2015 Laisser un commentaire

Génesis de la tecnología

El poder, como una pestilencia desoladora,
Contamina todo lo que toca; y la obediencia,
Azote de todo genio, virtud, libertad, verdad,
Hace esclavos a los hombres y al andamiaje humano,
Un autómata mecanizado.

Percy Bysshe Shelley, 1813.

Technology es en su origen una palabra que designa simplemente una tecnología particular; el término “tecnología” es un anglicismo que se ha impuesto para designar las técnicas más modernas: se habla de buen grado de tecnología espacial para designar la fabricación y el uso de cohetes, pero no se hablaría de tecnología a propósito de carpintería, plomería o albañilería más que para referirse a las herramientas o los materiales que hagan intervenir un elemento de esas técnicas-punta (por ejemplo, una máquina con cerebro electrónico, piezas normalizadas o materiales nuevos). Ratificamos tal uso utilizando esa palabra según el sentido que le será ya propio para designar el complejo industrial y técnico característico de nuestra época y la ideología del progreso material que lo acompaña. Lire la suite…

Bertrand Louart, Technology vs. Civilization, 1999

30 août 2015 Laisser un commentaire

The Genesis of Technology

Power, like a desolating pestilence,
Pollutes whate’er it touches; and obedience,
Bane of all genius, virtue, freedom, truth,
Makes slaves of men, and of the human frame,
A mechanized automaton.”

From Percy Bysshe Shelley, Queen Mab: A Philosophical Poem, 1813.

Technology was originally a word used to designate merely a particular technology; the term, “technology”, is an Anglicism that has been imposed to designate the most modern techniques: one speaks of a highly advanced aerospace technology for designing the manufacture and the use of rockets, but one would not speak of technology with regard to carpentry, plumbing or bricklaying except in reference to the tools or materials that are used as elements of these particular techniques (a computer, standardized parts or new materials, for example). We confirm this usage by the practice of using this word in the sense that would be appropriate for designating the industrial and technical complex characteristic of our time and the ideology of material progress that accompanies it. Lire la suite…

Paul Tibbets, La bombe atomique et le pilote, 2002

30 avril 2015 Laisser un commentaire

Ci-dessous un entretien avec Paul Warfield Tibbets (23 février 1915 – 1er novembre 2007) en 2002, le pilote de l’Enola Gay, l’avion qui largué la bombe sur Hiroshima, le 6 août 1945, réalisé par Studs Terkell, grand journaliste de gauche américain et auteur de nombreux livres d’histoire orale de son pays. Les réponses de Tibbets sont d’un cynisme absolu ; il ne regrette rien et continue de trouver son acte à la fois valeureux et même « beau ». Face à un tel discours, on ne peut pas voir autre chose dans le nucléaire, qu’il soit civil ou militaire, que la négation de toute humanité.

 

Studs Terkel : Nous voici tous deux assis chez Paul Tibbets à Columbus, dans l’Ohio. C’est ici que ce général à la retraite âgé de 89 ans vit depuis plusieurs années.

Paul Tibbets : Eh, je ne peux pas vous laisser dire une telle chose. Je n’ai que 87 ans, et pas 89.

Studs Terkel : D’accord. J’en ai moi-même 90, et suis donc votre aîné de trois ans. Nous venons de partager un excellent repas, vous, moi et votre compagne. J’ai remarqué que, tandis que nous étions assis au restaurant, les gens passaient et n’avaient aucune idée de qui vous étiez. Vous avez pourtant autrefois piloté un avion, l’Enola Gay qui, dans la matinée du dimanche 6 août 1945, a largué une bombe sur la ville de Hiroshima, au Japon. Il s’agissait d’une bombe atomique, la toute première du genre. Cet événement a changé le monde, et c’était vous qui étiez aux commandes de cet avion.

Paul Tibbets : Oui, tout à fait. Lire la suite…