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Lewis Mumford, Techniques autoritaires et démocratiques, 1963

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« Démocratie » est un mot dont le sens est désormais confus et compliqué par l’usage abusif qu’on en fait, souvent avec un mépris condescendant. Quelles que soient nos divergences par la suite, pouvons-nous convenir que le principe qui sous-tend la démocratie est de placer ce qui est commun à tous les hommes au-dessus de ce que peuvent revendiquer une organisation, une institution ou un groupe ? Ceci ne remet pas en cause les droits de ceux qui bénéficient de talents naturels supérieurs, d’un savoir spécialisé, d’une compétence technique, ou ceux des organisations institutionnelles : tous peuvent, sous contrôle démocratique, jouer un rôle utile dans l’économie humaine. Mais la démocratie consiste à conférer l’autorité au tout plutôt qu’à la partie ; et seuls des êtres humains vivants sont, en tant que tels, une expression authentique du tout, qu’ils agissent seuls ou en s’entraidant.

De ce principe central se dégage un faisceau d’idées et de pratiques connexes que l’histoire met en évidence depuis longtemps, bien qu’elles ne se trouvent pas dans toutes les sociétés, ou du moins pas au même degré. On peut citer parmi ces éléments : l’autogouvernement collectif, la libre communication entre égaux, la facilité d’accès aux savoirs communs, la protection contre les contrôles extérieurs arbitraires, et un sentiment de responsabilité morale individuelle quand le comportement touche toute la communauté. Tous les organismes vivants possèdent un certain degré d’autonomie, dans la mesure où ils se conforment à leur propre forme de vie ; mais chez l’homme, cette autonomie est la condition essentielle de son développement. Lorsque nous sommes malades ou handicapés, nous renonçons en partie à notre autonomie : mais y renoncer quotidiennement, et en toute chose, transformerait notre vie même en maladie chronique. La meilleure vie possible – et ici j’ai parfaitement conscience d’ouvrir un débat – est une vie qui exige plus d’auto-organisation, d’expression et d’accomplissement de soi. Dans ce sens, la personnalité, autrefois attribut exclusif des rois, appartient à tous les hommes en vertu du principe démocratique. La vie, dans sa plénitude et son intégrité, ne se délègue pas.

En formulant cette définition provisoire, j’espère qu’au nom du consensus, je n’ai rien oublié qui soit important. La démocratie – je l’emploierai au sens primitif du terme – se manifeste forcément surtout dans de petites communautés ou de petits groupes, dont les membres ont de fréquents contacts personnels, interagissent librement et se connaissent personnellement. Dès qu’il s’agit d’un nombre important de personnes, il faut compléter l’association démocratique en lui donnant une forme plus abstraite et impersonnelle. Comme le prouve l’expérience acquise au cours de l’histoire, il est beaucoup plus facile d’anéantir la démocratie en créant des institutions qui ne confèreront l’autorité qu’à ceux qui se trouvent au sommet de la hiérarchie sociale que d’intégrer des pratiques démocratiques dans un système bien organisé, dirigé à partir d’un centre, et qui atteint son plus haut degré d’efficacité mécanique lorsque ceux qui y travaillent n’ont ni volonté ni but personnels.

La tension entre l’association à échelle réduite et l’organisation à grande échelle, entre l’autonomie personnelle et la règlementation institutionnelle, entre le contrôle à distance et l’intervention locale diffuse, nous met à présent dans une situation critique. Si nous avions été lucides, nous aurions peut-être compris depuis longtemps que ce conflit s’était aussi enraciné profondément dans la technique.

Comme j’aimerais pouvoir décrire la technique avec le même espoir d’obtenir votre assentiment que pour ma définition de la démocratie, quelles que soient vos réserves et vos doutes ! Mais je dois avouer que l’intitulé de cet article est lui-même polémique ; et il m’est impossible de pousser plus avant mon analyse sans recourir à des interprétations qui n’ont pas encore été suffisamment diffusées, et encore moins abondamment discutées ou critiquées et évaluées de façon rigoureuse. Pour parler sans ménagement, la thèse que je défends est celle-ci : depuis la fin des temps néolithiques au Moyen-Orient, jusqu’à nos jours, deux techniques ont périodiquement existé côte à côte, l’une autoritaire et l’autre démocratique ; la première émanant du centre du système, extrêmement puissante mais par nature instable, la seconde dirigée par l’homme, relativement faible mais ingénieuse et durable. Si j’ai raison, à moins que nous ne changions radicalement de comportement, le moment est proche où ce qui nous reste de technique démocratique sera totalement supprimé ou remplacé, et ainsi toute autonomie résiduelle sera anéantie ou n’aura d’existence autorisée que dans des stratégies perverses de gouvernement, comme les scrutins nationaux pour élire des dirigeants déjà choisis dans les pays totalitaires.

Les données sur lesquelles cette thèse est basée sont connues ; mais je pense que l’on a négligé leur importance. Ce que j’appellerais technique démocratique est la méthode de production à échelle réduite, reposant principalement sur la compétence humaine et l’énergie animale mais toujours activement dirigée par l’artisan ou l’agriculteur ; chaque groupe raffinant ses propres talents par le biais des arts et des cérémonies sociales qui lui conviennent, tout en faisant un usage modéré des dons de la nature. Cette technique a des ambitions limitées mais, précisément parce qu’elle se diffuse largement et exige relativement peu, elle est très facilement adaptable et récupérable. C’est cette technique démocratique qui a sous-tendu et soutenu fermement toutes les cultures historiques jusqu’à notre époque, et c’est elle qui a corrigé le penchant perpétuel de la technique autoritaire à faire un mauvais usage de ses pouvoirs. Même pour des peuples contraints à rendre hommage aux régimes autoritaires les plus agressifs, dans les ateliers et les cours de ferme, on pouvait encore jouir d’un certain degré d’autonomie, de discernement et de créativité. La massue royale, le fouet du meneur d’esclaves, les ordres bureaucratiques n’ont laissé aucune trace sur les textiles de Damas ou la poterie de l’Athènes du cinquième siècle.

Alors que cette technique démocratique remonte aussi loin que l’usage primitif des outils, la technique autoritaire est une réalisation beaucoup plus récente : elle apparaît à peu près au quatrième millénaire avant notre ère, dans une nouvelle configuration d’invention technique, d’observation scientifique et de contrôle politique centralisé qui a donné naissance au mode de vie que nous pouvons à présent identifier à la civilisation, sans en faire l’éloge. Sous la nouvelle institution de la royauté, des activités auparavant disséminées, diversifiées, à la mesure de l’homme, furent rassemblées à une échelle monumentale dans une sorte de nouvelle organisation de masse à la fois théologique et technique. Dans la personne d’un monarque absolu, dont la parole avait force de loi, les puissances cosmiques descendirent sur terre, mobilisèrent et unifièrent les efforts de milliers d’hommes, jusqu’alors bien trop autonomes et indépendants pour accorder volontairement leurs actions à des fins situées au-delà de l’horizon du village.

Cette nouvelle technique autoritaire n’était entravée ni par la coutume villageoise ni par le sentiment humain : ses prouesses herculéennes d’organisation mécanique reposaient sur une contrainte physique impitoyable, sur le travail forcé et l’esclavage, qui engendrèrent des machines capables de fournir des milliers de chevaux-vapeur plusieurs siècles avant l’invention du harnais pour les chevaux ou de la roue. Des inventions et des découvertes scientifiques d’un ordre élevé inspiraient cette technique centralisée : la trace écrite grâce aux rapports et aux archives, les mathématiques et l’astronomie, l’irrigation et la canalisation ; et surtout la création de machines humaines complexes composées de pièces interdépendantes, remplaçables, standardisées et spécialisées – l’armée des travailleurs, les troupes, la bureaucratie. Les armées de travailleurs et les troupes haussèrent les réalisations humaines à des niveaux jusqu’alors inimaginables, dans la construction à grande échelle pour les premières et dans la destruction en masse pour les secondes. Sur ses territoires d’origine, cette technique totalitaire était tolérée, voire souhaitée, malgré sa continuelle propension à détruire, car elle organisait la première économie d’abondance règlementée : notamment d’immenses cultures vivrières qui n’assuraient pas seulement l’alimentation d’une population urbaine nombreuse, mais aussi libérait une importante minorité professionnelle pour des activités militaires, bureaucratiques, scientifiques ou purement religieuses. Mais des faiblesses qui n’ont jamais été surmontées jusqu’à notre époque réduisaient l’efficacité de ce système.

Tout d’abord, l’économie démocratique du village agricole résista à l’incorporation dans le nouveau système autoritaire. C’est pourquoi après avoir brisé les résistances et collecté l’impôt, même l’Empire romain jugea opportun d’accorder une grande autonomie locale en matière de religion et de gouvernement. De plus, tant que l’agriculture absorba le travail de quelque 90 % de la population, la technique de masse s’appliqua principalement dans les centres urbains populeux. Parce que la technique autoritaire prit d’abord forme à une époque de rareté des métaux, et parce que la matière première humaine, grâce aux captures de guerre, était aisément transformable en machines, ses dirigeants ne prirent jamais la peine d’inventer des moyens de substitution mécaniques et inorganiques. Mais elle souffrait d’autres faiblesses, plus graves encore. Ce système ne possédait aucune cohérence interne : il suffisait d’une rupture dans la communication, d’un chaînon manquant dans la chaîne de commandement, pour que les grandes machines humaines se désintègrent. Enfin, les mythes qui sous-tendaient le système tout entier – et en particulier le mythe fondamental de la royauté – étaient irrationnels à cause de leurs suspicions et animosités paranoïdes et de leurs prétentions paranoïaques à l’obéissance inconditionnelle et au pouvoir absolu. En dépit de toutes ses impressionnantes réalisations constructives, la technique autoritaire traduisait une hostilité profonde envers la vie.

À ce point de ma brève digression historique, je pense que vous voyez clairement où je veux en venir : à savoir que la technique autoritaire réapparaît aujourd’hui sous une forme habilement perfectionnée et extrêmement renforcée. Jusqu’à présent, confiants dans les principes optimistes de penseurs du dix-neuvième siècle comme Auguste Comte et Herbert Spencer, nous avons vu le développement de la science expérimentale et des inventions mécaniques comme le meilleur gage d’une société industrielle pacifique, productive, et avant tout démocratique. Nombreux sont ceux qui, pour se rassurer, ont choisi de penser qu’il existait un rapport de causalité entre la révolte contre le pouvoir politique arbitraire au dix-septième siècle et la révolution industrielle qui l’accompagna. Mais il s’avère que ce que nous avons interprété comme la nouvelle liberté est une version beaucoup plus sophistiquée du vieil esclavage : car l’émergence de la démocratie politique au cours de ces derniers siècles est de plus en plus neutralisée par la résurrection accomplie de la technique autoritaire centralisée – technique qui s’était relâchée dans maintes parties du monde.

Ne nous laissons pas abuser plus longtemps. Au moment même où les nations occidentales renversaient l’ancien régime absolutiste, gouverné par un roi autrefois d’essence divine, elles restauraient le même système sous une forme beaucoup plus efficace de leur technique, réintroduisant des contraintes de nature militaire, non moins draconiennes dans l’organisation de l’usine que dans la nouvelle organisation de l’armée pourvue d’uniformes et rigoureusement entraînée.

Au cours des deux derniers siècles, qui constituent des stades transitoires, on pouvait être perplexe devant l’orientation finale de ce système, car on assistait à de fortes résistances démocratiques en de nombreux endroits ; mais avec l’unification de l’idéologie scientifique, elle-même dégagée des limites qu’imposaient la théologie et les fins de l’humanisme, la technique autoritaire eut à sa portée un instrument qui lui donne maintenant le contrôle absolu d’énergies physiques de dimensions cosmiques. Les inventeurs des bombes atomiques, des fusées spatiales et des ordinateurs sont les bâtisseurs de pyramides de notre temps : leur psychisme est déformé par le même mythe de puissance illimitée, ils se vantent de l’omnipotence, sinon de l’omniscience, que leur garantit leur science, ils sont agités par des obsessions et des pulsions non moins irrationnelles que celles des systèmes absolutistes antérieurs, et en particulier cette notion que le système lui-même doit s’étendre, quel qu’en soit le coût ultime pour la vie.

Par la mécanisation, l’automatisation, l’organisation cybernétique, cette technique autoritaire a enfin réussi à surmonter ses faiblesses les plus graves : sa dépendance originelle à l’égard de servomécanismes résistants et parfois activement indisciplinés, encore assez humains pour aspirer à des fins parfois contradictoires avec celles du système.

Tout comme sa version primitive, cette nouvelle technique est merveilleusement dynamique et productive : sa puissance sous toutes ses formes tend à augmenter de manière illimitée, dans des proportions qui défient le pouvoir d’assimilation et empêchent tout contrôle, que ce soit dans la productivité du savoir scientifique ou dans celle des chaînes de montage industrielles. Porter l’énergie, la vitesse et l’automatisation à leur développement maximum, sans se soucier des conditions diverses et subtiles qui soutiennent la vie organique, est devenu une fin en soi. Et si l’on en juge par les budgets nationaux, comme dans les premières formes de techniques autoritaires, tout l’effort se porte sur des instruments de destruction totalitaires, conçus à des fins totalement irrationnelles dont le principal effet serait la mutilation ou l’extermination de la race humaine. Même Assurbanipal et Gengis Khan s’acquittaient de leurs sanglantes entreprises  dans les limites de la normalité humaine.

Dans ce nouveau système, le centre de l’autorité n’est plus une personnalité distincte, un roi tout-puissant : même dans les dictatures totalitaires, le centre se trouve désormais à l’intérieur même du système, invisible mais omniprésent ; tous ses composants humains, y compris l’élite technique et dirigeante et la prêtrise scientifique sacrée, qui seule a accès au savoir secret qui va permettre le contrôle total, sont eux aussi piégés par la perfection même de l’organisation qu’ils ont inventée. Tels les pharaons de l’âge des pyramides, ces serviteurs du système identifient ses bienfaits à leur propre bien-être ; comme le dieu-roi, leur apologie du système est un acte d’auto-adoration ; et comme le roi encore, ils sont en proie à un besoin irrépressible et irrationnel d’étendre leurs moyens de contrôle et de repousser les limites de leur autorité. Dans ce collectif placé au centre du système, ce Pentagone de la puissance, aucune présence visible ne donne des ordres : contrairement au Dieu de Job, on ne peut pas faire face aux nouvelles divinités, et encore moins s’opposer à elles. Sous prétexte d’alléger le travail, le but ultime de cette technique est d’évincer la vie, ou plutôt d’en transférer les propriétés à la machine et au collectif mécanique, ne légitimant que la partie de l’organisme susceptible d’être contrôlé et manipulé.

Ne vous méprenez pas sur cette analyse. Le danger pour la démocratie ne provient pas de découvertes scientifiques spécifiques ou d’inventions électroniques. Les pulsions humaines qui dominent la technique autoritaire de nos jours remontent à une époque à laquelle la roue n’avait même pas encore été inventée. Le danger vient du fait que, depuis que Francis Bacon et Galilée ont défini les nouveaux buts et méthodes de la technique, nos grandes transformations physiques ont été accomplies par un système qui élimine délibérément la personnalité humaine dans sa totalité, ne tient aucun compte du processus historique, exagère le rôle de l’intelligence abstraite, et fait de la domination de la nature physique, et finalement de l’homme lui-même, le but principal de l’existence. Ce système a pénétré la société occidentale si insidieusement que mon analyse de son détournement et de ses desseins peut effectivement paraître plus discutable – plus choquante en vérité – que les faits eux-mêmes.

Comment expliquer que notre époque se soit livrée si facilement aux contrôleurs, aux manipulateurs, aux préparateurs d’une technique autoritaire ? La réponse à cette question est à la fois paradoxale et ironique. La technique actuelle se distingue de celle des systèmes du passé, ouvertement brutaux et absurdes, par un détail particulier qui lui est hautement favorable : elle a accepté le principe démocratique de base en vertu duquel chaque membre de la société est censé profiter de ses bienfaits. C’est en s’acquittant progressivement de cette promesse démocratique que notre système a acquis une emprise totale sur la communauté, qui menace d’annihiler tous les autres vestiges démocratiques.

Le marché qui nous est proposé se présente comme un généreux pot-de-vin. D’après les termes du contrat social démocratico-autoritaire, chaque membre de la communauté peut prétendre à tous les avantages matériels, tous les stimulants intellectuels et émotionnels qu’il peut désirer, dans des proportions jusque-là tout juste accessibles même à une minorité restreinte : nourriture, logement, transports rapides, communication instantanée, soins médicaux, divertissements et éducation. Mais à une seule condition : non seulement que l’on n’exige rien que le système ne puisse pas fournir, mais encore que l’on accepte tout ce qui est offert, dûment transformé et produit artificiellement, homogénéifié et uniformisé, dans les proportions exactes que le système, et non la personne, exige. Si l’on choisit le système, aucun autre choix n’est possible. En un mot, si nous abdiquons notre vie au départ, la technique autoritaire nous rendra tout ce qui peut être calibré mécaniquement, multiplié quantitativement, manipulé et amplifié collectivement.

« N’est-ce pas là un marché loyal ? » demanderont ceux qui parlent au nom du système. « Les bienfaits que promet la technique autoritaire ne sont-ils pas réels ? N’est-ce pas la corne d’abondance dont l’humanité rêve depuis si longtemps, et que toutes les classes dominantes ont tenté de s’approprier, avec toute la brutalité et l’injustice nécessaires ? » Je ne voudrais surtout pas nier que cette technique a créé de nombreux produits admirables, ni les dénigrer, car une économie autorégulée pourrait en faire bon usage. Je souhaite seulement suggérer qu’il est temps de faire le compte des coûts et des inconvénients humains, pour ne rien dire des dangers, auxquels nous expose notre adhésion inconditionnelle au système lui-même. Même les coûts immédiats sont élevés, car ce système est si loin d’être soumis à une direction humaine efficace qu’il pourrait nous empoisonner en masse pour nous nourrir ou nous exterminer pour assurer notre sécurité nationale avant que nous ne puissions jouir de ses bienfaits. Est-il humainement avantageux de renoncer à la possibilité de passer quelques années à Walden Pond [1] pour le privilège de passer sa vie à Walden Deux [2] ? Quand notre technique autoritaire aura consolidé son pouvoir, grâce à ses nouvelles formes de contrôle des masses, sa panoplie de tranquillisants, de sédatifs et d’aphrodisiaques, comment la démocratie pourrait-elle survivre ? C’est une question idiote : la vie elle-même n’y résistera pas, excepté ce que nous en débitera la machine collective. Une intelligence scientifique aseptisée se propageant sur toute la planète ne serait pas l’heureux aboutissement du dessein divin, comme Teilhard de Chardin l’a si naïvement imaginé, ce serait plutôt la condamnation définitive de tout nouveau progrès humain.

Encore une fois, ne vous méprenez pas sur ce que je veux dire. Je ne prédis pas un avenir certain, mais j’avertis de ce qui peut advenir.

Que devons-nous faire pour échapper à ce sort ? En décrivant la technique autoritaire qui entreprend de nous dominer, je n’ai pas oublié la grande leçon de l’histoire : « Préparez-vous à l’inattendu ! » Pas plus que je n’ignore les immenses réserves de vitalité et de créativité qu’une tradition démocratique plus humaine tient encore à notre disposition. Je souhaite persuader ceux dont le souci est de préserver les institutions démocratiques que les efforts qu’ils feront dans ce sens doivent aussi inclure la technique. Il s’agit là aussi de replacer l’homme au centre. Nous devons nous opposer à ce système autoritaire qui confère à une idéologie trop peu développée et à la technique l’autorité qui appartient à la personnalité humaine. Je le répète : la vie ne se délègue pas.

Singulièrement et d’une manière symbolique délicieusement appropriée, la première citation à l’appui de cette thèse nous est venue d’un agent bien disposé à l’égard de cette nouvelle technique autoritaire – ce qui en fait presque l’archétype de la victime ! Il s’agit de l’astronaute John Glenn, dont la vie fut mise en danger à cause du dysfonctionnement de ses contrôles automatiques, actionnés à distance. Après avoir sauvé sa vie de justesse grâce à sa propre intervention, il émergea de la capsule spatiale en s’écriant : « Que l’homme prenne désormais les commandes ! »

Ce qui est plus facile à dire qu’à faire. Mais si nous ne voulons pas être amenés à prendre des mesures encore plus draconiennes, comme celles qu’évoque Samuel Butler dans Erewhon [3], nous serions bien inspirés d’envisager une solution plus constructive : à savoir la reconstitution, à la fois de notre science et de notre technique, de manière à pouvoir y introduire, à chaque étape du processus, les aspects de la personnalité humaine qui en ont été exclus. Cela signifie qu’il faut sacrifier sans regret la quantité seule afin de restaurer la possibilité d’un choix qualitatif ; il faut transmettre l’autorité, actuellement aux mains de la machine collective, à la personnalité humaine et au groupe autonome ; il faut donner la préférence à la variété et à la complexité écologique au lieu d’accentuer l’uniformité et la standardisation excessives ; et surtout, il faut affaiblir la pulsion qui fait croître le système au lieu de le contenir fermement dans des limites humaines, et par là libérer l’homme pour lui permettre de poursuivre d’autres fins. La question que nous devons nous poser n’est pas de savoir ce qui est bon pour la science, et encore moins pour General Motors, Union Carbide, IBM ou le Pentagone, mais c’est de savoir ce qui est bon pour l’homme : non pas l’homme des masses, soumis à la machine et enrégimenté par le système, mais l’homme en tant que personne, libre de se mouvoir dans tous les domaines de la vie.

Le processus démocratique peut récupérer de larges pans de la technique, si nous surmontons les pulsions infantiles et les automatismes qui menacent à présent d’annuler tout ce que nous avons acquis de réellement positif. Le loisir même que la machine procure dans les pays avancés peut être utilisé avec profit, non pas pour s’inféoder à d’autres machines qui offrent une détente mécanisée, mais pour entreprendre des tâches dont le sens et la portée ne sont ni rentables ni techniquement possibles dans un système de production de masse : tâches qui nécessitent un talent, un savoir, un sentiment esthétique particuliers. Le mouvement qui encourageait le bricolage s’est prématurément enlisé parce qu’il a essayé de vendre encore plus de machines, mais son slogan visait juste [4], à condition d’avoir encore un moi qui puisse en faire usage. Nous ne pourrons venir à bout de la surabondance des automobiles qui encombrent et détruisent nos villes qu’en redessinant ces villes de façon à favoriser un agent humain plus efficace : le marcheur. Et si l’on considère la naissance et l’accouchement, on  voit heureusement régresser la procédure autoritaire importune, souvent mortelle, centrée sur la routine hospitalière, en faveur d’un procédé plus humain qui redonne l’initiative à la mère et aux rythmes naturels du corps.

Compléter et enrichir la technique démocratique est de toute évidence un sujet trop important pour être traité en une ou deux phrases de conclusion : mais j’espère avoir clairement démontré que les avantages authentiques que procure la technique basée sur la science ne peuvent être préservés qu’à condition que nous revenions en arrière, à un point où l’homme pourra avoir le choix, intervenir, faire des projets à des fins entièrement différentes de celles du système. Dans les circonstances actuelles, si la démocratie n’existait pas, il nous faudrait l’inventer afin de sauvegarder le caractère et le génie de l’homme et de recommencer à le perfectionner.

Lewis Mumford

(19 octobre 1895 – 26 janvier 1990)

Discours prononcé à New York, le 21 janvier 1963

et publié dans la revue Technique et Culture, vol. 5, n°1, hiver 1964

(éd. John Hopkins University Press).

Traduction française réalisée par Annie Gouilleux, février 2012.

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Ce texte a été publié dans

Notes & Morceaux Choisis

Bulletin critique des sciences, des technologies et de la société industrielle

n°11 – 2014

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Téléchargez la brochure au format PDF:

Lewis Mumford, Utopie, Machine et Société, 1922-1972

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[1] Walden Pond était situé à Concord, Massachusetts. C’est là que Henry David Thoreau a vécu et a écrit Walden, ou la vie, dans les bois. [NdT]

[2] Walden Two : utopie moderne écrite par B. F. Skinner en 1948 et qui a suscité de nombreux débats. Elle décrit une société dans laquelle les problèmes humains sont résolus par une technologie scientifique appropriée, le behaviorisme ou comportementalisme (approche de la psychologie à travers l’étude des interactions de l’individu avec le milieu). Ce livre a été réédité en 2005. [NdT]

[3] Erewhon est une “satire inversée” (le titre est une inversion du mot nowhere, nulle part) de la société anglaise de la seconde moitié du XIXe siècle. Butler imagine que dans cette société toutes les inventions techniques effectuées au-delà d’une certaine date ont été proscrites suite à une révolte contre l’hégémonie grandissante des machines. [NdT]

[4] Il s’agit du mouvement DIY : Do It Yourself (faites-le vous-même). [NdT]

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