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Miguel Amorós, Où en sommes-nous?, 1999

Quelques considérations sur le thème de la technique et la manière de combattre sa domination.

« Que cherchons-nous à accomplir ? Changer l’organisation sociale sur laquelle repose la prodigieuse structure de l’organisation de la civilisation,  qui s’est construite au cours de siècles de conflits, au sein de systèmes vieillissants ou moribonds, conflits dont l’issue fut la victoire de la civilisation moderne sur les conditions naturelles de la vie. »

William Morris, Où en sommes-nous ?, 1890.

Quand Walter Benjamin, dans son article intitulé Théorie du fascisme allemand, rappelle la phrase apparemment intempestive de Léon Daudet, « l’automobile, c’est la guerre », il illustre le fait que les instruments techniques, ne rencontrant pas dans la vie des gens un vide qui légitime leur nécessité, forcent cette nécessité en dévastant cette même vie. Si la réalité sociale n’est pas mûre pour les avancées techniques qui frappent à sa porte, tant pis pour elle, car elles la dévasteront. Le résultat est que la société entière se trouve transformée par la technique comme à la suite d’une guerre. En réalité, en considérant seulement la grande quantité de déplacements de population, l’énormité des données emmagasinées et traitées par les modernes technologies de l’information et le grand nombre de pertes par accidents, suicides ou pathologies contemporaines, on a l’impression qu’une guerre, totalement froide, se déroule chaque jour dans les scénarios de l’économie, de la politique, ou de la vie quotidienne. Une guerre dans laquelle on cherche toujours à vaincre grâce à la supériorité technique en automobiles, en ordinateurs, en biotechnologies… De par la nature de la société capitaliste, les moyens techniques toujours plus puissants ne contribuent nullement à la cohésion sociale et à l’épanouissement personnel, puisque la technique ne sert qu’à armer le parti des gagnants. Pour Benjamin donc, et pour nous, « toute guerre à venir sera en même temps une révolte des esclaves de la technique ».

Les progrès techniques sont tout sauf neutres ; dans tout développement des forces productives dû à l’innovation technique, il y a toujours des gagnants et des perdants. La technique est instrument et arme parce qu’elle avantage ceux qui savent mieux se servir d’elle et mieux la servir. Un esprit critique héritier de Defoe et de Swift, Samuel Butler, dénonçait le fait dans une utopie satirique :

[…] en cela consiste l’astuce des machines : elles servent pour pouvoir dominer. […] aujourd’hui même les machines servent seulement à condition qu’on les serve, en imposant leurs conditions. […] N’est-il pas manifeste que les machines sont en train de gagner du terrain quand nous considérons le nombre croissant de ceux qui y sont assujettis comme esclaves et de ceux qui se consacrent de tout cœur au progrès du règne mécanique ?

Samuel Butler, Erewhon, ou au-delà des montagnes, 1870.

La bourgeoisie a utilisé les machines et l’organisation “scientifique” du travail contre le prolétariat. Les contradictions d’un système basé sur l’exploitation du travail, qui d’une part expulsait les travailleurs du processus productif et d’autre part éloignait de la direction dudit processus les propriétaires des moyens de production, furent dépassées avec la transformation des classes sur lesquelles s’établissaient la bourgeoisie et le prolétariat. La technique a rendu possible un nouveau cadre historique, de nouvelles conditions sociales – celles d’un capitalisme sans capitalistes ni classe ouvrière – qui se présentent comme conditions d’une organisation sociale techniquement nécessaire. Comme l’a dit Lewis Mumford, « Rien de ce qui est produit par la technique n’est aussi définitif que les nécessités et les intérêts mêmes qu’elle a créés » (Technique et Civilisation, 1950). La société, une fois qu’elle a accepté la dynamique technologique se retrouve prisonnière de celle-ci. La technique s’est approprié le monde et l’a mis à son service. En elle se révèlent les nouveaux intérêts dominants.

Quand « la domination de la nature reste liée à la domination des hommes » (Herbert Marcuse, L’homme unidimensionnel, 1964), le discours de la domination n’est déjà plus politique mais technique. Il cherche à se légitimer avec l’augmentation des forces productives, qui inclue le progrès technologique après avoir mis à son service la connaissance scientifique. Le progrès scientifico-technique fournit aux individus une vie supposée tranquille et confortable et comme telle nécessaire et désirable. La technique, qui s’est à présent transformée en idéologie de la domination, fournit une explication suffisante pour la liberté et l’incapacité des individus à décider de leur vie : l’absence de liberté implicite à la soumission aux impératifs techniques est le prix nécessaire de la productivité et du confort, de la santé et de l’emploi. L’idée du progrès était le noyau de pensée dominante dans la période d’ascension et de développement de la bourgeoisie, progrès qui perdit vite son vieux contenu moral et humanitaire et fut identifié à la progression de l’économie et au développement technique qui la rendait possible. Effectivement, les inventions techniques et les découvertes scientifiques furent nombreuses et provoquèrent tant de changements économiques qu’elles générèrent dans les pays industrialisés, et pas seulement au sein de la classe dirigeante, une religion de l’économie, une croyance en elle comme la panacée à toutes les difficultés. Le progrès de la culture, de l’éducation, de la raison, de la personne, etc. dériverait nécessairement du progrès économique. Il suffirait d’un fonctionnement correct de l’économie pour que la question sociale cesse de produire des désagréments. Le même processus se répétera plus tard avec la technique devant l’échec définitif des solutions économiques. Car revenus à la société civile après deux grandes guerres, où la pensée militaire s’était imposée en tant que pensée éminemment technique, on croira résoudre les mêmes problèmes économiques avec les méthodes et les progrès de la technique. L’économie passa au second plan et la technique s’émancipa. L’économie elle-même n’est déjà plus qu’une technique.

L’émergence de la technologie occidentale comme force historique et l’émergence de la religion de la technologie sont deux aspects de même phénomène.

David F. Noble, The Religion of Technology, 1997.

Selon cet auteur, l’aveuglement face au pouvoir de la technique a ses racines dans les vieux imaginaires religieux qui survivent dans l’inconscient collectif des hommes : la création, le paradis, la virtuosité divine, la perfection infinie, etc. Ce qui veut dire que la technique possède un important contenu idéologique depuis les commencements, qu’elle est arrivée à être dominante à l’époque des totalitarismes, à l’époque de la dissolution des individus et des classes en masses. Dès lors, elle redéfinit en fonction d’elle-même les vieux concepts de “nature”, “mémoire”, “liberté”, “culture”, “fait”, etc. et finalement, elle invente une nouvelle façon de penser et de parler. La technique quantifie la réalité et, an la baptisant avec son langage – ses technicismes – elle impose une vision instrumentale des choses et des personnes. Neil Postman rappelle dans Technopolis l’adage suivant « tout paraît être un clou à l’homme qui possède un marteau ».

Un divulgateur des merveilles de la science moderne comme Jules Vernes décrit dans une de ses premières nouvelles d’anticipation ce phénomène naturel de l’ère technologique un peu sommairement, mais nous n’oublions pas qu’il le fait en 1876 :

Cet homme, éduqué dans la mécanique expliquait la vie par les engrenages ou les transmissions ; il se mouvait régulièrement avec la friction la plus infime, comme un piston dans un cylindre parfaitement calibré ; il transmettait son mouvement uniforme à sa femme, à son fils, à ses employés, à ses domestiques, véritables machines instruments desquelles, lui, grand moteur tirait le plus grand profit du monde.

Jules Vernes, Paris au XXe siècle, 1876.

Pour la première fois de l’histoire, la technique représente l’esprit de l’époque, c’est-à-dire correspond au vide spirituel de l’époque. Les relations entre les personnes peuvent être considérées comme des relations entre les machines. Toute une gamme de la science est née avec ces énoncés : cybernétique, théorie générale des systèmes, etc. Les problèmes réels se transforment alors en questions techniques susceptibles de rencontrer des solutions techniques qui seront apportées par des experts – disons ici les professionnels – et adoptées par les dirigeants, “techniciens” de la prise de décision. La domination ne disparaît évidement pas, mais grâce à la technique elle a adopté les apparences d’une rationalisation et s’est convertie aussi en technique.

La technique a vidé l’époque de son contenu : tout ce qui n’est pas directement quantifiable, par conséquent mesurable, manipulable ou automatisable n’existe pas pour la technique. Le pouvoir de la technique ne comporte pas seulement l’automatisation et l’amputation des individus, mais aussi la mort de l’art et de la culture en général ; le néant spirituel est le mal du siècle. La philosophie existentielle, l’avant-garde artistique, la prolifération de sectes et de masses hostiles au goût et à la culture sont des phénomènes qui illustrent la sensation vécue du processus d’annihilation de l’individualité, la suppression de l’humain dans lequel l’action, inconsciente et absurde est pur mouvement. Cette fatalité historique s’institue au début de l’ère technologique, et Meyrink nous la décrit dans son récit Les quatre frères de la Lune :

Par conséquent les machines sont devenues les corps invisibles de titans produits par les esprits de héros appauvris. Et comme concevoir ou créer quelque chose veut dire que l’âme reçoit la forme de ce qui se voit ou se crée et se confond avec elles ; ainsi les hommes s’engagent déjà sans salut sur le chemin qui, graduellement et magiquement, les amènera à se transformer en machines, jusqu’au jour où dépouillés de tout, ils s’apercevront qu’ils sont les mécanismes grinçants d’une horlogerie, en continuelle agitation, comme ce qu’ils ont toujours voulu inventer : un malheureux mouvement perpétuel.

La technique s’oppose aux individus comme une extériorité qui peu à peu va les déposséder de la maîtrise de leur vie en déterminant leurs actions. Dans un monde technique, la machine est plus réelle que l’individu, qui n’est qu’une prothèse de celle-ci. La foi dans la technique que l’on pouvait considérer comme bourgeoise, s’accompagne aujourd’hui d’un nihilisme toujours plus conformiste et apologétique, surtout dans la phase post-bourgeoise de l’ère technologique, fruit du désenchantement du monde et de la destruction de l’individu. La pensée technocratique est complétée par l’idéologie du néant, un véritable mal français qui proclame la suprématie du modèle et la fascination de l’objet, qui parle d’indépendance de la pensée par rapport à l’action, de l’effondrement de l’histoire et du sujet, de machines désirantes et du degré zéro de l’écriture, de déconstruction du langage et de la réalité, etc. Depuis l’existentialisme et le structuralisme jusqu’au modernisme, les penseurs du néant constatent une série de démolitions de tout ce qui est humain et s’en congratulent ; ils ne prétendent pas contredire la religion de la technique, mais lui ouvrir la route. Ils ne sont pas originaux et même pas penseurs : ils plagient les apports critiques de la sociologie moderne ou de la psychanalyse et fabriquent une logorrhée inintelligible avec des emprunts déguisés, bien entendu, au langage scientifique. Dans l’objectivation complète de l’action sociale qu’effectue la technique, ils applaudissent l’abolition de l’homme social en tant que sujet historique. Le système, l’organisation, la technique ont chassé l’homme de la vie et ces idéologues annoncent avec joie, comme une grande révélation, l’avènement de l’homme anéanti, de l’être vide et superficiel dont l’existence frivole et mécanique est considérée comme l’expression même de la créativité et de la liberté.

L’autorité, le pouvoir, dans la politique et dans la rue, dans la paix et dans la guerre, appartient à celui qui est le mieux équipé technologiquement. A la bourgeoisie s’est substitué une classe technocratique non issue d’une révolution anti-bourgeoise, mais de la croissante complexité sociale produite par la lutte des classes et l’intervention étatique. Dans la voie vers une nouvelle société basée sur une haute productivité alimentée par l’automation et l’économie de services, la bourgeoisie s’est métamorphosée en une nouvelle classe dominante. Celle-ci ne se définit pas par la propriété ou l’argent, mais par sa compétence et sa capacité de gestion ; la propriété et l’argent sont nécessaires mais non déterminants. La force de la classe dominante ne provient pas exclusivement de l’économie et de la politique, ni même de la technique, mais de la fusion des trois en un complexe technologique du pouvoir que Mumford a appelé « mégamachine ». La technique, en se transformant en unique force productive a facilité le triomphe de l’économie qui aujourd’hui, en créant le marché mondial, lui ouvre la voie en imposant la dynamique expansive de la production de masse au monde entier. A sa façon, elle a ridiculisé la fonction de l’État en estompant son histoire et son rôle. Ayant été converti préalablement par l’économie en grand patron, il est maintenant transformé en machinerie de gouvernement et de contrôle des masses par la technique. Depuis la fin du XIXe siècle la pérennité du système capitaliste fut obtenue par l’intervention de l’État qui déploya une politique économique et sociale stabilisatrice. L’État cessa d’être une superstructure autonome pour fusionner avec l’économie et se présenter comme un espace neutre ou pouvait se résoudre l’affrontement entre les classes. L’État se présentait comme garant des avancées sociales, de la sécurité et de l’égalité des chances.

L’État-providence fut une invention qui assurait à la fois la revalorisation du capital et l’assentiment des masses. En son sein, la politique se transformait lentement en administration, se professionnalisait, s’orientait vers la résolution de questions techniques. Bien que le régime politique fut une démocratie formelle, la politique ne pouvait être l’objet de discussion publique : en tant qu’exposition et résolution des problèmes techniques, elle nécessitait d’une part le savoir spécialisé – c’était une technopolitique – aux mains d’une bureaucratie professionnelle, et d’autre part un éloignement – une dépolitisation – des masses. Cette dépolitisation fut obtenue grâce au progrès technique. Il avait la propriété d’isoler l’individu dans la société en l’entourant de machines domestiques et en le confinant dans la vie privée. D’autre part, chaque étape dudit progrès annule la précédente, entraînant un dynamisme compulsif dans lequel la nouveauté est acceptée simplement parce que nouvelle et le passé se trouve relégué dans une sorte d’archéologie. Ainsi il crée un présent perpétuel dans lequel les hommes sont indifférents. Fin de l’histoire ?

Dans ses meilleures satires contre l’exploitation de l’homme grâce à la technique, Karl Capek ironise sur la banalisation des faits : dans une société qui a tant de possibilités techniques « les événements historiques ne pouvaient se mesurer par siècles ni par décades comme cela s’était fait jusqu’à présent dans l’histoire du monde, mais par trimestres […] On pourrait dire que l’histoire se produisait en gros et que, pour cette raison, le temps historique se multipliait rapidement (selon certains calculs, cinq fois plus). » (La Guerre des Salamandres)

L’État transforma la technoscience en principale force productive en donnant de l’élan au progrès scientifique et technique, d’abord à la recherche à grande échelle dans le domaine des armes de guerre, puis dans la production industrielle des biens. L’évolution du système social et par conséquent celle de l’économie et de l’État étaient déterminées dès lors par le progrès technique. Il n’impliquait pas seulement la décadence du monde du travail et l’obsolescence de la classe ouvrière qui cessait d’être la principale force productive, mais il signifiait aussi la fin de l’État protecteur. Dans les sociétés soumises à la technique, le contrôle des individus s’effectue mieux par des stimulus extérieurs que par le recours à des règles fixant leurs conduites et les enrégimentant. Ce qui domine parmi les individus n’est pas le caractère autoritaire – et son complément, le caractère soumis – mais la personnalité déstructurée et narcissique (voir Christopher Lasch, La Culture du Narcissisme, 1979). La fin de l’État était avant tout la fin du caractère “social” de l’État. Il doit se limiter maintenant à être une organisation – plus complexe, plus technique, avec moins de personnel – de services publics bon marché, un réseau de bureaux efficacement connectés de polices administratives, juridiques ou d’assistance. Les conditions sociales qu’impose la technique autonomisée ne sont absolument pas favorables à une centralisation politique, elles ne promeuvent ni l’étatisme ni le développement d’une bureaucratie disciplinée. Ceci caractérisait la phase sociale précédente de la technique (antérieure au despotisme technologique contemporain), plus conforme aux besoins de l’État-Providence ou de la production collectiviste d’un État totalitaire. Tous les secteurs de la bureaucratie étatique ou para-étatique sont recyclés, c’est-à-dire réorganisés selon de stricts critères de rendement qui priment sur leurs intérêts propres. Comme dit un vieux proverbe bancaire, tout est question de chiffres. Il convient de rappeler que ceux qui commandent ne sont pas les propriétaires des moyens de production – les entrepreneurs, la vieille bourgeoisie – ou les administrateurs de l’État – la bureaucratie – mais les élites liées à la haute technologie et à « l’ingénierie financière ». Ces élites sont apatrides et se servent de l’État comme elles se servent des moyens de production et des finances, combattant tout développement autonome de ces derniers en exigeant avant tout de l’efficacité. Il ne faut pas oublier non plus que tout processus technique – productif, financier, politique – tend à éliminer les personnes et à s’automatiser. Les masses ne sont nécessaires que dans la mesure où il n’existe pas de machines pour s’y substituer. L’État totalitaire était une technique de gouvernement où tous les mouvements de masses étaient simplifiés et réduits à des actions prévisibles comme dans un mécanisme. Pour lui, la réflexion était une attitude subversive et l’obéissance la plus grande des vertus publiques. Pour cela, un énorme appareil policier était nécessaire. Mais la même logique de la technique engendre l’automatisme des conduites, avec toujours moins de nécessité de contrôle, sans besoin de leaders ni de grandes bureaucraties, ni non plus de grands appareils policiers. Mieux valent les vidéo-surveillances, les unités d’intervention rapide et les services de protection privés. L’individu n’existe pas, la classe ouvrière non plus, l’État peut se réduire à un écran, c’est-à-dire se virtualiser. C’est le moment historique dans lequel nous sommes.

La mécanisation du monde est la tendance dominante d’un processus achevé dans ses grandes lignes. Mais des contradictions voient le jour entre les secteurs plus ou moins avancés, entre les traditions bourgeoises et étatiques et l’engouement démesuré vers le technicisme ; tout comme entre les classes en voie de dissolution qui ne sont plus que des groupes particuliers aux intérêts privées et la nouvelle classe émergente, unifiée et stable, extrêmement hiérarchisée dans laquelle la position au sein du pouvoir dépend de l’élément technique. La technique est un facteur stratégique décisif qui se garde comme un secret : c’est le secret de la domination. Ce qui ne veut pas dire que les techniciens, par le simple fait de l’être, jouissent d’une situation privilégiée, bien que d’une certaine façon soit apparue une nouvelle classe de « managers », de directeurs, disposée à s’emparer du pouvoir. Évidement, l’offre d’emploi pour les professions de la technique est la seule qui a augmenté et la seule chose qui a changé, c’est la composition du monde salarié. Les experts ne commandent pas, ils servent. Les cadres, l’intelligentsia technique, ne sont que le mirage d’une classe provoqué par les changements intervenus dans les premiers moments de l’apparition de la haute technologie, de la technoscience, quand réellement ces salariés jouèrent leur rôle : faciliter son institutionnalisation. Avec la spécialisation et la fragmentation croissante de la connaissance et le développement du système éducatif dans la direction favorable à la tendance dominante et son extension à toute la population, chacun est préparé pour obéir aux machines. Techniciens, nous le sommes tous. La formation technique n’est plus une incongruité : c’est la caractéristique commune de tous les mortels. C’est la marque de leur dépossession.

La transformation du prolétariat en une grande masse de salariés sans aucun lien de solidarité de classe n’a pas éliminé les luttes sociales mais la lutte des classes. Quand on porte atteinte à divers intérêts, des conflits surgissent qui peuvent être d’une grande intensité et d’une grande violence mais qui ne touchent pas à l’essentiel – la technique et l’organisation sociale basée sur elle – et par conséquent ne menacent pas le système. On ne peut pas interpréter les luttes de fonctionnaires, d’exclus, d’employés, de petits agriculteurs, de cadres, etc. en termes de luttes de classes. Ce sont des réponses au capital qui, dans son processus de valorisation, nuit aux intérêts sectoriels particuliers de groupes sociaux précis qui n’incarnent ni ne peuvent incarner l’intérêt général : pour cette raison ils ne mettent pas en péril le système de domination. Le moment clé de la lutte est toujours la négociation, et ce sont les spécialistes qui la règlent. Aucun groupe opprimé spécifique ne peut, par sa situation objective, devenir l’embryon d’une classe sociale, un sujet historique dont les luttes portent en elles les espérances émancipatrices d’une grande partie de la population. Toutes les luttes se déroulent maintenant à la périphérie du système. Celui-ci n’a besoin de personne, ne dépend d’aucun groupe social en somme. Le système fonctionnerait de la même manière si un groupe social s’en séparait. Ainsi sa lutte ne serait que marginale et testimoniale. Les groupes sociaux opprimés n’affrontent plus la domination dans un rapport de classe contre classe. D’autre part, aucun groupe social n’aspire à la liquidation du système, parce qu’aucun groupe, malgré l’accumulation des effets nocifs ne conteste la suprématie de la technique qui nourrit la cohésion et la solidité de la domination. Le consensus vis à vis de la technique – tout le monde croit qu’on ne peut vivre sans elle – justifie l’autorité de l’oligarchie technocratique et dilue les nécessités d’émancipation de la société.

Toute révolte contre la domination ne représentera l’intérêt général que si elle se transforme en rébellion contre la technique, en une révolte luddite (voir Edward P. Thompson, La formation de la classe ouvrière anglaise, 1963). La différence entre les ouvriers luddites et les esclaves modernes de la technique réside dans le fait que ceux-là avaient un mode de vie à sauver, menacé par les fabriques ; ils constituaient une communauté qui savait se défendre et se protéger. Pour cette raison il fut difficile d’en venir à bout. La répression donna naissance à la police anglaise moderne, permit le développement du système manufacturier et d’un syndicalisme toléré et encouragé à cause du luddisme. La marche du prolétariat commence par ce renoncement important.

Plus encore, les premiers journaux ouvriers – cf. L’Artisan en 1830 – feront l’éloge des machines en arguant qu’elles libèrent le travail et que la solution n’est pas de les supprimer, mais d’en exploiter les possibilités. Contrairement à ce qu’affirmaient Marx et Engels, le mouvement ouvrier s’est condamné à l’immaturité politique et sociale quand il a renoncé au socialisme utopique et à choisi la science, le progrès (la science bourgeoise et le progrès bourgeois), au lieu de la communauté et l’épanouissement individuel. Depuis lors, l’idée que l’émancipation sociale n’est pas « progressiste » a plus circulé dans la sociologie moderne et dans la littérature que dans le mouvement ouvrier, à l’exception de quelques anarchistes ou disciples de Morris et de Thoreau.

Ainsi, pour l’exemple nous n’avons qu’à ouvrir le roman de Thea von Harbou, Métropolis, pour lire ces harangues :

Du matin jusqu’au soir, à midi, l’après-midi, la machine rugit en réclamant nourriture, nourriture, nourriture. Vous êtes la nourriture ! Vous êtes la nourriture vivante ! La machine vous dévore et puis, épuisés, elle vous jette ! Pourquoi engraissez-vous la machine avec vos corps ! Pourquoi acceptez-vous ses articulations avec votre cerveau ? Pourquoi ne laissez-vous pas mourir de faim les machines idiotes ? Pourquoi ne les laissez-vous pas paraître stupides ? Pourquoi les alimentez-vous ? Plus vous le ferez, plus elles auront faim de votre chair, de vos os, de votre cerveau. Vous êtes dix mille ! Cent mille ! Pourquoi ne lancez-vous pas cent mille poings assassins contre les machines ?

Évidement, la destruction des machines est une simplification, une métaphore de la destruction du monde de la technique, de l’ordre technique du monde, et c’est l’immense tâche historique de l’unique révolution véritable. C’est le retour au début, au savoir-faire des commencements que la technique avait proscrit.

Il ne s’agit pas d’un retour à la Nature, bien que les relations entre les hommes et la Nature devront se modifier radicalement et plus se baser sur la réciprocité que sur l’exploitation, puisqu’en détruisant la nature, on détruit inévitablement la nature humaine. Il n’est maintenant plus question de la dominer, mais d’être en harmonie avec elle. L’existence des êtres humains ne devra plus se concevoir comme pure activité d’appropriation des forces naturelles, comme un mouvement, comme un travail. Une société non-capitaliste, c’est-à-dire libérée de la technique ne sera pas une société industrielle, ni une espèce de société paléolithique ; elle devra se contenter de la quantité de technique qu’elle pourra se permettre sans se déséquilibrer. Elle devra éliminer toute la technique qui est source de pouvoir, celle qui détruit les cités, isole l’individu, dépeuple les campagnes, empêche l’apparition des communautés, etc. ; bref, celle qui menace le monde de la vie libre. Toutes les civilisations antérieures fondées sur l’agriculture, l’artisanat et le commerce, ont su contrôler et contenir les innovations techniques. La société capitaliste a été une exception historique, une extravagance, une dérive, un désastreux détour.

Si ceux qui se trouvent engagés dans la lutte contre la technique regardent autour d’eux, ils constateront que les ravages technologiques réveillent toujours une faible opposition, parasitée par un écologisme politique ou directement récupérée par des gens au service de l’État. D’autre part, aucun mouvement d’une certaine ampleur, partant de conflits précis, n’a essayé de s’organiser clairement contre le monde de la technique. A peine redécouvrons-nous les grands apports de la sociologie critique américaine, ceux de l’école de Francfort, ou ceux d’Ellul, bien qu’ils aient de nombreuses années d’existence. La tâche d’actualiser cette critique et de la mettre en relation avec celle qui veut transformer radicalement les bases sur lesquelles s’appuie la société moderne est toujours aussi peu comprise. Le plus grand nombre essaye de combattre le système sur des terrains résiduels ayant de moins en moins de poids : celui des revendications ouvrières, du droit des minorités, des centres de jeunes, de l’exclusion sociale, du syndicalisme paysan, etc. Sans mépriser leur engagement social, on doit constater que ces luttes ont des horizons limités, ne serait-ce que parce qu’elles évitent la question clé, quand elles ne partagent pas avec le système sa technophilie. De toute façon, celles qui reconstruisent la sociabilité entre leurs participants et empêchent la création de hiérarchie méritent le soutien. L’action de ceux qui s’opposent au monde de la technique n’a toujours pas mené à grand’chose, puisqu’une telle opposition reste seulement une cause et n’est pas encore un mouvement. Mais elle a au moins servi à accroître l’insatisfaction que la technique sème partout et à montrer la bonne direction. L’apologie de la technique met en mauvaise posture ses partisans quand elle devient visiblement l’apologie de l’horreur. Le système admet qu’il n’est en aucun cas un paradis et se justifie comme seul possible tant qu’il n’y a personne pour le renvoyer aux poubelles de l’histoire. Nous en sommes là.

Le système technocratique produit des ruines, ce qui favorise la diffusion de la critique et rend possible l’action à son encontre. La question principale porte sur les principes plus que sur les méthodes. N’importe quelle façon de procéder est bonne si elle est utile et sert à populariser les idées sans contribuer à aucune capitulation : on participe aux luttes pour les rendre meilleures, non pour dégénérer avec elles. En l’absence d’un mouvement social organisé, les idées sont primordiales ; le combat pour les idées est le plus important parce qu’aucune perspective ne peut naître d’une organisation où règne la confusion concernant ce que l’on veut. Mais la lutte pour les idées n’est pas une lutte pour l’idéologie, pour une bonne conscience satisfaite. Il faut abandonner le leitmotiv des consignes révolutionnaires qui ont vieilli et sont devenues des phrases toutes faites : il est incongru, quand le prolétariat n’existe plus, de parler du pouvoir absolu des conseils ouvriers ou de l’autogestion généralisée, alors qu’il s’agit de démanteler la production. La fin du travail salarié ne peut signifier l’abolition du travail, car la technologie qui supprime et automatise le travail nécessaire est seulement possible dans le règne de l’économie. Les théories de Fourrier sur « l’attraction passionnée » seraient plus réalistes. Une action volontariste ne sert pas à grand’chose si les masses une fois rassemblées ne savent que faire après avoir décidé de prendre en charge leurs propres affaires sans intermédiaires. Dans cette situation, même en prenant compte des succès partiels, l’ouverture de perspectives qu’elles ne pourront affronter avec cohérence et détermination, achèveront le mouvement, plus que de franches défaites. La tâche la plus élémentaire consisterait à réunir le plus grand nombre de gens possible autour de la conviction que le système doit être détruit et à nouveau édifié sur d’autres bases et discuter du type d’action qui convient le mieux à la mise en pratique des idées issues de cette conviction. Une telle pratique doit aspirer à la prise de conscience d’une grande partie de la population au moins, car aussi longtemps qu’il n’existe pas une conscience révolutionnaire suffisamment répandue, la classe exploitée ne pourra se reconstruire et aucune action d’envergure historique, aucun retour de la lutte des classes ne sera possible.

Miguel Amorós, septembre 1999.

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